1. Un homme se penche sur la maternité (1949)

Pour commencer, je pense que vous serez soulagée d’apprendre que je n’ai pas l’intention de vous indiquer ce que vous devez faire. Je suis un homme et, par conséquent, je ne peux pas savoir réellement ce que c’est que de voir là, emmitouflé dans un berceau, un petit morceau de ma personne, un petit morceau de moi ayant une vie indépendante et pourtant dépendante et qui, peu à peu, devient une personne. Seule une femme peut vivre cette expérience. Et seule, peut-être, une femme peut la vivre en imagination lorsque, par malchance, l’expérience véritable fait défaut.

Quel va donc être mon rôle si je ne donne pas d’indications ? J’ai l’habitude que les mères m’amènent leurs enfants et, dans ces cas, nous avons devant nous ce dont nous désirons parler. Le bébé saute sur les genoux de sa mère, essaie d’attraper des objets sur mon bureau, se laisse glisser à terre et se promène à quatre pattes. Il escalade une chaise ou sort les livres des rayons de la bibliothèque. Il arrive qu’un bébé s’accroche à sa mère par peur de ce médecin en blouse blanche qui s’avérera sûrement un monstre qui mange les enfants sages et qui fait des choses encore pires à ceux qui ne le sont pas. Lorsque l’enfant est plus âgé, il est installé à côté de nous, près d’une table, et il dessine pendant que sa mère et moi essayons de retracer l’histoire de son évolution et de voir quand les choses ont commencé à mal tourner. Il écoute d’une oreille pour s’assurer que nous ne faisons rien de mal ; en même temps, il communique avec moi sans parler, à l’aide des dessins que je vais voir de temps en temps.

Comme tout cela est facile et combien différente est ma tâche aujourd’hui qui est de donner, à l’aide de mon imagination et de mon expérience, une image du bébé et du petit enfant !

Vous avez eu la même difficulté. Pour comprendre ma difficulté de communiquer avec vous, vous n’avez qu’à penser à ce que vous avez ressenti lorsque, ayant un bébé de quelques semaines, vous ne saviez pas ce que vous pouviez, ou non, lui communiquer. En y pensant, essayez de vous rappeler à quel âge votre bébé ou vos bébés ont paru vous remarquer en tant que personne et à ce qui, à ce moment passionnant, vous rendait certaine que vous étiez deux personnes communiquant ensemble. Vous ne pouviez pas faire toutes les choses en vous contentant de parler du fond de la pièce. Quel langage auriez-vous utilisé ? Non, vous vous êtes trouvée en train de soigner le corps de votre bébé et vous aimiez qu’il en soit ainsi. Vous saviez exactement comment prendre le bébé, comment le remettre dans son berceau, comment le laisser tout seul à l’aise, laissant le berceau agir pour vous. Vous aviez appris comment l’habiller confortablement de façon à protéger sa chaleur naturelle. En fait, vous saviez tout cela lorsque vous étiez une petite fille et que vous jouiez à la poupée. Et puis, il y avait certains moments où vous accomplissiez des choses définies, où vous le nourrissiez, le baigniez, lui changiez ses couches et le dorlotiez. Quelquefois, l’urine mouillait votre tablier, ou bien vous traversait et vous inondait comme si vous vous étiez laissé aller vous-même, mais cela n’avait pas d’importance. Ces choses, en fait, auraient pu vous permettre de savoir que vous étiez une femme, et une mère normalement dévouée.

Je vous dis tout cela parce que je veux que vous sachiez que cet homme qui vous parle, tout en étant détaché de la vie réelle, du bruit, de l’odeur et de la responsabilité des soins maternels, sait vraiment que la mère d’un bébé goûte des choses réelles et qu’elle ne voudrait manquer cette expérience pour rien au monde. Si nous nous comprenons jusque-là, vous me permettrez peut-être de parler de la condition d’une mère normalement dévouée, qui s’occupe des tout premiers stades de la vie d’un nouvel être humain. Je ne peux pas vous dire exactement ce qu’il faut faire, mais je peux vous parler de ce que tout cela signifie.

