Chapitre XIX. Contribution à une discussion sur l’énurésie31

Les découvertes psychanalytiques des quarante dernières années ont permis entre autres de mieux comprendre l’énurésie. La psychanalyse est également capable, en tant que méthode thérapeutique, de proposer un traitement aux personnes qui souffrent et, si un symptôme tel que l’énurésie persiste à la fin de l’analyse d’un enfant, on ne pourrait pas parler de réussite. La psychanalyse a sans doute peu – voire pas du tout – contribué à aider les médecins généralistes auxquels on demande de traiter ce symptôme. S’il en est ainsi, c’est parce que le développement affectif de l’enfant est extrêmement complexe et qu’il met en œuvre des forces d’une grande violence. Pour traiter sans danger les perturbations du développement affectif, il faut donc une technique complexe et, pour s’y former, il faut accepter de sacrifier une grande partie de son temps. Les généralistes susceptibles de se permettre ce sacrifice nécessaire sont peu nombreux.

L’énurésie est l’un des innombrables symptômes qui veulent à la fois beaucoup dire et ne rien dire. Il est parfois normal de mouiller son lit, mais pour ce qui est du symptôme que nous rencontrons dans nos consultations, il s’agit d’une perturbation plus ou moins grave du développement affectif. Il faut alors analyser attentivement les autres symptômes de l’enfant, ou l’absence de symptômes, avant de pouvoir se faire une idée du problème qui prime dans ce cas particulier et d’établir un pronostic.

Le symptôme disparaît souvent de lui-même. Habituellement, les généralistes proposent un traitement médicamenteux, et nous n’allons pas nous disputer pour savoir si le médicament a joué ou non un rôle dans la guérison du symptôme. Par ailleurs, il se peut que le symptôme disparaisse pour réapparaître à la puberté sous forme de pollutions nocturnes, et se transformer plus tard en éjaculation précoce.

L’analyse des fantasmes inconscients accompagnant l’énurésie révélera qu’il s’agit le plus souvent de fantasmes érotiques ou de fantasmes de haine. Toujours est-il que, pour comprendre les aspects psychologiques de l’énurésie, il est important de prendre en compte les fantasmes inconscients ou plus précisément les différentes couches fantasmatiques (par exemple les rêves dont on se souvient). Les principales émotions exprimées par l’énurésie sont l’amour, la haine et la réparation, ainsi que le désir de se débarrasser de ce qui est ressenti comme mauvais. L’énurésie peut être liée à des fantasmes de persécution inconscients et représenter une tentative visant à évacuer ce qui est mauvais. Elle se rattache parfois à une dépression latente et elle cherche à combler un trou : dans le fantasme inconscient, ce trou vient de ce que la mère aimée, réceptacle de tout ce qui est bon, a été vidée, cela parce que la frustration a transformé l’amour en avidité. N’importe quel analyste trouve, chez presque tous ses patients, de nombreux exemples de ce que je viens de décrire et convient que ce fantasme est toujours accompagné d’angoisse.

Cela nous amène à envisager un autre aspect de l’énurésie : comme dans d’autres symptômes mettant en jeu des processus « corporels », le plaisir sert à gérer la peur. Au fond, c’est un phénomène normal. Chez le nourrisson humain, la recherche du plaisir se rencontre rarement à l’état pur, sinon jamais. La peur est toujours présente lorsqu’il fait l’expérience de la sensualité. D’ailleurs, dans les diverses formes de sensualité compulsive, l’angoisse ou le sentiment de culpabilité sous-jacent n’échappent pas à un observateur perspicace. Cela revient à dire que si on a des soucis, on se sent mieux après un bon repas, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Naturellement, certaines personnes n’admettent pas qu’on puisse associer la sensualité (l’excitation, le plaisir, la gratification, la satisfaction, la colère causée par la frustration, etc.) à l’appareil urinaire. D’autres ont du mal à reconnaître l’extrême importance de l’excitation cutanée et la satisfaction que procurent aux nourrissons aussi bien le contact que le fait de se frotter ou se gratter. D’autres encore sont incapables de croire à l’existence d’une sensualité anale, orale, nasale ou génitale, à son rôle dans le développement normal du nourrisson et de l’enfant, et au fait que sous une autre forme elle permet à l’adulte d’atteindre la maturité et la stabilité.

