3. Les petits enfants et les autres (1944)

Le développement affectif d’un bébé commence dès le début de sa vie. Si nous devons juger la manière dont un être humain se comporte avec les autres et voir comment il construit sa personnalité et sa vie, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser de côté ce qui se passe au cours des premières années et des premiers mois de son existence, et même au cours des premières semaines et des premiers jours. Nous avons affaire, bien entendu, à nombre d’éléments qui appartiennent au développement ultérieur, lorsque nous abordons des problèmes spécifiques aux adultes, par exemple ceux qui relèvent du mariage. Néanmoins, dans l’étude de tous les individus, nous trouvons le passé aussi bien que le présent, le bébé aussi bien que l’adulte. Des sentiments et des pensées, que l’on peut sans inconvénient appeler sexuels, apparaissent tôt, beaucoup plus tôt qu’on ne l’admettait dans la philosophie de nos grands-parents et, en un sens, toute la gamme des relations humaines existe dès le début.

Voyons ce qui se passe lorsque de petits enfants bien portants jouent au papa et à la maman. D’un côté, nous pouvons être certains que le sexe apparaît dans le jeu, bien que, très souvent, il ne soit pas représenté directement. Il est possible de déceler de nombreux symboles d’un comportement sexuel adulte. Mais, ce n’est pas cela qui m’intéresse pour le moment. De notre point de vue, il importe beaucoup plus que ces enfants tirent de leurs jeux un plaisir qui se fonde sur leur aptitude à s’identifier à leurs parents. D’une manière évidente, ils ont beaucoup observé. On peut voir dans leurs jeux qu’ils construisent un foyer, qu’ils arrangent la maison, qu’ils prennent des responsabilités partagées en ce qui concerne les enfants, et même qu’ils établissent un cadre dans lequel ceux-ci peuvent découvrir leur propre spontanéité (car les enfants ont peur de leurs propres pulsions si elles sont laissées entièrement à leur contrôle). Nous savons que cela est sain. Si des enfants peuvent jouer ensemble de cette manière, ils n’auront pas besoin, plus tard, qu’on leur apprenne comment construire un foyer. Ils savent déjà l’essentiel. Pour prendre les choses par l’autre bout, est-il possible d’apprendre à des gens comment construire un foyer s’ils n’ont jamais eu en eux le désir de jouer au papa et à la maman ? J’aurais tendance à penser que non.

Tout en étant heureux de voir nos enfants capables de tirer ainsi du plaisir de jeux qui témoignent de leur aptitude à s’identifier au foyer et aux parents, avec une apparence de maturité et un sens des responsabilités, nous ne désirons pourtant pas qu’ils fassent cela toute la journée. En fait, s’il en était ainsi, ce serait inquiétant. Nous nous attendons à ce que ces mêmes enfants, qui ont joué de cette manière dans l’après-midi, ne soient que des enfants gourmands à l’heure du goûter, qu’ils soient jaloux l’un de l’autre au moment de se coucher, polissons et opposants le lendemain, car ils sont encore des enfants. S’ils ont de la chance, leur vrai foyer existe et, dans ce vrai foyer, ils peuvent continuer à découvrir leur propre spontanéité et leur propre individualité en se laissant aller, tel un conteur d’histoires qui est lui-même surpris par les idées qui lui viennent lorsqu’il se prend à son jeu. Dans la vie réelle, les enfants peuvent utiliser leurs parents réels, bien que, dans le jeu, ils cherchent à leur tour à être les parents. Nous accueillons l’apparition de ce jeu de construction du foyer, ainsi que celle de tous les autres jeux, celui de l’école, celui du docteur, de l’infirmière et des malades, celui du conducteur d’autobus avec ses passagers.

Nous pouvons observer la santé dans tout cela et nous comprenons aisément que les enfants qui atteignent ce stade dans le jeu ont déjà traversé des processus de développement complexes, processus qui, bien entendu, ne se terminent jamais en fait. Si les enfants ont besoin d’un bon foyer normal avec lequel s’identifier, ils ont aussi un profond besoin, au cours des tout premiers stades de leur développement, d’un foyer équilibré et d’un environnement affectif équilibré dans lesquels ils pourront avoir l’occasion de faire, à leur rythme, des progrès solides et rapides. Soit dit en passant, il n’est pas nécessaire que les parents connaissent tout ce qui se passe dans l’esprit de leurs petits enfants, pas plus qu’ils n’ont besoin, pour que leurs enfants se portent bien physiquement, de connaissances approfondies en matière d’anatomie et de physiologie. Il est cependant essentiel qu’ils aient l’imagination de reconnaître que l’amour parental n’est pas simplement un instinct naturel en eux, mais qu’il s’agit d’une chose qu’un enfant requiert d’eux d’une manière absolue.

