Chapitre XVIII. Les adolescents adoptés30

Je serais plus à l’aise devant vous aujourd’hui si j’avais des griefs contre les procédures d’adoption, une idée fixe à ce sujet, ou si je m’adressais à vous dans un but intéressé. Puisque ce n’est pas le cas, je vais simplement comparer mon expérience à la vôtre, conscient que vous vous occupez tous d’adoption et que vous êtes donc très au fait des difficultés cliniques concrètes.

Dans ma pratique clinique, il m’arrive de recevoir des adolescents adoptés. Je peux donc comparer leurs problèmes à ceux des autres adolescents et aux difficultés affectives que l’on rencontre à tout âge. C’est pourquoi j’occupe peut-être une place à part.

Nous sommes sans doute tous d’accord sur certains points. Premièrement, l’adoption est une bonne chose, et c’est souvent une réussite. Deuxièmement, si on met un enfant au courant de son adoption très tôt, on lui évite bien des problèmes et, inversement, si on tarde à lui donner ces informations, on risque de voir surgir de nombreuses complications.

Troisièmement, la stabilité et la continuité familiales sont essentielles, et cela s’applique à tous les enfants.

Un éducateur m’a récemment demandé de recevoir une jeune fille de dix-huit ans qui s’appelle Miriam. D’après elle, j’ai été la seule personne à l’avoir jamais aidée et pourtant, au début de notre entretien, elle m’a dit qu’elle avait cessé d’être heureuse le jour où, dix ans auparavant, je lui avais appris qu’elle était une enfant adoptée. Je me souvenais d’elle et je me rappelais que je n’avais pas respecté la position prise par ses parents adoptifs en lui donnant moi-même cette information. J’étais persuadé qu’il fallait la mettre au courant car, de toute évidence, elle avait déjà deviné. J’avais donc bouleversé sa vie.

C’était jusqu’alors une enfant joyeuse, et voilà que je lui avais assené un coup. Cependant, c’est à moi qu’elle avait pensé quand elle avait eu besoin d’aide. À mon sens, ce cas montre qu’il faut dire la vérité aux enfants comme à tout un chacun. Cette jeune fille morose m’a confié qu’elle aimait beaucoup ses parents adoptifs et qu’elle serait prête à profiter de la vie si seulement elle pouvait se laisser aller. Elle n’arrivait malheureusement pas à dépasser le sentiment d’avoir été trompée. Pendant un long moment, nous sommes restés ensemble, silencieux et immobiles. Ce n’était pas du temps perdu, elle réfléchissait en présence d’une personne qui acceptait de l’aider à résoudre son dilemme.

Elle m’a appris que son vrai père était presque toujours ivre, qu’il s’était remarié et habitait le quartier. La mère de Miriam était morte d’un cancer et le bébé avait été recueilli par sa supérieure hiérarchique.

J’ai incité l’éducateur qui s’occupait d’elle à se rendre chez son père pour lui demander un objet ayant appartenu à sa mère, un objet qu’elle pourrait garder. Ce dernier lui a donné une photo et un collier. J’ai prévenu l’éducateur que Miriam ne serait peut-être pas enthousiasmée de recevoir ces souvenirs et que, au contraire, elle risquait de s’effondrer, terrassée de chagrin. En fait, Miriam recherchait sa vraie mère afin de la pleurer.

Elle a mis les souvenirs de sa mère directement dans sa poche, sans même ouvrir l’enveloppe. On a néanmoins remarqué certains changements dans sa vie après cet événement. Elle a retrouvé la foi, qui avait toujours tenu une place importante dans sa vie. Elle était en effet très malheureuse depuis quelque temps car, bien qu’elle eût perdu la foi, elle ne pouvait s’endormir sans avoir dit ses prières. Miriam n’est pas encore guérie, toutefois elle travaille actuellement avec d’autres jeunes filles de son âge et sa situation est assez satisfaisante. Le tribunal avait conseillé à sa mère adoptive, à qui elle avait été confiée dès l’âge de un an, de ne pas lui dire qu’elle avait été adoptée et de l’empêcher de voir son père. Elle a toujours entretenu d’excellentes relations avec ses parents adoptifs, elle les aime beaucoup et les considère comme de bons amis. Elle ressemble énormément à sa vraie mère, ce qui facilite les choses.

