Chapitre IV. L’environnement du nourrisson De la dépendance absolue à l’indépendance 8

Vous avez déjà suivi plusieurs de mes conférences. À travers les thèmes traités, j’ai cherché à construire quelqué chose et je pense que ces conférences ressemblent à ce bâtiment que vous voyez par la fenêtre. Vous savez que je m’intéresse aux diverses phases du développement de l’enfant et, aujourd’hui, je vous propose de comparer ces différentes phases du point de vue du sens moral. Pour les enfants qui ont atteint un certain stade de développement et sont devenus des êtres humains à part entière, je dirais que le sens moral est un compromis. En effet, d’une part ils ont leur propre conception du bien et du mal, d’autre part ils se rendent compte que les autres aussi ont leurs opinions : c’est ainsi qu’intervient la notion de compromis. À un stade antérieur, le sens moral semble correspondre à un désir de réparation causé par un sentiment de culpabilité et ce sentiment de culpabilité n’est tolérable que s’il est pris en compte.

À un stade encore plus précoce, le sens moral est quelque chose de terrible et de terrifiant. Aucun compromis n’est possible : c’est la vie ou la mort. S’il y a une défaillance à ce moment-là, on ne pourra rien faire, ces enfants deviendront des adultes hostiles à tout compromis et ils préféreront parfois passer leur vie dans un hôpital psychiatrique plutôt que de céder. Pour comprendre ce que cela signifie, nous devons nous référer à certaines situations extrêmes que nous pouvons observer aussi bien en nous-mêmes que chez les enfants qui réussissent par moments à revendiquer leur intégrité, leur individualité et leurs droits en tant qu’êtres humains. Quoi qu’il en soit, je trouve que le sens moral des nourrissons a quelque chose de féroce, de même que tout ce qui, en nous, appartient à la petite enfance et au développement infantile précoce.

Je vous parlerai maintenant de la façon dont on présente au nourrisson humain la réalité externe et je ne veux pas que vous vous mépreniez : quand je dis que je sais ce qui arrive au nouveau-né, je parle de la mère et de son bébé. Un nourrisson vient au monde (nous n’évoquerons pas tout ce qui se passe alors) et, à un moment donné, il s’intéresse à quelque chose d’extérieur, sa personnalité se tourne vers l’extérieur : il commence à avoir faim. Il est prêt à accepter quelque chose qui est extérieur à lui sans savoir ce dont il s’agit, mais il sent que cela viendra de sa mère. Par ailleurs il y a la mère et le sein : elle aussi a quelque chose à offrir. Comme cela semble facile et naturel ! Le bébé regarde, sent et voit ce qui est là ; cela le stimule et, à son tour, il stimule le sein. Ce processus est d’ordre physiologique. Bien qu’exact, ce que je viens de décrire est insuffisant. Il s’agit en fait d’une situation périlleuse et je tremble quand je vois avec quelle facilité médecins et puéricultrices interviennent. Ainsi le bébé a la capacité d’halluciner quelque chose et la mère possède quelque chose qu’elle sait être bon alors que le bébé ne le sait pas encore. La mère doit parvenir à se placer de façon à être ce que le bébé est prêt à trouver. Nous pourrions dire qu’elle réussit à donner au bébé l’illusion qu’il a lui-même créé, avec ses propres sentiments et son pouvoir d’halluciner, ce qu’il obtient, prend et trouve. Il fait l’expérience de la vie. La mère prend diverses dispositions pour entrer en contact avec son bébé et cela dure un certain temps. Normalement, elle se place à plusieurs reprises là où il faut et le nourrisson trouve progressivement dans la réalité le matériel à partir duquel il va pouvoir halluciner ; il parvient à voir le véritable mamelon et à faire de façon détaillée l’expérience de l’odeur, du sein, de tout. Ce processus long et douloureux lui permet peu à peu d’imaginer ce qui va vraisemblablement arriver. C’est ainsi que les choses se passent et, si elles se passent bien, le nourrisson acquiert les bases de sa santé mentale, qu’il lui sera difficile de perdre. Cependant, comme ce processus ne réussit jamais parfaitement, nous allons voir maintenant ce qui se produit en cas d’échec.