Le bébé qui est soigné par une mère, en fait bien intentionnée, mais qui croit que les bébés ne sont rien de plus qu’un ensemble physiologique et anatomique de réflexes conditionnés, a un mauvais départ, il est certain qu’il sera bien nourri et il pourra grandir et acquérir une bonne santé physique ; mais, à moins que la mère ne puisse voir dans le nouveau-né un être humain, il y a peu de chances que la santé mentale soit fondée solidement, de manière que l’enfant puisse avoir plus tard une personnalité riche et équilibrée, une personnalité qui pourra non seulement s’adapter au monde, mais qui pourra aussi faire partie d’un monde qui exige une adaptation.

L’ennui vient de ce que la mère a une certaine tendance à s’effrayer de sa grande responsabilité et qu’elle a facilement recours aux livres, aux indications et aux règles. Les vrais soins d’un bébé ne peuvent provenir que du cœur. Peut-être devrais-je dire que la tête ne peut pas les donner seule, ne peut les donner que si les sentiments sont libres.

Donner une tétée n’est qu’une des manières au moyen desquelles une mère se fait connaître à son bébé, mais elle est importante et certaines des choses qui se produisent se décrivent plus facilement lorsqu’on parle des tétées. À la fin d’un allaitement au sein réussi, une mère peut dire qu’elle a mille fois placé son sein près du bébé, juste au moment où le bébé désirait quelque chose. De cette manière, elle lui a donné des raisons de croire que le monde est un lieu dans lequel existe l’espoir de trouver l’équivalent de ce qui est attendu, imaginé et nécessaire. Peu à peu, le bébé arrive à avoir une relation avec des objets extérieurs. On peut évoquer ici le problème philosophique : « L’objet est-il réellement là ou seulement imaginé ? » On peut discuter pendant des heures du rapport entre réalité subjective et réalité objective. L’enfant qui, au début, a été nourri avec sensibilité, soigné avec sensibilité, est réellement allé au-delà de toute réponse qui peut être donnée à cette devinette philosophique. Que l’objet soit réel ou imaginaire est devenu une question qui, pour lui, a relativement peu d’importance parce qu’il a trouvé une mère disposée à lui donner l’illusion, à la lui donner sans faillir et pendant assez longtemps, si bien que l’écart qui peut exister entre ce qui peut être imaginé et ce qui est réellement découvert a été réduit autant que possible, pour cet enfant.

Cet enfant a établi à la fin de ses neuf mois ou environ une bonne relation avec un élément qui lui est extérieur et qu’il reconnaît comme sa mère. Cette relation peut survivre à toutes les frustrations et complications possibles et même à la perte par séparation. Le bébé qui a été nourri mécaniquement et sans sensibilité, sans que quelqu’un cherche à s’adapter activement à ses besoins particuliers, est grandement désavantagé et si ce dernier bébé peut jamais concevoir l’idée d’une mère dévouée, cette mère ne restera qu’une figure imaginaire idéalisée.

II est facile de trouver l’exemple d’une mère qui est incapable de vivre dans le monde du bébé. L’enfant de cette mère doit vivre dans son monde à elle. Du point de vue de l’observateur superficiel, cet enfant pourra faire de très bons progrès. Il se peut que ce ne soit pas avant l’adolescence, ou même plus tard, qu’il proteste d’une manière appropriée, qu’il fasse une dépression nerveuse ou qu’il ne trouve l’équilibre mental que dans l’opposition.

La mère qui, au contraire, s’adapte activement d’une manière riche, donne à son bébé un fondement pour établir des contacts avec le monde. Elle enrichit, en outre, la relation du bébé avec le monde, relation qui peut évoluer et s’épanouir lorsque le temps amène la maturité. Une partie de cette relation initiale, qui ne manque pas d’importance, c’est d’inclure en elle des pulsions instinctuelles puissantes. La survie du bébé et de la mère apprend au bébé, par l’expérience, que les expériences instinctuelles et les idées excitantes peuvent être permises et qu’elles ne détruisent pas nécessairement le type calme de relation, l’amitié et le partage.

Il ne faudrait pas conclure que tous les bébés qui sont nourris et soignés avec sensibilité par une mère dévouée arrivent nécessairement à une santé mentale complète. Même lorsque les premières expériences sont bonnes, tout ce qui est gagné doit être consolidé plus tard. II ne faudrait pas conclure également que tous les bébés qui sont élevés dans des institutions ou par des mères qui manquent d’imagination ou qui sont trop effrayées pour faire confiance à leur propre jugement sont destinés à l’hôpital psychiatrique ou à Borstal4. Les choses ne sont pas aussi simples. J’ai délibérément simplifié le problème dans un but de clarté.

