3. Le principe vital chez le bébé (1949)

Je parle des mères et de leurs bébés en général, sans chercher particulièrement à dire aux mères ce qu’elles doivent faire parce qu’elles peuvent très facilement obtenir auprès des centres maternels des conseils sur des points de détail. Ces conseils, en fait, leur viennent presque trop facilement, créant quelquefois un sentiment de confusion. Au lieu de cela, je choisis donc de parler aux mères normalement douées pour s’occuper de leurs bébés dans l’intention de les aider à savoir ce qu’est un bébé et de leur montrer un peu ce qui se passe. Je pense que plus elles en savent, plus elles sont capables de se permettre de faire confiance à leur propre jugement et c’est lorsqu’une mère a confiance dans son jugement qu’elle donne le meilleur d’elle-même.

Il est certainement extrêmement important qu’une mère ait l’expérience d’agir selon son sentiment, ce qui lui permet de découvrir en elle la plénitude de la maternité. En effet, tout comme un écrivain est surpris par la richesse des idées qui lui viennent lorsqu’il se met à écrire, la mère est constamment surprise par ce qu’elle découvre dans la richesse des moindres détails de son contact avec son bébé.

On pourrait effectivement se poser la question de savoir comment une mère peut apprendre à être mère autrement qu’en prenant toutes ses responsabilités ? Si elle se contente de faire ce qu’on lui dit, elle ne peut que continuer à faire ce qu’on lui dit. Si elle désire s’améliorer, il lui faut alors choisir quelqu’un de plus compétent pour lui dire ce qu’elle a à faire. Toutefois, si elle a le sentiment d’agir librement, d’une manière qui lui vient naturellement, elle s’améliore dans son travail.

C’est là que le père peut être utile. Il peut aider sa femme en la déchargeant de certains détails. Protégée comme il le faut par son mari, la mère n’a pas à se tourner vers l’extérieur pour s’occuper de ce qui l’entoure à un moment où elle désire tant se tourner vers l’intérieur du cercle qu’elle forme avec ses bras et au centre duquel se trouve le bébé. Ce laps de temps pendant lequel, tout naturellement, elle ne se soucie que de son bébé ne dure pas longtemps. Le lien entre la mère et son bébé est très puissant au début et nous devons faire tout ce que nous pouvons pour permettre à la mère, à ce moment-là, un moment naturel, de ne se soucier que de son bébé.

Et puis, cette expérience n’est pas seulement bonne pour la mère. Il n’y a pas de doute que c’est exactement ce dont le bébé a également besoin. Nous commençons tout juste à comprendre à quel point le nouveau-né a absolument besoin de l’amour de sa mère. La santé de l’adulte se forme tout au long de l’enfance, mais les fondations de cette santé, c’est vous, la mère, qui les établissez au cours des premières semaines et des premiers mois de l’existence de votre bébé. Peut-être cette pensée vous aidera-t-elle un peu si la perte temporaire de vos intérêts pour les affaires du monde vous semble bizarre. Vous êtes en train d’édifier la santé d’une personne qui sera un membre de la société. Cela vaut la peine qu’on s’y attache. Ce qui est curieux, c’est qu’on pense généralement que les soins des enfants sont d’autant plus difficiles que les enfants sont nombreux. En réalité, je suis certain que plus le nombre d’enfants est petit, plus la tension affective est importante. Se dévouer à un seul enfant requiert une tension très grande et c’est une bonne chose que cela ne dure qu’un temps.

Vous voilà donc avec tous vos œufs dans le même panier. Qu’allez-vous faire ? Eh bien, réjouissez-vous ! Réjouissez-vous qu’on vous accorde de l’importance.

Réjouissez-vous de laisser à d’autres le soin de conduire le monde pendant que vous mettez au monde un nouveau membre de la société. Réjouissez-vous de votre introversion et d’être quasi-amoureuse de vous-même puisque le bébé fait presque totalement partie de vous. Réjouissez-vous de la manière dont votre mari se sent responsable de votre bien-être et de celui du bébé. Réjouissez-vous de découvrir des choses nouvelles sur vous-même. Réjouissez-vous d’avoir, plus qu’auparavant, le droit de faire ce qui vous semble bon. Réjouissez-vous des soucis que vous procure le bébé dont les pleurs et les cris l’empêchent d’accepter le lait que vous avez envie de dispenser avec générosité. Réjouissez-vous de toutes sortes de sentiments féminins que vous ne pouvez même pas commencer à expliquer à un homme. En particulier, je sais que vous serez heureuse des signes qui vous montreront peu à peu que le bébé est une personne et qu’il vous reconnaît en tant que personne.

Réjouissez-vous de tout cela pour vous. De plus, le plaisir que vous pouvez retirer de ce travail salissant que constituent les soins du bébé s’avère avoir une importance vitale pour lui. Le bébé ne désire pas tant qu’on lui donne un repas convenable à un moment convenable, que d’être nourri par quelqu’un qui aime le nourrir. Le bébé considère comme naturelles la douceur de ses vêtements et la bonne température de l’eau du bain. Il en va autrement du plaisir de la mère qui accompagne l’habillage et le bain du bébé. Si ces choses font plaisir, c’est pour lui comme le soleil qui se lève. Le plaisir de la mère doit être là, sinon tout est mort, sans utilité et mécanique.

