Chapitre XVII. Les écueils de l’adoption29

L’adoption représente un très vaste sujet et ce court article ne suffira pas à le traiter. Pour être apte à organiser des adoptions, il faut connaître la législation, comprendre le développement affectif précoce de l’être humain et être formé au travail social. Les personnes qui s’y préparent suivent des cas dans le cadre d’une supervision et se familiarisent avec la technique de ces prises en charge.

En réalité, 30 % seulement des adoptions sont organisées par des organismes agréés. Les autres se font soit par l’intermédiaire d’une tierce personne, soit directement par la mère, ou bien encore sont plus ou moins le fruit du hasard. Il arrive souvent qu’un gynécologue ou un généraliste rencontre, au cours de la même semaine, une femme qui ne peut garder son bébé et une famille qui désire, pour une raison ou une autre, adopter un enfant. Quoi de plus naturel que d’arranger une adoption ? La famille prend l’enfant chez elle et les formalités administratives viennent ensuite. Il est indéniable que ces adoptions à

l’amiable donnent souvent de bons résultats et qu’on continuera à les pratiquer.

Il faut cependant signaler que certaines de ces adoptions échouent. Quand ils se penchent sur ces échecs, les organismes chargés des adoptions disent souvent, à juste titre, qu’ils auraient pu prédire ces échecs. Une prise en charge correcte, effectuée par des personnes compétentes, aurait permis de prévoir certaines complications inévitables et de déceler les fausses motivations. Surtout, ces organismes peuvent empêcher qu’un enfant soit confié à une femme névrosée, le médecin ou l’intermédiaire pensant à tort qu’elle se porterait bien si elle avait un enfant. Une bonne prise en charge n’évite pas seulement les catastrophes, elle met en place des adoptions qui, sinon, auraient été impossibles. Il faut savoir que l’échec d’une adoption est généralement catastrophique pour l’enfant, à tel point qu’il aurait mieux valu ne rien tenter.

Existe-t-il des arguments allant à l’encontre d’une approche plus professionnelle de l’adoption ? Devant une adoption soigneusement menée par un organisme agréé, on pourrait objecter que le temps requis par cette préparation implique un délai qui risque d’être grave et de détruire le travail déjà accompli. Pour s’assurer qu’un bébé est en bonne santé, il faut effectuer des observations et des recherches. Cela prend des semaines ou des mois, si bien qu’il s’est déjà passé trop de choses dans la vie du nourrisson lorsqu’on le confie à ses parents adoptifs. En fait, il y a eu une certaine désorganisation dans les soins apportés au bébé avant son adoption et les parents adoptifs, en même temps qu’ils reçoivent un bébé, se voient attribuer des problèmes psychologiques complexes. Par ailleurs, l’ajustement affectif à l’idée d’adopter un bébé touche à des sentiments très profonds. Au moment où les parents se décident enfin à adopter un bébé, ils sont mûrs pour cette adoption et un délai, ne serait-ce que de quelques semaines, est préjudiciable. Plusieurs ajournements et un retard de quelques mois, voire de quelques années, perturbent le processus d’adoption. En effet, les parents, sans renoncer à ce qu’ils avaient l’intention de faire, ont perdu l’élan qui leur avait donné l’envie de s’occuper d’un petit bébé. Cet élan, qui survient au bon moment, est semblable (bien que moins intense) à celui qu’acquièrent naturellement les vrais parents lorsque leur bébé vient au monde au bout de neuf mois. 1

D’après ces quelques remarques, vous vous rendez déjà compte qu’il n’existe aucune marche à suivre simple. Je conseillerai à ceux qui étudient le sujet de lire de nombreux ouvrages à ce propos et je dirai aux médecins qu’organiser une adoption à la légère dénote un manque de compréhension des véritables facteurs enjeu. Surtout, que l’adoption ne serve pas à soigner les névroses des adultes !

