6. Enfants jumeaux (1945)

La première chose à dire à propos d’enfants jumeaux est qu’il s’agit d’un phénomène parfaitement naturel et qu’il n’y a vraiment aucune raison de faire preuve de sentimentalité à leur égard ou de se moquer d’eux. Je connais de nombreuses mères qui ont été heureuses d’avoir des jumeaux et de nombreux jumeaux qui ont aimé leur état. Presque toutes les mères, cependant, disent qu’elles n’auraient pas choisi d’avoir des jumeaux si on leur avait laissé le choix et les jumeaux, même ceux qui paraissent très contents de leur sort, me disent habituellement qu’ils auraient préféré venir au monde séparément.

Les jumeaux ont leurs propres problèmes à résoudre. Quels que soient les avantages de leur état, il y a aussi des inconvénients. Si je peux vous aider, ce ne sera pas tellement en vous disant que faire, mais en vous donnant un ou deux aperçus de la difficulté principale.

Avant d’aller plus loin, il me faut vous rappeler qu’il existe deux sortes de jumeaux, car le problème n’est pas exactement le même dans chaque cas. Vous savez que chaque bébé se développe à partir d’une cellule minuscule, un ovule fécondé. Dès que l’ovule est fécondé, il commence à croître et il se divise en deux. Chacune de ces deux cellules se divise en deux, ce qui en fait quatre, puis les quatre cellules en deviennent huit et cela continue jusqu’à ce que le nouvel individu soit fait de millions de cellules différentes, toutes reliées ensemble et formant une unité, tout comme l’ovule original fécondé en formait une. Quelquefois, après la première division de l’ovule qui vient d’être fécondé, chacune des deux cellules se divise et se développe ensuite d’une manière indépendante et ceci est le commencement des jumeaux identiques : deux bébés qui se développent à partir du même ovule fécondé. Les jumeaux identiques sont toujours du même sexe et, habituellement, ils se ressemblent beaucoup, du moins au début.

Les autres jumeaux peuvent être du même sexe ou non car ils sont exactement comme n’importe quel frère et sœur, sauf qu’ils se sont développés à partir d’ovules qui se sont trouvés fécondés au même moment. Dans ce cas, les deux ovules croissent dans l’utérus l’un à côté de l’autre. Les jumeaux de cette sorte ne se ressemblent pas nécessairement, pas plus que d’autres frères et sœurs.

Si nous observons des jumeaux, identiques ou non, nous avons souvent le sentiment qu’il doit être bon que chaque enfant ait de la compagnie, qu’il ne soit jamais seul, surtout en grandissant. Il y a pourtant un écueil et, pour le comprendre, il nous faut nous souvenir de la manière dont les bébés se développent. Habituellement, compte tenu de bons soins normaux, les bébés commencent, immédiatement après la naissance, à établir les fondements de leur personnalité et de leur individualité et à découvrir leur importance propre. Nous apprécions tous les qualités que sont la générosité et une bonne volonté à admettre le point de vue d’une autre personne et nous espérons trouver ces qualités chez nos enfants. Toutefois, si nous étudions le développement affectif du bébé, nous nous apercevons que la générosité n’apparaît d’une manière saine et équilibrée que si elle se fonde sur une expérience primaire d’égoïsme. On pourrait dire que sans cet égoïsme primaire, la générosité d’un enfant est gênée par le ressentiment. N’importe, cet égoïsme primaire n’est rien de plus que l’expérience, par le bébé, d’un bon maternage, une bonne mère désirant, au début, s’adapter autant que possible aux désirs de son bébé, laissant ses pulsions dominer la situation et se contentant d’attendre sa capacité d’admettre, en grandissant, le point de vue de l’autre personne. Au début, une mère doit être capable de donner à son bébé un sentiment de possession, le sentiment qu’il a de l’autorité sur elle, le sentiment qu’elle a été créée pour lui. Au début, la vie personnelle de la mère ne s’impose pas au bébé. Un bébé qui aura l’expérience de l’égoïsme primaire sera capable, plus tard, de devenir généreux sans éprouver trop de ressentiment.