On rencontre les mots « illusion » et « réalité » dans les écrits des psychologues et des philosophes, mais on peut leur voler cette idée car elle correspond peut-être à ce que je viens de décrire. J’aurais néanmoins envie de dire à ces psychologues et à ces philosophes qu’ils passent sous silence le fondement de ces deux notions, c’est-à-dire la première expérience partagée par le nourrisson et sa mère. Il ne s’agit pas d’un concept théorique. Si cette première expérience est satisfaisante, nous le devons à quelqu’un, et c’est là qu’intervient le facteur extérieur. Il arrive souvent que ce processus échoue partiellement, et même que l’échec soit total.

Un clivage aussi précoce de la personnalité est l’un des sens du mot schizophrénie. L’enfant a alors une double relation avec la réalité externe : d’une part il se soumet (lorsqu’il prend quelque chose de l’extérieur, c’est sur le mode de la soumission), d’autre part il entretient une relation purement imaginaire avec une réalité imaginée. Dans les cas les plus graves, le contact est infime, l’imagination de l’enfant étant nourrie par ce qui se trouve à l’intérieur de lui. Cela me fait penser à certains comportements très limités, à des enfants qui sucent leur pouce ou se balancent. En revanche, si le contact et l’illusion ont été suffisants, le nourrisson peut construire un monde rempli d’éléments appartenant à notre réalité partagée, ce qui est primordial lorsque plus tard se produit une rupture du développement ; l’enfant peut régresser au stade de ce clivage tout en vivant dans un monde extrêmement riche, proche de celui que nous connaissons nous-mêmes grâce à l’expérience de la réalité partagée.

On observe chez les enfants deux formes de relation avec la réalité externe. L’une paraît très satisfaisante car, en ce qui concerne l’alimentation, l’enfant prend tout ce qu’on lui donne et, en ce qui concerne l’apprentissage, il accepte tout et se comporte bien. On a cependant l’impression que quelque chose manque et, plus tard, on n’est pas surpris de voir s’interrompre cette relation, qui est en fait une relation avec le monde interne et non avec la réalité externe. Je connais une enfant qui est restée endormie pendant trois ans : longtemps, elle a réellement vécu dans notre monde, puis elle a régressé et s’est retirée dans son monde à elle. Lorsque vous vous trouvez face à un enfant qui se met en retrait pendant quelques minutes, quelques semaines ou quelques années, essayez de deviner ce qui, dans l’expérience de son monde interne, appartient au monde extérieur que nous connaissons.

Pour étudier la capacité des êtres humains à atteindre leur monde interne, nous allons prendre l’exemple de Shakespeare, dont le monde interne était aussi riche que le monde où nous vivons. En lisant Shakespeare, on pourrait croire que ce qu’il exprime a pour origine une observation particulièrement fine des êtres humains dans le monde réel. Or tout ce qu’il ressentait, tout ce qu’il savait, il l’avait reçu de l’extérieur et, en l’écrivant, il nous l’a restitué. Nous pouvons ainsi le reconnaître et le vérifier. Faisons confiance à Shakespeare pour garder le sens des proportions. Dans le cas d’un musicien tel que Beethoven, les émotions, les sentiments et les relations humaines ne sont pas représentés par des personnages mais par le flux et le reflux des forces de la spontanéité, sans que les êtres humains interviennent. Quant à vous, si vous observez des moments de retrait chez les enfants dont vous vous occupez, vous serez rassurés de constater que le monde interne de certains d’entre eux est riche et qu’il est en contact avec le monde extérieur, et de voir que leur vie aussi est riche. D’autres enfants, au contraire, ont un monde interne très pauvre, tellement coupé du monde extérieur qu’on se rend compte qu’ils sont malades. Imaginez deux enfants qui semblent préoccupés. Le premier ne vous inquiète pas car vous savez qu’il est plein de richesses ; en revanche, vous vous faites du souci pour le second parce que vous savez qu’il est malade et que ses pensées sont pauvres. Au départ, personne n’a permis à cet enfant d’avoir l’illusion de la réalité. La réalité est restée quelque chose qui ne peut être entièrement acceptée.

