9. L’angoisse associée à l’insécurité55 (1952)

Voici le commentaire d’un passage de l’article du Dr C. F. Rycroft, « Quelques observations sur un cas de vertige » (Rycroft, 1953). Dans cet article, Rycroft formule deux assertions que je voudrais commenter :

« Dans un article précédent, dit-il, je discutais les implications théoriques de l’aptitude du malade à halluciner les objets, tout en reconnaissant simultanément qu’ils ne sont qu’illusions. Je veux simplement montrer ici que cela prouve clairement, d’une part, la profondeur de sa régression – qui en était à un stade précédant celui où la mise à l’épreuve de la réalité est définitive – et, d’autre part, le caractère incomplet de cette régression, puisqu’une partie de son moi restait capable de mettre la réalité à l’épreuve et de prendre une part active à l’analyse. »

De même :

« Le vertige est l’impression qu’on éprouve lorsque le sens de l’équilibre est menacé. Pour l’adulte, cette sensation est associée en général – sans l’être toujours – à tout ce qui menace le maintien de la station debout ; par conséquent, on a tendance à penser au vertige exclusivement en fonction d’angoisses plus spécifiques aux adultes telles que la peur de tomber ou la peur de l’altitude, et à oublier que les petits enfants, bien avant d’être capables de se tenir debout, font l’expérience de ce qui menace leur équilibre. C’est ainsi que certaines de leurs activités les plus primitives, telles que leur façon de saisir et de s’agripper, par exemple, représentent des efforts pour conserver la sécurité qu’ils éprouvent quand leur mère les soutient. Au fur et à mesure que l’enfant apprend à ramper, et plus tard à marcher, cette sécurité n’est plus donnée par la mère, mais de plus en plus par le sol : c’est là une des raisons pour laquelle inconsciemment on pense à la terre comme à une mère ; c’est aussi pourquoi des troubles névrotiques de l’équilibre trouvent leur origine dans des situations conflictuelles de dépendance à la mère. »

Il y aurait beaucoup à dire au sujet de cette conception de la fonction sécurisante de la mère, et j’aimerais que le Dr Rycroft consacre un autre article à ce thème, auquel il s’intéresse de toute évidence, puisqu’il nous renvoie à Alice Balint, Hemiann et Schilder.

Notons qu’il existe là une relation mère-enfant d’une importance vitale et qui ne découle cependant ni de l’expérience instinctuelle ni non plus de la relation objectale issue de cette expérience. Elle précède l’expérience instinctuelle, tout en se développant en même temps qu’elle, et en s’y mêlant.

Nous touchons à l’observation bien connue qui rattache l’angoisse la plus primitive à l’insécurité que provoque une certaine façon de tenir le nourrisson.

Les analystes, même ceux qui considèrent que l’enfant est un être humain dès le moment de sa naissance, s’expriment souvent comme si la vie du petit enfant débutait avec l’expérience instinctuelle orale et avec la relation objectale qui s’en dégage. Cependant, nous savons tous que le petit enfant peut se sentir mal en raison d’une carence d’un tout autre ordre, celui des soins qui lui sont prodigués. C’est encore à ce même sujet que se rattache l’importance que Anna Freud donne aux techniques des soins aux enfants. C’est du moins mon opinion, et je pense qu’il est indispensable que nous nous acharnions à débattre du sens de l’angoisse due à une carence des soins à l’enfant : il en est ainsi lorsque l’enfant ne reçoit pas le soutien vivant et continu propre au maternage.

Nous savons bien que ce sujet peut nous ramener directement à l’époque de la naissance, c’est-à-dire au moment où le fœtus est prêt à naître, vers la trente-sixième semaine de sa vie intra-utérine.

La question que je voudrais poser est celle-ci : peut-on dire quelque chose de particulier au sujet de cette angoisse, ou est-ce seulement un phénomène physique et rien de plus ? Le cas de Rycroft semblerait étayer la thèse selon laquelle cette angoisse précoce n’est qu’une question de canaux semi-circulaires et de physiologie. Néanmoins, rien ne nous empêche d’avoir le sentiment qu’il reste autre chose à découvrir. Le vertige physiologique existe, c’est incontestable, mais, dans certaines circonstances, telles que le mal de mer par exemple, on peut utiliser cet aspect physiologique. Quelles sont en fait ces circonstances ?

Je ne vais pas m’en tenir à une question, mais je voudrais y donner une amorce de réponse.

D’après moi, certains types d’angoisse du premier âge peuvent être évités par des soins suffisants, et cela mérite d’être étudié. Je crois que tous les états qui peuvent être évités grâce à une bonne technique de soins infantiles sont ceux que l’on désigne sous le terme de démence quand on les rencontre chez un adulte.

Prenons pour exemple l’état de non-intégration. Dans un climat de bons soins infantiles, cet état est naturel et nul ne s’en préoccupe. Grâce aux bons soins, l’intégration peut commencer à s’établir et une personne à exister. Dans la mesure où il en est ainsi, le manque de soins conduit donc à la désintégration au lieu d’amener un retour à la non-intégration. La désintégration est ressentie comme une menace, parce que (par définition) il y a quelqu’un pour ressentir cette menace. C’est également une défense.

Les trois principaux types d’angoisse résultant d’une carence dans la technique des soins aux petits enfants sont donc : la non-intégration, se transformant en sentiment de désintégration, le manque de relation de la psyché au soma, qui engendre le sens de la dépersonnalisation, et enfin, la sensation que le centre de gravité de la connaissance est transféré du noyau à l’enveloppe, de l’individu au soin, à la technique.