Ces enfants ont besoin de savoir la vérité, mais cela ne suffit pas. Ils ont besoin qu’il y ait dans leur vie une personne fiable, quelqu’un qui les soutienne dans leur recherche de la vérité et qui comprenne qu’ils doivent vivre les émotions liées à la situation réelle. Miriam se sent trahie. Cependant si on l’aide, elle va sans doute pouvoir se laisser aller à son chagrin. Ce sera pour elle la seule manière de découvrir son amour pour sa mère et d’atteindre ainsi sa capacité d’aimer. Pour un autre adolescent, l’émotion appropriée sera la colère, le dégoût, l’horreur ou l’exaspération, selon les circonstances de l’adoption.

Lorsque l’enfant atteint la puberté, il a un besoin accru de vérité. Il est inutile d’étudier les problèmes propres à l’adolescence si on ne reconnaît pas le fondement biologique des pulsions qui surgissent alors. Les garçons constatent un changement physique et une nouvelle excitabilité de leur appareil génital. Les filles ont leurs premières règles, leurs relations personnelles sont chargées de nouvelles émotions. Elles doivent également faire face au développement rapide de leurs seins, dont elles seront fières ou dont elles auront honte.

La puberté impose à chaque enfant un nouveau regard sur le monde. Cela est d’autant plus difficile que l’adolescent ne peut envisager un avenir lointain et qu’il refuse la perspective du mariage, contrairement à son entourage. Il est une phase importante de l’adolescence, celle où le désir de provocation et le besoin de dépendance poussent les jeunes à se regrouper. Les adultes risquent de leur faire du tort en inférant de leur comportement que ce sont des adultes ou en se moquant de leur infantilisme. Cela se vérifie surtout dans le domaine de la sexualité. Les adolescents donnent au toucher la même importance que quand ils étaient bébés, et en même temps ils s’engagent dans des jeux sexuels qui ont l’air adulte. Les premiers jeux sexuels ont une valeur en tant que tels, même s’ils n’impliquent pas le projet à long terme de fonder une famille. L’adolescence, qui ne dure qu’un temps, a été quelque peu négligée dans les ouvrages de psychologie, mais elle mérite d’être étudiée sérieusement en tant que phénomène normal.

Les adolescents adoptés ne sont pas comme les autres adolescents, même si nous avons envie de prétendre le contraire. Ils passent à côté des phases si délicates du début de l’adolescence et adhèrent trop vite à une conception adulte des relations sexuelles, lesquelles ne sont socialement acceptables que dans le mariage. Certains adolescents réagissent par une provocation extrême et se lient avec d’autres garçons et filles de leur âge pour former des bandes qui deviennent des fléaux sociaux. Les adolescents adoptés ont plus de mal à vivre leur adolescence que les autres, ce que j’explique par leur ignorance de leur propre histoire. Cela a plusieurs effets néfastes. D’abord, cette ignorance se confond avec le mystère qui entoure l’acte sexuel, la fécondation, la grossesse et l’accouchement, et elle entrave les premiers jeux sexuels adolescents, les jeunes se sentant alors maladroits et intimidés. Ensuite, les adolescents risquent d’accorder beaucoup trop d’importance aux processus de socialisation tels que les rites d’initiation ou les diplômes, et quand ils commencent à penser au mariage ils se demandent parfois si leur partenaire supportera d’apprendre la vérité le moment venu. Enfin, le désir d’avoir des enfants est une source d’inquiétude quant à l’hérédité et la transmission de facteurs génétiques inconnus. Nous voyons ainsi comment les problèmes ordinaires que connaît tout adolescent sont déformés et comment certaines questions secondaires deviennent essentielles.

