19. La théorie de la relation parent-nourrisson83 (1960)

Rien ne peut mieux introduire le thème principal de cet article que la comparaison de l’étude de l’enfance à celle du transfert psychanalytique84. Mais mon propos, j’y insiste, est la petite enfance et non essentiellement la psychanalyse. Il faut bien s’en pénétrer, car nous touchons là au cœur même du sujet. Si ce travail ne représente pas un apport constructif, il ne fera qu’ajouter à la confusion actuelle quant à l’importance respective de l’influence de l’environnement et du facteur personnel dans le développement de l’individu.

En psychanalyse, comme nous le savons, il n’existe pas de traumatisme qui soit extérieur à la zone de toute-puissance de l’individu. Tout arrive finalement sous le contrôle du moi et se rattache ainsi à des processus secondaires. Le psychanalyste n’est d’aucune aide s’il dit à sa malade ; « Votre mère n’était pas assez bonne… Votre père vous a séduite… Votre tante vous a laissé tomber. » En analyse, les modifications se produisent lorsque les facteurs traumatiques pénètrent dans le matériel psychanalytique selon les modalités propres au patient, et dans le champ de sa toute-puissance. Les interprétations qui provoquent des altérations sont celles qui peuvent être données en termes de projection. Il en est de même pour les facteurs favorables qui ont suscité de la satisfaction. Tout doit être interprété en fonction de l’amour de l’individu et de son ambivalence. L’analyste est prêt à attendre longtemps pour être en mesure de faire très exactement ce type de travail.

Toutefois, dans la petite enfance, il arrive à l’enfant des choses bonnes et des choses mauvaises qui sont totalement hors de sa portée. En fait, c’est au cours de cette période de la vie que s’édifie la capacité de rassembler des facteurs externes dans le champ de la toute-puissance de l’enfant. Les soins maternels, en soutenant le moi, permettent à l’enfant de vivre et de se développer, bien qu’il ne soit pas encore capable de maîtriser ce qu’il y a de bon et de mauvais dans l’environnement, ou même de s’en sentir responsable.

Les événements qui se situent au cours de ces stades primitifs ne peuvent être considérés comme perdus en raison de ce que nous appelons les mécanismes de refoulement ; par conséquent, les analystes ne peuvent s’attendre à les voir apparaître après avoir, par leur travail, amoindri ces forces de refoulement. Freud tentait peut-être de tenir compte de ces phénomènes lorsqu’il utilisait l’expression « refoulement primaire », mais on peut les contester. Par contre, il n’y a pas de doute que, dans la majeure partie des travaux psychanalytiques, il a fallu considérer les questions étudiées ici comme établies85.

Pour en revenir à la psychanalyse, j’ai dit que l’analyste est prêt à attendre longtemps que le patient soit capable de présenter les facteurs de l’environnement dans des termes qui permettent de les interpréter comme des projections. Si le cas est bien choisi pour l’analyse, on parvient à ce résultat lorsque le patient a recouvré la capacité de faire confiance, en se trouvant sûr de l’analyste et de la situation analytique. Parfois, l’analyste devra attendre très longtemps. Et si le cas est mal choisi pour une psychanalyse classique, le facteur le plus important (ou celui qui a un rôle plus important que les interprétations) est vraisemblablement ce caractère fiable de l’analyste, car c’est une chose que le malade n’a pas vécu au cours des soins maternels de sa petite enfance. Pour en tirer profit, il faudra qu’il la trouve pour la première fois dans le comportement de l’analyste. On pourrait trouver là le point de départ d’une recherche sur ce qu’il est possible à un analyste de faire dans le traitement de la schizophrénie et d’autres psychoses.

Dans des cas limites, l’analyste n’attend pas toujours en vain ; avec le temps, le patient devient capable d’utiliser les interprétations psychanalytiques des traumatismes primitifs comme des projections. Il arrive même qu’il soit capable d’accepter ce qu’il y a de bon dans son environnement comme la projection des éléments simples, stables et ininterrompus qui proviennent de son propre potentiel inné.

Tout ce qui est bon et tout ce qui est mauvais dans l’environnement de l’enfant n’est pas en fait une projection. Toutefois, paradoxalement, il est indispensable au développement normal de l’enfant que tout lui apparaisse comme une projection. Nous trouvons ici l’omnipotence et le principe de plaisir en action, tels qu’ils le sont sans aucun doute dans la toute petite enfance ; on peut ajouter à cette observation que la connaissance d’un vrai « non-moi » (not me) est une question d’intellect ; elle dépend de l’extrême élaboration et de la maturité de l’individu.

Dans l’œuvre de Freud, la plupart des idées relatives à la petite enfance découlent de l’étude des adultes en analyse. Il y a aussi quelques observations d’enfants (matériel de la bobine, 1920), et il y a l’analyse du Petit Hans (1909). Il semblerait, à première vue, qu’une grande partie de la théorie psychanalytique concerne les premiers mois de la vie et les premières années de l’enfance, mais dans un certain sens on peut dire que Freud a laissé de côté l’enfance en tant qu’état en soi. C’est ce qui ressort d’une note de l’article « Formulations concernant les deux principes du fonctionnement mental » (1911, p. 220), dans laquelle il montre qu’il n’ignore pas qu’il considère comme établis les éléments qui font l’objet même de la présente étude. Il retrace dans le reste de l’article le développement qui, partant du principe de plaisir, aboutit au principe de réalité selon sa manière habituelle de reconstruire l’enfance de ses patients adultes.

Voici la note :

« On objectera à juste titre qu’une organisation qui est l’esclave du principe de plaisir et néglige la réalité du monde extérieur ne pouvait subsister pour un laps de temps si bref soit-il, si bien qu’il ne lui aurait même pas été possible de se former. Le recours à une fiction de cet ordre se justifie néanmoins, si l’on considère que le petit enfant – pour peu qu’on tienne compte aussi des soins qu’il reçoit de sa mère – réalise presque en fait un système mental de ce type. »

Freud rendait ainsi pleinement hommage au rôle joué par les soins maternels, et on peut supposer que s’il n’a pas abordé ce sujet, c’est qu’il ne se sentait pas prêt à analyser ses implications.