Un jour, j’ai eu l’audace de parler de la petite enfance de Juliette. Il se trouve que Shakespeare a pris la peine de dire à ce propos beaucoup de choses qui ne sont sans doute pas hors sujet Peut-on parler de Shakespeare en ces termes ? Dans le Sunday Times, Desmond Mc Carthy a été très irrité qu’un psychologue ait écrit un livre sur Hamlet. « Comment peut-on parler de l’enfance de quelqu’un qui n’a jamais existé ? » D’après lui, le dilemme d’Hamlet vient de ce que la pièce devait durer deux heures. Or chez Shakespeare le moindre détail du dialogue a un lien avec l’un des principaux thèmes de la pièce. Je ne pense pas qu’il ait évoqué la petite enfance de Juliette parce qu’il savait que des sage-femmes allaient assister à la première représentation ! Shakespeare nous dit que la mère de Juliette avait environ treize ans et la nourrice quatorze ; cette dernière, qui venait de perdre son enfant, a allaité Juliette. Il nous fait comprendre que la nourrice était une femme pleine de douceur, qui savait qu’allaiter l’enfant d’une autre femme et allaiter son propre enfant ne reviennent pas au même. Les problèmes de Juliette ressemblent à ceux que connaissent les enfants adoptés. La nourrice n’a pas pu sevrer Juliette avant l’âge de trois ans et, si elle l’a sevrée, c’est parce que, la veille, Juliette était tombée et que le mari de la nourrice avait fait certaines remarques inconvenantes. De plus, elle a utilisé pour cela de l’aloès, ce qui est inhabituel. Il me semble que Shakespeare a voulu nous donner ainsi la raison du clivage de la personnalité de Juliette. Sa soumission envers sa mère et son entourage est en accord avec ce romantisme exacerbé par lequel l’impossible va se produire. Elle aimera quelqu’un et cet amour se terminera fatalement par la mort et le poison. L’empoisonnement renvoie à l’allaitement et au sein, qui est bon parce qu’il est mauvais. Ainsi, Shakespeare comprend qu’il faut revenir à la petite 9

enfance pour expliquer le déroulement d’une vie. La richesse de son propre monde interne lui permet d’établir des passerelles entre le monde interne et le monde extérieur. En revanche, chez la personne qu’il décrit, il n’y a aucun lien entre le monde interne et la réalité externe.

Lorsque j’ai abordé la question du sentiment de culpabilité et de la réparation, j’ai souligné l’importance de votre rôle d’enseignant : vous êtes pour l’enfant une personne ou un cadre où, au fil du temps, il pourra trouver l’amour, l’agressivité, la culpabilité et la possibilité de donner. Ces processus primitifs ne se limitent pas aux premières années de la vie, ils se poursuivent. Vous faites beaucoup pour les enfants dans la mesure où vous ne pouvez pas vous ajuster à chacun d’entre eux. Vous leur accordez certaines choses, vous leur en refusez d’autres mais, en étant plus ou moins présents et fiables, vous leur permettez de faire l’expérience de l’amour et de la haine. Et comme cette expérience n’est jamais achevée, les enfants vous utilisent tout au long de leur scolarité pour renforcer leur bon départ dans la vie.

Mes patients me servant souvent d’exemples, je vais maintenant vous parler d’une personne que j’ai déjà évoquée devant vous. Longtemps, cette patiente refusa d’entrer en relation avec moi, sauf si je me trouvais dans l’encadrement de la porte, sur le seuil, lorsqu’elle sonnait. Je devais être vraiment là, de manière très, très réelle, au moment où elle arrivait. Pendant plusieurs mois, je cessais toute activité pendant les vingt minutes qui précédaient sa venue, moyennant quoi nous avions une bonne séance ; s’il en allait autrement, la relation ne se mettait pas en place. Il s’agit d’un cas extrême car cette personne était très malade. Il lui a fallu deux ans pour s’effondrer et être aussi malade qu’elle devait l’être. Au début, elle allait encore apparemment bien : elle avait de bons rapports avec son entourage, on disait d’elle qu’elle était l’amie de tout le monde, qu’il n’y avait pas plus saine qu’elle. Elle a fini par somatiser, c’est-à-dire se fabriquer une maladie et s’effondrer, mais cela lui a pris beaucoup de temps. Quelque chose lui avait manqué au départ. Comme elle avait une sœur jumelle, on l’avait confiée à d’autres personnes. C’est pourquoi il a fallu que je lui procure quelque chose qu’elle n’avait jamais eu.

Un patient ou un enfant ordinaire est quelqu’un qui a eu un bon début dans la vie ; vous pouvez donc prendre la place de ceux qui ont permis ce bon début pour guider et faciliter sa croissance. Au contraire, s’il y a eu une défaillance au départ, votre rôle auprès de l’enfant devrait être celui d’un médecin confronté à une situation difficile, ce qui est impossible.

Question : Est-il important de rester dans la même école pendant quelques années ?