Il faut partir du principe que si un bébé ne peut être élevé par ses véritables parents, il est préférable qu’il soit accueilli dans une famille et élevé comme l’un des enfants de cette famille. En outre, une adoption légale donne à l’enfant le sentiment de faire partie de la famille. On sait depuis longtemps qu’un jeune être humain élevé dans une institution, fût-ce une bonne institution, ne devient pas automatiquement mature en grandissant. La tendance interne au développement et la croissance affective très complexe de chaque bébé requièrent un certain nombre de conditions qui n’ont rien à voir avec des soins corporels satisfaisants. Un enfant a besoin d’être aimé, et cela pour des raisons évidentes. Un environnement et des soins satisfaisants, et même l’amour parental, ne suffisent sans doute pas à en faire un être humain, mais quoi qu’il en soit, les soins et l’amour sont indispensables aux processus innés de la croissance affective.

Au lieu de tenter d’énumérer les joies et les écueils de l’adoption, j’ai choisi de présenter un cas ordinaire. Comme n’importe quelle autre observation clinique, celle-ci met en évidence certains points, en particulier le fait que des soins corporels ordinaires ne suffisent pas. Je vais vous parler d’un enfant qui a été adopté pour de bonnes raisons, qui a connu par la suite des difficultés et qui commence à les surmonter. Cette adoption n’est pas idéale, mais il n’est pas toujours utile de chercher l’idéal. Cet enfant, s’il s’en sort, s’en trouvera beaucoup mieux que s’il avait été élevé en institution dès le début (j’ai modifié certains détails secondaires afin que ce cas ne puisse être identifié).

William, quatre ans

Cet enfant adopté m’a été amené par ses deux parents parce qu’il se cognait la tête. Il avait été suivi dans un centre de guidance infantile et la mère avait compris beaucoup de choses grâce à ses contacts avec un membre de l’équipe. Le petit garçon avait assisté à quelques séances de groupe hebdomadaires. Les parents souhaitaient parler de tout cela avec moi.

L’entretien fut décousu. Je les ai vus d’abord tous les trois ensemble. Ma première tentative pour voir l’enfant seul ayant échoué, j’ai reçu le père tandis que l’enfant ne cessait d’aller et venir. Puis la mère a pris la place du père et ensuite l’enfant est resté seul avec moi. Pour finir, je me suis entretenu longuement avec la mère.

Le tableau clinique était celui d’un enfant déprivé. Dans un premier temps, il m’a été difficile de saisir ce qui avait pu se produire, puisque le petit garçon avait été adopté à un mois (et légalement à quatre mois) par le biais d’un organisme agréé.

L’histoire familiale. Ce couple n’a pas d’enfant. Alors que la consultation touchait à sa fin, j’ai appris qu’un avortement avait eu lieu avant leur mariage. Une fois mariés, ils avaient eu des relations sexuelles satisfaisantes mais on avait découvert une obstruction des trompes de Fallope faisant probablement obstacle à toute nouvelle grossesse. Malgré une grande culpabilité, les parents commencent maintenant à se remettre des conséquences de ces événements. La mère ne regrette pas d’avoir renoncé à sa vie professionnelle. Pour donner l’impression de former une famille, ils accueillent temporairement plusieurs enfants, si bien qu’il y a presque toujours d’autres enfants à la maison. Cela a considérablement aidé William. Les parents ont demandé à adopter une petite fille, ce qui leur sera probablement accordé bien que l’attente soit très longue.