La note se poursuit ainsi :

« Il est probable qu’il hallucine la satisfaction de ses besoins internes. Il manifeste son déplaisir, causé par l’accroissement de la stimulation et le retard de la satisfaction, au moyen d’une décharge motrice consistant à crier et à agiter bras et jambes ; c’est alors qu’il éprouve la satisfaction hallucinatoire. En grandissant, il apprend à utiliser de façon intentionnelle ces modes de décharge au moyen d’expression de ses sentiments. Étant donné que les soins donnés aux enfants plus grands se modèlent sur les soins au nourrisson, ce n’est que lorsque l’enfant est parvenu à un détachement mental complet de ses parents, que la suprématie du principe de plaisir pourra vraiment cesser. »

Les mots « pour peu qu’on tienne compte aussi des soins maternels » ont une grande importance dans le contexte du présent travail. Le nourrisson et les soins maternels forment une unité86.

Si l’on veut étudier la théorie des relations entre parent et nourrisson, il faut certainement prendre une décision à ce sujet, car cela concerne la signification exacte du mot dépendance, et il ne suffit certainement pas de reconnaître l’importance de l’environnement. Puisque la théorie de la relation parent-nourrisson doit faire l’objet d’une discussion, deux partis se dessineront si tous n’admettent pas qu’au stade le plus primitif, le nourrisson et les soins maternels dépendent l’un de l’autre et ne peuvent être démêlés. Ces deux choses, le nourrisson et les soins maternels, se démêlent et se désassocient au cours d’une évolution normale ; et la santé mentale, qui couvre tellement de choses, signifie dans une certaine mesure, que les soins maternels se détachent de ce que nous appelons alors le nourrisson ou l’ébauche d’un enfant en évolution. Les mots de Freud à la fin de la note recouvrent cette idée : « Ce n’est que lorsque l’enfant est parvenu à un détachement mental complet de ses parents que la suprématie du principe de plaisir pourra vraiment cesser. » (La partie médiane de cette note sera examinée plus loin ; je montrerai qu’à mon avis, les mots qu’emploient Freud sont ici inadéquats et induisent en erreur à certains points de vue, si l’on considère qu’ils se réfèrent au stade le plus précoce.)

Le mot « nourrisson »87

J’utiliserai dans ce travail le terme de « nourrisson » pour parler du très jeune enfant. Il est nécessaire de le spécifier, car dans l’œuvre de Freud le mot employé semble parfois englober l’enfant jusqu’à l’âge de la résolution du complexe d’Œdipe. En fait, le terme latin implique l’absence de langage (infans : qui ne parle pas) et il n’est pas inutile de considérer cette époque comme le stade antérieur à la représentation par le mot et à l’utilisation des symboles verbaux. En conséquence, il s’agit d’une phase où le nourrisson dépend des soins maternels, qui reposent sur l’empathie de la mère plutôt que sur sa compréhension de ce qui est verbalisé, ou pourrait l’être.

Il s’agit essentiellement d’une période où le moi se développe et la principale caractéristique de ce développement est l’intégration. Les forces instinctuelles réclament de l’attention. Au début, elles sont extérieures au nourrisson. Au cours d’un développement normal, le ça est mis au service du moi et le moi domine le ça, de sorte que les satisfactions instinctuelles renforcent le moi. Mais ceci fait partie de l’évolution normale et au cours de la petite enfance, il y a bien des variantes suivant les échecs partiels que subit cette évolution. Si le développement n’est pas normal, ces résultats sont minimes ou s’ils sont atteints, ils sont reperdus. Dans la psychose infantile (ou schizophrénie), le ça demeure relativement ou totalement « extérieur » au moi, et les satisfactions instinctuelles restent physiques ; elles ont l’effet d’une menace pour la structure du moi, du moins tant que les défenses d’ordre psychotique ne se sont pas organisées88.

Donc, à mon avis, la raison principale qui fait qu’au cours de son développement le nourrisson devient habituellement capable de maîtriser le ça, tandis que le moi l’englobe, réside dans les soins maternels : le moi de la mère suppléant celui de l’enfant et le rendant ainsi puissant et stable. Reste à étudier comment cela se passe et de quelle façon le moi du nourrisson se libère finalement du soutien que lui assurait le moi de la mère, de sorte que l’enfant parvient à se détacher d’elle sur le plan mental, c’est-à-dire à se différencier en un self personnel séparé.

Pour pouvoir examiner la relation parent-nourrisson, il est nécessaire de tenter d’abord d’exposer brièvement la théorie du développement affectif du nourrisson.

Historique

Au cours de l’évolution de la théorie psychanalytique, les premières hypothèses ont concerné le ça et les mécanismes de défense du moi. On considérait que le ça arrivait en scène très tôt ; la découverte par Freud de la sexualité prégénitale, la description qu’il en a faite, à partir de ses observations sur les éléments régressifs des fantasmes génitaux, des jeux et des rêves, sont des caractéristiques importantes de la psychologie clinique.

Les mécanismes de défense du moi furent formulés petit à petit89.

On considérait que ces mécanismes s’organisaient en fonction de l’angoisse suscitée soit par la tension instinctuelle, soit par la perte de l’objet. Cette partie de la théorie psychanalytique présuppose que le self est différencié et que le moi est structuré : elle présuppose peut-être même un schéma corporel personnel. Au niveau qui nous intéresse principalement dans ce travail, on ne peut présumer que cet état de choses est atteint, puisque notre discussion est précisément centrée sur l’édification de cet état, c’est-à-dire le processus de structuration du moi qui rend possible l’angoisse issue de la tension instinctuelle ou de la perte de l’objet. L’angoisse à ce stade primitif n’est pas qu’une angoisse de castration ou une angoisse de séparation ; elle concerne bien d’autres choses et est, en fait, une angoisse d’annihilation (cf. l’aphanisis de Jones).