D.W.W. : Voilà une question intéressante. Si vous partez au moment où vous commencez à connaître les enfants, cela ne sert à rien. Le départ d’un enseignant provoque toujours des dégâts… et un soupir de soulagement de la part d’un ou deux élèves. J’ajouterai que les enfants doivent traverser diverses phases. Certains vous utilisent à certains moments et dans certains buts. D’autres n’ont plus besoin de vous actuellement. Toujours est-il que votre départ créera des difficultés. Se pose également le problème de savoir si vous devez garder la même classe deux ans de suite. Les adolescents sont semblables aux jeunes enfants mais avec des pulsions si fortes qu’elles les submergent. Leur besoin de trouver quelqu’un qui renforce leurs expériences est tout à fait particulier.

Voici le cas typique d’un garçon qui venait d’avoir dix-sept ans. Comme il était en difficulté, il a souhaité voir un psychologue. L’école n’a pas répondu à sa demande, mais ses parents se sont procuré mes coordonnées. Lors de l’entretien, il n’a pas ouvert la bouche et rien ne s’est passé. Je l’ai laissé partir en lui disant : « Nous nous reverrons. » Un jour, il m’a téléphoné et m’a demandé : « Est-ce que je peux vous voir demain ? » Je savais que je devais répondre : « Oui. » Dans une telle situation, soit vous faites ce qu’il faut, soit vous échouez. J’ai été obligé de réorganiser mon emploi du temps car, avec cet adolescent, je devais me comporter comme une mère qui a un tout petit bébé. Nous avons passé ensemble une heure et demie extrêmement riche et nous avons travaillé de façon intense et efficace. Il a pris sa vie en main, quitté l’école, trouvé du travail à Londres afin de pouvoir suivre un traitement de longue durée. Et cela parce que j’avais fait ce qu’il fallait.

Vous vous êtes sûrement déjà trouvés dans une situation similaire et vous pensez parfois qu’il serait ridicule de renoncer à telle ou telle occupation pour répondre immédiatement à la demande d’un enfant.

Si vous regardez autour de vous, vous vous rendez compte que certains enfants sont déprimés. Les enfants sont incapables de feindre. N’essayez pas d’entrer en contact avec les enfants malades. Vous devez leur laisser le temps d’en sentir le besoin avant d’y répondre.

Votre travail consiste à prendre en charge des enfants, mais il est encore plus difficile d’établir une relation avec eux. Imaginez un médecin dans un service hospitalier. Tout se passe comme si la collectivité se demandait s’il aura la possibilité d’être un bon médecin et de remplir une tâche aussi difficile. Comment se fait-il que les médecins ne baissent pas les bras ? Pourquoi leur faudrait-il demander l’autorisation d’être réveillés au milieu de la nuit ? Ils espèrent peut-être obtenir de bons résultats mais, si on leur met des bâtons dans les roues, ils risquent de renoncer. Il en va de même pour les mères. Elles ne choisiront pas la difficulté, c’est-à-dire de nourrir et d’élever elles-mêmes leur enfant si elles savent qu’elles vont pouvoir s’en remettre à l’État. Il en va de même pour les enseignants. Tous ne viennent pas assister à des séminaires comme celui-ci, qui rendent leur travail plus difficile. On pourrait croire que votre tâche va s’en trouver facilitée, et pourtant soit vous ne verrez aucun changement, soit vous serez amenés à vous impliquer personnellement, à faire des choses, à vivre des expériences avec les enfants dont vous vous occupez, à réfléchir, à oser là où vous auriez renoncé ou agi de façon empirique. Le fait que vous soyez venus à ce séminaire signifie que vous avez réfléchi à tout cela. La psychologie est dynamique, elle est source de changement, et en même temps elle exige des efforts et peut rendre les choses beaucoup plus difficiles. En effet, si vous vous écartez des matières académiques pour parler des sentiments, vous risquez d’être perturbés. Il ne serait donc pas judicieux de forcer tous les enseignants à assister à des conférences sur la psychologie car il y aurait moins de haine et moins de colère et les gens travailleraient moins bien ! Il ne faudrait pas non plus pousser toutes les mères à aller à des conférences sur la psychologie de la petite enfance. Et si vous disiez à tous les artistes et à tous les poètes : « Venez, on va vous parler de psychologie », vous vous heurteriez à des réactions terribles car les meilleurs artistes ont la psychologie en horreur.