15. La première année de la vie (1958)

Conceptions modernes du développement affectif au cours de la première année de la vie76

Introduction

Il se passe beaucoup de choses pendant la première année de vie du petit être humain, selon les conceptions modernes : le développement affectif débute dès la naissance et dans une étude de l’évolution de la personnalité et du caractère, il n’est possible ni de laisser de côté les événements des premiers jours, des premières heures, et même, si l’enfant est né après terme, la dernière partie de la vie in utero, ni d’ignorer que la naissance peut avoir aussi de l’importance.

Si le monde a continué à tourner, malgré notre ignorance de ces questions, c’est qu’il y a quelque chose chez la mère d’un bébé qui la rend particulièrement apte à assurer la protection de son petit enfant à ce stade de vulnérabilité, et qui lui permet de répondre de façon positive aux besoins positifs du bébé. Pour remplir ce rôle, il faut que sa relation avec le père du bébé et aussi sa relation avec sa famille et les cercles de plus en plus étendus qui entourent la famille et constituent la société donnent à la mère le sentiment de sécurité, le sentiment d’être aimée.

Si nous le désirons, nous pouvons continuer de laisser à la mère le soin de l’enfant puisque ses capacités ne reposent pas sur une connaissance, mais proviennent d’une attitude acquise au cours de la grossesse et qu’elle perd peu à peu lorsque l’enfant grandit. Toutefois, il y a des raisons de croire que nous pouvons tirer profit de l’étude de ce qui se passe pendant les premiers stades du développement de la personnalité du nourrisson. Premièrement, les médecins et les infirmières peuvent avoir à intervenir dans la relation mère-enfant, en raison d’anomalies physiques du nourrisson ; nous devrions alors savoir dans quoi nous intervenons. Deuxièmement, l’étude du développement affectif du nourrisson pourrait sans doute donner lieu à des découvertes encore plus fructueuses que celles produites par l’étude du développement physique du jeune enfant ces cinquante dernières années. Enfin, troisièmement, puisqu’un certain nombre de mères et de pères ne peuvent offrir des conditions satisfaisantes au moment de la naissance de l’enfant, pour cause de difficultés sociales, familiales ou personnelles, il appartient aux médecins et aux infirmières de comprendre et de traiter, ou même de prévenir, les troubles qui peuvent en résulter. Un jour viendra où le pédiatre devra connaître aussi bien la sphère affective du développement du nourrisson qu’il en connaît actuellement la sphère physique.

On trouve aussi une quatrième raison à l’étude du développement affectif primitif : c’est que l’on peut souvent détecter et diagnostiquer des désordres affectifs dans la petite enfance, même au cours de la première année. Il est évident que le meilleur moment pour traiter des troubles de cet ordre se place à l’époque de leur apparition, ou le plus tôt possible après.

Comme ce travail fait partie d’une série d’articles, je laisse délibérément de côté toute référence à la santé physique et aux anomalies physiques, et aussi à la croissance mentale, sous l’aspect d’une tendance au développement soumise à des facteurs héréditaires. Considérons ici le nourrisson sain de corps et potentiellement sain d’esprit. Le sujet de cette étude sera donc la signification de cette potentialité. Qu’y a-t-il en puissance à la naissance et qu’est-ce qu’il en est advenu à un an ?

Je suppose aussi l’existence d’une mère dont la santé est assez bonne pour qu’elle se comporte comme il est naturel pour une mère, car en raison de l’extrême dépendance affective du nourrisson, on ne peut étudier son développement ou sa vie indépendamment des soins qui lui sont donnés.

Dans une série de rubriques exposées brièvement ici, des observations condensées montreront peut-être à l’étudiant que le développement affectif de la première année contient les bases de la ganté mentale de l’être humain.