Dans la théorie psychanalytique, les mécanismes de défense du moi relèvent en grande partie de l’idée que l’enfant a une certaine indépendance, une organisation de défense bien personnelle. Sur cette ligne de démarcation, les recherches de Klein complètent la théorie freudienne en clarifiant les intrications des angoisses primitives et des mécanismes de défense. Ce travail de Klein concerne la petite enfance et attire l’attention sur l’importance des pulsions agressives et destructives qui sont plus profondément enracinées que les pulsions réactionnelles à la frustration qui, elles, sont rattachées à la faim et à la colère ; il y a aussi dans le travail de Klein une dissection des premières défenses contre les angoisses primitives, angoisses qui relèvent des premiers stades de l’organisation mentale (clivage, projection, introjection). Ce que décrit Mélanie Klein dans son travail appartient sans aucun doute à la vie du nourrisson dans ses tout premiers stades et à la période de dépendance qui nous occupe ici. Mélanie Klein a bien montré qu’elle reconnaissait l’importance de l’environnement au cours de cette période, comme d’ailleurs à tous les stades sur des modes divers90.

Mais, à mon avis, son travail et celui de ses collaborateurs laissent le champ libre à une étude plus approfondie, le thème de la complète dépendance, qui apparaît dans la phrase de Freud : « … le petit enfant, pour peu qu’on tienne compte aussi des soins qu’il reçoit de sa mère… » Rien dans le travail de Klein ne contredit l’idée de dépendance absolue, mais il ne me semble pas qu’il y ait de référence spécifique à un stade où le nourrisson n’existe qu’en raison des soins maternels, avec lequel il forme un tout, une unité.

Ce que je propose ainsi à la réflexion, c’est la différence entre l’attitude de l’analyste, lorsqu’il accepte la réalité de la dépendance, et celle qu’il a dans le transfert au cours de son travail avec la dépendance91.

Il semblerait qu’en étudiant les défenses du moi, on se trouve ramené aux manifestations instinctuelles prégénitales, tandis que l’étude de la psychologie du moi ramène à la dépendance, à l’unité constituée par le nourrisson et les soins maternels.

La moitié de la théorie de la relation parent-nourrisson concerne le nourrisson ; c’est la théorie de l’évolution de l’enfant qui, de la dépendance absolue passe par une dépendance relative, et parvient à l’indépendance. C’est aussi, parallèlement, son évolution du principe de plaisir au principe de réalité, de l’auto-érotisme aux relations objectales. L’autre moitié de cette théorie concerne les soins maternels, c’est-à-dire les qualités et les modifications de la mère qui s’adapte aux besoins spécifiques et croissants du nourrisson qui la préoccupe.

A) Le nourrisson

Le mot clef de ce chapitre est dépendance. Les petits de l’homme ne peuvent commencer à être que dans certaines conditions. Celle-ci sont étudiées plus loin, mais font partie de la psychologie de l’enfant. En effet, les enfants commencent à exister différemment selon que ces conditions sont favorables ou non. En même temps, elles ne déterminent pas le potentiel du petit enfant, qui est inné ; il est légitime d’étudier ce potentiel inné de l’individu à part, toujours sans oublier que le potentiel inné d’un enfant ne peut devenir un enfant, s’il n’est couplé à des soins maternels.

Le potentiel inné comporte une tendance à la croissance et au développement. On peut dater approximativement tous les stades de la croissance affective et il est à supposer que tous les stades du développement ont une date chez chaque enfant. Pourtant, ces dates varient d’un enfant à l’autre et même si on pouvait les connaître à l’avance pour un enfant donné, on ne pourrait s’en servir pour prédire le développement réel de l’enfant en raison de l’autre facteur, les soins maternels. Cette utilisation ne pourrait exister, si peu que ce fût, qu’en présumant que les soins maternels sont adéquats pour tous les points importants. (Ce qui évidemment ne se situe pas seulement du point de vue physique ; j’examinerai ci-dessous ce que j’entends par soins adéquats ou non.)

Le potentiel inné et son destin

Il nous faut maintenant tenter de décrire brièvement ce qu’il advient du potentiel inné, si celui-ci doit se développer en un nourrisson, puis en un enfant qui tendra à une existence indépendante.

En raison de la complexité du sujet, cette description ne peut être faite qu’en supposant que les soins maternels, c’est-à-dire que les soins parentaux, sont adéquats. Les soins parentaux satisfaisants peuvent être classés approximativement en trois stades qui se recouvrent en partie :

  1. Le maintien (holding) du nourrisson ;
  2. La vie commune de la mère et de l’enfant. Là, la fonction du père (qui s’occupe de l’environnement de la mère) n’est pas connue de l’enfant.
  3. La vie commune du père, de la mère et de l’enfant.

Le terme de « maintien » (holding) est utilisé ici pour dénoter que l’on porte physiquement l’enfant, mais il désigne aussi tout ce que l’environnement lui fournit antérieurement au concept de vie commune. En d’autres termes, cette notion de maintien se réfère à une relation spatiale à trois dimensions à laquelle le temps s’ajoute progressivement. Cela coïncide en partie avec les expériences instinctuelles, qui éventuellement déterminent les relations objectales, mais son origine est plus précoce. Cette notion recouvre le maniement d’expériences qui sont inhérentes à l’existence, telles que l’accomplissement (et par conséquent le non-accomplissement) de processus qui, de l’extérieur, peuvent paraître purement physiologiques ; en fait, ils relèvent de la psychologie du nourrisson et se déroulent dans un champ psychologique complexe, déterminé par l’empathie de la mère et le fait qu’elle perçoit tout ce qui concerne le nourrisson. (Ce concept de maintien est repris plus loin.)

L’expression « vie commune » implique des relations objectales et l’émergence de l’enfant de cet état de fusion avec la mère, sa perception des objets comme extérieurs au self.

Le stade du « maintien » dans l’ensemble des soins maternels, ainsi que tous les événements complexes du développement psychologique du nourrisson qui sont liés à cette phase, présentent un intérêt particulier pour cette étude. Il ne faut cependant pas oublier que la distinction entre les stades est artificielle et n’est adoptée que pour une question de commodité, dans le but de rendre leur définition plus claire.

Le développement de l’enfant au cours du stade du « maintien »

A la lumière de ce que nous venons de dire, on peut énumérer certaines caractéristiques du développement de l’enfant au cours de ce stade. C’est à ce stade que

  • le processus primaire,
  • l’identification primaire,
  • l’auto-érotisme,
  • le narcissisme primaire, sont des réalités vivantes.