Il convient de souligner que l’empathie ne suffit pas pour apprécier l’intensité des sentiments du nourrisson. Généralement celui-ci comprend le plaisir que lui procure son corps au moment où il doit faire face à ses angoisses, car la satisfaction et le plaisir signifient pour lui que la bonté existe. Il peut alors établir à l’intérieur de lui des personnes et des choses qui sont bonnes. Cette conviction lui permet de supporter la douleur et la frustration, qui entraînent de la méchanceté et de la haine et lui font découvrir en lui-même des personnes et des choses mauvaises, de mauvais objets qui risquent, il le craint, de détruire les bons objets ; il veut donc s’en débarrasser à chaque fois qu’il pense pouvoir le faire sans danger.

La mère qui apprend à son bébé à être propre est parfois, du point de vue de l’enfant, l’instigatrice du mal, puisqu’elle transforme l’amour en colère interne. Pour tolérer cela, il faut qu’il croie en une bonne mère et que cette conviction soit solidement établie grâce à des expériences de satisfaction précoces. C’est pourquoi il est réellement dangereux de pousser les mères, comme on le fait aujourd’hui, à inciter leurs enfants à acquérir très tôt cette habitude. Le résultat de cette attitude est souvent décevant, même si une mère aimante peut le faire sans nuire à son enfant. Après un apprentissage précoce de la propreté, il arrive que le bébé refuse d’aller sur le pot vers un an ou dix-huit mois. La mère se trouve alors confrontée à un grave problème, elle se sent humiliée et coupable.

La propreté et le contrôle des sphincters ne sont acquis que lorsqu’ils résultent d’une identification inconsciente, fondée sur l’amour, de l’enfant à des parents propres et capables de se contrôler, ou à des figures idéales réelles ou fantasmatiques. Le meilleur conseil à donner aux mères va à l’encontre de ceux qu’on leur donne habituellement. 11 faudrait leur dire, si elles demandent à être conseillées, d’éviter tout effort conscient dans l’apprentissage de la propreté et de se contenter de donner au bébé l’occasion d’être propre. On devrait également les prévenir que les bébés n’ont souvent aucun mal à être propres au début, mais qu’il est courant de les voir redevenir sales et ne plus savoir se contrôler par moments, parfois même pendant de longues périodes. Il ne faut pas chercher à les éduquer dans ces moments-là. Autrement dit, on devrait conseiller aux mères de laisser faire le temps et d’ignorer les remarques désagréables des voisins.

Quant aux mères qui ne demandent pas de conseils, laissons-les tranquilles. Ce sont parfois de très bonnes mères, qui n’ont pas peur de se fier à leur intuition et qui savent peut-être mieux que le médecin comment élever un enfant. En effet, le médecin risque de ne pas tenir compte de certains éléments importants. Une bonne mère prépare son bébé à l’apprentissage de la propreté parce qu’elle aime vraiment ses excrétions. Pour elle, ces excrétions sont des cadeaux faits par amour, ces excrétions sont bonnes, et pas seulement sur le plan physiologique comme le penserait un médecin ou une infirmière. Cette forme d’amour maternel naît chez la mère en même temps que son bébé, et souvent elle l’oublie, ou même la nie, une fois que tous ses enfants ont grandi. Son rôle est cependant fondamental dans le développement affectif de l’enfant. Lorsqu’une mère a été capable de reconnaître que son enfant lui faisait un cadeau, elle peut lui demander un autre cadeau, consistant à exercer un contrôle semblable à celui qu’elle exerce elle-même sur ses selles et ses émotions. L’absence de ces premières satisfactions infantiles explique les difficultés des enfants élevés en institution, et notamment leur énurésie notoire.

