23. Repli et régression116 (1954)

Ces dix dernières années, j’ai eu, de par les circonstances, l’expérience de plusieurs malades adultes qui régressaient dans le transfert au cours de l’analyse.

Ma communication se rapporte à un incident de l’analyse d’un malade qui n’a pas vraiment régressé d’un point de vue clinique : ses régressions se limitaient à des états de retrait momentané pendant les séances d’analyse. J’ai été très influencé dans le maniement de ces états par l’expérience que j’avais des malades régressés.

(Par retrait, j’entends dans cet exposé qu’une relation à l’état de veille se détache momentanément de la réalité extérieure ; ce détachement se manifeste parfois même par un sommeil bref. Par régression, je veux dire régression à un état de dépendance et non pas spécifiquement régression vue sous l’angle des zones érogènes.)

J’ai extrait de tout le matériel de l’analyse d’un malade schizoïde dépressif six épisodes significatifs. Le malade est marié et a des enfants. L’accès actuel a débuté par un état dépressif, au cours duquel il s’est senti déréalisé et a perdu le peu de spontanéité qu’il avait jamais été capable d’avoir. Il ne fut d’ailleurs en mesure de travailler que plusieurs mois après le début de l’analyse, et quand il commença son traitement avec moi, il venait de l’hôpital psychiatrique. [Je l’avais eu en analyse pour peu de temps pendant la guerre ; il en était résulté une guérison clinique d’un trouble aigu de l’adolescence, mais il n’en avait pas tiré de compréhension intuitive profonde (insight).]

Sa motivation consciente pour une analyse est principalement son incapacité à être spontané et à faire des remarques originales ; il est toutefois capable de prendre part de façon très intelligente à une conversation sérieuse si d’autres personnes l’ont lancée. Il est presque sans amis, car ses amitiés se détériorent en raison de son inaptitude à être à l’origine de quoi que ce soit ; sa compagnie est donc ennuyeuse. (Il rapporta qu’il a ri une fois au cinéma, et cette mince preuve de progrès lui a donné un espoir quant à l’issue de l’analyse.)

Pendant longtemps, ses associations libres ont revêtu la forme d’un discours rapportant une conversation ininterrompue qui se passait en lui ; il les présentait après les avoir soigneusement arrangées, de telle sorte que le matériel pût être, à son avis, intéressant pour l’analyste.

Comme bien d’autres patients en analyse, ce malade pénètre parfois profondément dans la situation analytique ; à certaines occasions, importantes mais rares, il se replie et au cours de ces moments de retrait, il se passe des choses inattendues, qu’il est parfois capable de rapporter. Ce sont ces rares incidents que j’extrairai, pour mon propos, de l’immense masse du matériel psychanalytique ordinaire, matériel que je prierai mes lecteurs de présupposer.

Premier et deuxième épisodes

Voici le premier incident, dont il fut tout juste capable de saisir le fantasme et de le rapporter : dans un état de repli momentané sur le canapé de l’analyste, il s’était roulé en boule, et avait passé par-dessus le dossier du canapé. Ce fut le premier signe direct d’un self spontané qu’il donna en analyse. Le deuxième moment de retrait se situe à quelques semaines de là. Il venait de tenter de m’utiliser comme substitut de son père (qui était mort, lorsque le malade avait 18 ans) : il m’avait demandé mon avis sur un détail de son travail. J’avais d’abord discuté ce détail avec lui, tout en lui soulignant pourtant qu’il avait besoin de moi comme analyste et non comme substitut paternel. Il avait dit que ce serait perdre son temps que de continuer à me parler comme il le faisait d’habitude, puis il avait ajouté qu’il s’était replié et qu’il le ressentait comme une fuite devant quelque chose. Il ne put se souvenir de rêve appartenant à cet épisode de sommeil. Je lui fis remarquer que son retrait était à ce moment-là une fuite devant une expérience pénible : celle d’être exactement entre la veille et le sommeil, ou entre une conversation raisonnable avec moi et un état de retrait. C’est alors qu’il parvint à me dire qu’il avait eu à nouveau l’idée qu’il était roulé en boule, quoique en fait il fût allongé sur le dos comme d’habitude, les mains jointes sur la poitrine.

C’est ici que se place la première des interprétations que je sais que je n’aurais pas faite vingt ans auparavant. Cette interprétation se révéla être extrêmement significative. En parlant de sa position « roulé en boule » il faisait des mouvements avec ses mains pour montrer que cette position de chien de fusil était quelque part devant son visage et qu’il se mouvait tout en maintenant cette position. Je lui ai dit immédiatement : « En parlant de vous rouler en boule et de vous mouvoir, vous sous-entendez en même temps quelque chose que naturellement vous ne décrivez pas, puisque vous ne vous en rendez pas compte ; vous sous-entendez l’existence d’un milieu ambiant. » Au bout d’un certain temps, je lui ai demandé s’il comprenait ce que je voulais dire, et je constatai qu’il avait tout de suite compris. Il dit : « comme l’huile des roues ». Après avoir accueilli l’idée d’un milieu ambiant, il poursuivit en verbalisant ce qu’il avait montré avec ses mains : à savoir, qu’il avait roulé en avant et il l’opposa à cette révolution en arrière par-dessus le dossier du canapé qu’il avait rapportée quelques semaines plus tôt.

