Postface. Ce que la mère apporte à la société

Je suppose qu’il existe chez chacun de nous un intérêt prédominant, une tendance profonde qui le pousse vers quelque chose. Si votre vie est assez longue pour que vous puissiez regarder en arrière, vous discernez une tendance pressante qui a intégré les diverses activités de votre vie personnelle et de votre carrière.

En ce qui me concerne, je peux déjà voir quel rôle important a joué dans mon travail le besoin de découvrir et de reconnaître le mérite de la bonne mère normale. Les pères, je le sais, ont tout autant d’importance et, en fait, s’intéresser au maternage, c’est aussi s’intéresser aux pères et au rôle vital qui est le leur dans les soins donnés aux enfants. Pour moi, cependant, c’est aux mères que j’ai profondément besoin de m’adresser.

Il me semble que quelque chose fait défaut dans la société humaine. Les enfants poussent et deviennent à leur tour des parents mais, tout compte fait, ils ne grandissent pas pour savoir et reconnaître exactement ce que leur mère a fait pour eux au début. La raison en est que le rôle joué par la mère n’a commencé à être perçu que récemment. Mais ici, il faut que je m’explique. Il est certaines choses que je ne veux pas dire.

Je ne veux pas dire que les enfants devraient remercier leurs parents d’avoir été conçus. Ils sont certainement en droit d’espérer que leur rencontre était, à l’origine, affaire de plaisir et de satisfaction mutuels. Les parents ne peuvent certainement pas s’attendre à être remerciés pour le fait de l’existence d’un enfant. Les bébés ne demandent pas à naître.

Il y a d’autres choses qui ne sont pas dans ma pensée. Par exemple, je ne veux pas dire que les enfants doivent quelque chose à leur père et à leur mère parce qu’ils ont coopéré pour fonder un foyer et s’occuper de leurs enfants, quand bien môme des sentiments de reconnaissance se manifesteraient finalement. Des parents bons et normaux fondent un vrai foyer et restent ensemble – fournissant ainsi la ration fondamentale de soins à donner à un enfant et maintenant de la sorte un cadre dans lequel chaque enfant peut progressivement trouver et sa personnalité et le monde, ainsi qu’une relation efficace entre les deux. Mais les parents ne veulent pas être remerciés pour cela. Ils ont leurs joies et, plutôt que d’être remerciés, ils préfèrent voir leurs enfants grandir et devenir à leur tour des parents et des fondateurs de foyer. On peut renverser les termes et dire que les garçons et les filles peuvent blâmer à juste titre les parents qui, après les avoir mis au monde, ne leur donnent pas les débuts dans la vie qui leur sont dus.

Le dernier demi-siècle a vu de grands progrès dans la perception de la valeur du foyer. (Peu importe que cette perception soit d’abord venue de celle des conséquences d’un mauvais foyer.) Nous avons certaines connaissances sur les raisons pour lesquelles la tâche longue et difficile des parents qui élèvent leurs enfants est un travail qui en vaut la peine et nous croyons effectivement que cela fournit le seul fondement réel de notre société et le seul facteur d’une tendance démocratique dans le système social d’un pays.

Les parents, toutefois, et non les enfants sont responsables du foyer. Je voudrais expliquer très clairement le fait que je ne demande à personne d’exprimer de la reconnaissance. Ce qui m’intéresse particulièrement n’a trait ni à la conception, ni à la fondation d’un futur foyer. Je m’intéresse à la relation de la mère avec son bébé juste avant la naissance et au cours des premières semaines et des premiers mois qui la suivent. J’essaie d’attirer l’attention sur la contribution immense que la bonne mère normale apporte au début, avec l’aide de son mari, à l’individu et à la société, une contribution qu’elle apporte en se dévouant tout simplement à son bébé.

On ne se rend peut-être pas compte de cette contribution de la mère dévouée, précisément à cause de son immensité. Mais si on l’admet, il en découle que tout homme ou toute femme en bonne santé, tout homme ou toute femme qui a le sentiment d’être une personne dans le monde et pour qui le monde signifie quelque chose, toute personne heureuse, doit infiniment à une femme. À un moment où, en tant que bébé, cette personne (homme ou femme) ne savait rien de la dépendance, la dépendance était absolue.

Encore une fois, laissez-moi le dire, le résultat de cette prise de conscience des faits, lorsqu’elle s’établit, ne sera pas de remercier ou même de louer. Le résultat sera une diminution de la peur en nous. Si notre société retarde le moment de la pleine reconnaissance de cette dépendance – qui est un fait historique au stade initial du développement de chaque individu – un blocage ne peut que subsister, à la fois envers le progrès et la régression, un blocage fondé sur la peur. Si le rôle de la mère n’est pas vraiment reconnu, une vague peur de la dépendance ne peut que subsister. Cette peur peut prendre quelquefois la forme d’une crainte de la femme ou d’une crainte d’une femme : à d’autres moments, elle prendra des formes moins aisément reconnues, comprenant toujours la peur d’être dominé.

