Chapitre II. Oui, mais comment savoir si c’est vrai4 ?

Un étudiant qui reçoit pour la première fois un enseignement en psychologie traverse généralement deux phases. Dans un premier temps, la psychologie est une matière comme une autre. Ensuite, l’étudiant commence à se demander : oui, mais est-ce que cela est vrai, réel, comment savoir ? Pendant cette deuxième phase, l’enseignement de la psychologie se détache du reste car la psychologie n’est pas quelque chose qui s’apprend. Il faut y croire, sinon on est vite agacé, voire exaspéré.-

Il est évident que toutes les formes d’enseignement ne sont pas de même nature. Par exemple, vous êtes inscrits à un cours sur l’administration. Vous lisez le Child Care and Protection Act et vous retracez le développement social qui a donné lieu au Curtis Report. Ou alors vous apprenez comment fonctionne un tribunal pour enfants, quel est le rôle d’une commission de probation, etc. Vous vous faites votre idée sur la question à partir de lectures et de visites aux tribunaux.

Comparez cela avec ce qui se passe lorsque vous étudiez la psychologie. La psychologie académique d’autrefois est morte de sa belle mort. Vous la regrettez peut-être, car vous auriez pu apprendre la psychologie de la même façon que vous avez appris les lois et le fonctionnement des cours de justice, c’est-à-dire sans peine mais sans intérêt. De nos jours, la psychologie est une affaire de sentiments, d’êtres vivants, d’émotions et de pulsions. Elle traite de l’inconscient et des conflits inconscients qui, parce qu’ils ne sont pas accessibles au conscient, sont responsables des symptômes.

Vous me suivez ? L’enseignement vous permet en général d’aller vers le monde extérieur, tandis que la psychologie qui nous intéresse ici vous renvoie à votre monde intérieur. Nous sommes tous des êtres humains et quand nous apprenons à connaître l’autre, nous apprenons à nous connaître. Toute tentative pour rester objectif et étudier autrui sans tomber dans l’introspection morbide exige un effort qui nous dérange. La psychologie est différente des autres matières de votre programme. Ne croyez pas qu’elle va bien se tenir !

En effet, la psychologie ne vous apportera pas les mêmes réponses que les autres disciplines. Vous allez comprendre que s’occuper d’êtres humains est bien plus compliqué que vous ne l’avez imaginé. On peut vous enseigner la marche à suivre pour un cas relevant du tribunal pour enfants, on ne peut pas vous enseigner comment vous occuper d’un enfant qui est malheureux dans sa famille d’accueil. En ce qui concerne cet enfant, on peut seulement vous aider à mieux comprendre la situation afin que vous puissiez faire comme vous le sentez, en toute connaissance de cause.

Poursuivons maintenant cette nouvelle idée.

D’habitude, apprendre n’exige aucune contribution personnelle de votre part. Vous apprenez ce qu’on vous enseigne. L’imparfait de « je suis 5 » est « j’étais6 » ; on s’adresse à un magistrat en lui disant « Monsieur le juge ». C’est comme ça. Il y va tout autrement en ce qui concerne la psychologie, plus nuancée. Ce qu’on vous enseigne ne peut être utilisé tel quel. En fin de compte, vos propres sentiments vous guident. Cependant, la connaissance d’autres situations, semblables à celle dans laquelle vous vous trouvez, vous aidera et vous comprendrez de mieux en mieux ce que vous faites et pourquoi vous le faites.

Prenons un exemple qui nous est familier. Une de vos amies vous semble un peu déprimée. Elle vous téléphone. Vous acceptez d’aller la voir mais vous ne savez que faire pour elle. Vous ouvrez un manuel de psychiatrie au chapitre « Dépression ». Après une rapide lecture de la description clinique que vous y trouvez, vous passez au paragraphe sur le traitement. Or cela ne vous aide pas, vous êtes perdu. « Empêcher le patient de se suicider » ne s’applique pas à votre amie, elle n’est pas si malade que cela.

Jusque-là, la psychologie ne vous a été d’aucun secours.

Prenons maintenant le cas où votre amie a eu la bonne idée d’avoir la grippe ou une sciatique. Elle est seule chez elle. Même si vous êtes souffrant, vous vous précipitez chez elle. Vous savez parfaitement ce qu’il faut faire : vous lui préparez un repas approprié, vous lui remontez ses oreillers, vous lui donnez une bouillotte, vous faites les courses et avant de partir, vous lui laissez de l’eau ou du lait à portée de main et vous lui dites l’heure exacte à laquelle vous allez revenir le lendemain.

En réalité, vous auriez su vous occuper d’une amie déprimée. Dans le second cas, la situation vous a semblé plus facile car il s’agissait d’une souffrance physique. (Votre amie qui avait la grippe était sans doute déprimée, elle aussi. Pour la plupart des gens, la grippe est une bonne excuse pour se faire dorloter lorsqu’ils se sentent un peu déprimés. Et pourquoi ne profiteraient-ils pas de cette « grippe » et de votre présence ?)

La psychologie ne cherche pas à vous enseigner la marche à suivre quand une amie a besoin de votre aide. Elle peut toutefois vous permettre d’être plus sûr de vous, de comprendre ce qui se passe, de tirer profit de vos expériences, de reconnaître d’éventuelles erreurs, d’empêcher des situations désespérées et catastrophiques.

Voici un autre exemple. Nos connaissances nous permettent de discuter avec une mère et de lui dire comment s’y prendre avec son enfant. On peut enseigner aux mères ce qui concerne les maladies physiques et leur prévention, comme on vous a enseigné, entre autres, ce qu’est le Children’s Act. Lorsqu’on parle aux mères de leur rôle de mère, il peut être dangereux d’utiliser des notions de psychologie. Soit elles font la sourde oreille, soit elles n’y comprennent rien et se découragent. Je pense ici à un dessin humoristique où on voit une mère qui d’une main donne une fessée à son enfant et, de l’autre, tient un livre sur la psychologie de l’enfant qu’elle lit fiévreusement derrière ses grosses lunettes.