On retrouve dans le domaine psychologique une tendance au développement qui est innée et qui correspond à la croissance du corps et au développement graduel des fonctions. De même qu’un bébé s’assied, habituellement vers 5 ou 6 mois, marche aux alentours de son premier anniversaire et emploie peut-être 2 ou 3 mots à la même époque, il y a un processus d’évolution dans le développement affectif. Toutefois nous n’assistons à cette croissance naturelle que si les conditions sont suffisamment bonnes et c’est dans la définition de ces conditions que réside une partie de nos difficultés. Dans ce qui suit, il sera nécessaire de considérer comme admis le processus ontogénétique et la base neurophysiologique du comportement.

La dépendance

Le grand changement que l’on peut noter pendant la première année se fait en direction de l’indépendance. L’indépendance est quelque chose qui se réalise à partir de la dépendance, mais il faut ajouter que la dépendance, elle, est réalisée à partir de ce qu’on pourrait appeler une double dépendance. Tout au début, il y a une dépendance absolue à l’égard du milieu physique et affectif. Au stade le plus précoce, il n’y a aucune trace de prise de conscience chez le nourrisson et c’est pour cette raison que la dépendance est absolue. Peu à peu l’enfant apprend dans une certaine mesure qu’il est dépendant et il acquiert en conséquence la capacité de faire savoir à l’entourage le moment où il a besoin d’attention. Cliniquement, on note un progrès très graduel vers l’indépendance avec des réapparitions continuelles de dépendance et même de double dépendance. La mère sait s’adapter aux besoins variables et croissants de son nourrisson en ce domaine comme en d’autres. A un an, un nourrisson est devenu capable de garder vivace l’idée de la mère et l’idée des soins auxquels il est habitué ; il peut les maintenir pendant un certain temps, dix minutes, une heure, peut-être plus.

Ce que l’on trouve à un an est cependant extrêmement variable, non seulement d’un enfant à l’autre, mais aussi chez un même enfant. Il est normal qu’un certain degré d’indépendance soit atteint, puis perdu et regagné à plusieurs reprises, et souvent un nourrisson peut retourner à un état de dépendance après avoir été nettement indépendant à un an.

Ce passage d’une double dépendance à la dépendance puis de la dépendance à l’indépendance n’est pas seulement l’expression de la tendance innée du nourrisson à grandir ; cette croissance ne peut avoir lieu que si quelqu’un manifeste une adaptation très sensible à ses besoins. Il se fait que la mère du nourrisson réussit mieux que n’importe qui dans cette tâche constante si délicate : elle est plus apte que quiconque parce qu’elle est la personne qui a le plus de chance d’être dévouée à cette cause, tout naturellement et sans rancœur.

L’intégration

Dès le début, il est possible à l’observateur de voir qu’un nourrisson est un embryon d’être humain, une unité. En fait, à l’âge d’un an, la plupart des nourrissons ont atteint l’état d’individu. En d’autres termes, il y a eu intégration de la personnalité. Bien entendu, cela n’est pas vrai tout le temps ; mais à certains moments et pendant certaines périodes, et dans certaines relations, l’enfant d’un an est une personne totale. Cependant, l’intégration ne doit pas être considérée comme allant de soi ; il faut qu’elle se développe peu à peu chez chaque nourrisson. Ce n’est pas simplement une question de neurophysiologie, car pour que ce processus se déroule, certaines conditions de milieu doivent être remplies, celles-là mêmes qui sont les mieux assurées par la mère du nourrisson.

L’intégration apparaît graduellement, à partir d’un état primaire non intégré. Au début, le nourrisson est fait de perceptions sensorielles et d’un certain nombre de phases de motricité. Il est presque certain que pour le nourrisson le repos représente un retour à l’état non intégré. Ce retour à l’état non intégré n’est pas forcément effrayant pour le nourrisson si la mère lui assure un sentiment de sécurité. Parfois, la sécurité est acquise par la façon dont on le porte. C’est à la fois physiquement et par des moyens plus subtils que la mère ou l’entourage maintiennent le nourrisson en un tout, et la non-intégration peut exister parallèlement à la réintégration sans que l’angoisse se développe.