Il faut à tout prix expliquer les réalités de la vie aux enfants adoptés. Les autres enfants peuvent glaner des informations çà et là et jouer avec ce qui est du domaine de l’imaginaire et du mythe. Les enfants adoptés ont besoin qu’on leur donne des réponses complètes et qu’on les aide à poser les bonnes questions. Il ne suffit pas de leur parler du bébé dans le ventre de sa mère. Ils ont besoin de savoir que les pulsions compliquent les relations affectives, ils ont besoin d’explications anatomiques et physiques et ils ont besoin qu’on leur laisse le temps d’assimiler ce qu’on leur a dit. Il suffit parfois de leur donner des informations claires et exactes sur la sexualité pour voir disparaître certaines difficultés liées à l’adoption. Il faut que la personne qui parle aux adolescents de la sexualité – ce qui revient à leur parler des origines – soit à la fois mûre et fiable. Les parents adoptifs ne sont pas tous capables de gérer ce problème, qui est au cœur de l’éducation des adolescents. En général, une personne extérieure à la famille doit les aider à prendre de la distance par rapport à leur milieu familial pour qu’ils puissent l’estimer à sa juste valeur et le critiquer. L’enfant adopté a peur de demander à un ami de jouer ce rôle, car la révélation de l’adoption risque de transformer leur amitié de façon inattendue. Il faut qu’ils rencontrent quelqu’un dont le métier est d’écouter, quelqu’un qui ne se préoccupe ni de la morale, ni de la manière de se comporter, ni de la réussite, quelqu’un qui les aide à réfléchir.

Le tabou sexuel soulage énormément les enfants qui vivent dans leur famille naturelle. Dans le cas des enfants adoptés, les liens du sang sont absents, et le tabou sexuel se trouve affaibli, ainsi que le sentiment de sécurité propre à la famille naturelle.

Je ne dirai pas pour le moment que l’adoption est préférable à un placement dans une famille d’accueil, mais je comparerai les deux situations. Il y a quelques années, l’adoption était sans doute la meilleure solution pour un enfant privé de sa famille. Des dispositions prises à l’aveuglette étaient la seule alternative à l’adoption et s’il est une chose que les enfants ne supportent pas, c’est l’imprévisibilité. De nos jours, les enfants déprivés sont protégés par les services publics et suivis par des personnes formées à cette tâche. La vie d’un enfant placé dans une famille d’accueil est relativement stable. Il bénéficie de l’aide d’un travailleur social qui représente les services sociaux et lui permet de garder un lien avec ce qui

reste de sa famille naturelle, si cela peut lui être salutaire. Pour être plus clair, je distinguerai trois catégories d’adoption :

1. l’enfant est adopté le plus tôt possible, il est élevé dans une famille fiable qui choisit le bon moment pour « parler à l’enfant » et les parents adoptifs, soucieux de son bien-être, demandent des conseils à qui de droit, comme ils le feraient pour leurs propres enfants ;

2. l’adoption est tardive ou compliquée mais l’enfant a eu de bons débuts dans la vie. Dans ce cas, les difficultés proviennent du fait que d’autres personnes se sont occupées de lui et parfois même de ses parents (l’un des deux ou les deux). Un suivi social est-il possible après ce type d’adoption, tellement plus complexe que le premier ?

3. les enfants déjà perturbés au moment de l’adoption sont nombreux à faire partie de cette catégorie. Les parents dont l’enfant n’a pas été adopté dès son plus jeune âge devront davantage s’occuper de lui que si la situation était normale. Les parents adoptifs, comme les parents d’accueil, doivent parfois jouer le rôle de psychothérapeutes à plein-temps, tâche à laquelle ils ne sont pas préparés. Dans cette catégorie d’adoption, l’adolescence entraîne des problèmes spécifiques et il faut parfois une « crise » pour que les travailleurs sociaux interviennent.

Les dispositions prises pour la première catégorie d’adoption ne conviennent pas forcément à la troisième. Si cela est vrai, il faut le dire, même si nous souhaitons maintenir les dispositions existantes dans l’intérêt des adoptions réussies de la première catégorie, dont la nature serait modifiée si les travailleurs sociaux ayant connu l’enfant autrefois devaient continuer à lui rendre visite dans sa famille adoptive.