L’histoire de l’enfant. On ne connaît pas les détails de sa naissance. Il a été nourri au sein pendant trois semaines. L’allaitement au sein a rapidement été remplacé par l’allaitement au biberon, en prévision du changement qui devait intervenir quand il atteindrait un mois. Au moment de son adoption, à un mois, William était petit mais se portait bien. Pendant sa petite enfance il n’a eu aucun problème physique et il a rarement été malade. Il a subi une amygdalectomie à deux ans. Son développement affectif n’avait pas été perturbé, semblait-il. Au cours de la consultation, il s’est peu à peu avéré que les parents n’avaient ni l’un ni l’autre de souvenir précis des détails de la petite enfance de leur fils. À deux ans, le petit garçon a commencé à se cogner la tête et ce symptôme est allé en s’aggravant. Il s’asseyait contre le mur et se cognait l’arrière de la tête. Plus tard, il s’est mis à faire la même chose contre une chaise qu’il réservait à cet usage. On observait souvent la séquence suivante : il se cognait la tête, ce qui le mettait dans un état de grande tension, puis il était apathique et fatigué, les yeux cernés. Ce comportement compulsif s’est progressivement estompé, et aujourd’hui il ne se manifeste plus que par des mouvements saccadés. À deux ou trois ans, ses baisers sont devenus très sensuels.

Au cours de la consultation, l’enfant a montré des images d’animaux à sa mère et il m’a semblé avoir une relation satisfaisante avec ses deux parents. Cependant, il ne tenait pas en place. J’ai dit aux parents : « Le fait qu’il se cogne la tête correspond à une déprivation dont je ne vois pas l’origine. »

Notes additionnelles. William n’a jamais sucé ni ses doigts ni son pouce, et on ne l’a jamais empêché de le faire. Vers l’âge de deux ans, il a adopté certains objets et il les serrait affectueusement contre lui. Pour s’endormir, il avait une façon particulière de se cogner la tête : étendu sur son lit, il frappait le dessus de sa tête avec son bras. Au début, il faisait ce geste parce qu’il en avait envie et ce comportement est devenu compulsif un jour où, après avoir vomi et souffert d’une forte diarrhée, il est resté éveillé : il s’est mis à se cogner la tête très violemment et on l’en a empêché. Il ne cessait de répéter : « Je ne peux pas m’arrêter de me cogner la tête. » Il était très malheureux. Il est à noter qu’il n’a jamais essayé de sortir de son petit lit. Ses relations avec le monde ont été marquées par une certaine apathie. Aujourd’hui encore, il ne se lève jamais de son lit le matin de sa propre initiative. Quand il joue tout seul, il lui arrive d’aller de lui-même vers sa chaise et de se balancer d’avant en arrière. S’il s’intéresse à telle ou telle activité, ce qu’il réussit parfois à faire pendant de courts moments, sa concentration et sa persévérance sont normales et intenses. Cependant à la moindre frustration, au moindre heurt, l’élément constructif disparaît, le jeu cesse brusquement et le désespoir remplace la joie de vivre. Ses besoins ont un aspect compulsif, il n’a jamais rien volé, si ce n’est peut-être un morceau de sucre ou de gâteau dérobé en cachette. Il a de l’imagination, bien qu’il soit difficile de distinguer la part qui revient à sa mère. Depuis peu, elle joue davantage avec lui que ne le fait habituellement une mère avec son enfant, car elle tient à encourager ses jeux imaginatifs pour compenser les effets de la déprivation précoce.

La clé du problème. Les parents ont fini par me dire qu’ils avaient été incapables d’établir une bonne relation avec le bébé à son arrivée. La mère avait dû combattre sa culpabilité à propos de son avortement, et elle supportait mal que cet enfant ne soit pas le sien. Curieusement, le père avait ressenti une profonde répulsion lorsqu’il avait vu le bébé pour la première fois. C’est ainsi que le bébé avait été bien soigné sur le plan physique, mais que pendant un certain temps – sans doute une année – il n’avait pas été véritablement aimé. La mère n’avait pas ressenti au départ cet élan particulier qui permet aux mères de s’adapter aux besoins de leur nourrisson et qu’acquièrent naturellement celles qui ont un bébé à elles. Dans les premiers temps, ces parents n’ont pas pu aimer leur enfant. Ils ne sont devenus pleinement responsables et n’ont eu une attitude aimante que progressivement. Ils n’ont d’abord rien pu faire et ils espéraient que cela serait sans conséquences. C’est en voyant leur enfant se cogner la tête qu’ils se sont rendu compte qu’il en avait souffert. Heureusement, ils se sont peu à peu attachés à l’enfant et ils font maintenant tout leur possible pour compenser leur manque d’amour initial. Ils m’ont paru aimer vraiment leur petit garçon et être proches de lui. William est intelligent et affectueux, malgré une certaine labi-lité des affects. Il a un certain bon sens. Il est actuellement très dépendant de sa mère. Il n’exprime aucun sentiment à son égard et ses parents expliquent cela par le fait que sa mère ne lui manifeste ses propres sentiments que depuis peu.