C’est à cette période que le moi passe d’un état non intégré à une intégration structurée et que l’enfant devient ainsi capable de ressentir l’angoisse liée à la désintégration. Le mot désintégration prend alors une signification qu’il n’avait pas avant que l’intégration du moi devienne un fait. Si le développement est normal, l’enfant à ce stade conserve la capacité de revivre des états non-intégrés, mais cela dépend de la continuité de soins maternels fiables, ou de l’édification par l’enfant de souvenirs de soins maternels qu’il perçoit progressivement comme tels. Des progrès normaux au cours de cette phase du développement conduisent l’enfant à ce que l’on pourrait appeler « l’état d’unité ». L’enfant devient de son propre chef une personne, un individu.

En liaison avec cet état d’unité, l’existence psychosomatique de l’enfant prend forme et commence à suivre un schéma personnel ; c’est ce que j’ai appelé l’installation de la psyché dans le soma92.

A la base de cette installation se trouvent les expériences motrices, sensorielles et fonctionnelles étroitement liées au nouvel état de l’enfant – être une personne. Puis il apparaît dans la suite du développement ce qu’on pourrait appeler une membrane de délimitation, qui se confond jusqu’à un certain point (dans les cas normaux) avec la surface de la peau ; elle se situe entre le « moi » et le « non-moi » (me, not-me) de l’enfant. Ainsi le nourrisson en vient à avoir un intérieur et un extérieur et un schéma corporel. De la sorte, la fonction d’absorber et de rejeter prend un sens ; bien plus, graduellement, on peut considérer qu’il existe une réalité psychique interne ou personnelle pour l’enfant93.

Les points de départ d’autres processus se trouvent aussi à cette période de « maintien » ; le plus important d’entre eux est l’éveil de l’intelligence et la formation des fonctions mentales comme quelque chose de différencié du psychisme. De là découle toute l’histoire des processus secondaires et du fonctionnement symbolique, ainsi que celle de l’organisation du contenu psychique personnel qui offre une base aux relations de la vie et des rêves.

A la même époque, la jonction de deux racines du comportement impulsif apparaît chez l’enfant. Le terme « fusion » dénote le processus positif par lequel des éléments diffus qui relèvent du mouvement et de l’érotisme musculaire fusionnent dans le développement normal avec le fonctionnement orgastique des zones érogènes. Ce concept est plus connu comme processus inverse de la défusion, qui est une défense compliquée dans laquelle l’agression se sépare de l’expérience érotique après une période où avait été atteint un certain degré de fusion. Tous ces stades dépendent de la qualité du maintien assuré par l’environnement. Si le maintien n’est pas assez bon, ces stades ne sont pas atteints, ou bien une fois atteints, ils ne peuvent s’établir solidement.

La capacité d’avoir des relations objectales représente un autre progrès. Là, l’enfant passe d’une relation avec un objet conçu subjectivement à une relation avec un objet perçu objectivement. Cette modification est étroitement liée au changement que subit le nourrisson lorsque, d’un état de fusion complète avec la mère, il passe à un état de différenciation ou de relation avec elle en tant que personne séparée et « non-moi ». Cette étape ne se rattache pas spécifiquement au maintien, mais est plutôt connexe de la phase de « vie en commun ».

Dépendance

Au cours de la phase du maintien, l’enfant est dépendant au plus haut point. Voici comment il est possible de classer sa dépendance :

  1. Dépendance absolue. – Dans cet état, l’enfant n’a pas les moyens de reconnaître les soins maternels, qui sont surtout une question de prophylaxie. Il ne peut pas acquérir la maîtrise de ce qui est bien et de ce qui est mal fait ; il est seulement à même d’en tirer profit ou de souffrir de perturbation.
  2. Dépendance relative. – Là, l’enfant est capable de se rendre compte du besoin qu’il a de soins maternels dans leurs détails ; il peut, de plus, les relier à des impulsions personnelles et plus tard, au cours d’un traitement psychanalytique, il pourra donc les reproduire dans le transfert.
  3. Vers l’indépendance. – L’enfant acquiert, en se développant, le moyen de se passer de soins. Il y parvient en emmagasinant des souvenirs de soins, la projection de ses besoins personnels et l’introjection des détails de soins ; en même temps, sa confiance dans l’environnement se développe. Il faut ajouter à cela un autre élément : la compréhension intellectuelle et ses innombrables implications.

Isolation de l’individu

Il y a un autre phénomène qui mérite considération à ce stade : la dissimulation du noyau de la personnalité. Examinons le concept d’un self central, ou authentique. Le self central pourrait être considéré comme le potentiel inné qui vit une continuité et acquiert à sa façon et à son rythme une réalité psychique personnelle et un schéma corporel personnel94.

Il semble nécessaire d’admettre que le concept de l’isolation de ce self central est une caractéristique de la santé. Toute menace à l’intention de cette isolation du self authentique constitue une angoisse majeure à ce stade primitif ; les défenses de la première enfance apparaissent à la suite d’échecs de la mère (ou au cours des soins maternels), lorsque les empiétements de l’environnement qui pourraient troubler cette isolation n’ont pu être évités.

C’est l’organisation du moi qui peut faire face à ces empiétements, les incorporer à la toute-puissance de l’enfant et les vivre comme des projections95. Mais ils peuvent aussi percer cette défense en dépit du soutien que les soins maternels assurent au moi. Le noyau central du moi est alors touché et c’est là la matière même de l’angoisse psychotique. L’individu normal devient rapidement invulnérable à cet égard, et si des facteurs extérieurs le heurtent, il en résulte simplement que le retrait du self central se modifie quantitativement et qualitativement. La meilleure défense à cet égard est l’organisation d’un faux self. Les satisfactions instinctuelles et les relations objectales elles-mêmes constituent une menace pour la continuité personnelle de l’individu. Exemple : un enfant est nourri au sein et en tire une satisfaction. Ce fait en soi n’indique pas s’il a ainsi une expérience instinctuelle compatible avec le moi ou si, au contraire, il souffre du traumatisme d’une séduction, d’une menace pour la continuité personnelle du moi, d’une menace constituée par une expérience instinctuelle qui n’est pas conforme au moi et que le moi n’est pas préparé à affronter.

Normalement, les relations objectales peuvent se développer sur la base d’un compromis, celui qui implique l’individu dans ce que plus tard on appellerait tricherie et malhonnêteté, alors que la relation directe n’est possible que sur la base d’une régression à un état de fusion avec la mère.

