Chapitre VI. Les troubles du sommeil chez l’enfant11

Il faut remarquer que, dans ses conférences sur les maladies infantiles12, Henoch ne mentionne l’insomnie que lorsqu’il traite des terreurs nocturnes. Ses observations dans le champ de ce que nous appelons aujourd’hui la pédiatrie ont été nombreuses et exactes. À son époque (1874-1885), 5 368 des 7 815 enfants de moins de deux ans (c’est-à-dire 70 %) et 1 420 des 6 165 enfants de plus de deux ans (23 %) dont il s’occupait sont morts. On comprend aisément le peu d’importance accordé à l’insomnie face à l’énorme problème posé par les maladies physiques. Cependant, nous savons aujourd’hui que les troubles du sommeil chez l’enfant perturbent considérablement aussi bien les parents que l’enfant lui-même.

Maintenant que nous avons la liberté de nous intéresser aux problèmes affectifs de tous les enfants, même ceux qui sont en bonne santé et normaux, nous

allons pouvoir étudier avec profit les troubles du sommeil, y compris le refus de dormir de l’enfant qui reste réveillé délibérément.

Ce problème rappelle celui de la phobie scolaire par son côté intentionnel et volontaire. Dans les deux cas, bien entendu, la motivation est inconsciente, et ce sont les éléments refoulés du psychisme de l’enfant et des parents qui donnent un caractère opiniâtre à ses difficultés.

Il serait trop long de traiter ici l’ensemble des troubles du sommeil, mais si nous nous limitons au refus de dormir, nous pouvons peut-être en dégager un ou deux aspects sans pour autant faire violence à la nature humaine.

La clé des troubles du sommeil est l’angoisse. Certains enfants font des rêves intolérables et sont soulagés que ceux-ci les réveillent. D’autres ont peur de dormir parce qu’ils ont peur de rêver. Des sensations physiques terrifiantes accompagnent parfois le sommeil ou la phase d’endormissement, sensations qui sont en réalité des souvenirs corporels d’expériences passées remontant peut-être à la petite enfance et à certaines défaillances du holding caractéristique des soins suffisamment bons. Lorsque la transition entre l’état de veille et le sommeil est difficile, l’enfant a souvent recours à un objet ou à une technique qui lui sont familiers (par exemple, sucer son pouce) et qui lui permettent de dépasser ce moment périlleux si facilement peuplé de phénomènes hallucinatoires.

Tout cela se rapporte à la nature humaine et aux diverses phases du développement affectif que traverse l’individu, poussé par ses tendances innées à la croissance et à l’intégration et aidé par un environnement suffisamment bon. Ces thèmes fort complexes ont déjà été abordés de bien des façons, mais presque tous ceux qui travaillent dans ce domaine se sont mis

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d’accord en ce qui concerne les tendances générales et parfois même les détails.

Il est évident qu’une excitation, localisée ou généralisée, associée à des mouvements pulsionnels, donne un caractère aigu à certains troubles du sommeil, tels que les cauchemars ordinaires.

On utilise parfois les termes « refus de dormir » pour désigner une forme particulière de troubles du sommeil : l’enfant qui refuse d’aller au lit, celui qui ne veut pas « essayer de dormir », celui qui ne s’endort qu’au milieu des bruits de la vie familiale, celui qui a besoin que sa mère s’allonge à côté de lui ou celui qui se réveille au moment où ses parents vont se coucher. Soit la mère soit les deux parents sont impliqués et c’est ce qui nous permet dans certains cas de comprendre (au moins en partie) l’étiologie du trouble.

Je vous ferai remarquer, même si ce n’est pas d’une grande utilité, que ces troubles sont souvent causés par un élément inconscient dans l’attitude des parents. Il arrive qu’un enfant n’ait aucune difficulté à s’endormir quand il séjourne quelques jours chez une tante. Quoi qu’il en soit, les soins ont été parfois défaillants, l’environnement facilitant suffisamment bon laissant à désirer. Cet environnement suffisant-' ment bon associe une certaine fermeté à des soins appropriés qui tiennent compte non seulement de la phase de développement où se trouve l’enfant, mais aussi de son état d’esprit ce jour-là ou cette nuit-là. Il ne faut pas perdre de vue que les êtres humains qui composent cet environnement facilitant ont eux aussi leur vie privée, leurs humeurs, leurs moments de fatigue ou d’énervement, leurs faiblesses.

Ils ont aussi leurs propres difficultés liées aux éléments refoulés de leur organisation défensive. Prenez un couple marié avec deux ou trois enfants. Ils ne souhaitent pas avoir d’autres enfants. Leur vie

sexuelle difficile rend malaisée toute discussion au sujet d’une éventuelle contraception. D’ailleurs, tout peut arriver avant même qu’ils aient eu le temps de réfléchir. Et si l’un de leurs enfants a justement besoin d’eux au moment où ils ont envie de se retrouver, cela arrange tout le monde. Ainsi, sans que personne ne s’en rende compte, cet enfant devient leur moyen de contraception.

Cette situation est parfois pénible : les parents se détachent l’un de l’autre et leur enfant trouve déplaisant ou ennuyeux de devoir contrôler l’ensemble de la famille, voire le monde entier. De plus, à force de ne pas dormir la nuit, il est irritable le jour et il présente une multitude de symptômes secondaires.

On comprend facilement que les somnifères ne servent à rien chez ces enfants et qu’ils sont à déconseiller. Il est inutile que le médecin arrive avec ses gros sabots, puisque l’enfant ne sait pas qu’il aide ses parents à régler un problème vital dont ils n’ont eux-mêmes pas, ou à peine, conscience.

Rien ne serait plus cruel que de critiquer ou de condamner les parents et il serait même maladroit de leur donner un conseil. Mais que peut dire le médecin sinon « changez de nature », « découvrez ce que vous ne savez pas sur vous-mêmes », « pensez à vous », même s’il connaît l’importance d’autres facteurs tels que l’adaptation aux besoins particuliers de chaque enfant et la nécessité de se conformer aux exigences sociales ?

N’oublions pas que le médecin est lui-même probablement confronté à des difficultés similaires à celles de ses patients.

La meilleure solution serait peut-être de ne rien faire et d’attendre que cette phase effroyable se passe. En fait, il faut que le médecin suive le cas pendant un certain temps à la manière d’un travailleur social, grâce à quoi il aura confiance en lui et en tirera la satisfaction de mieux comprendre ses patients.

Avec de l’imagination et de l’expérience, nous pouvons non seulement avoir une meilleure approche d’un cas difficile, mais aussi favoriser une prise de conscience chez tous ceux qui sont concernés par de pareils cas. Les parents se sentiront enfin libres de trouver une manière de s’occuper de leur enfant qui réponde suffisamment à ses besoins.

Les médecins aiment guérir ! Face à de telles situations, ils doivent néanmoins se contenter d’observer l’évolution personnelle et sociale de chacun.