L’intégration semble être liée aux expériences émotionnelles ou affectives plus définies telles que la colère ou l’excitation liée à d’allaitement. A mesure que l’intégration devient un fait acquis et que le nourrisson se constitue en un tout, la perte de ce qui avait été acquis peut être considérée comme de la désintégration plutôt que de la non-intégration, car la désintégration est douloureuse. La non-intégration est indolore.

Le degré d’intégration atteint à un an varie ; à cet âge, certains enfants ont déjà une forte personnalité, un self dont les caractéristiques personnelles sont très marquées ; d’autres, à l’opposé, n’ont pas encore acquis à cet âge une personnalité bien définie et dépendent beaucoup de soins continus.

La personnalisation

Le bébé d’un an est fermement ancré dans son corps. La psyché et le soma se sont accordés. Le neurologue dirait que le tonus corporel de l’enfant est satisfaisant et sa coordination bonne. Cet état de choses, où psyché et soma sont intimement liés l’un à l’autre, découle des stades initiaux où la psyché immaturée, tout en étant basée sur le fonctionnement corporel, n’est pas en rapport étroit avec le corps et la vie du corps. Un degré raisonnable d’adaptation aux besoins du nourrisson offre les meilleures chances possibles à l’édification précoce d’une relation solide entre la psyché et le soma.

Quand cette adaptation échoue, la psyché aura tendance à se développer sans liens étroits avec l’expérience corporelle, et en conséquence les frustrations physiques ne seront pas toujours ressenties avec une pleine intensité.

Même quand il est en bonne santé, le bébé d’un an n’est fermement enraciné à son corps qu’à certains moments. La psyché d’un nourrisson normal peut perdre le contact avec le corps, et il peut y avoir des périodes pendant lesquelles il n’est pas facile à l’enfant de revenir brusquement dans son corps, par exemple au sortir d’un profond sommeil. Les mères le savent, et elles réveillent graduellement un nourrisson avant de le prendre, afin de ne pas provoquer les terribles hurlements de panique que peut entraîner un changement dans la position du corps à un moment où la psyché en est absente. Cliniquement, à cette absence de psyché, peuvent être associés des vomissements, des accès de pâleurs, des périodes où l’enfant transpire et a parfois très froid. La mère peut croire alors que son enfant est mourant, mais à l’arrivée du médecin, il y a eu un retour si complet à la normale que le docteur ne comprend pas pourquoi la mère s’est tant inquiétée. Naturellement le praticien de médecine générale connaît mieux ce syndrome que le consultant.

L’esprit et l’association psyché-soma

Chez l’enfant d’un an, les phénomènes intellectuels ont commencé à apparaître. Ils sont tout à fait distincts de la psyché. La psyché est liée au soma et au fonctionnement corporel, mais l’appareil intellectuel dépend de l’existence et du fonctionnement des parties du cerveau qui se développent à un stade plus avancé (dans la phylogenèse) que celles qui concernent la psyché primitive. En voici un exemple grossier : ce sont les facultés intellectuelles qui permettent peu à peu à l’enfant d’attendre sa nourriture en raison des bruits qui l’annoncent.

On pourrait dire qu’au début, il faut que la mère s’adapte presque exactement aux besoins du nourrisson pour que la personnalité de l’enfant se développe sans distorsion. Mais elle peut échouer, dans cette adaptation, et cet échec peut aller croissant, cela parce que la pensée et les processus intellectuels du nourrisson peuvent expliquer des carences d’adaptation de ce genre et donc les laisser se produire. Ainsi la pensée est alliée à la mère et prend en charge Lune partie de sa fonction. Dans les soins donnés au nourrisson, la mère dépend des processus intellectuels de l’enfant, et ce sont ces processus qui lui permettent peu à peu de reprendre une vie à elle. Il y a bien entendu d’autres voies de développement mental. C’est une fonction mentale que de cataloguer ce qui se passe, d’enregistrer les souvenirs et de les classer. C’est grâce à ses facultés mentales que l’enfant peut utiliser le temps comme mesure, mesurer aussi l’espace, et faire la liaison de cause à effet.

