Chapitre XXVII. La formation des pédopsychiatres et la place de la psychologie dans les services de pédiatrie58

L’aspect psychologique de la pédiatrie prend une importance particulière à notre époque, car les médecins commencent à s’intéresser aux êtres humains alors qu’il fut un temps où ils ne prêtaient attention qu’à leurs maladies. De nos jours, les étudiants en médecine s’attendent à ce qu’on les initie à la psychologie dynamique aussi bien qu’à la médecine, la chirurgie et diverses spécialisations. De même qu’on leur enseigne la médecine organique à partir de la physiologie et de l’anatomie, il faut maintenant leur enseigner la psychologie dynamique à partir de la psychanalyse.

On ne peut pas demander à des professeurs en médecine organique d’enseigner la psychologie dynamique, et inversement. Autrement dit, certains pédiatres doivent être spécialisés en psychologie. Ces spécialistes sont habituellement appelés pédopsychiatres, ce qui est regrettable car la pédopsychiatrie est beaucoup plus proche de la pédiatrie que de la

psychiatrie. En fait, les psychiatres s’intéressent surtout au résultat final et aux moments de crise, voire aux troubles causés par une dégénérescence cérébrale ou vasculaire et dans l’ensemble ils ne savent pas grand-chose du développement affectif du nourrisson et du jeune enfant, ou de la manière de fonctionner des mères et des pères, de la famille et de l’école. Les pédiatres eux-mêmes ont mis longtemps à reconnaître que la pédopsychiatrie était apparentée à la pédiatrie et qu’il était fâcheux qu’un service de pédopsychiatrie soit placé sous l’égide de la psychiatrie, de la psychologie académique ou de la psychologie à visée éducative. Il y a naturellement de la place pour diverses formes de services hospitaliers, et il arrive que psychiatrie et pédopsychiatrie se recoupent, de même que la pédopsychiatrie et la psychologie académique. Cependant il faudra à l’avenir que les services de pédiatrie s’adjoignent un service de psychologie comptant pour moitié. Ainsi, le pédiatre et le pédopsychiatre travailleront ensemble, à égalité, et ils découvriront avec plaisir qu’ils ont un territoire commun, tout en gardant chacun leur propre territoire.

C’est ainsi que les choses se passent à l’hôpital Paddington Green depuis qu’il a été rattaché à l’hôpital St. Mary. Le service de psychologie qui existe depuis ma nomination à l’hôpital Paddington Green en 1923 (d’abord en tant que médecin assistant) n’avait jusqu’alors qu’un statut théorique à l’intérieur du service des consultations externes. Aujourd’hui, j’ai soixante-cinq ans, j’ai donc atteint l’âge de la retraite. Avec mon départ, le problème risque de se poser sérieusement. C’est sans doute la raison pour laquelle le directeur de cette revue m’a demandé d’écrire ce texte et de vous donner mon point de vue personnel.

Il ne fait aucun doute que les psychiatres pensent généralement que la pédopsychiatrie fait partie de la psychiatrie. Telle est la règle dans de nombreux établissements où la psychiatrie règne en maître et je ne connais aucun exemple où le bât blesse. Néanmoins, si cette situation devait se généraliser, on verrait disparaître quelque chose d’important, c’est-à-dire tout ce qu’ignorent les psychiatres pour adultes et que les praticiens ayant une approche à la fois somatique et psychologique de la pédiatrie sont les seuls à savoir. Pour citer un exemple, l’alimentation du nourrisson fait largement appel à la psychologie. On est bien loin de la pratique de la psychiatrie.

La formation des pédopsychiatres repose sur la pédiatrie et sur la psychanalyse. Il n’est pas nécessaire que tous les pédopsychiatres soient spécialisés en psychiatrie de l’adulte. En outre, la psychiatrie de l’adulte tend aujourd’hui à s’éloigner de plus en plus des problèmes liés à la nature humaine pour se tourner vers l’exploration des traitements médicamenteux, de la biochimie et des diverses thérapies de choc. On ne saurait être plus éloigné de la psychologie pédiatrique, des conseils que vous donneriez à une mère qui a de la difficulté à sevrer son bébé ou de ce que vous devriez savoir pour conseiller un père qui doit décider s’il va laisser son petit garçon continuer à accaparer sa femme au moment de se coucher, à tel point que lui-même ne la voit jamais, etc. Non, la pédopsychiatrie est une chose en soi, elle se rattache à la pédiatrie et non à la psychiatrie.

Sur le plan théorique, la psychanalyse des enfants et la pratique de la pédopsychiatrie ont toutes deux beaucoup contribué à l’étude des troubles psychiatriques chez l’adulte, tandis que la psychiatrie de l’adulte n’a pratiquement rien apporté à la pédopsychiatrie, pas même une classification utilisable dans la pratique.

De toute évidence, pédopsychiatrie et psychiatrie se recoupent, et il n’y a aucune raison pour que ces deux disciplines ne trouvent pas un terrain d’entente. Certains établissements offrent un cadre où la psychiatrie est dominante. Ailleurs, la pédopsychiatrie fait partie intégrante de la pédiatrie, et c’est ainsi que les choses devraient se passer.

La raison de ce changement est l’extraordinaire progrès accompli au cours de ces trente dernières années dans le traitement des maladies somatiques, avec en premier lieu la découverte de la pénicilline. On se rend compte aujourd’hui que le versant psychologique de la pédiatrie compte largement pour moitié, mais il faudra attendre de nombreuses années avant que la moitié des pédiatres soient des pédopsychiatres, en raison de la longueur de la formation supplémentaire requise.

À l’université, deux professeurs devront partager la chaire de pédiatrie et fonctionner en binôme, l’un étant chargé des aspects physiques de la pédiatrie, l’autre de ses aspects psychologiques. Cette mesure aurait déjà dû être prise depuis longtemps. Pour appuyer cette thèse, je dirais qu’une chaire à deux titulaires, l’une en psychiatrie de l’adulte, l’autre en psychiatrie de l’enfant, ne se justifie pas, car il y a assez peu d’affinités entre ces deux disciplines. L’une concerne les adultes, l’autre concerne les nourrissons, les enfants et leurs parents, ainsi que l’ensemble des soins infantiles.

J’ai l’espoir que ma retraite n’aura pas pour conséquence la disparition du service de psychologie au Paddington Green’s Hospital. J’y travaille depuis 1923, je suis donc en position de faire prévaloir mon opinion personnelle, à savoir qu’il serait très regrettable de violer le principe que je viens d’énoncer et de voir la psychologie pédiatrique récupérée par la psychiatrie au détriment de la pédiatrie.

La formation des pédopsychiatres / 327

Résumé

La pédopsychiatrie est une spécialité à part entière, tandis que la psychiatrie générale s’occupe de processus dégénératifs et de phénomènes neurologiques qui ont peu d’importance dans la plupart des services de pédopsychiatrie. La pédopsychiatrie s’intéresse au développement affectif de l’enfant et aux perturbations des processus de maturation causées, soit par l’environnement, soit par les conflits internes de l’enfant. C’est pourquoi la pédopsychiatrie s’apparente à la pédiatrie.

Les psychiatres et les pédiatres ont besoin d’une formation supplémentaire que leur apportera la psychanalyse ou la psychologie d’inspiration analytique. Les instituts de formation offrent également un dispositif de sélection.

Il y aura toujours des praticiens qui passeront de la psychiatrie à la pédopsychiatrie, mais il faut que reste ouverte la voie qui passe par la pratique de la pédiatrie.