L’annihilation96

A ce stade précoce de la relation parent-enfant, l’angoisse est liée à la menace d’annihilation et il est nécessaire d’expliquer ce qu’on entend par ce terme.

Au cours de cette phase qui se caractérise par l’existence essentielle d’un environnement qui maintient, le « potentiel inné » devient une « continuité d’être », l’alternative étant la réaction, qui interrompt cette continuité d’être et l’annihile. Il y a donc deux possibilités : la continuité d’être et l’annihilation. L’environnement qui maintient a par conséquent pour fonction principale de réduire à un minimum les empiétements auxquels l’enfant doit réagir, ce qui réduirait à néant l’existence personnelle. Dans des conditions favorables, l’enfant établit un sentiment de continuité d’existence et commence ensuite à rendre possible, par ses élaborations, l’incorporation des empiétements de l’environnement au champ de la toute-puissance. A ce stade, le mot « mort » ne peut s’appliquer et cela rend l’expression « instinct de mort » inacceptable pour décrire la racine de la tendance destructive. La mort n’a aucune signification jusqu’à l’apparition de la haine et du concept de la personne humaine totale. Lorsque l’enfant peut haïr une personne totale, la mort prend une signification et immédiatement après vient ce qu’on pourrait appeler la mutilation ; l’enfant maintient en vie la personne haïe et aimée en la châtrant ou en la mutilant d’une autre façon au lieu de la tuer. Ces idées font partie d’une phase postérieure à celle que caractérise la dépendance à l’égard de l’environnement et du maintien qu’il assure.

Nouvelle étude de la note de Freud

Il est nécessaire, parvenu à ce point de notre travail, d’examiner à nouveau la note de Freud citée plus haut. Il écrit : « Il est probable qu’il (le nourrisson) hallucine la satisfaction de ses besoins internes ; il manifeste son déplaisir causé par l’accroissement de la stimulation et le retard de la satisfaction au moyen d’une décharge motrice consistant à crier et à agiter bras et jambes ; c’est alors qu’il éprouve la satisfaction hallucinatoire. » La théorie esquissée dans cette partie de la note ne parvient pas à couvrir les exigences de la phase la plus primitive. Déjà par ces mots, il se réfère aux relations d’objet et la validité de ce passage dépend de ce qu’il considère comme admis : les aspects plus précoces des soins maternels, ceux qui sont décrits dans ce travail comme faisant partie de la phase de maintien. Par contre, cette phrase de Freud correspond exactement aux exigences du stade suivant, qui se caractérise par une relation entre l’enfant et la mère dominée par les relations objectales et les satisfactions instinctuelles ou relatives aux zones érogènes ; ceci, quand le développement évolue normalement.

B) Le rôle des soins maternels

Je vais maintenant tenter de décrire certains aspects des soins maternels, et spécialement le maintien (holding). Ce concept de maintien est important dans ce travail et il mérite plus ample développement. Ce mot est utilisé ici pour introduire le développement du thème de la phrase de Freud « … si l’on considère que le petit enfant – pour peu que l’on tienne compte aussi des soins qu’il reçoit de sa mère – réalise presque en fait un système mental de ce type. » Je me réfère à l’état de la relation mère-enfant au début, lorsque l’enfant n’est pas encore parvenu à différencier un self des soins maternels vis-à-vis desquels la dépendance au sens psychologique est absolue97.

A ce stade, l’enfant a besoin d’apports dotés de certaines caractéristiques ; il les reçoit habituellement de son environnement.

Ils répondent aux besoins psychologiques. A ce moment, la physiologie et la psychologie ne sont pas encore distinctes, ou commencent seulement le devenir.

On peut se fier à ces apports, mais ce n’est pas mécanique ; ils sont fiables d’une manière qui implique l’empathie de la mère.

Le maintien :

  • protège contre les dangers physiologiques ;
  • tient compte : de la sensibilité de la peau de l’enfant (toucher, température) ; de la sensitivité auditive, de la sensitivité visuelle, de la sensitivité à la chute (action de la pesanteur) ; ainsi que du fait que l’enfant ignore l’existence de toute autre chose que le self.
  • Il comprend toute la routine des soins de jour et de nuit, soins différents suivant l’enfant, puisqu’ils font partie de lui et qu’il n’y a pas deux enfants semblables.
  • Il s’adapte aussi jour après jour aux changements dus à la croissance et au développement, changements à la fois physiques et psychologiques.

Il faut faire observer qu’on peut aider à mieux faire les mères qui ont en elles la capacité de donner des soins suffisamment bons ; il suffit de s’occuper d’elles d’une manière qui reconnaît la nature essentielle de leur tâche. Pour les mères qui n’ont pas cela en elles, ce n’est pas en les instruisant qu’on les rendra aptes à le faire.

Dans « maintien », il y a surtout le fait qu’on tient physiquement l’enfant, ce qui est une forme d’amour.

C’est peut-être la seule façon par laquelle une mère peut montrer à son enfant qu’elle l’aime. Il y a celles qui savent tenir un nourrisson et celles qui ne savent pas ; ces dernières provoquent rapidement chez l’enfant un sentiment d’insécurité et des pleurs de détresse.

Ce que nous venons de décrire mène à l’édification des premières relations objectales de l’enfant et de ses premières expériences de gratifications instinctuelles et l’englobe, tout en coexistant98.

Ce serait une erreur de situer la gratification instinctuelle (nourriture, etc.) ou les relations objectales (relation au sein) avant le thème de l’organisation du moi (c’est-à-dire le moi de l’enfant renforcé par le moi maternel). La satisfaction instinctuelle et les relations objectales reposent sur le maniement du nourrisson, et tous les soins qui lui sont donnés, soins trop facilement présupposés si tout va bien.