Malheureusement, la peur d’être dominé ne conduit pas les gens à éviter d’être dominé. Elle les attire, au contraire, vers une domination spécifique ou choisie. En fait, si on étudiait la psychologie du dictateur, on pourrait s’attendre à découvrir que, parmi d’autres choses, il essaie, dans son combat personnel, de maîtriser la femme dont il craint inconsciemment la domination, essayant de la maîtriser en l’entourant, en agissant pour elle et en exigeant en retour une sujétion totale et un « amour » total.

De nombreux étudiants en histoire sociale ont pensé que la crainte de la femme était une cause puissante du comportement apparemment illogique des êtres humains vivant en groupe. On remonte toutefois rarement jusqu’à la racine de cette peur. Pourtant, si dans l’histoire de chaque individu, on analyse cette peur de la femme, elle apparaît comme une peur de reconnaître le fait de la dépendance. De très bonnes raisons sociales existent donc pour inciter à la recherche portant sur les tout premiers stades de la relation entre la mère et son nourrisson.

Quant à moi, je me suis trouvé attiré par la découverte de tout ce qu’il m’était possible de découvrir sur la signification du mot dévouement et la possibilité de reconnaître d’une manière tout à fait informée, aussi bien que sentie, ce que je dois à ma propre mère. Là, un homme se trouve dans une situation plus difficile qu’une femme. Il ne peut évidemment rembourser sa mère en devenant mère à son tour et à son moment.

Il n’a pas d’autre alternative que d’aller aussi loin que possible vers une prise de conscience de ce que la mère a réussi en lui. Chez lui, le développement de sentiments maternels n’est pas une caractéristique assez poussée et la féminité s’avère une voie de garage par rapport aux aboutissements principaux.

L’une des solutions, pour un homme que ce problème passionne, est de prendre part à une étude objective du rôle de la mère, surtout du rôle qu’elle joue au commencement.

Aujourd’hui, l’importance de la mère au départ est souvent niée. On dit, au contraire, que dans les premiers mois, c’est seulement la technique des soins corporels qui compte et qu’une bonne nurse fera tout aussi bien pour cette raison. Nous trouvons même des mères (pas dans ce pays, je l’espère) à qui l’on dit qu’elles doivent materner leur bébé, ce qui représente la négation la plus complète que le « maternage » vient naturellement du fait d’être mère. Il arrive souvent que juste avant la compréhension d’une question, il y ait un stade de déni, d’aveuglement ou de non-perception délibérée, tout à fait identique au retrait de la mer loin des sables avant qu’elle ne jette en avant sa vague grondante.

Les manies administratives, les diktats de l’hygiène, une tendance louable vers la promotion de la santé corporelle, tout cela et toutes sortes d’autres choses s’immiscent entre la mère et son bébé et il est peu vraisemblable que les mères, dans un effort concerté, protesteront contre ces interventions. Quelqu’un doit agir à la place des jeunes mères qui ont leur premier et leur deuxième bébé et qui elles-mêmes sont nécessairement dans un état de dépendance. On peut affirmer qu’aucune mère de nouveau-né ne fera la grève contre les médecins et les infirmières, aussi grande que soit la frustration, parce qu’elle pense à autre chose.

Dans la première partie de cet ouvrage, les causeries et les essais s’adressent principalement aux mères, mais les jeunes mères que cela concerne principalement ne les liront vraisemblablement pas. Je ne désire pas voir cette situation se modifier. Je ne peux pas affirmer que les jeunes mères aient un jour envie de connaître ce qu’elles font alors qu’elles découvrent le plaisir qu’elles ont à s’occuper de leur bébé. Elles ont une peur naturelle que l’instruction ne gâche leur plaisir et leur expérience créative, ces éléments essentiels qui conduisent à la satisfaction et à la croissance. La jeune mère a besoin de protection et d’informations et elle a besoin de ce que la science médicale peut offrir de mieux en matière de soins corporels et de prévention d’accidents évitables. Elle a besoin d’un médecin et d’une infirmière qu’elle connaisse et en qui elle ait confiance. Elle a également besoin du dévouement de son mari et d’expériences sexuelles satisfaisantes. Non, la jeune mère n’apprend généralement pas à partir des livres. Pourtant, je m’en suis tenu à la forme de causeries directes s’adressant à de jeunes mères, pour une question de discipline. Celui qui écrit sur la nature humaine a constamment besoin de revenir à un langage simple et de s’écarter du jargon des psychologues, aussi valable soit-il pour les contributions à des journaux scientifiques.

Probablement, certaines d’entre vous qui ont déjà connu l’expérience de la maternité et qui peuvent donc se permettre de regarder autour d’elles, seront-elles intéressées par la lecture de ce qui est dit de cette manière. Et elles seront peut-être capables de faire ce dont on a tellement besoin en ce moment – qui est de soutenir moralement la bonne mère normale, éduquée ou non, savante ou non, riche ou pauvre, et de la protéger contre tout ce qui peut s’immiscer entre elle et son bébé, qu’il s’agisse de personnes ou de choses. Tous, nous joignons nos forces pour permettre à la relation affective entre la mère et son nouveau-né de prendre le départ et de se développer d’une manière naturelle. Cette tâche collective continue le travail du père, son travail au début lorsque sa femme porte l’enfant qui est de lui, qu’elle le met au monde et qu’elle le nourrit et pendant la période qui précède le moment où le bébé pourra l’utiliser autrement.