Préface du Dr Henri Sauguet

Dans le panorama de la psychanalyse infantile D. W. Winnicott occupe une place intéressante à bien des égards, par son originalité, son non-conformisme, sa position en marge des deux courants, des deux écoles représentées par Anna Freud et Mélanie Klein, au sein de la Société Britannique de Psychanalyse à laquelle il appartient.

Les Collected Papers objet de la présente traduction de Jeannine Kalmanovitch, rassemblent ses travaux, échelonnés sur plus de trente ans, et portent en sous-titre « De la pédiatrie à la psychanalyse ».

Médecin, Winnicott tentera, à l’exemple de Freud, de raccorder la connaissance analytique aux notions héréditaires, biologiques, physiologiques… indispensables pour comprendre les phénomènes de la période qu’il étudie.

Analyste, il s’efforce d’élaborer l’ensemble de ses observations afin de les articuler au corps de doctrine issu de l’œuvre de Freud et de ses continuateurs. Mais il fait aussi des emprunts théoriques à d’autres écoles (notions concernant l’inconscient collectif de Jung).

Thérapeute, il tire les conséquences de ses observations sur la relation précoce mère-enfant et n’hésite pas à introduire dans la technique classique les variations (management) susceptibles de modifier l’état de son malade, en transposant ce qu’il a exploré et compris de ces relations précoces.

La lecture de Winnicott n’est pas facile si on veut le suivre sur un mode rationnel. Par contre si l’abandon et l’intuition y ont leur place tout devient plus simple et l’esprit n’est plus heurté par les transpositions, les analogies franchissant de longues périodes de temps, passant d’une structure, d’une organisation anciennes, primitives, à celles d’un adolescent ou d’un adulte. La signification, ainsi dégagée des comportements, des symptômes, incompréhensibles en se référant aux seules données analytiques habituelles, nous devient plus accessible et plus claire.

Et surtout elle nous apporte avec la compréhension une possibilité de contact et d’action thérapeutique. Winnicott fait appel à la fibre maternelle que tout être – homme ou femme – porte en lui. Si grâce à elle nous comprenons ce que l’autre reçoit comme amour un espoir se lèvera pour celui qui, jusqu’alors, était retranché des autres par l’organisation de ses pensées ou de ses actes.

Il faut s’accommoder de passer du vécu (reconstruit) d’un nourrisson de quelques semaines à la réaction butée, désordonnée d’un jeune enfant, aux modes de pensée ou d’être d’un adulte, au rapport analytique avec ses phénomènes de transfert et de contre-transfert. Car c’est souvent sous cette forme, déroutante pour le lecteur non averti, que se présente un article de Winnicott, qu’il concerne la relation mère-enfant, le travail analytique avec ses malades psychonévrotiques, l’extension de la psychanalyse au traitement des cas limites « anti-sociaux » ou « psychotiques » permet à Winnicott de reconstruire la dynamique de la petite enfance, particulièrement celle de la période de dépendance avec les soins maternels qui lui répondent.

Au cours de sa recherche Winnicott a été amené à introduire un certain nombre de concepts nouveaux tels que nursing (soins maternels), holding (maintien), psyché-soma, etc., dont le lecteur trouvera le sens et la justification dans le texte. L’un d’eux cependant mérite une attention toute particulière en raison de son adoption quasi unanime : c’est celui d’objet transitionnel. Le terme désigne les objets – couche, oreiller, ours – investis à la fois de libido narcissique et objectale, par lesquels l’enfant passe du premier jeu érotique avec son corps ou celui de la mère, aux jouets et plus tard au travail, aux marottes, etc.

Si le lecteur se laisse entraîner dans cet univers si particulier situé à l’aube de la vie, s’il se laisse aller aux réminiscences instinctives aussi surprenantes qu’elles soient, s’il s’abandonne à son guide, il sera récompensé de son effort et enrichi de ce commerce.

Dès le début Freud avait ouvert la voie à l’observation analytique de l’enfant en révélant l’importance de la sexualité infantile dans la structuration normale ou pathologique de l’individu, en fixant les étapes de son évolution (1905), en effectuant par personne interposée la première analyse d’enfant, avec le cas célèbre du petit Hans (1908), en encourageant l’observation analytique de l’enfant avec l’espoir d'en retirer des applications thérapeutiques et éducatives.