Afin d’expliciter cette dernière idée, considérons la situation à cette période primitive dans la vie humaine.

Considérons la relation-à-deux (Rickman, 1951) et, à partir de là, remontons jusqu’à la relation objectale, qui est encore de la nature d’une relation à deux, mais où l’objet est un objet partiel.

Qu’est-ce qui précède cette relation ? Nous supposons parfois abusivement qu’antérieurement à la relation objectale à deux il existe une mono-relation, mais c’est faux, manifestement faux quand nous y regardons de plus près. L’aptitude à la mono-relation est postérieure à celle de la relation à deux, et acquise à partir de l’introjection de l’objet. (Ceci implique un monde extérieur, vis-à-vis duquel la relation est négative.)

Mais alors qu’est-ce qui précède la première relation à l’objet ? Pour ma part, il y a longtemps que je me débats avec ce problème. J’ai commencé – il y a environ une dizaine d’années – en déclarant avec fougue, au sein de cette Société : « Mais un bébé, cela n’existe pas. » Inquiet de m’entendre proférer de semblables paroles, j’ai essayé de donner mes raisons : j’ai fait remarquer que, lorsqu’on me montre un bébé, on me montre certainement aussi quelqu’un qui s’occupe de lui, ou au moins un landau auquel sont rivés les yeux et les oreilles de quelqu’un. On se trouve en présence d’un « couple nourrice-nourrisson ».

Je dirais aujourd’hui plus calmement que la situation qui précède les relations à l’objet se présente de la façon suivante : ce n’est pas l’individu qui est la cellule, mais une structure constituée par l’environnement et l’individu. Le centre de gravité de l’être ne se constitue pas à partir de l’individu : il se trouve dans ce tout formé par ce couple. Une bonne technique de soins appropriés à l’enfant, y compris un maintien et des interventions efficaces, se substituera peu à peu à la coquille, et le noyau – qui, pour nous, n’a pas cessé de ressembler à un petit enfant d’homme – pourra commencer à devenir un individu. En raison des angoisses que j’ai signalées, en raison aussi de l’état paranoïde qui suit de très près la première intégration et les premiers moments instinctuels – apportant au bébé une toute nouvelle signification de la relation à l’objet – les débuts risquent d’être affreux. Une bonne technique de soins neutralise les persécutions extérieures, et prévient les sentiments de désintégration et de perte de contact entre la psyché et le soma. En d’autres termes, sans une technique suffisante de soins infantiles, le nouvel être humain n’a aucune chance ; mais, par contre, si cette technique existe, il sera possible au centre de gravité décrit ci-dessus de se loger au centre même de l’individu, dans le noyau plutôt que dans la coquille. L’être humain – dont l’entité se développe maintenant à partir du centre – se localise dans le corps du bébé, commençant ainsi à créer un monde extérieur, en même temps qu’il acquiert une membrane frontière et un « dedans ». D’après cette théorie, le monde extérieur n’existait pas au début, bien que nous, les observateurs, ayons vu un petit enfant dans un environnement. Les apparences sont trompeuses : là où nous avons souvent cru voir un petit enfant, nous constatons, grâce à une analyse ultérieure, que ce que nous aurions dû voir, c’était un environnement devenant apparemment un être humain, mais masquant dans son sein un individu en puissance.

Continuant sur ce ton dogmatique, je voudrais parler de l’état clinique qu’on appelle ordinairement hystérie. Le terme de névrose s’applique à peu près au même terrain.

Il est normal que l’enfant ressente de l’angoisse s’il y a une carence dans la technique de soins ; mais cependant, tout au début de son existence, il est normal que le petit enfant puisse se trouver dans un état de non-intégration, ou perdre le contact avec le corps, ou bien devenir le contenant au lieu d’être le contenu sans en souffrir le moins du monde.

Mais la douleur et l’angoisse relatives à ces divers phénomènes dus à une carence de soins sont donc le propre de la croissance. Ce qui est normal, c’est que l’environnement (assuré par la mère ou la nourrice) offre une carence progressive, après avoir débuté par une adaptation presque parfaite.

Il y a un état où ce que l’on appréhende, c’est la folie, c’est-à-dire l’absence d’angoisse pendant la régression à un niveau de non-intégration, de disparition du sentiment de vie à l’intérieur du corps, etc. Si on redoute cette absence d’angoisse, c’est parce que la régression pourrait bien être irréversible.

En conséquence, nous assistons à de nombreuses mises à l’épreuve de la capacité d’angoisse et de la détente passagère qui lui succède chaque fois qu’elle est ressentie ; plus l’angoisse est profonde et mieux c’est (Balint, 1955).

L’analyse de ce qu’on appelle communément la crise hystérique est donc l’analyse de la folie que le malade redoute, mais qu’il ne pourra atteindre sans l’apport d’un nouveau type de soins infantiles, qu’il doit, dans l’analyse, trouver meilleurs que ceux qu’il a effectivement reçus. Mais remarquez bien qu’il faut que l’analyse atteigne ce niveau de la folie, bien que le diagnostic demeure celui de la névrose, non de la psychose.

Le Dr Rycroft admettra-t-il que son malade puisse à la fois se rappeler ses toutes premières expériences infantiles de vertige physiologique et utiliser en même temps ces traces mnésiques comme moyen de défense contre les angoisses associées à une carence de la technique de soins infantiles et – tout en n’étant pas fou – ressentir ces angoisses comme une menace de folie ?


55 Conférence faite à la Société Psychanalytique Britannique, le 5 novembre 1952.