Avant de parler aux mères, je pense qu’il est nécessaire de saisir et de renforcer ce qu’elles font naturellement. Pour beaucoup d’entre elles, sans doute la majorité, cela suffira. Certaines voudront aller plus loin et mieux comprendre ce qu’elles font et pourquoi elles le font. Celles qui ont bien fait leur travail de mère peuvent approfondir leurs connaissances

parce qu’elles n’ont pas peur de découvrir quelles forces monumentales sont à l’œuvre et combien il est important de faire telle chose de telle façon et à tel moment. Elles savent qu’elles n’ont agi ni par hasard, ni grâce à leur intelligence, mais grâce à de profonds sentiments intuitifs ou instinctifs renforcés par la confiance en soi qui caractérise la santé psychique.

J’insiste ici sur le rôle de la mère car cela me semble très pertinent.

Le problème, c’est qu’on vous enseigne la psychologie dynamique alors que vous ne vous occupez pas encore d’enfants, c’est-à-dire d’êtres humains. En dépit de votre expérience, vous êtes des étudiants, coupés de tout ce qui vous permet habituellement d’avoir confiance en votre propre intuition.

Certains d’entre vous ont été enseignants, d’autres ont eu des enfants, d’autres encore ont eu plusieurs personnes sous leur responsabilité dans un bureau ou une usine. Jour après jour, vous vous êtes étonnés vous-mêmes, vous avez pu agir ou ne pas agir d’une manière qui correspondait exactement à la situation, un peu comme la tirade d’Hamlet, « être ou ne pas être », correspond au thème de la pièce. Vous auriez pu approfondir la psychologie de ceux qui vous entourent aussi bien que la vôtre.

Ici, vous vous trouvez provisoirement en position d’élèves. Si vous perdez votre confiance en vous, la psychologie que je vous enseigne vous paraîtra peut-être dangereuse. Vous risquez d’affoler une future mère en lui disant que son bébé n’arrivera jamais à avoir une relation satisfaisante avec le monde extérieur si elle ne parvient pas à lui présenter la réalité externe par petites doses. On peut même envisager que, effrayée par son ignorance, elle fasse une fausse couche. Et pourtant, si on la laisse faire ce qu’elle a à faire, elle fera tout à la perfection, simplement parce qu’elle est dévouée à son bébé.

De même, vous auriez sûrement un mouvement de recul si je vous annonçais que l’avenir d’un bébé dépend du fait que vous savez que la femme chez qui il pourrait être placé éprouve un sentiment inconscient de vengeance envers sa propre mère et que cela la rend inapte à ce travail. Comment savoir ? Cependant, si c’était à vous de prendre cette décision, peut-être auriez-vous des soupçons ou des doutes ? Vous souhaiteriez certainement avoir l’occasion de discuter des aspects cachés de ce cas ?

Et alors, que dire des forces monumentales à l’œuvre chez le nourrisson dès le départ, que dire du fait que les bases de la santé psychique de l’adulte se mettent en place pendant la petite enfance et l’enfance, qu’un petit garçon de deux, trois ou quatre ans a des pulsions telles qu’il se comporte dans ses rêves comme un adulte, ce qui d’une certaine façon fait de lui le rival sexuel de son père, que les nourrissons qui sont gardés successivement par plusieurs personnes n’ont pas la capacité de croire à leurs propres pulsions d’amour ? Si vous croyez toutes ces choses, vous croyez qu’elles s’appliquent aussi à vous, même si bien entendu vous ne vous en souvenez pas. Par ailleurs, si cela est vrai, nous avons tous, vous, moi et tous ceux qui ont grandi d’une façon satisfaisante, une dette envers quelqu’un, envers une personne qui nous a aidés à traverser les phases précoces de notre vie. En fait, nous n’aurions pas pu nous passer des soins que nous avons reçus au départ. Nous avons été dépendants et, plus nous remontons vers le début de notre vie, plus nous voyons combien cette dépendance était grande. Nous ne pouvons qu’être émus par le degré de cette dépendance à la naissance et pendant les mois qui suivent et nous ne devons jamais cesser de nous en émouvoir.

Il n’est guère étonnant que la psychologie soit si difficile à apprendre !

Comment faire ? D’abord, prendre son temps.

Peut-être seriez-vous rassurés à l’idée que tout ce qu’on vous enseigne n’est pas forcément vrai, même si l’essentiel de ce que la psychologie nous apprend sur la nature humaine l’est jusqu’à un certain point. Et chaque fois que vous le pouvez, partez de vos propres expériences, de ce que vous avez fait, pour aller vers cette compréhension particulière qu’apporte la psychologie. Souvenez-vous que le chemin inverse, celui qui part de la psychologie pour aller vers l’expérience, ne mène nulle part.

Pour conclure, je vous propose une aire de repos. Vous pourrez y rester le temps qu’il vous faudra pour grandir. Je veux parler des tests d’intelligence. Parce qu’ils ont un pied dans la psychologie telle qu’on l’enseignait autrefois, ils vous permettront de vous reposer. Heureusement, ils ont également un pied dans la psychologie contemporaine. En conséquence, si vous faites une analyse plus poussée des QI, vous vous retrouverez en eaux profondes, dans le domaine des émotions et des conflits inconscients. Néanmoins, les tests d’intelligence nous servent de terrain neutre et peuvent être conseillés provisoirement.