Normalement donc, lorsque les bébés arrivent l’un après l’autre, chaque petit être humain peut prendre le temps qui lui est nécessaire pour reconnaître que la mère a le droit d’avoir d’autres intérêts et on sait bien que tous les enfants trouvent que l’arrivée d’un nouveau bébé crée une complication, quelquefois très sérieuse. Jusque bien après le premier anniversaire, aucune mère ne s’inquiète que son bébé n’apprécie pas les avantages de la compagnie d’autres bébés ; même des enfants de deux ans peuvent, au début, se maltraiter plutôt que jouer ensemble. En fait, chaque bébé a son moment personnel pour accueillir un frère ou une sœur et c’est un moment important lorsqu’un petit enfant peut sincèrement permettre (c’est-à-dire donner) une nouvelle grossesse à sa mère.

Quant aux jumeaux, ils ont toujours un autre bébé à affronter. Et cela sans que se soit développée cette bonne volonté d’admettre une addition à la famille.

C’est maintenant que nous voyons la fausseté de l’idée que, dans les premiers mois, les petites choses n’ont pas d’importance. En effet, le fait que des jumeaux éprouvent, ou n’éprouvent pas, le sentiment que chacun possède une mère au début est très important. En outre, la mère qui a des jumeaux a une tâche supplémentaire, qui est de donner sur-le-champ, en même temps, la totalité d’elle-même à deux bébés. Dans une certaine mesure, elle ne peut qu’échouer et elle doit se contenter de faire de son mieux en espérant que les enfants finiront par trouver des avantages qui compenseront ce désavantage inhérent à leur sort.

Il est impossible qu’une mère satisfasse immédiatement les besoins de deux bébés. Par exemple, elle ne peut pas prendre chacun des bébés le premier, que ce soit pour les nourrir, les changer ou leur donner le bain. Elle peut faire de son mieux pour être juste et si, dès le début, elle prend cela au sérieux, elle sera récompensée. Mais cela n’est pas facile.

Elle s’apercevra en fait que son but n’est pas de traiter chaque enfant de la même manière, mais comme s’il était unique. Pour cela, elle essaiera dès la naissance de trouver des différences entre chaque bébé. C’est elle qui, mieux que quiconque, peut les distinguer facilement, même si au début il lui faut avoir recours à une petite tache sur la peau ou à un autre truc. Généralement, elle finira par s’apercevoir que les deux tempéraments sont différents et que si elle se comporte avec aisance en tant que personnalité totale par rapport à chacun, chacun développera des caractéristiques personnelles. Une grande partie des difficultés concernant les jumeaux vient du fait qu’ils ne sont pas distingués l’un de l’autre, même lorsqu’ils sont différents, soit parce que c’est amusant, soit parce que personne ne pense que cela en vaut la peine. Je connais un très bon home d’enfants où la directrice n’a jamais pu apprendre à distinguer une jumelle de l’autre, bien que les autres enfants n’aient pas éprouvé de difficulté à le faire. Les deux petites filles avaient en fait des personnalités tout à fait distinctes. La directrice avait pris l’habitude d’appeler chacune d’elles : « la jumelle ».

Ce n’est pas une solution que de vous occuper vous-même de l’un des jumeaux et de confier l’autre à une nurse. Il se peut que vous ayez à partager avec quelqu’un les soins des enfants et qu’il y ait de bonnes raisons à cela, comme, par exemple, un mauvais état de santé. Mais, par celte méthode, vous ne faites que reculer la difficulté, car un jour le jumeau que vous avez confié à quelqu’un sera très jaloux de celui que vous avez gardé, même si la personne qui vous aide lui a donné le meilleur maternage possible.

Les mères de jumeaux sont d’accord que, même lorsque des jumeaux sont parfois contents d’être pris l’un pour l’autre, ces mêmes enfants ont besoin que leur mère les reconnaisse sans difficulté. Il est essentiel, en tout cas, qu’il n’y ait pas de confusion chez les enfants eux-mêmes et c’est pour cette raison qu’il faut qu’il y ait quelqu’un dans leur vie qui les distingue clairement. Une mère que je connais avait des jumeaux identiques, exactement semblables pour des étrangers, mais distingués facilement par leur mère dès le début à cause de leur tempérament. Au cours de la première semaine, cette mère apporta un changement dans la routine des tétées parce qu’elle se mit à porter un châle rouge. L’un des jumeaux réagit au châle – à la vivacité de la couleur peut-être. Il le contempla et cessa de s’intéresser au sein. L’autre, par contre, ne se laissa pas influencer par le châle et téta comme à l’habitude. Cette expérience fit que la mère éprouva non seulement le sentiment que les jumeaux étaient bien deux personnes, mais aussi qu’ils avaient déjà cessé de vivre dès expériences parallèles. Cette mère vint à bout de la difficulté de décider qui nourrir en premier, en ayant des biberons préparés à temps et en nourrissant pour commencer le bébé qui semblait le plus affamé. Il était habituellement facile de se décider en fonction des pleurs. Je ne veux pas dire que cette méthode conviendrait dans tous les cas.