Seul avec moi, l’enfant a dessiné en faisant de grands gestes impulsifs. Il a pu me dire ce qu’il dessinait et en voir les côtés amusants. Il a montré chacun de ses dessins à sa mère. Ses dessins témoignaient de sa capacité à agir de manière impulsive, qu’il commençait à canaliser et à utiliser pour s’exprimer. Il a fait preuve d’imagination et d’humour, ainsi que d’une certaine aptitude à se moquer de ses propres manies. Il a été content d’être avec moi et il est néanmoins parti sans faire de difficultés, montrant ainsi que certains aspects de sa personnalité étaient normaux pour son âge.

Commentaires

L’adoption de ce bébé a été organisée assez tôt mais la prise en charge a été déficiente en ce qu’elle n’a pas prévu la manière dont les parents vivraient cette adoption. On peut penser que ce bébé ne serait pas devenu un enfant malade si on lui avait trouvé de meilleurs parents. Or rien ne dit qu’on aurait pu trouver de meilleurs parents et cet enfant peut s’estimer heureux d’avoir échappé à une prise en charge plus impersonnelle. Au départ, les parents n’ont éprouvé ni l’un ni l’autre de l’amour pour le bébé à cause de certains facteurs liés à leur vie personnelle. Ils ont cru régler le problème en lui prodiguant de très bons soins physiques. Ils ne comprenaient pas suffisamment ce qu’ils faisaient et ils n’avaient pas suffisamment de distance par rapport à leur propre échec pour pouvoir étudier les problèmes que pose l’adoption d’un nourrisson. Au moment où certains symptômes sont apparus chez l’enfant, ils commençaient à l’aimer et, avec un peu d’aide, ils ont enfin pu s’atteler sérieusement à la tâche qu’ils avaient entreprise. Ils ont maintenant la charge d’un « cas », ce qui les oblige à accentuer tel ou tel aspect des soins infantiles afin de répondre aux besoins de leur petit garçon. Ils sont donc devenus les psychothérapeutes de leur enfant tout en conservant le plaisir de l’élever. Ils sont heureux d’avoir l’occasion d’essayer de corriger les conséquences de leur défaillance antérieure et ils s’acquittent bien de cette double tâche. Bien que ce petit garçon risque probablement plus qu’un autre de devenir un sujet antisocial, les parents ont toutes les chances d’avoir un fils qui les rendra heureux, s’ils persévèrent comme ils semblent devoir le faire. Quant à moi, je serais favorable à ce qu’on leur permette d’adopter une petite fille.

Dans le cas que je viens de vous présenter, la stabilité du couple parental adoptif est importante et, rétrospectivement, on peut dire que la façon dont les parents ont été bouleversés de ne pas avoir d’enfant est en quelque sorte la preuve de leur bonne santé.

Quand on fait ce travail, il ne faut pas rechercher l’idéal. Il faut être ouvert à toute méthode susceptible de procurer à un enfant déprivé une vraie famille, une famille stable. On sait néanmoins que seule une prise en charge professionnelle et expérimentée permet à long terme d’éviter les écueils et d’organiser des adoptions réussies.