Certains pensent résoudre le problème en plaçant tous les enfants perturbés dans des familles d’accueil. Il est pourtant bien difficile de diagnostiquer les troubles affectifs du nourrisson ! Il se peut que, dès l’âge de quelques mois, voire quelques semaines, des soins inappropriés aient causé de graves difficultés psychiques. Même si nous semblons nous éloigner des problèmes de l’adolescence, nous nous trouvons au cœur des problèmes relatifs à l’adoption. Lorsque nous plaçons un enfant dans une famille d’accueil, nous évaluons la situation et cherchons à faire pour le mieux, tandis que, quand il s’agit d’une adoption, nous faisons comme si c’était quelque chose de naturel. Or l’adolescence nous démasque. Les parents adoptifs, incapables de répondre aux besoins très spécifiques de l’adolescent, ne savent pas à qui s’adresser pour prendre conseil. Faut-il toujours attendre une « crise » pour aider un adolescent ? L’enfant qui vit dans une famille d’accueil a l’avantage d’être aidé de manière continue et constructive par les services sociaux, et cette aide extérieure est très appréciée des parents d’accueil lorsqu’elle est proposée avec tact.

Que peut faire un travailleur social ? L’adolescent a besoin de découvrir le monde réel, et surtout ce qui se rapporte fondamentalement à la dimension pulsionnelle des relations affectives. Ce besoin particulier des enfants adoptés peut s’expliquer par leur incertitude sur leurs propres origines. Comment le travailleur social peut-il aider les parents adoptifs sur ce point ? Et quels moyens sont à notre disposition pour faire des recherches sur le passé de l’enfant lorsque cela nous semble souhaitable ? Ai-je raison de penser que, chez un adolescent, une « crise » est d’autant plus difficile à gérer que les détails de sa petite enfance sont flous ? Toute donnée factuelle a de la valeur et des faits désagréables peuvent même soulager un adolescent dans une situation critique. La source du mal est le mystère, le mélange de fantasme et de réalité qui en découle, l’impossibilité de ressentir des émotions latentes telles que l’amour, la colère, le dégoût ou l’horreur. L’enfant ne peut renoncer à une émotion que s’il en a fait l’expérience.

Les placements rencontrent parfois un « succès inattendu ». Est-ce grâce à la continuité que les adolescents y trouvent souvent, est-ce parce qu’ils ont accès à certains détails de leur histoire que les parents adoptifs n’ont jamais accepté de reconnaître ? La différence entre ces deux situations est comparable à la différence entre un bail à long terme et un bail à vie. Une adoption bien préparée est un bail à vie, et cela peut devenir gênant quand, à la puberté, l’adolescent exige la vérité sur la sexualité aussi bien que sur ses origines.

Bien entendu, il y aura toujours des parents qui choisiront d’adopter des enfants et des enfants qui auront besoin d’être adoptés. Le Curtis Report, nous le savons, considère l’adoption comme le meilleur moyen de prendre en charge un enfant déprivé. Quoi qu’il en soit, nous pouvons nous demander quel couple marié présente le plus de maturité : celui qui préfère adopter un enfant ou celui qui choisit de devenir parents d’accueil ? Il y a dix ans encore, j’aurais dit que le choix de l’adoption est un signe de maturité. Aujourd’hui la réponse me semble moins évidente. Lorsqu’on dispose de services spécialisés compétents, choisir de devenir parents d’accueil est parfois une preuve de maturité, surtout si l’enfant n’est plus un nouveau-né.

Les parents adoptifs rencontrent eux-mêmes des problèmes particuliers quand leurs enfants atteignent la puberté. Pour les parents adoptifs comme pour les enfants, il importe que l’interdit de l’inceste soit dicté par la loi et non par les liens du sang. Les parents adoptifs (et les beaux-parents) ne peuvent s’identifier véritablement à leurs enfants adoptifs (et à leurs beaux-fils et belles-filles) comme si c’était leurs propres enfants. Les parents adoptifs acceptent mal que leurs enfants tombent amoureux, même si leurs partenaires sont des garçons et des filles de leur âge. La signification profonde de cette difficulté est inconsciente.

De nombreux enfants adoptés se rendent compte, lorsqu’ils deviennent adolescents, qu’ils n’auraient sans doute jamais choisi les parents adoptifs qui leur ont été attribués. Les parents adoptifs doivent prendre ce risque, et les enfants adoptés aussi. Globalement, les adoptions se passent bien, mais il arrive que certains adolescents ne supportent pas leur famille adoptive. Où peuvent-ils trouver de l’aide ?