La santé mentale de l’individu, au sens où il est indemne de psychose ou de prédisposition à la psychose (schizophrénie), s’édifie sur les soins maternels, qui se remarquent à peine lorsque tout va bien et sont la continuation des apports physiologiques caractéristiques de la période prénatale. La vie des tissus et le bon état des diverses fonctions qui, pour le nourrisson, fournissent au moi un soutien silencieux mais vital continuent également à être assurée. par l’environnement. De la sorte, la schizophrénie, ou la psychose infantile, ou une prédisposition à une psychose ultérieure, sont liées à une faillite du milieu. Cela ne veut pas dire pour autant que les effets néfastes de cette faillite ne peuvent être décrits en termes de déformations du moi et de défenses contre des angoisses primitives, c’est-à-dire en fonction de l’individu. On voit donc que l’œuvre de Klein sur les mécanismes de défense par scission et sur les projections et les introjections, etc., constitue une tentative pour définir, en fonction de l’individu, les effets de la faillite de l’environnement. Ce travail sur les mécanismes primitifs n’explique qu’une partie de l’histoire, et pour l’autre partie c’est la reconstitution de l’environnement et de ses faillites qui pourra mettre sur la voie. Cette dernière partie ne peut apparaître dans le transfert parce que le patient ignore tout des soins maternels, que ce soit dans leurs bons aspects ou dans leurs échecs, tels qu’ils existaient dans la situation infantile primitive.

Examen d’un détail des soins maternels

Je voudrais donner un exemple pour illustrer la subtilité des soins maternels. Il y a fusion de l’enfant avec sa mère et tant que cela reste vrai, plus la mère comprend exactement les besoins de l’enfant et mieux cela vaut. Un changement se produit toutefois à la fin de cette fusion, qui ne se termine pas forcément de façon progressive. Dès que la mère et l’enfant sont différenciés, du point de vue de l’enfant, on notera que la mère tend à changer son attitude. Tout se passe comme si elle réalisait à ce moment-là que l’enfant ne s’attend plus à une compréhension presque magique de ses besoins. La mère semble savoir que l’enfant a une nouvelle capacité, lui permettant d’émettre un signal qui l’aidera à répondre aux besoins de l’enfant. On pourrait dire que si, à ce moment, elle sait trop bien ce dont l’enfant a besoin, c’est une compréhension magique qui ne constitue aucunement une base à une relation objectale. Nous revenons ici à ce que Freud a écrit :« Il est probable qu’il (l’enfant) hallucine la satisfaction de ses besoins internes. Il manifeste son déplaisir, causé par l’accroissement de la stimulation et le retard de la satisfaction, au moyen d’une décharge motrice consistant à crier et à agiter bras et jambes ; c’est alors qu’il éprouve la satisfaction hallucinatoire. » En d’autres termes, à la fin de la fusion, lorsque l’enfant s’est différencié de l’environnement, une caractéristique importante est que l’enfant doit donner un signal99.

Nous voyons apparaître clairement cette même subtilité au cours de notre travail analytique, dans le transfert. Mis à part le cas du patient régressé à la toute première enfance et à un état de fusion, il est très important que l’analyste ne connaisse pas les réponses, sauf dans la mesure où le patient lui en donne les éléments. Il les réunit et fait les interprétations, mais il arrive souvent que les patients s’abstiennent de lui donner les éléments, s’assurant ainsi de l’impossibilité d’intervention de l’analyste. Cette limitation du pouvoir de l’analyste est importante pour le malade, tout comme est important le pouvoir de l’analyste représenté par l’interprétation exacte donnée au bon moment, et qui se base sur les indices fournis par le malade et sa coopération inconsciente, lorsqu’il apporte le matériel nécessaire à élaborer cette interprétation et à la justifier. C’est ainsi que l’étudiant analyste fait parfois de meilleures analyses que quelques années plus tard, lorsqu’il en saura davantage. Quand il aura eu plusieurs malades, il commencera à trouver ennuyeux d’aller aussi lentement que le malade ; il se mettra à faire des interprétations qui reposent non pas sur le matériel fourni ce jour-là par le malade, mais sur son bagage de connaissances à lui, analyste, et sur le groupe d’idées particulier auquel il adhère à ce moment-là, ce qui n’est d’aucune utilité pour le malade. L’analyste peut paraître très intelligent, et le malade exprimera peut-être son admiration, mais en définitive l’interprétation correcte est un traumatisme que le patient doit rejeter, puisque ce n’est pas la sienne. Il se plaint que l’analyste essaye de l’hypnotiser, c’est-à-dire que l’analyste suscite une importante régression à la dépendance, en le ramenant à un état de fusion avec lui.

On peut observer la même chose chez les mères ; celles qui ont eu plusieurs enfants excellent si bien dans la technique du maternage, qu’elles font toujours ce qu’il faut au bon moment ; l’enfant qui a commencé à se différencier de sa mère n’a pas alors le moyen d’acquérir la maîtrise de toutes les bonnes choses qui se passent. Le geste créateur, le cri, la protestation, tous ces petits signes qui devraient provoquer les soins maternels manquent, parce que la mère a déjà satisfait le besoin comme si l’enfant et elle étaient encore en état de fusion. De cette façon, la mère, en étant apparemment une bonne mère, fait quelque chose de pire que de châtrer son enfant ; elle le laisse devant une alternative : ou bien rester en état de régression permanente et de fusion avec la mère, ou bien mettre en œuvre un rejet total de la mère, même si elle est apparemment bonne mère.

Nous voyons donc que, dans la petite enfance et pour le maniement des nourrissons, il existe une distinction très subtile entre la compréhension maternelle des besoins de l’enfant basée sur l’empathie, et son évolution vers une compréhension basée sur quelque chose qui indique le besoin chez le nourrisson ou le petit enfant. Ce passage de l’un à l’autre est particulièrement difficile parce que l’enfant oscille d’un état à l’autre ; à un certain moment, il fusionne avec sa mère et l’empathie est nécessaire, et la minute suivante, il s’en différencie ; si alors elle connaît ses besoins à l’avance, elle est dangereuse : c’est une sorcière. Il est très curieux de voir que de mères dénuées d’instruction s’adaptent de façon satisfaisante à ces changements chez l’enfant qui se développe, sans avoir aucune connaissance théorique. Ce détail se retrouve dans le travail psychanalytique avec les cas limites, et dans tous les cas à certains moments de grande importance lorsque la dépendance dans le transfert est à son plus haut point.