Nombreux sont ceux qui se sont aussitôt engagés dans cette voie (Hermine von Hugh-Hellmuth, Aichhorn, Pfister…). Mais le véritable essor commence après 1920. Et si les noms de Anna Freud et de Mélanie Klein dominent la cohorte des chercheurs, d’autres contributions à la connaissance de l’enfant s’imposent par leur valeur. Celles de René Spitz, de Margaret Mahler, de Phyllis Greenacre, etc.

Winnicott est de ceux-là et oriente sa recherche vers le couple mère-enfant, c’est-à-dire vers les relations du début de la vie où le rôle de la mère est capital, en raison de la dépendance complète de l’enfant. Durant cette période, correspondant au narcissisme primaire, l’empathie de la mère et les soins dispensés par elle sont essentiels.

Il en étudie les manifestations au sein du couple de maternage, prolongement psychologique de la phase biologique de symbiose. Et, puisque « l’enfant est sa mère et que la mère est l’enfant » il présume que cette phase psychologique commence vers la fin de la vie in utero, avant la naissance. Cette conception considère le narcissisme de l’enfant comme le prolongement de celui de la mère ; le rôle du narcissisme dans l’économie de la vie sexuelle et affective de la femme, prenant ses racines dans le désir d’avoir un enfant, est bien connu.

L’inadéquation de la mère à son nourrisson et sa conséquence (traumatisme narcissique) sont des conditions propices au développement d’une psychose ou de réactions psychotiques, soit d’une individuation précoce (soi artificiel). De cette observation du nursing et du holding (soins maternels et « maintien » du nourrisson) Winnicott tire de nombreuses conclusions théoriques et pratiques, notamment la nécessité de variations dans la cure, de management de la situation analytique.

La psychanalyse ne reconnaît à cette phase ni moi, ni objet ; et ceux qui l’ont étudiée ont dû forger des termes nouveaux de pré-moi ou de pré-objet, de moi autonome, de soi, etc., pour rendre compte de la complexité génétique, dynamique, structurale… de cette période.

Winnicott reprend la notion des « nuclei du moi » de Glover et ajoute que ces noyaux sont alimentés en permanence par des transfusions libidinales de la mère. Un retrait prématuré par différenciation ou séparation de la mère peut être à l’origine des troubles ultérieurs. Chacun de ces noyaux accède à une certaine autonomie, et celle de tous conduit à l’autonomie du moi par rapport à l’environnement pour aboutir enfin à l’indépendance envers la mère. Lorsque ce processus est trop précoce et conduit à un désinvestissement de la personne de la mère, il a pour conséquence, chez l’enfant, l’échec de l’intégration. « La psychose est une maladie de la faillite de l’environnement. » Mais l’envahissement par les défenses psychotiques n’est pas toujours total ; le clivage peut isoler les noyaux envahis des noyaux demeurés, à différents degrés, normaux.

La phase de dépendance doit être suffisante en durée et intensité pour assurer les investissements d’organes par la mère ; l’enfant en tire son image corporelle. En prenant possession de la fonction de l’environnement l’enfant prend possession de lui-même.

Le moi corporel est lié aux affects et participe à la décharge somatique des pulsions érotiques et agressives. Les fixations précoces se retrouvent dans la dépression, les processus schizoïdes, le masochisme et les conduites « antisociales ».

Winnicott a été un précurseur dans l’exploration de ce champ limité et difficile. Certaines de ses conclusions seront acceptées ou confirmées par des recherches partant d’autres points de vue. Celles d’Anna Freud, de M. Mahler, de Spitz, de Ph. Greenacre, etc. C’est le cas par exemple de la notion d’objet transitionnel.

L’autonomie du moi est pour Winnicott le résultat d’une évolution et non un point de départ. Sa conception diffère en cela de celle d’Hartmann.

Il se sépare de Mélanie Klein sur bien des points. Ainsi, il ne renonce pas à l’analyse des défenses au niveau œdipien ; il y ajoute celle des « défenses psychotiques » correspondant à une sorte de morcellement, résultat de clivages au niveau des nuclei du moi.