Il serait instructif de comparer le conditionnement dans ses rapports avec l’intellect et avec la psyché ; une étude de ce genre pourrait éclairer les différences entre ces deux phénomènes si régulièrement confondus.

Il est évident que, d’un enfant à l’autre, la capacité mentale à aider la mère dans sa conduite à son égard varie beaucoup. La plupart des mères savent s’adapter aux capacités mentales bonnes ou médiocres de chaque nourrisson, aller aussi vite ou aussi lentement que l’enfant. Il n’est cependant que trop facile à une mère vive de ne plus être au pas de l’un de ses enfants de capacité intellectuelle limitée ; et l’enfant rapide peut également perdre le contact avec une mère lente.

A un certain âge, l’enfant devient capable de tolérer les caractéristiques de la mère, et donc d’être relativement indépendant de l’incapacité de celle-ci à s’adapter aux besoins de son petit enfant, mais peut-être pas avant le premier anniversaire.

La fantasmatisation et l’imagination

Un caractère spécifique du nourrisson humain est la fantasmatisation qu’on peut considérer comme l’élaboration imaginative de là fonction physique. Elle devient vite infiniment complexe, mais au début elle est sans doute réduite. L’observation directe ne permet pas d’évaluer la possibilité de fantasmatiser d’un petit bébé, mais n’importe quel jeu en indique l’existence.

Il est commode de décrire le développement de la fantasmatisation à l’aide d’une classification artificielle :

  1. Simple élaboration de la fonction ;
  2. Distinction entre anticipation, expérience et mémoire ;
  3. Expérience en termes de mémoire de l’expérience ;
  4. Localisation de la fantasmatisation à l’intérieur ou l’extérieur du self, avec des échanges et un enrichissement constant de l’un à l’autre ;
  5. Construction du monde intérieur ou personnel avec un sentiment de responsabilité pour ce qui y existe et ce qui s’y passe ;
  6. Distinction entre la conscience et ce qui est inconscient. L’inconscient comprend des aspects de la psyché qui sont si primitifs qu’ils ne deviennent jamais conscients, et aussi des aspects de la psyché ou du fonctionnement mental qui deviennent inaccessibles par défense contre l’angoisse (ce qu’on appelle l’inconscient refoulé).

Pendant la première année, la fantasmatisation évolue beaucoup.

Il ne faut pas oublier que bien que cette croissance (comme toutes les autres) soit une partie de la tendance naturelle vers le développement, l’évolution peut être amputée ou perturbée si elle se produit en dehors de certaines conditions. La nature de ces conditions peut faire l’objet d’une étude et même être définie.

La réalité personnelle (intérieure)

A la fin de la première année, le monde intérieur de l’individu est devenu une organisation bien précise. Ses éléments positifs proviennent des modes d’expérience personnelle, et plus spécialement de l’expérience instinctuelle – ces expériences étant interprétées de façon personnelle et reposant, en fin de compte, sur les caractéristiques innées héréditaires du sujet (dans la mesure où elles sont apparues à ce stade primitif). Cette image du monde qui est personnelle au nourrisson s’organise peu à peu selon des mécanismes complexes qui ont pour but :

  1. La sauvegarde de ce qui est ressenti comme « bon » – c’est-à-dire acceptable et fortifiant pour le self (moi) ;
  2. L’isolation de ce qui est ressenti comme « mauvais » – c’est-à-dire inacceptable, persécuteur, ou imposé par la réalité extérieure sans être accepté (traumatisme) ;
  3. La sauvegarde d’un domaine dans la réalité psychique personnelle où les objets ont des interrelations vivantes, excitantes, et même agressives, aussi bien qu’affectueuses.

A la fin de la première année, apparaissent même les débuts de défenses secondaires pour faire face aux défaillances de l’organisation primaire, telles que la diminution généralisée de toute la vie intérieure, qui se traduit par une manifestation clinique de dépression, ou bien la projection massive sur la réalité extérieure des éléments du monde intérieur avec, comme manifestation clinique, une attitude à l’égard du monde qui est teintée de paranoïa. Une manifestation clinique très commune de ce dernier type serait les manies alimentaires, par exemple un dégoût de la peau sur le lait.

