Chapitre XXVIII. Le rôle du facteur temps dans les traitements59

Lorsqu’on m’a demandé le titre de cet exposé, j’ai proposé « Le rôle du facteur temps dans les traitements » (y compris ce qui a trait au travail social). Plusieurs raisons ont motivé mon intérêt pour ce thème, à savoir que le temps est un grand médecin, selon l’expression attribuée à Disraeli. On pourrait citer de nombreuses références au temps. « C’est le temps, mais pas notre temps, qui fait sonner la cloche » : T.S. Eliot attirait ainsi notre attention sur le pouvoir de l’inconscient. Je pourrais faire une autre citation, de moi cette fois, à propos de l’adaptation maternelle qui permet au bébé de saisir le temps.

Depuis le moment où j’ai eu l’idée de ce titre, presque tous mes patients m’ont apporté un matériel qui m’a aidé à y réfléchir. Dimanche dernier, je discutais avec un ami psychanalyste, à qui un de ses patients avait demandé pourquoi on ne soignerait pas les gens en quelques minutes par l’hypnose, des électrochocs ou autre chose. Mon ami lui a répondu : « Vous avez usé et abusé de moi pendant quatre ans,

et ce fut la partie la plus importante de votre traitement. Comment auriez-vous pu condenser tout cela en un seul instant ? »

On nous demande bien souvent pourquoi nous ne prenons pas des raccourcis. Je pense que la réponse à cette question nécessite une étude du facteur temps et de son rôle dans notre travail. Au moment où on m’a proposé de faire cette conférence, je venais de recevoir un homme qui voulait me parler d’un de ses enfants.

Il était heureux en famille et il était venu me consulter parce qu’on avait diagnostiqué une déficience mentale chez son deuxième enfant, qui était selon lui une petite fille intelligente. En fait, il avait raison. L’enfant était sourde. Sa femme et lui avaient dû déménager et se rapprocher de Londres pour que leur fille puisse recevoir l’éducation nécessaire à un enfant sourd. Cet homme, qui avait un travail intéressant dans une région rurale dépourvue d’institutions spécialisées, devait faire un long trajet chaque jour pour aller gagner sa vie. J’étais persuadé que cet homme et cette femme étaient en bonne santé psychique et qu’ils s’occupaient convenablement de leurs enfants, eux aussi en bonne santé. Si le cas de cet homme m’intéresse, c’est qu’il m’avait fallu attendre trente-trois ans. En effet, il avait fait une psychanalyse avec moi en 1928, étant enfant. Je l’avais aidé de mon mieux, car je ne connaissais pas encore Melanie Klein. Vous pouvez l’imaginer, ce traitement a été fort passionnant, ce petit garçon n’ayant que trois ans. Sa mère était très possessive, mais malheureusement je n’ai pas pu lui expliquer tout de suite qu’un petit enfant n’a la possibilité ni de tuer sa mère ni de la fuir : il doit la supporter. Mon rôle a consisté uniquement à lui apprendre à se défendre contre l’emprise pathologique de sa mère sur sa personnalité. Je n’ai obtenu aucun résultat significatif jusqu’au début de la guerre, où s’est posée la question de son service militaire. À l’époque il souffrait de crises épileptiques. Sa mère m’a clairement décrit un jeune homme très malade et m’a demandé d’informer les autorités militaires qu’il n’était pas apte à faire son service. J’ai écrit au médecin militaire en lui indiquant que les troubles de ce jeune homme étaient essentiellement liés à l’emprise de sa mère et qu’il serait souhaitable de l’accepter dans l’armée. À vrai dire, ce garçon m’avait déclaré lors d’un entretien qu’il ne souhaitait pas être réformé. Il est intéressant de noter qu’il est rapidement devenu normal dans l’armée et que, après la guerre (qui lui a plu en dépit de tous les dangers), il a maintenu une certaine distance entre sa mère et lui, tout en continuant à lui porter beaucoup d’affection. Peu après, il a fait un bon mariage et trouvé un travail satisfaisant.

Ce cas n’a rien d’exceptionnel, si ce n’est que j’étais en train d’y penser au moment même où j’ai décidé de vous parler du facteur temps.

Il me semble que, dans votre travail et dans le mien, nous devons faire une distinction entre le bénéfice que le patient tire du traitement et celui que nous-mêmes en tirons. En ce qui concerne le patient, le traitement n’est pas la vie. S’il réussit, il lui permet de prendre un départ tardif dans la vie, un meilleur départ ou un nouveau départ, en étant mieux équipé. En ce qui nous concerne, notre travail doit être captivant en soi, c’est-à-dire que l’intérêt que nous y trouvons ne doit pas dépendre des résultats obtenus. Nous sommes parfois tentés d’essayer de copier nos collègues qui exercent d’autres professions, tel le chirurgien qui sauve la vie de ses patients. Nous aussi, nous obtenons de bons résultats, mais seulement après un laps de temps dont nous ne maîtrisons pas la durée. Quand les résultats se font sentir, nous avons déjà perdu de vue aussi bien le début du traitement

que les crises rencontrées en cours de route. Nous pouvons décrire les entretiens préliminaires, les différentes phases du début du traitement et celles de la fin du traitement, et ensuite en évaluer les résultats. Dans la mesure où ce sont des démarches distinctes, pourrions-nous décrire un traitement dans sa totalité ? Si nous tentons de le faire, soit nous nous trouvons submergés par une énorme quantité de matériel clinique, soit – et c’est ce que je veux vous faire comprendre – nous nous perdons entre le début et la fin du traitement, entre le problème initial et le résultat que nous ne pourrons sans doute apprécier que plusieurs années après notre première rencontre avec le patient.

Je fais ici référence à la quatrième dimension de l’intégration. La tendance à l’intégration est innée lors du développement affectif de l’être humain. Si l’intégration ne se fait pas, c’est que les conditions sont mauvaises. On peut figurer l’intégration en se servant des trois dimensions spatiales, auxquelles il faut ici ajouter une quatrième dimension : le temps. Nous savons tous que, lorsqu’un patient commence à parler du passé, il commence également à penser au futur. Il nous arrive de rencontrer, surtout parmi les délinquants en puissance, des sujets instables, qui sont par moments intégrés et qui risquent de nous induire en erreur si nous oublions qu’ils ne sont pas du tout intégrés dans le temps. En réalité, ils sont incapables de relier « maintenant » à « avant ». On pourrait d’ailleurs critiquer l’existentialisme, car ceux qui le considèrent comme une sorte de religion ne font que se réfugier dans le moment présent afin d’échapper à leur incapacité à se situer par rapport au passé et au futur.

Un petit enfant qui, debout sur un château de sable, proclame : « Je suis le roi du château et tu es le vilain méchant » ne s’intéresse qu’à sa propre

existence à ce moment précis. Lorsque l’enfant dit : « Tu es le vilain méchant », il perçoit déjà que, s’il tient compte du temps, quelqu’un va bientôt arriver et revendiquer la place de roi du château.

Chez les enfants et les adultes en bonne santé psychique, l’intégration dans le temps est aussi importante que toute autre forme d’intégrité. Dans notre pratique, nos patients nous mettent à rude épreuve quand il n’y a pas de résultats immédiats ou quand nous savons que nous devons nous méfier de résultats trop rapides. Nous nous intéressons alors à d’autres aspects de notre travail (tels la technique psychanalytique et l’argent que nous gagnons) car nous ne pouvons pas – et nous ne devons pas – ignorer le facteur temps lorsqu’une amélioration ou la guérison de notre patient tardent à se produire.