Durant la période de narcissisme primaire « il n’y a pas un nourrisson mais un couple de soins ». Aussi ne se rallie-t-il pas au déplacement kleinien du conflit œdipien vers le début de la vie. S’il reconnaît l’existence de réactions et de défenses psychotiques, il ne va pas jusqu’à celle de psychoses.

Il reste classique en ce qui concerne le rôle de la régression dans la formation du symptôme. Par contre, sa recherche thérapeutique le conduit à parler de technique régressive. Les cas qui ont attiré son attention exigent une adaptation technique fondée sur le but thérapeutique, (guérison symptomatique) seul possible dans ces états et opposé au but analytique avec sa technique classique.

En s’intéressant à la régression thérapeutique, aux variétés de ses manifestations il a été amené à souligner combien la technique analytique « pure » est une idéalisation. Ses innovations sont moins sujettes à caution que celles de prédécesseurs : analyse poussée des défenses caractérielles de Reich ; technique active de Ferenczi ; expérience émotionnelle correctrice d’Alexander.

Winnicott s’attachera à démontrer que la technique analytique contient, volens nolens, des attitudes de management. Par ce terme il entend certains procédés, interventions de rassurance, de sécurisation. Selon lui la situation analytique dans son ensemble, de même que les interprétations, l’objectivité de l’analyste en seraient autant d’exemples.

Il en recherche l’origine dans le narcissisme primaire, sa relation, ses troubles, ses manifestations dérivées reproduites dans le transfert et la forme des résistances ; la relation analytique, de ce fait, en est infléchie et appelle une adaptation inspirée d’une meilleure connaissance de la période de maternage.

Aussi dans certains états régressifs graves, ceux comportant des défenses psychotiques, est-il souhaitable de savoir reconnaître la détresse significative avant la détresse manifeste. Seule une empathie comparable à celle de la mère envers son nourrisson permet la reconnaissance des signes annonciateurs plus discrets, équivalents des signaux émis par le nourrisson. Sinon il sera à nouveau trop tard.

Son mérite est d’avoir su transformer son observation en résultats descriptif et théorique, d’avoir su découvrir les analogies de ces manifestations initiales avec celles de la cure et d’avoir transposé les conduites maternelles d’amour primaire dans le management de tels sujets lorsqu’ils sont devenus des enfants ou des adultes.

De même les réactions antisociales (gloutonnerie, malpropreté, incontinence, larcins, destructivité, etc.) dérivées d’une désintrication instinctuelle sont des signes d’une détresse fondamentale, d’un appel à l’aide. Au moment de son apparition initiale cette détresse fondamentale appelait l’amour primaire des parents. Plus tard, lorsqu’elle est remplacée par des réactions antisociales, une action « thérapeutique » des parents serait encore susceptible de modifier les choses.

De telles réactions antisociales ou psychotiques peuvent guérir spontanément avec l’établissement de relations d’une certaine qualité. L’analyse, avec les variations parfois nécessaires, peut aider de tels sujets à retrouver un équilibre perdu. Cette aide parentale ou analytique n’a rien à voir avec les gâteries éducatives, manifestations de la culpabilité maternelle, ou d’une formation réactionnelle, comme elle n’a rien à voir avec celles que pourrait donner l’analyste, issues d’un contre-transfert refoulé. Freud dès 1918, parlant de l’abstinence nécessaire, conseillait d’éviter les « gâteries » du type de celles prodiguées dans les cliniques.

En fait les libertés techniques de Winnicott demeurent dans le cadre de la rigueur analytique ; elles sont nécessitées par des structures psychologiques très différentes de celles des névroses classiques, et que l’extension du champ analytique nous amène à traiter chaque jour davantage.

Les « dispositions » de la situation analytique établies par Freud, empiriques à l’origine, relèvent de la connaissance théorique et technique ; elles permettent le rapport analytique et son déroulement par l’analyse des résistances et du transfert. Mais si ce rapport obéit à des règles précises il met aussi en jeu un « art », tant à l’intérieur de la situation qu’à « l’extérieur » de celle-ci, par exemple lorsque le patient soumis à la répétition « agit » pendant la séance ou en dehors de celle-ci, au lieu de se souvenir.