L’image que se fait le nourrisson du monde extérieur au self est en grande partie basée sur le dessin de la réalité intérieure personnelle, et il faut noter que par ses attentes positives et négatives, il modifie dans une certaine mesure le comportement de l’environnement à son égard.

La vie instinctuelle

Au début, la vie instinctuelle du nourrisson est basée sur le système alimentaire. C’est ce qui intéresse la main et la bouche qui prédomine, mais, peu à peu, viennent s’y ajouter les fonctions d’excrétion.

A un certain âge, vers cinq mois peut-être, le nourrisson commence à relier excrétion à nourriture, et fèces et urine à absorption orale.

Parallèlement, il commence à acquérir un monde personnel interne qui, par voie de conséquence, tend à se localiser dans le ventre. A partir de ce simple schéma, l’expérience psyché-soma s’étend jusqu’à inclure tout le système corporel.

La respiration se trouve comprise dans ce qui prédomine sur le moment de sorte qu’elle peut être associée tantôt à l’absorption, tantôt à l’évacuation. Une caractéristique importante de la respiration est que, en dehors des pleurs, elle fait apparaître une continuité entre l’intérieur et l’extérieur, c’est-à-dire un défaut des défenses.

Toutes les fonctions ont tendance à avoir une qualité orgastique, c’est-à-dire que chacune à sa façon contient une phase d’excitation locale et de préparation, un point culminant où tout le corps est en jeu et une période de détente.

La fonction anale acquiert de plus en plus d’importance et peut même dominer la fonction orale. L’orgasme de l’excrétion est normalement un orgasme excrétoire, mais dans certaines circonstances, l’anus peut devenir un organe qui reçoit, et ramener ainsi à lui une partie de l’importance de la fonction et de l’absorption orales. Les manipulations anales accroissent naturellement l’éventualité d’une complication de ce genre.

Chez les nourrissons des deux sexes, l’excrétion urinaire peut être orgastique et donc cause d’excitation et de satisfaction ; mais la satisfaction orgastique dépend, dans une large mesure, du moment. Les efforts faits pour apprendre la propreté au petit enfant, le privent – s’ils sont concluants – des satisfactions physiques qui appartiennent à la petite enfance, et les conséquences de cet apprentissage institué trop tôt sont immenses, souvent désastreuses.

L’excitation génitale n’est pas d’une importance primordiale pendant la première année. Néanmoins, il peut y avoir chez les garçons des érections, et chez les filles, des activités vaginales, en association surtout avec une excitation relative à l’alimentation ou à l’idée d’alimentation. Les activités vaginales peuvent aussi être suscitées par des manipulations anales. L’érection phallique commence au cours de la première année à avoir de l’importance en soi, et il en est de même pour l’excitation du clitoris. Mais à un an, il est rare que la fillette envie déjà le garçon pour son organe génital, qui (comparé au clitoris ou à la vulve), est évident au repos et plus encore, en érection. Cette différence inspirera prétention et envie au cours de la deuxième ou troisième année. (La fonction génitale et la fantasmatisation n’atteignent une position dominante par rapport aux fonctions d’ingestion et d’excrétion qu’à une période que l’on peut grossièrement situer entre deux et cinq ans.)

Les expériences instinctuelles de la première aimée font surgir la capacité du nourrisson à la relation objectale, capacité qui grandit rapidement et culmine dans une relation d’amour entre deux personnes complètes, mère et bébé. La relation triangulaire, avec son enrichissement et ses complications spécifiques, devient un facteur nouveau dans la vie de l’enfant, vers l’époque de son premier anniversaire, mais elle n’atteint sa pleine valeur que lorsque l’enfant est en âge de marcher et au moment où le génital domine les divers types de systèmes instinctuels alimentaires et de fantasmatisation.