Nous allons maintenant tenter de voir comment la psychanalyse aborde ce problème. Une psychanalyse doit nécessairement inclure l’analyse des sentiments relatifs à l’énurésie et aux autres formes d’incontinence. La continence fait partie intégrante de la relation de l’enfant avec ses parents, aussi bien ses parents réels que ses parents internes, lesquels vont constituer sa conscience et ses représentations.

Si un individu n’a jamais de sa vie été sujet à l’énurésie (ce qui est fort improbable), il a néanmoins connu la peur de l’incontinence. Au cours de l’analyse d’un enfant considéré comme « sans risque », on observe parfois une énurésie transitoire au moment où son sentiment de culpabilité devient moins écrasant. L’énurésie montre qu’il va mieux, qu’il se développe sur le plan affectif.

L’analyse d’une petite fille de deux ans et demi nous en fournit un bon exemple. Cette enfant n’avait jamais mouillé son lit, même bébé, et aucun symptôme transitoire d’énurésie n’est apparu (comme c’est parfois le cas) au cours de son analyse.

Elle est venue à l’hôpital à cause d’une inhibition alimentaire, qui avait débuté à l’âge de un an et avait entraîné un retard de croissance. Une masturbation de type compulsif était apparue récemment. Le traitement a duré six mois.

Elle avait inventé et mis au point un jeu auquel elle s’adonnait de tout son cœur : elle se comportait comme une mère très sévère avec de vilains enfants qui mouillaient leur lit, le sol et les genoux de leur maman. La sévérité était extrême et les punitions souvent cruelles. La scène n’avait rien à voir avec sa propre expérience : elle était l’aînée d’une famille ouvrière très heureuse et elle avait reçu une éducation intelligente. Dès que ses problèmes personnels ont été résolus, elle a mené une vie épanouie dans sa famille.

Il serait très étonnant que l’énurésie n’apparaisse jamais dans les jeux d’un enfant en analyse.

Chez les énurétiques, on observe fréquemment une anesthésie des parties habituellement sensibles de l’appareil urinaire. Cette anesthésie s’avère être une inhibition des sensations physiques, consécutive à un refoulement du fantasme qui les accompagne, et elle disparaît lorsque le refoulement du fantasme devient moins intense. Étant redevenue source d’excitation et de plaisir, la partie du corps concernée va pouvoir jouer son rôle dans les efforts de l’enfant pour faire face à une angoisse profondément enracinée.

Il est un cas d’énurésie particulièrement difficile, celui où l’absence d’angoisse ou de dépression manifestes laisse à penser que l’enfant serait tout à fait normal s’il ne faisait pipi au lit. L’enfant a recours à ce seul symptôme pour faire face à l’ensemble de ses problèmes affectifs alors qu’il pourrait utiliser les diverses formes de conversion hystérique, les phobies, les conduites obsessionnelles, la colère, la bouderie, etc.

Ces conclusions ne vont pas rendre votre travail quotidien plus facile. Ce n’est pas le conférencier qui complique le sujet, c’est le sujet qui est en lui-même fort complexe. Le psychanalyste n’est qu’une personne parmi d’autres à essayer de comprendre les forces à l’œuvre dans l’énurésie et la centaine de symptômes analogues qui sont fréquents chez les enfants et demandent parfois à être traités.

En ce qui concerne le traitement, il y a bien sûr quelques trucs. L’hypnose, par exemple. Lorsqu’un travail de deuil tarde à s’effectuer, on peut utiliser un traitement de choc qui fait surgir un flot de larmes. À une petite fille maussade de douze ans, devenue dépressive et énurétique après la mort de son frère à la suite d’une longue maladie, on a dit brusquement : « Tu aimais beaucoup ton frère, n’est-ce pas ? » Elle s’est mise à sangloter violemment et elle a retrouvé aussitôt un comportement normal à l’école, à la maison et dans son lit. Si ces trucs sont parfois utiles, ils le sont moins qu’une psychanalyse dont l’objectif est de chercher la cause de l’énurésie. Seul un petit nombre d’enfants peut bénéficier de ce mode de thérapie, et un petit nombre de mères recevoir des conseils avisés en matière d’éducation.