On pourrait penser que l’éclatement d’une famille adoptive est nécessairement catastrophique. Cependant, dans ma pratique j’ai constaté que les enfants adoptés n’en sont pas plus affectés que les autres enfants. Je citerai à titre d’exemple le cas d’un petit garçon dont les parents adoptifs ont divorcé. L’un des parents s’est remarié. Il y a également eu plusieurs divorces chez d’autres personnes sur lesquelles il comptait. Il s’en est bien sorti et continue à se tourner vers les adultes auxquels il peut continuer à faire confiance. Il a été adopté dans les tout premiers jours de sa vie et il a eu une petite enfance heureuse. Il a été mis au courant de son adoption très tôt.

En résumé, tous les enfants ont à la puberté un regard différent sur le monde. À cet âge-là, les enfants adoptés ont un effort particulier à faire et ils ont besoin d’une aide appropriée. Les parents adoptifs ont eux aussi besoin qu’on les aide à faire face aux sentiments activés par les nouvelles capacités de ces enfants qui au fond ne sont pas la chair de leur chair. En outre se pose le problème du rôle du travailleur social qui enquête sur l’enfant. Faut-il lui permettre de se rendre dans la famille adoptive avant même que l’enfant ne soit en difficulté et que la famille pose des problèmes ?

Questions du public

Question : Est-il prouvé que les perturbations affectives de la petite enfance ont par la suite des conséquences sur le développement de l’enfant ?

D.W.W. : J’ai l’impression que, quand tout s’est bien passé au départ, les expériences ultérieures oblitèrent ce qui s’est bien passé et en limitent la portée. Au contraire, si les choses se sont mal passées, toutes les mauvaises expériences reviennent au premier plan. Un grand nombre d’enfants âgés de quelques mois sont déjà si perturbés qu’on peut prédire ce qu’ils deviendront à l’âge adulte. Par exemple : les troubles graves de l’alimentation à la fin de l’enfance ont toujours pour origine des problèmes affectifs datant du moment où s’est effectuée l’introduction d’aliments solides ou le passage du sein au biberon, et même parfois du tout premier jour où la relation entre la mère et l’enfant n’a pas pu se mettre en place. Ainsi, certains enfants ont besoin d’une psychothérapie parce que leurs premières semaines ou leurs premiers mois se sont déroulés de façon anormale. Les parents, considérant qu’ils ont un enfant « difficile », parviennent le plus souvent à gérer eux-mêmes la situation, cela fait partie de leur rôle de parents et cela leur plaît. Lorsqu’ils ont adopté un bébé de quelques jours, les parents peuvent se sentir responsables de tout ce qui pose problème et tenter d’y remédier. En revanche, s’ils ont adopté un enfant qui avait déjà connu des difficultés au cours de ses premières semaines ou de ses premiers mois, ils se trouvent confrontés aux erreurs commises par quelqu’un d’autre, et leur rôle n’est pas le même.

Question : Serait-il possible d’éviter des crises chez les adolescents en mettant en place dès le début un système de suivi destiné à prévenir les parents adoptifs des éventuelles difficultés qui les attendent ?

D.W.W. : L’idéal serait que les parents connaissent, et qu’ils désirent connaître, les difficultés qui les attendent. Sur un plan pratique, il faudrait donc savoir qui ils sont, afin de ne pas les décourager en leur parlant de ce qui n’est ni facile ni « normal ». Les parents se préparent à l’idée d’adopter un enfant et l’enfant qu’ils désirent est celui qui arrive au moment où ils sont prêts à le recevoir. Cela équivaut à une grossesse, avec toute la sensibilité propre à cet état. Aucun manuel ne nous donnera la marche à suivre, c’est à nous de juger ce que les parents sont capables d’entendre et de leur dire ce qui les attend quand ils sont prêts à l’entendre.

Question : Aurait-on raison de dire à de futurs parents adoptifs : « Voici un enfant qui n’a pas été aimé. Vous allez l’accueillir et l’aimer, mais, parce qu’il a été privé très tôt de quelque chose de vital, il est possible qu’il soit perturbé plus tard, peut-être à l’adolescence » ?