Le lecteur peut aisément reconnaître, dans ce qui précède, la théorie de Freud sur la sexualité infantile, qui fut la première contribution de la psychanalyse à la compréhension de la vie affective des jeunes enfants. L’idée d’une vie instinctuelle dans l’enfance a suscité une immense réaction de l’opinion publique, mais il est maintenant généralement reconnu que cette théorie est le thème central de la psychologie de la petite enfance normale ainsi que de l’étude des origines des psycho-névroses.

Les relations objectales

Le nourrisson d’un an est à certains moments une personne totale, en relation avec des personnes totales. Ce résultat est atteint par étapes et ne devient un fait acquis que lorsque les conditions sont suffisamment bonnes.

Primitivement, il n’existe qu’une relation à des objets partiels – par exemple à un sein, car, même si le nourrisson « connaît » la mère à certains moments de contact affectueux, il ne la distingue pas comme une personne. C’est l’intégration graduelle de la personnalité du nourrisson en une unité qui lui permet de sentir que l’objet partiel (sein, etc.), fait partie de toute une personne ; cet aspect du développement amène à sa suite des anxiétés spécifiques. Nous les verrons dans la rubrique sur la capacité d’inquiétude du jeune enfant.

Parallèlement à la connaissance de l’objet total, apparaît le début d’un sentiment de dépendance et donc le début du besoin d’indépendance. Le fait que l’enfant perçoit que sa mère est apte à le soutenir alors qu’il dépend d’elle, favorise la formation en lui d’une aptitude du même ordre.

A un stade plus primitif, avant que le nourrisson n’agisse en tant qu’unité, les relations objectales sont de la nature d’une union de partie à partie. A un stade donné, existe-t-il un self total, disponible pour ressentir l’expérience et pour enregistrer le souvenir des expériences ? C’est extrêmement variable.

La spontanéité

La pulsion instinctuelle crée un état de choses qui peut soit évoluer vers la satisfaction, soit se disperser en un mécontentement diffus, ou en un malaise général de la psyché et du soma. Il faut que la satisfaction d’une pulsion arrive au moment voulu, que le point culminant soit en harmonie avec l’expérience présente. Les satisfactions ont une immense importance pour le nourrisson pendant la première année, et ce n’est que peu à peu que chaque enfant devient capable de supporter l’attente. Ce qu’on demande, bien sûr, c’est que le petit enfant renonce à la spontanéité pour se conformer aux besoins de ceux qui s’occupent de lui. Nous demandons parfois aux nourrissons plus que ce que nous pouvons réaliser nous-mêmes.

La spontanéité est donc menacée par deux groupes de facteurs :

  1. Par le désir de la mère de se libérer des liens de la maternité, et ceci peut être recouvert par l’idée erronée de la mère qu’il faut s’y prendre de bonne heure pour avoir un enfant « sage » ;
  2. A la suite de mécanismes complexes, par la restriction de la spontanéité venant du nourrisson lui-même (établissement d’un surmoi).

C’est le développement de ce contrôle qui forme la seule vraie base de la moralité et la moralité commence dès cette première année de la vie de l’individu. Elle résulte à l’origine de craintes frustes de représailles et est, par la suite, le frein de la vie instinctuelle du nourrisson (qui devient une personne, avec la notion de l’inquiétude) ; elle protège les objets d’amour de la violence de l’explosion de l’amour primitif qui est impitoyable et ne cherche que la satisfaction des pulsions instinctuelles.

Au début, les mécanismes de contrôle anal sont frustes comme les pulsions elles-mêmes, et la sévérité de la mère aide en ce sens qu’elle est moins brutale et plus humaine ; on peut, en effet, défier une mère, alors que l’inhibition intérieure d’une pulsion risque d’être totale. La rigueur maternelle a donc une signification inattendue, puisqu’elle provoque le consentement doucement et graduellement, et préserve le nourrisson de la violence de l’autocontrôlé. Si les conditions extérieures restent favorables, l’enfant en vient, à la suite d’une évolution naturelle, à instaurer une rigueur intérieure « humaine » et réalise ainsi le contrôle de soi sans une trop grande perte de cette spontanéité qui seule rend la vie digne d’être vécue.