Voyons maintenant à quoi ressemble le bébé qui est né dans de bonnes conditions. Comment est le petit enfant bien portant que la mère a traité dès le début comme une personne ayant ses propres droits ? Est-il tout simplement gentil, sage et obéissant ? La réponse est : non. L’enfant normal a une vision personnelle de la vie dès le début. Des bébés en bonne santé ont souvent des difficultés d’alimentation très fortes. Pour ce qui est de leurs excréments, ils peuvent être opposants et entêtés. Ils protestent souvent et d’une façon véhémente par des cris, ils donnent des coups de pied à leur mère, lui tirent les cheveux et essaient de lui arracher les yeux. En fait, ce sont des fléaux. Mais ils témoignent de tendances affectueuses spontanées et absolument sincères. De temps en temps, un baiser et un petit morceau de générosité. C’est ainsi que les mères de ces bébés sont récompensées.

D’une certaine façon, les livres paraissent aimer les enfants sages, obéissants et propres, mais ces qualités n’ont de valeur que lorsqu’elles se développent chez les enfants au moment opportun, grâce à leur aptitude croissante à s’identifier à l’aspect parental de la vie au foyer. Cela ressemble assez à la progression naturelle des efforts artistiques d’un enfant. Au début, il gribouille. Puis vient le moment où un rapport s’établit entre le dessin, les couleurs et le format de la feuille. Maintenant, la forme compte aussi bien que la matière. Cela est beaucoup plus important que la forme qui est enseignée dans les académies démodées.

Aujourd’hui, nous parlons souvent de l’enfant mal adapté, mais l’enfant mal adapté est celui envers qui le monde ne s’est pas adapté d’une manière adéquate dès le début et au cours des premiers stades. L’obéissance d’un bébé est une chose terrible. Cela signifie que les parents paieront chèrement cette commodité, une commodité qu’ils devront payer de plus en plus cher, eux-mêmes ou bien la société, s’ils ne peuvent pas payer les pots cassés.

En ce qui concerne cette première relation entre la mère et le bébé, j’aimerais parler d’une difficulté qui concerne toute future mère. Au moment de la naissance du bébé et pendant les quelques jours qui suivent, le médecin ne peut être pour elle qu’un personnage important, le personnage responsable de ce qui se passe et en qui elle a confiance. À ce moment-là, il n’y a rien de plus important pour une mère que de connaître son médecin et l’infirmière qui travaille avec lui. Malheureusement, on ne peut être certain que le médecin, qui est si qualifié lorsqu’il est question de maladie physique et de l’ensemble des problèmes de l’accouchement, soit également bien informé sur ce qui a trait au lien affectif entre le bébé et la mère. Un médecin a tant à apprendre qu’on peut difficilement s’attendre à ce qu’il soit un spécialiste de l’aspect physique du problème et qu’il connaisse également les dernières découvertes sur la psychologie des mères et de leurs bébés. C’est pourquoi il est toujours possible qu’un excellent médecin ou une excellente infirmière intervienne, sans avoir l’intention de mal faire, dans cette question délicate du premier contact entre la mère et le bébé.

La mère a vraiment besoin du médecin, de l’infirmière et de leurs aptitudes. Le cadre qu’ils fournissent lui permet de mettre ses soucis de côté. Dans ce cadre, cependant, elle a besoin de pouvoir trouver son bébé et de permettre au bébé de la trouver. Elle a besoin que cela se passe d’une manière naturelle et non selon les indications qu’on peut trouver dans les livres.

Il s’agit d’un sujet évidemment très important et il est très difficile de définir le besoin que la mère a d’une aide médicale et, en même temps, son besoin de rester seule avec le bébé. Cela vaut pourtant la peine de mentionner cette difficulté. En fait, les mères ne devraient pas avoir honte de découvrir qu’elles sont spécialistes au point exact où le médecin et l’infirmière ne sont que dans une position d’assistants.

On peut observer une tendance culturelle générale à s’éloigner du contact direct, de ce qui est clinique, de ce qu’on appelait autrefois vulgaire, c’est-à-dire le nu, le naturel et le vrai, ainsi qu’une tendance vers ce qui est à l’opposé d’un vrai contact physique et de la communication. S’il est tellement plus important d’être un fonctionnaire à l’office du Commerce du Lait que de traire une vache, il faut s’attendre à ce que la première tâche de la mère soit méprisée.