D.W.W. : Il serait préférable d’indiquer aux parents ce qu’ils peuvent faire pour aider l’enfant, et leur expliquer par exemple : « Cet enfant a été délaissé et, pendant quelques mois ou quelques années, vous allez devoir lui témoigner plus d’affection qu’à un enfant ordinaire. »

Les soins donnés à un enfant sont de deux sortes : les premiers concernent des choses telles que l’alimentation, etc. ; quant aux seconds, les parents comprendront ce que vous voulez dire si vous utilisez l’expression « tenir le bébé ». Quand nous disons : « Cet enfant n’a pas été tenu comme il le fallait, on l’a laissé tomber », nous voulons dire littéralement que le sol s’est ouvert sous lui et qu’il ne se sent en sécurité nulle part. Il y a eu une chute sans fin, qui peut réapparaître à tout moment et se manifester plus tard dans ses cauchemars et ses dessins. Les parents adoptifs d’un enfant tel que celui-ci ne doivent pas simplement s’occuper de lui, ils doivent redoubler d’attention afin qu’il se sente fermement tenu. Vous pouvez expliquer aux parents que l’adolescence est une période difficile pour tous les enfants, qu’ils auront peut-être eux-mêmes besoin d’aide et que, si c’est le cas, ils pourront venir en parler avec quelqu’un à ce moment-là.

Question : La plupart des parents adoptifs donnent sans compter. Cela ne risque-t-il pas de poser des problèmes à l’adolescence, aussi bien à eux-mêmes qu’à l’enfant ?

D. W. W. : Il faut faire une distinction entre la satisfaction des désirs et la satisfaction des besoins. Certains besoins ont un caractère absolu, en particulier au tout début de la vie : ne pas laisser tomber l’enfant, ne pas laisser sa tête pencher brusquement sur le côté quand il prend son bain. On ne risque pas de gâter un enfant en accordant une importance excessive à ce genre de choses, comme on le ferait si on lui donnait deux bonbons alors qu’il en a demandé un. On peut avoir de bonnes raisons de gâter un enfant, et on doit parfois le faire pour lui permettre de surmonter ses problèmes précoces, même s’il faut ensuite réparer les dégâts.

Question : Que se passe-t-il à l’adolescence lorsqu’un enfant adopté est l’enfant naturel de l’un des parents mais pas de l’autre, et qu’il se rend compte qu’il est de naissance illégitime ?

D. W. W. : Un enfant à qui on dit la vérité sur son passé et qui apprend sa naissance illégitime nous pose toujours un problème, le pire étant lorsque cette naissance est le fruit d’un inceste (disons l’enfant d’un frère ou d’une sœur). Ce que je vais dire à propos de cet enfant ne s’applique pas aux autres enfants : il vaudrait mieux que personne ne sache rien. Aucun enfant ne pourrait résister à une telle révélation, et je ne me souviens pas d’avoir moi-même divulgué un fait de ce genre. Quand il s’agit d’une naissance illégitime ordinaire, je pense que l’éducation sexuelle peut nous aider. C’est pourquoi ces enfants doivent être au courant de la sexualité. Un enfant qui se pose des questions sur ses origines sera bouleversé d’apprendre qu’il est un enfant illégitime. Au contraire, si les jeunes ont des connaissances sur l’anatomie, la physiologie et la psychologie de l’amour, du mariage et de la vie, s’ils les ont assimilées et acceptées, on peut alors leur parler de leur naissance illégitime. L’important n’est pas de savoir si un enfant est illégitime ou non, l’important est de savoir s’il a eu de bons débuts dans la vie et si son développement affectif s’est effectué de manière satisfaisante. Un enfant qui a eu un bon début dans la vie peut supporter d’apprendre qu’il est illégitime. S’il ne le supporte pas, son problème ne vient pas seulement de son illégitimité, il vient de la somme de toutes ses difficultés relationnelles causées par des soins précoces incohérents.

Question : Que doit-on dire à l’enfant d’une femme mariée ? N’est-il pas mauvais pour lui de savoir que sa mère était mariée et quelle avait peut-être d’autres enfants qu’elle a gardés avec elle ? Ne risque-t-il pas de penser qu’il a été abandonné pour sauvegarder ses parents et ses frères et sœurs ? Suffit-il de dire à cet enfant que son père et sa mère n’étaient pas mariés, même si c’est faux ?