Ignorance des soins maternels satisfaisants

Dans ce domaine des soins maternels de la catégorie du maintien, il existe un axiome ; si tout va bien, l’enfant n’a pas le moyen de savoir ce qui lui est offert convenablement et ce dont il est préservé. Par contre, c’est quand les choses ne vont pas bien, que le nourrisson se rend compte, non pas de la carence des soins maternels, mais des conséquences de cette carence, quelles qu’elles soient. C’est-à-dire que l’enfant se rend compte qu’il réagit à un empiétement. Des soins maternels satisfaisants, il découle l’édification chez l’enfant d’un sentiment de continuité d’être, base de la force du moi ; alors qu’au contraire, chaque carence des soins aboutit à une interruption de ce sentiment de continuité d’être, interruption causée par les réactions aux conséquences de cette carence ; un affaiblissement du moi en résulte100. De telles interruptions constituent une annihilation et sont associées de toute évidence à une souffrance de qualité et d’intensité psychotiques. Dans les cas extrêmes, l’enfant n’existe que sur la base d’une chaîne continue de réactions aux empiétements et de rétablissements après ces réactions. Ceci contraste avec le sentiment continu d’être, qui est ma conception de la force du moi.

C) Les changements chez la mère

Il importe, à ce point de notre travail, d’élucider les changements qui se produisent chez les femmes qui vont avoir un enfant ou qui viennent d’en avoir un. D’abord, ces modifications sont presque physiologiques et commencent avec le fait physique de porter l’enfant dans son ventre. Cependant une expression telle que « l’instinct maternel » ne suffirait pas à les définir. C’est un fait que normalement les femmes modifient leur orientation envers elles-mêmes et à l’égard du monde, mais si profondément enracinées dans la physiologie que soient ces modifications, elles peuvent être déformées par la mauvaise santé mentale de la femme. Il faut donc considérer ces modifications en terme de psychologie, bien qu’il puisse y avoir des éléments endocrinologiques que la thérapeutique peut changer.

Il n’y a pas de doute que les changements physiologiques préparent la femme aux modifications psychologiques plus subtiles qui les suivent.

Peu après la conception, ou lorsqu’elle est considérée comme probable, la femme commence à se modifier dans son orientation et à se préoccuper des changements qui se produisent en elle. Elle est amenée de diverses façons par son propre corps à s’intéresser à elle101. La mère transfère une partie de son propre sentiment du self à l’enfant qui se développe en elle. Ce qui est important, c’est qu’il apparaît un état de choses qui mérite d’être décrit et dont il faut élaborer la théorie.

L’analyste qui fait face aux besoins d’un malade qui revit dans le transfert ces stades très primitifs subit des changements d’orientation analogues ; et il faut que l’analyste, au contraire de la mère, soit conscient de la sensibilité qui se développe en lui (ou en elle si c’est une analyste) en réponse à l’immaturité et à la dépendance du patient. On pourrait considérer cela comme une extension de la description faite par Freud de l’analyste en état d’attention volontaire.

Il est hors de notre propos de décrire en détail les changements d’orientation chez une femme qui va être mère, ou l’est depuis peu ; j’ai tenté de le faire ailleurs en langage populaire sans termes techniques (The ordinary devoted mother and her baby).

Il y a une psychopathologie de ces modifications d’orientation, et les extrêmes dans les déviations de la normale concernent ceux qui étudient la psychologie des folies puerpérales. Mais il est certain qu’il y a bien des variations de qualité qui n’ont rien d’anormal. Le caractère anormal est fonction du degré de déformation.

Dans l’ensemble, les mères s’identifient d’une manière ou d’une autre à l’enfant qui se développe en elles, et de la sorte, elles parviennent à un sentiment très fort de ce dont l’enfant a besoin. C’est une identification projective. Cette identification avec l’enfant dure un certain temps après la parturition, et ensuite elle perd petit à petit sa signification.

D’ordinaire, l’orientation particulière de la mère à l’égard de l’enfant se poursuit au delà de la naissance. La mère qui n’est pas perturbée à cet égard est prête à abandonner son identification à l’enfant à mesure que l’enfant a besoin de se différencier. Il peut arriver qu’une mère s’occupe convenablement de son enfant au début, mais ne parvienne pas à mener ce processus à bien, car elle est incapable de le laisser s’achever ; de sorte que la mère tend à rester en état de fusion avec l’enfant et à différer le moment où l’enfant se sépare d’elle. Il est de toute façon difficile pour une mère de se différencier de son enfant à l’allure qui convient à l’enfant102.

Ce qui est important à mon avis, c’est que la mère, en s’identifiant à l’enfant, sait ce qu’il ressent, et est donc en mesure de fournir presque exactement ce dont il a besoin en matière de maintien et, d’une façon plus générale, comme environnement. Sans une telle identification, j’estime qu’elle n’est pas capable de donner à l’enfant ce qui lui est nécessaire au début, c’est-à-dire une adaptation vivante vis-à-vis des besoins de l’enfant. Le principal est le maintien physique ; c’est la base de tous les aspects plus complexes du maintien, et de l’apport de l’environnement en général.

Il est vrai qu’une mère peut avoir un enfant très différent d’elle, de sorte qu’elle peut se tromper. L’enfant peut être plus vif ou plus lent qu’elle, etc. Ainsi, il y a des moments où ce qu’elle sent être nécessaire à l’enfant n’est en fait pas exact. Pourtant, il semble habituel que les mères qui n’ont pas de distorsions mentales ou ne sont pas perturbées par des stress actuels dus à l’environnement tendent dans l’ensemble à savoir de façon assez précise ce qui est nécessaire à leur enfant ; en outre, elles aiment le leur fournir. C’est l’essence même des soins maternels.

Grâce aux « soins qu’il reçoit de sa mère », chaque enfant est en mesure d’avoir une existence personnelle et commence donc à édifier ce qu’on pourrait appeler le sentiment d’une continuité d’être. C’est sur la base de cette continuité que le potentiel inné devient graduellement un enfant qui a son individualité. Si les soins maternels ne sont pas suffisamment bons, l’enfant ne parvient pas à exister vraiment, puisqu’il n’y a pas de sentiment de continuité d’être ; la personnalité s’édifie alors sur la base de réactions aux empiétements de l’environnement.

Tout cela a une signification pour l’analyste. En effet, ce n’est pas tant de l’observation directe des enfants que de l’étude du transfert dans la situation analytique que l’on peut obtenir une idée claire sur ce qui se passe dans la petite enfance. Ce travail sur la dépendance infantile découle de l’étude des phénomènes de transfert et de contre-transfert propres à l’engagement du psychanalyste, lorsqu’il s’occupe de cas limite. A mon avis s’occuper de cas limite, c’est étendre de façon légitime la psychanalyse, la seule altération réelle se trouvant dans le diagnostic de la maladie du patient, dont l’étiologie remonte bien avant le complexe d’Œdipe et implique une distorsion à l’époque de la dépendance absolue.