Ces déportations hors du champ analytique sollicitent de l’analyste, de son expérience, de ses qualités humaines, de son art, une adaptation à son patient par des mesures de management. Celles-ci, tout comme celles du rapport analytique le plus classique, sont nécessaires, puisque leur but est de rétablir ou de préparer une situation analytique un instant compromise ou non encore réalisée.

Ces variations techniques de Winnicott ont soulevé bien des objections. Ne faut-il pas plutôt le louer de savoir renoncer à une conception formaliste de la cure, car les manifestations de ces distorsions d’évolution (dysharmonies évolutives) ne sont accessibles qu’à ces aménagements de la relation d’objet unissant le patient à son analyste. Sous cet angle, Winnicott a été incontestablement un novateur rigoureux : son but n’est-il pas de permettre la formation et l’épanouissement de la névrose (ou de la psychose) de transfert, objet du travail analytique.

Le critère dynamique peut justifier une variation ou une modification technique. L’analyste ne peut se retrancher derrière des règles techniques rigides ou idéales lorsque certains malades ne peuvent s’y plier en raison de leur structure inconsciente. Celle-ci est ordonnée par un traumatisme d’autant plus mutilant qu’il a été précoce. C’est pourquoi il devient essentiel de maintenir la relation objectale même si elle doit être « extérieure » au champ analytique pendant un temps plus ou moins long pour pouvoir l’y ramener ensuite.

Ceci comportera des moments difficiles, l’agressivité ayant tendance à s’extérioriser, à s’exprimer en actes. L’analyste doit s’attendre à de telles manifestations et pouvoir les supporter : Mais son empathie est finalement le seul moyen à sa disposition pour permettre d’une part la relation d’objet et pour élaborer et verbaliser d’autre part les manifestations exclues, par répétition, du langage verbal.

L’agir en dehors de la relation analytique a pour cause la dépression, la déprivation et correspond ici, selon Winnicott, à la recherche de l’effet thérapeutique que peut apporter l’environnement dont toute manifestation est ressentie comme manifestation d’amour et fait apparaître un sentiment identique chez l’intéressé, générateur d’autres conduites. Cela suppose un noyau dépressif, une déprivation, autrefois établie sur une relation d’objet, Ainsi le passage à l’acte comme les conduites antisociales visent à retrouver l’objet perdu. Mais si la déprivation est antérieure à toute ébauche de relation d’objet, la symptomatologie actuelle est chargée « d’impuretés » – c’est-à-dire d’introjections paranoïdes, de décharges hypocondriaques ou maniaques… toutes manifestations d’échec dans l’organisation du moi.

Nous retrouvons dans cette opposition de tableaux cliniques, ce qui peut dériver des conceptions kleiniennes des positions paranoïde-schizoïde et dépressive. Winnicott s’en distingue en accordant un rôle prévalent aux pulsions libidinales sur les pulsions agressives. En outre la position dépressive, survenant au sevrage, est pour lui davantage en relation avec l’évolution instinctuelle et la structuration du moi. En effet, à la phase des exigences instinctuelles désordonnées (position paranoïde), la mère est l’objet de leur « assaut ». La position dépressive témoigne d’un état de progression précédé d’une « sollicitude envers l’objet » ainsi mieux traité en raison de phases « tranquilles ».

Tout au long de son œuvre Winnicott est resté un praticien lucide, critique envers sa pratique et soucieux d’en avoir une compréhension théorique appuyée sur l’héritage de ses prédécesseurs. J’espère en avoir donné les lignes directrices de façon suffisante pour inviter le lecteur à pénétrer plus avant. S’il rencontre sur son chemin bien des obstacles tenant à la complexité de la vie psychique et à la source précoce des troubles envisagés il trouvera toujours des faits cliniques où l’authenticité de l’observation et la sincérité de l’auteur seront des points d’appui solides et convaincants. C’est ce qui rend cette œuvre si attachante car, visant à exprimer et à comprendre l’ineffable, elle rapproche à nouveau ceux qui étaient séparés par l’inintelligible.

Dr Henri Sauguet.