Parmi les choses courantes que vous faites, vous accomplissez tout à fait naturellement des choses très importantes. Ce qui est beau ici, c’est qu’il n’est pas nécessaire que vous soyez savante ; vous n’avez même pas besoin de penser si vous ne le désirez pas. Peut-être avez-vous été désespérément mauvaise en arithmétique à l’école, peut-être toutes vos amies ont-elles eu des bourses, mais vous n’aimiez pas la vue d’un livre d’histoire, ce qui fait que vous n’avez pas réussi et que vous avez quitté l’école tôt. Ou peut-être auriez-vous bien réussi si vous n’aviez pas eu la rougeole juste avant l’examen. Peut-être encore êtes-vous vraiment savante. Peu importe, toutefois, cela n’a rien à voir avec le fait que vous soyez ou non une bonne mère. Si un enfant peut jouer avec une poupée, vous pouvez être une mère normalement dévouée et je suis persuadé que vous êtes cela la plus grande partie du temps. N’est-il pas étrange qu’une chose d’une aussi grande importance dépende si peu d’une intelligence exceptionnelle !

Si les bébés de l’homme doivent finalement évoluer jusqu’à devenir des individus adultes, sains, indépendants et socialisés, il est absolument nécessaire qu’ils aient un bon départ. Dans la nature, ce bon départ est assuré grâce à l’existence d’un lien entre la mère et le bébé, grâce à ce qu’on appelle l’amour. Si donc vous aimez votre bébé, il aura un bon départ.

Qu’on me permette de dire très vite que la sentimentalité n’est pas de mise ici. Toutes, vous connaissez des personnes qui ne cessent de dire qu’elles « adorent les bébés ». Vous vous demandez toutefois si elles les aiment vraiment. L’amour maternel est assez primitif. Il y a en lui un désir de possession, un appétit et même un élément équivalent à « vouloir envoyer l’enfant au diable ». Il y a de la générosité et du pouvoir aussi bien que de l’humilité. Mais la sentimentalité est tout à fait exclue et elle répugne aux mères.

Il se peut donc que vous soyez une mère normalement dévouée et que vous aimiez être cela sans y penser. Souvent les artistes sont justement des personnes qui détestent parler de l’art et de ses buts. Vous, peut-être, en tant que mère, préférez-vous éviter de penser à ces problèmes. C’est pourquoi je désire vous avertir que dans ce livre nous allons parler des choses qu’une mère dévouée fait tout simplement en étant elle-même. Certaines mères, cependant, seront heureuses de réfléchir à ce qu’elles font. D’autres, sans doute, qui ont cessé de se consacrer effectivement aux soins maternels – les enfants ayant grandi et allant maintenant à l’école – auront peut-être envie de passer en revue les bonnes choses qu’elles ont faites et de penser à la manière dont elles ont établi les fondements du développement de leurs enfants. Si elles ont fait cela entièrement par intuition, c’était probablement la meilleure manière.

Il est d’une importance vitale que nous essayions de comprendre le rôle joué par les mères qui s’occupent de leurs nourrissons afin de pouvoir protéger la jeune mère de tout ce qui peut s’immiscer entre elle et son enfant. Si elle ne connaît pas la signification de ce que par ailleurs elle fait si bien, elle n’a pas les moyens de se défendre et elle risque de gâcher son travail en essayant de faire ou ce qu’on lui dit, ou ce que faisait sa propre mère, ou ce que disent les livres.

Les pères jouent également un rôle dans tout cela, non seulement parce qu’ils peuvent être de bonnes mères pendant des périodes de temps limitées, mais aussi parce qu’ils peuvent aider à protéger la mère et le bébé contre tout ce qui tend à s’immiscer dans le lien existant entre eux, ce lien qui constitue l’essence et la nature même des soins maternels.

Dans les causeries qui suivront, j’essaierai d’exprimer consciemment, à l’aide de mots, ce que fait une mère lorsqu’elle se dévoue normalement et tout simplement à son bébé.

Nous avons encore beaucoup à apprendre sur les nourrissons à leurs débuts et seules les mères peuvent nous dire ce que nous désirons savoir. Entre les bébés, des différences énormes existent et ni l’évolution première, ni le développement ultérieur, ne peuvent nous indiquer si l’enfant deviendra un jour Premier ministre !