Freud a été en mesure de découvrir la sexualité infantile sous un nouvel angle, parce qu’il l’a reconstruite à partir de son travail analytique avec ses malades psychonévrotiques. En étendant son travail au traitement des cas psychotiques limite, il nous est possible de reconstruire la dynamique de la petite enfance et de la dépendance infantile, et des soins maternels qui répondent à cette dépendance.

Résumé

  1. Il s’agit d’une étude de la petite enfance : ce n’est pas la même chose que l’étude des mécanismes mentaux primitifs.
  2. La caractéristique principale de la petite enfance est la dépendance qui est examinée en termes de maintien de l’environnement.
  3. Toute étude de la petite enfance doit comprendre deux parties :

    1. celle du développement de l’enfant facilité par des soins maternels suffisamment bons ;
    2. celle du développement de l’enfant dévié par des soins maternels qui ne sont pas suffisamment bons.
  4. On peut dire que le moi infantile est faible, mais en fait il est fort en raison du soutien du moi qu’apportent les soins maternels. Lorsqu’il y a carence de soins maternels, la faiblesse de l’enfant devient apparente.
  5. Les processus chez la mère (et chez le père) suscitent normalement un état particulier dans lequel le parent est orienté vers son enfant, et est donc en position pour répondre à la dépendance de l’enfant. Il existe une pathologie de ces processus.
  6. L’attention est attirée sur les divers moyens par lesquels ces conditions inhérentes à ce qu’on appelle ici l’environnement et son maintien peuvent apparaître ou ne pas apparaître dans le transfert, si ultérieurement l’individu entreprend une analyse.

83 Texte préparé pour le XXIIe Congrès International de Psychanalyse. Edinbourg, 1961. Publié dans Int. J. Psycho-Anal 41, pp. 585-95.

84 J’ai étudié ce sujet d’un point de vue clinique plus détaillé dans « Le développement affectif primaire », p. 33.

85 J’ai décrit (1954) certains aspects de ce problème chez une patiente, alors qu’elle était profondément régressée.

86 J’ai dit un jour : « Cette chose qu’on appelle un nourrisson n’existe pas. » J’entendais par là que, chaque fois qu’il y a un nourrisson, on trouve des soins maternels et que sans soins maternels, il n’y aurait pas de nourrisson. (Discussion au cours d’une réunion scientifique de la Société Britannique de Psychanalyse, aux environs de 1940.) Étais-je influencé, sans le savoir, par cette note de Freud ?

87 N.d.T. : en anglais « infant », du latin infans.

88 Dans mon article « Psychose et soins maternels » (p. 98), j’ai essayé de montrer comment appliquer cette hypothèse à la compréhension des psychoses.

89 Les recherches concernant les mécanismes de défense qui ont suivi le travail d’Anna Freud : Le moi et les mécanismes de défense (1936), ont abouti par une voie différente à une réévaluation du rôle du maternage dans les soins au nourrisson. Willi Hoffer (1955) a également fait des observations qui concernent cette zone de développement.

Toutefois, mon propos dans ce travail est de montrer l’importance du rôle de l’environnement parental primitif dans le développement du nourrisson ; cela prend pour nous au passage une signification clinique dans notre traitement de certains types de maladies à troubles caractériels et affectifs.

90 J’ai exposé en détail dans deux articles (« La position dépressive dans le développement affectif normal »). 149, « La psychanalyse et le sentiment de la culpabilité », p. 214) comment je comprends le travail de Mélanie Klein dans ce domaine. Cf. Klein (9, p. 297).

91 Voir dans « Repli et Régression » un exemple clinique, p. 308.

92 Voir dans « L’esprit et le psyché-soma » ce que j’ai déjà dit à ce sujet, p. 66.

93 C’est ici que l’on peut appliquer de façon appropriée les connaissances sur les fantasmes primitifs dont l’enseignement de Mélanie Klein nous a appris la richesse et la complexité.

94 Dans un autre article : « La capacité d’être seul » (p. 205), j’ai essayé d’examiner un autre aspect de ce stade du développement tel que nous le voyons chez l’adulte en bonne santé. Cf. Greenacre (1958).

95 J’utilise ici le terme de « projection » dans un sens descriptif et dynamique et non pas dans sa pleine signification métapsychologique. L’étude de la fonction des mécanismes psychiques primitifs, tels que l’introjection, la projection et la scission, sort des limites de ce travail.

96 J’ai décrit dans un précédent article les variétés cliniques de ce type d’angoisse, vues sous un angle légèrement différent (1949) : « Birth memories, birth trauma and anxiety. »

97 Je rappellerai que pour être certain de distinguer cela des relations objectales et de la gratification instinctuelle, il me faut limiter artificiellement mon attention aux besoins corporels de caractère général. Un patient m’a dit : « Une bonne séance analytique dans laquelle la bonne interprétation est donnée au bon moment est un bon repas. »

98 Pour une plus ample étude de cet aspect des processus du développement, voir mon article « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » (p. 109).

99 Cf. la théorie de Freud sur l’angoisse en tant que signal pour le moi (1926).

100 Chez les caractériels, ce sont cet affaiblissement du moi et les diverses tentatives de l’individu pour le résoudre qui se présentent à l’attention immédiate. Pourtant, il est nécessaire d’avoir une vue exacte de l’étiologie pour faire la différence entre l’aspect défensif du symptôme présenté et son origine dans la carence de l’environnement. Je me suis rapporté à un aspect spécifique de cette question dans le diagnostic de la tendance antisociale en tant que problème fondamental derrière le syndrome de la délinquance (« La tendance antisociale », p. 175).

101 Pour une étude plus détaillée de ce point voir « La préoccupation maternelle primaire » (p. 168).

102 On trouvera, présentés dans un article antérieur (1948) : « La réparation en fonction de la défense maternelle organisée contre la dépression » (p. 59), des cas illustrant une catégorie de problèmes cliniques, et qui se rattachent à ce groupe d’idées.