Il y a une autre manière dont la vie affective du bébé pose des fondements de la vie affective de l’individu à un stade ultérieur. J’ai parlé de la façon dont les pulsions instinctuelles investissent dès le début la relation du bébé avec sa mère. Des éléments agressifs accompagnent ces instincts puissants. Nous avons aussi toute la haine et la colère qui naissent de la frustration. Cette agressivité qui entre dans l’excitation des pulsions d’amour, ou qui y est associée, peut faire que la vie soit ressentie comme très dangereuse. C’est pourquoi la plupart des individus sont inhibés dans une certaine mesure. Il est peut-être intéressant d’étudier de plus près cet aspect de la question.

Je dirais que les pulsions les plus primitives et les plus précoces sont ressenties brutalement. Si on admet qu’un élément destructeur existe dans la première pulsion alimentaire, le bébé, au début, ne se soucie pas des conséquences. Naturellement, je parle des idées et pas seulement des processus physiques réels que nous observons. Au début, le bébé est entraîné par des pulsions et ce n’est que peu à peu qu’il se rend compte que l’objet attaqué au cours d’une tétée, en elle-même une expérience excitante, est une partie vulnérable de la mère, cet être humain qui a tant de valeur en tant que personne dans les moments entre les périodes d’excitation et d’envie. Durant la phase d’excitation, bien que l’attaque du bébé paraisse faible à l’observateur, elle est, dans son fantasme, violemment dirigée contre le corps de la mère. La satisfaction vient avec la tétée et l’attaque cesse pendant un moment. Tous les processus physiques sont enrichis par ce fantasme, dont la précision et la complexité évoluent rapidement pendant la croissance du bébé. Dans le fantasme du bébé, le corps de la mère est déchiré afin de pouvoir arriver aux bonnes choses et à leur incorporation. II est donc très important que la mère d’un bébé le soigne d’une manière continue, qu’elle soit présente, qu’elle survive à ses attaques et que, finalement, elle soit là pour être l’objet du sentiment tendre, du sentiment de culpabilité et du souci de son bien-être, sentiments qui apparaissent en temps voulu. Lorsque, dans la vie d’un bébé, la mère existe d’une manière continue et vivante, cela permet au bébé de trouver ce sens inné de la culpabilité qui est le seul sentiment de culpabilité valable et qui constitue la source principale du besoin de réparer, de recréer et de donner. L’amour brut, l’attaque agressive, le souci, la tristesse, le désir de réparer, de construire et de donner, forment une séquence naturelle qui constitue une expérience essentielle de la petite enfance et de l’enfance. Cette séquence ne peut, pourtant, devenir réalité que si la mère, ou la personne qui la remplace, est capable de vivre ces phases avec le bébé, rendant possible l’intégration des divers éléments.

Et voici encore une autre manière de définir certaines des choses que la bonne mère normale fait pour son bébé. Sans difficulté particulière, sans avoir spécialement conscience de ce qu’elle fait, la bonne mère ne cesse d’aider l’enfant à établir la distinction entre ce qui arrive vraiment et ce qui se passe dans l’imagination. Elle sépare, pour le bébé, la réalité du fantasme enrichissant. Nous disons qu’elle est objective et, en matière d’agressivité, cela est particulièrement important. Une mère fait attention de ne pas se faire mordre gravement et elle empêche l’enfant de deux ans de donner, avec un maillet, un coup sur la tête du nouveau-né. Ce qui ne l’empêche pas, en même temps, de se rendre compte de la force et de la réalité extraordinaire des idées destructives et agressives de l’enfant qui, par ailleurs, se conduit assez bien. Elle ne s’inquiète pas de ces idées, elle sait qu’elles doivent exister. Lorsqu’elles apparaissent progressivement dans les jeux ou dans les rêves, elle n’en est pas surprise et elle offre même des histoires et des livres traitant de ces thèmes, qui naissent spontanément dans l’esprit de l’enfant. Elle n’essaie pas de l’empêcher d’avoir des idées de destruction et, de cette manière, elle permet à la culpabilité innée dé se développer à sa manière. C’est la culpabilité innée que nous espérons voir apparaître lorsque le bébé grandit et nous sommes disposés à attendre. La morale imposée nous ennuie.

La période au cours de laquelle on est appelé à être une mère ou un père est une période de sacrifices. La bonne mère normale sait, sans qu’on le lui dise, que pendant ce temps rien ne doit s’immiscer dans la continuité de la relation entre l’enfant et elle-même. Sait-elle aussi que lorsqu’elle agit tout naturellement de cette manière, elle établit les fondements de la santé mentale de son enfant – et que celui-ci ne peut parvenir à l’intégrité de cette santé mentale s’il n’a pas eu, au début, exactement cette sorte d’expérience qu’elle prend tant de peine à fournir ?


4 Ville du comté de Kent dans la prison de laquelle fut fondée la première école de réforme – et non de correction – pour jeunes gens âgés de plus de seize ans. (N. d. T.)