La capacité créatrice

De la spontanéité, on passe tout naturellement à la question de la pulsion créatrice qui, mieux que n’importe quoi, prouve à l’enfant qu’il est en vie.

La pulsion créatrice innée dépérit, à moins qu’elle n’ait tout d’abord rejoint la réalité extérieure (qu’elle ne se soit « réalisée »). Chaque nourrisson doit recréer le monde mais ceci n’est possible que si, petit à petit, le monde se présente à des moments d’activité créatrice. Le nourrisson cherche et le sein est là, et le sein est créé. Le succès de cette opération dépend de la finesse de l’adaptation de la mère aux besoins de son petit enfant, surtout au début.

A partir de là, par une progression naturelle, chaque enfant crée individuellement le monde entier de la réalité extérieure ; au début, cette création continue a besoin d’un public et puis, finalement, il y a même création de public. Les étapes pénibles de ce processus vital appartiennent à la toute petite enfance, et dépendent de la capacité de la mère à produire l’échantillon de réalité à un moment plus ou moins adéquat. Ce qu’elle peut faire, parce que pour un temps elle s’identifie à son nourrisson à un degré extrême.

La motricité. L’agressivité

La motricité est une caractéristique du fœtus vivant, et les mouvements d’un prématuré en couveuse donnent sans doute l’image d’un nourrisson dans la matrice à l’approche de l’accouchement. La motricité est précurseur de l’agressivité, terme qui se charge de sens au fur et à mesure que le petit enfant grandit. On peut voir un exemple particulier d’agressivité apparaître dans des activités telles que : saisir dans les mains, mâcher, et, plus tard, mordre. En cas de bonne santé, une grande proportion du potentiel agressif se fond dans les expériences instinctuelles du nourrisson, et dans le mode de relations de chaque nourrisson. Pour ce faire, il faut que le milieu offre des conditions assez bonnes.

En cas de mauvaise santé, il n’y a qu’une petite proportion du potentiel agressif qui se fond dans la vie érotique, et le nourrisson est alors accablé de pulsions qui ne riment à rien. Elles peuvent même susciter dans la relation objectale un caractère destructeur ou, pire, former la base d’une activité qui n’a plus aucun sens comme, par exemple, une convulsion. On peut s’attendre à ce que cette agressivité non assimilée apparaisse sous la forme de crainte d’être attaqué. C’est là une façon dont peut se produire une pathologie du développement affectif, qui apparaît très tôt, et évolue éventuellement en trouble psychiatrique. Un trouble de ce genre peut, évidemment, avoir des caractères paranoïdes.

Le potentiel agressif est extrêmement variable car il ne dépend pas seulement de facteurs innés mais aussi de la possibilité de caractères défavorables dans le milieu ; par exemple, certaines sortes de naissance difficile peuvent affecter profondément l’état du nouveau-né ; et même une naissance normale peut avoir certaines caractéristiques qui sont traumatisantes pour la psyché non évoluée du nourrisson, qui ne connaît pas d’autre défense que celle de réagir, et de cesser ainsi temporairement d’exister de son plein droit.

La capacité d’inquiétude

Vers la seconde moitié de la première année, se manifeste la capacité d’inquiétude, ou une aptitude à ressentir des sentiments de culpabilité. C’est là un état de choses bien complexe, qui dépend de l’intégration en un tout de la personnalité du bébé, et de l’acceptation par celui-ci de la responsabilité de toute la fantasmatisation qui appartient au moment instinctuel. Pour atteindre cette réalisation hautement raffinée, la présence continue de la mère (ou de son substitut) est une condition nécessaire et il faut que son attitude montre qu’elle est prête à voir et à accepter les efforts malhabiles du petit enfant, à apporter sa contribution, c’est-à-dire à restaurer, à aimer de façon constructive. Cette étape importante du développement affectif a été étudiée en détail par Mélanie Klein quand elle a étendu la théorie psychanalytique (freudienne) jusqu’aux origines du sentiment de culpabilité personnel, et à celles du besoin d’agir de façon constructive, et de donner. Ainsi la puissance (et l’acceptation de la puissance) a une de ses racines dans le développement affectif qui se situe avant le premier anniversaire (aussi bien qu’après).