Dans l’éducation de jumeaux, la complication principale vient certainement de cette question du maniement personnel de chaque jumeau, des soins personnels à donner à chacun afin que chacun d’eux puisse être reconnu complètement dans sa totalité et son unicité. Même s’il existait des jumeaux qui soient exactement identiques, il serait encore nécessaire que leur mère ait une relation complète avec chacun d’eux.

La mère dont je viens de parler m’a dit qu’elle avait trouvé bon de mettre l’un des bébés dans le jardin du devant pour dormir et l’autre dans celui de derrière la maison. Naturellement, il se peut que vous n’ayez pas deux jardins, mais vous pouvez arranger les choses de façon que lorsque l’un des bébés pleure, vous n’ayez pas toujours les deux en train de pleurer. Ce n’est pas seulement ennuyeux pour vous d’avoir deux bébés en train de pleurer en même temps, mais aussi pour eux. En effet, lorsqu’il pleure, un bébé aime dominer la scène. Avoir un rival dans la première enfance, au stade de la dictature naturelle, le rend fou. J’ai observé les conséquences de cet état de choses et elles peuvent persister longtemps dans une vie de jumeau.

J’ai dit que l’on appelle certains jumeaux des jumeaux identiques. Il est certain que cela ne veut rien dire. Si les enfants étaient identiques, ils seraient chacun le même, ils ne seraient qu’un, ce qui est absurde. Ils se ressemblent, mais ils ne sont pas identiques. Le danger, c’est que les gens les traitent comme s’ils l’étaient et, comme je l’ai dit, si les gens le font, les jumeaux se sentiront confus quant à leur identité. Or les bébés, même lorsqu’ils ne sont pas jumeaux, deviennent facilement très confus quant à leur identité et ce n’est que peu à peu qu’ils en deviennent sûrs. Comme vous le savez, il faut un bon moment pour que les enfants, qui utilisent déjà des mots, emploient les pronoms. Ils disent « maman », « papa », « encore » et « toutou » bien avant de dire « je », « tu » et « nous ». Il est très possible que des jumeaux, assis dans un landau, pensent chacun que l’autre n’est pas une personne séparée. En fait, il serait plus naturel qu’un bébé pense qu’il est lui-même à l’autre bout du landau (comme s’il était devant un miroir) que de se dire (dans son langage à lui) : « Tiens, voilà mon jumeau en face de moi. » Mais lorsque l’un d’eux est pris hors du landau, l’autre se sent perdu et frustré. Cette difficulté, que n’importe quel bébé peut éprouver, les jumeaux ne peuvent que la connaître et ils ne peuvent espérer s’en sortir que si nous jouons notre rôle et les reconnaissons comme deux personnes. Plus tard, si les jumeaux eux-mêmes prennent tout à fait confiance dans leur identité, ils prendront peut-être plaisir à exploiter leur ressemblance et alors, mais pas avant, arrive le moment de s’amuser et de jouer en brodant sur le thème d’une identité confondue.

Et pour finir : les jumeaux s’aiment-ils ? C’est une question à laquelle les jumeaux doivent répondre. De ce que j’ai entendu, je retire le sentiment que l’idée de jumeaux particulièrement attachés l’un à l’autre a besoin d’être approfondie. Ils acceptent souvent la compagnie de l’autre ; pourtant, ils ne peuvent pas vous convaincre qu’ils aiment cet autre. Puis, un jour, ils s’aperçoivent qu’ils se détestent profondément et il devient enfin possible qu’ils s’aiment. Cela ne correspond pas à tous les cas, mais lorsque deux enfants ont eu à s’accommoder bon gré mal gré l’un de l’autre, ils ne peuvent pas savoir s’ils auraient choisi de se connaître. Une fois la haine exprimée, l’amour a une chance. Aussi ne tiendrez-vous pas pour acquise l’idée que vos jumeaux désirent passer leur vie ensemble. Cela est possible. Le contraire aussi. Et ils vous seront peut-être reconnaissants d’être séparés par vous – ou par hasard comme dans le cas d’une rougeole – car il est beaucoup plus facile de devenir une personne totale seul qu’en compagnie de son jumeau.