D.W.W. : Voici comment se pose la question : si vous dissimulez ou déformez la vérité, que va-t-il se passer ? Les enfants se débrouillent toujours pour apprendre la vérité d’une manière ou d’une autre, et le fait de découvrir que la personne en qui ils avaient confiance les a trompés a beaucoup plus d’importance que ce qu’ils ont découvert. La vérité ne pose pas de problème si c’est la vérité ; en revanche, il est épouvantable de ne pas savoir si telle ou telle chose est vraie, si c’est un mystère ou un fantasme. Un enfant dont on s’est bien occupé au début de sa vie, et qui a eu un développement affectif satisfaisant, a besoin d’être confronté à la vérité et de vivre des émotions adaptées à la situation réelle, aidé en cela par l’un des travailleurs sociaux qui s’étaient occupés de lui à l’époque. Cette façon de procéder est préférable, car elle évite que l’enfant ne risque à tout moment de découvrir la vérité.

Question : À quel âge un enfant doit-il être confié à ses parents adoptifs ? D’après la législation irlandaise, une mère ne pouvait signer l’acte d’abandon avant que le bébé ait six mois et les adoptions précoces posaient des problèmes, légaux ou autres.

D.W.W. : Je suis convaincu que le premier jour vaut mieux que le deuxième, le deuxième que le troisième, et ainsi de suite. Il y a sans aucun doute beaucoup d’obstacles et de difficultés pratiques mais, étant donné que les parents abordent différemment les problèmes dont ils se savent responsables (ils sont aussi responsables des bonnes choses), je pense qu’il est toujours regrettable de les faire attendre.

Question : Quel est le rôle de l’allaitement ? Il est interrompu en cas d’adoption précoce.

D. W. W. : Nous aurons du mal à nous y retrouver si nous prenons le mot « allaitement » à la lettre. Dans les ouvrages de psychologie, le terme « allaitement » renvoie aux soins prodigués par une mère très attentive. Le lait maternel n’est pas indispensable. Une mère peut très bien élever son bébé sans cela, tout dépend de sa façon de le faire. Cette question nous amène à deux considérations importantes. Premièrement, faut-il commencer par l’allaitement au sein et ensuite passer au biberon ou est-il préférable, quand on sait que le bébé va être adopté, de ne pas du tout lui donner le sein ? Nous avons encore beaucoup à apprendre à ce propos. Pourtant, du point de vue du nourrisson, je crois qu’il vaut mieux ne pas commencer l’allaitement au sein s’il doit être interrompu. Cependant, je me suis rendu compte qu’une personne allaitée au sein, ne serait-ce que quelques jours, ne l’oublie jamais. Dans les situations normales, l’allaitement au sein est un enrichissement. Dans les situations anormales on ne peut empêcher que son interruption soit vécue comme une perte. Deuxièmement, alors qu’il vaut mieux ne pas donner le sein du point de vue du nourrisson, l’allaitement peut avoir une grande importance du point de vue de la mère.

Il arrive qu’un bébé soit entièrement nourri au sein avant d’être adopté. Cela peut paraître judicieux, et pourtant, comme une relation très forte entre deux êtres humains s’établit pendant cette période, le bébé devra faire le deuil de sa mère, qui est pour lui la personne la plus importante au monde et même le monde entier. Cette situation peut néanmoins être réglée avec succès à condition qu’on s’occupe bien du nourrisson, à condition qu’il soit « bien tenu ».

Question : Que dire de l’hérédité d’un enfant dont la mère a tous les deux ans un enfant voué à l’adoption ? Les difficultés rencontrées à l’adolescence ne reflètent-elles pas la véritable personnalité des parents de l’enfant ?

D. W. W. : Certes, les facteurs génétiques interviennent parfois mais je ne veux pas en rester là : les raisons qui poussent une mère à faire un bébé tous les deux ans sont si compliquées que je ne sais pas si l’hérédité entre en jeu. Il se peut que la mère ait eu elle-même une petite enfance chaotique, si bien que le premier contact avec sa propre mère ou un substitut maternel a été perdu et n’a jamais été retrouvé. Il se peut aussi que cette femme ait un QI peu élevé et trouve la vie plus simple ainsi. Ne connaissant pas le contexte, je ne m’aventurerai pas à dire si ce type de comportement est génétiquement déterminé. Je pense qu’il est dû à une faille du développement affectif plutôt qu’à un facteur héréditaire.