Les possessions

A un an, les nourrissons ont habituellement un ou plusieurs objets mous, ours, poupées de chiffons, qui sont très importants pour eux (certains garçons préfèrent des objets durs). Ces objets représentent visiblement des objets partiels, entre autres le sein, et ce n’est que peu à peu qu’ils en viennent à représenter des bébés, et la mère ou le père.

Il est très intéressant d’étudier l’usage que fait le nourrisson du tout premier objet adopté – morceau de laine d’une couverture, couche ou écharpe de soie. Cet objet peut prendre une importance vitale et avoir la valeur d’un objet intermédiaire entre le self et le monde extérieur. Il est typique de voir un enfant s’endormir en étreignant un objet de cet ordre (que j’appelle « objet transitionnel »), en suçant en même temps deux doigts ou un pouce, et peut-être en se caressant la lèvre supérieure ou le nez. Cette façon de faire, personnelle à l’enfant, apparaît au moment de s’endormir ou à des moments de solitude, de tristesse, d’angoisse et peut persister jusqu’à très avant dans l’enfance ou même jusqu’à la vie adulte. Tout ceci fait partie du développement affectif normal.

Ces phénomènes (que j’appelle transitionnels) semblent former la base de toute la vie culturelle de l’être humain adulte.

S’il est gravement privé sur le plan affectif, l’individu peut devenir incapable d’utiliser la technique éprouvée et souffrir en conséquence d’agitation et d’insomnie. Il est clair que le pouce dans la bouche et la poupée de chiffons dans la main symbolisent en même temps une partie du self, et une partie de l’environnement.

C’est l’occasion pour l’observateur d’étudier l’origine du comportement affectueux qui est important (si ce n’est pour d’autres raisons encore) parce que la perte de la capacité d’être affectueux caractérise « l’enfant en état de carence affective » plus âgé qui, du point de vue clinique, manifeste une tendance antisociale et est un candidat à la délinquance.

L’amour

Au fur et à mesure que l’enfant grandit, la signification du mot amour change, et s’adjoint de nouveaux éléments :

  1. L’amour signifie : exister, respirer, être vivant, être aimé ;
  2. L’amour signifie : appétit. Pas d’inquiétude ici, seulement le besoin de satisfaction ;
  3. L’amour signifie : contact affectueux avec la mère ;
  4. L’amour signifie : fusion (de la part du nourrisson) avec l’objet de l’expérience instinctuelle et la mère totale au contact affectueux ; donner se rattache alors à prendre, etc. ;
  5. L’amour signifie établir ses droits sur la mère, être vorace par compulsion, forcer la mère à compenser les frustrations (inévitables) dont elle est responsable ;
  6. L’amour signifie se soucier de la mère – (ou de l’objet de remplacement) comme la mère s’est souciée du nourrisson – anticipation d’une attitude adulte de responsabilité.

Conclusions

On peut assister à ces développements (et à beaucoup d’autres) pendant la première année bien que, naturellement, rien ne soit établi au premier anniversaire, et que presque tout puisse être perdu par une défaillance de l’environnement après cette date, ou même à la suite d’angoisses inhérentes à la maturation émotionnelle.

Le pédiatre risque d’être effrayé quand il essayera d’assimiler la psychologie du nourrisson, brièvement décrite dans cet article. Il ne doit cependant pas désespérer car il peut généralement s’en remettre au nourrisson, à la mère et au père. Mais, s’il doit intervenir dans la relation mère-enfant, qu’il sache au moins ce qu’il fait, et qu’il évite toute interférence évitable77.


76 First year of life, The Médical Press, 1958, vol. CCXXXIX, n° 6201.

77 J’ai laissé de côté la référence systématique à la psychopathologie ; je n’ai pas décrit non plus ici l’effet des divers types de milieu perturbé en raison d’une maladie psychique de la mère ou même de l’inexistence de cette dernière.