Ce plaisir qui d’habitude vient tout naturellement, peut, bien entendu, être contrarié par vos soucis et ceux-ci dépendent pour beaucoup de l’ignorance. Tout cela ressemble assez à ce que vous avez peut-être lu au sujet des méthodes de relaxation pendant l’accouchement. Les personnes qui écrivent ces livres font tout ce qu’elles peuvent pour expliquer exactement ce qui se passe durant la grossesse et la naissance, si bien que les mères peuvent se détendre – ce qui signifie cesser de se faire du souci pour ce qui est inconnu et se reposer sur des processus naturels. Une grande partie des douleurs de l’enfantement ne vient pas de l’accouchement par lui-même, mais de la tension provenant de la peur, surtout la peur de l’inconnu. Si tout cela vous est expliqué et si vous disposez d’un bon docteur et d’une bonne infirmière, vous pouvez supporter ce qui ne peut être évité dans la douleur.

De la même manière, après la naissance de l’enfant, le plaisir que vous prendrez à observer le bébé dépendra du fait que vous ne serez pas tendue et soucieuse à cause de l’ignorance et de la peur.

Je désire, dans ces causeries, donner des informations aux mères afin qu’elles sachent mieux qu’auparavant ce qui se passe chez le bébé et qu’elles voient combien il a justement un besoin précis de ce qu’une mère fait bien si elle est à l’aise, naturelle et absorbée dans son travail.

Je parlerai du corps du bébé et de ce qui se passe à l’intérieur. Je parlerai du bébé en tant que personne en train d’évoluer et je parlerai de la manière dont vous lui ferez graduellement découvrir le monde de façon qu’il n’éprouve pas de confusion.

C’est maintenant que je peux faire comprendre clairement l’idée suivante : votre bébé ne dépend pas de vous pour ce qui est de sa croissance et de son développement. Un principe vital existe chez chaque bébé, une étincelle de vie. Cette poussée vers la vie, vers la croissance et le développement, fait partie du bébé. II s’agit d’un élément avec lequel l’enfant naît et cet élément évolue d’une manière que nous n’avons pas à comprendre. Si vous venez, par exemple, de mettre un oignon de jonquille dans un pot, vous savez parfaitement bien que ce n’est pas vous qui ferez pousser l’oignon pour qu’il devienne une jonquille. Vous fournirez la terre qui convient et vous l’arroserez juste comme il faut. Le reste viendra naturellement, parce que l’oignon porte la vie en lui. Certes, les soins maternels sont beaucoup plus compliqués que ceux d’une jonquille, mais cette image illustre ce que je veux dire parce que, chez l’oignon et chez le bébé, il se passe quelque chose qui n’est pas du ressort de votre responsabilité. Le bébé a été conçu en vous. À partir de ce moment-là, il a logé dans votre corps et, après la naissance, il est venu loger dans vos bras. Cet état est temporaire et ne dure pas toujours. En réalité, il ne dure pas longtemps. Ce n’est que trop rapidement que le bébé va aller à l’école. En ce moment, son corps est minuscule et faible et il a besoin des soins particuliers qui viennent de votre amour. Cela ne modifie pas le fait que la tendance vers la vie et la croissance soit chez lui un élément inhérent.

Je me demande si vous éprouvez le sentiment d’être un peu soulagée d’écouter quelqu’un vous dire ces choses ? J’ai connu des mères dont les joies de la maternité étaient gâtées par le fait qu’elles se sentaient, dans une certaine mesure, responsables du processus vital de leur bébé. Si le bébé était endormi, elles se penchaient sur le berceau, espérant vaguement qu’il s’éveillerait et manifesterait un signe de vie. S’il avait l’air morose, elles cherchaient à l’amuser, à chatouiller son visage pour essayer d’amener un sourire qui, bien sûr, n’avait pas de signification pour lui. Ce n’est qu’une réaction. Ces personnes sont toujours en train de faire sauter les bébés sur leurs genoux pour provoquer un gloussement ou n’importe quel signe qui puisse les rassurer en indiquant que le processus vital continue en eux.

On ne permet jamais à certains enfants, même pendant leur plus tendre enfance, de rester étendus et de planer. Ceux-ci perdent beaucoup et le sentiment qu’ils désirent vivre par eux-mêmes peut leur échapper complètement. Il me semble que si je peux vous faire comprendre que ce processus vital existe réellement chez le bébé (processus qui, en fait, est très difficile à éteindre), vous pourrez peut-être mieux jouir des soins que vous lui donnez. En fin de compte la vie dépend moins de la volonté de vivre que du fait de respirer.

Certaines d’entre vous ont créé des œuvres d’art. Vous avez dessiné ou peint, vous avez fait du modelage. Ou bien, vous avez tricoté des pulls ou fabriqué des robes. Lorsque vous avez fait cela, le résultat était vôtre. Les bébés sont différents. Le bébé pousse et vous êtes la mère qui lui fournit l’environnement qui lui convient.

Il est des personnes qui pensent qu’un enfant est comme de l’argile entre les mains d’un potier. Elles commencent à mouler le bébé et à se sentir responsables du résultat. Elles ont tort. Si c’est ce que vous éprouvez, vous serez écrasée par des responsabilités que vous n’avez absolument pas besoin de prendre. Si vous acceptez l’idée d’un bébé qui existe par lui-même, vous serez alors libre de retirer un grand intérêt de l’observation de ce qui se passe lorsque le bébé grandira, tout en étant heureuse de satisfaire ses besoins.