A partir de l’interprétation du milieu ambiant, il me fut possible de développer ensuite le thème de la situation analytique ; et ensemble, nous avons mis au point une définition assez claire des conditions spécialisées fournies par l’analyste, et des limites de l’analyste quant à ses capacités d’adaptation aux besoins du malade. A la suite de quoi, le malade fit un rêve très important et l’analyse de ce rêve montra qu’il avait été en mesure de renoncer à une protection qui n’était plus nécessaire, puisque je m’étais montré capable de fournir un milieu convenable au moment de son repli. Il apparaît donc qu’en enveloppant immédiatement d’un milieu son « self » en retrait, j’avais converti son retrait en une régression et l’avait ainsi mis à même d’utiliser cette expérience de façon constructive. Au début de ma carrière analytique, j’aurais certainement laissé passer cette occasion. Le malade décrit cette séance comme « capitale ».

Cet épisode de l’analyse eut des effets très importants : le malade a mieux compris le rôle que je pouvais jouer comme analyste ; il a admis la dépendance qui par moments est nécessairement très grande tout en étant pénible à supporter. Enfin, il s’est mesuré à sa situation de réalité, aussi bien au travail que chez lui, sur un mode tout à fait nouveau. Incidemment, il en vint à me dire que sa femme était enceinte et il lui fut ainsi très facile de rapprocher l’état où il se décrivait roulé en boule dans un milieu ambiant, à l’idée d’un fœtus dans le ventre de sa mère. Il s’était en fait identifié à son enfant et avait en même temps reconnu sa propre dépendance primitive à l’égard de sa mère.

Aussi, dès qu’il rencontra sa mère, il put pour la première fois lui demander combien l’analyse lui coûtait et se permettre de s’en soucier. A la séance suivante, il fut en mesure d’en venir à ses critiques à mon égard et de formuler le soupçon que j’étais un filou.

Troisième épisode

Le fragment que je rapporte maintenant apparut quelques mois plus tard, après une période d’analyse très riche. Il se situe à un moment où le matériel était de qualité anale, et où l’aspect homosexuel de la situation transférentielle avait été réintroduit. Cet aspect de l’analyse l’effrayait tout particulièrement. Il rapporta que dans son enfance il avait eu la crainte constante d’être poursuivi par un homme. Je fis certaines interprétations, et il raconta que, pendant que je parlais, il était très loin dans une usine. En langage courant « il était ailleurs ». Cet « ailleurs » était très réel pour lui et il s’était cru vraiment au travail à l’usine, où il était allé lorsqu’il avait terminé la phase antérieure de son analyse avec moi (qui avait dû prendre fin à cause de la guerre). L’interprétation que je lui donnai immédiatement fut qu’il avait quitté mon giron. Cette expression était appropriée parce que, dans son état de repli et sous l’angle du développement affectif, il s’était trouvé à un stade de la petite enfance, de sorte que le divan analytique était devenu automatiquement le giron de l’analyste. On verra aisément le rapport entre les deux choses que je lui fournissais : les genoux sur lesquels il pouvait revenir et le milieu ambiant d’où dépendait sa capacité à se mouvoir dans l’espace en position fœtale.

Quatrième épisode

Le quatrième épisode que je désire exposer n’est pas aussi clair. Il se situe au cours d’une séance où il disait qu’il était incapable de faire l’amour. L’ensemble du matériel me permit d’interpréter la dissociation de ses relations avec le monde : d’une part, la spontanéité issue d’un self authentique qui n’a pas l’espoir de trouver un objet, sinon en imagination, et d’autre part, une réponse à une excitation émanant d’un self quelque peu faux ou irréel. Dans l’interprétation, je soulignai qu’il espérait être capable de combler ce clivage en lui dans sa relation avec moi. A ce moment-là, il s’enfonça dans un état de repli pour une période brève et fut ensuite capable de me dire ce qui s’était passé ; l’obscurité s’était faite, des nuages s’étaient amoncelés, et il s’était mis à pleuvoir ; la pluie frappait son corps nu. Cette fois, je pus le mettre lui-même, tout nouveau-né, dans cet environnement cruel, impitoyable, et lui faire remarquer que c’était à ce type d’environnement qu’il pourrait s’attendre s’il acquérait son intégrité et son indépendance. On trouve là l’interprétation du « milieu » dans son contraire.

Cinquième épisode

Le cinquième fragment est tiré du matériel qu’il me fournit après une interruption de neuf semaines, où se trouvaient comprises mes vacances estivales.

Le malade revint après cette longue interruption en disant qu’il ne savait pas très bien pourquoi il était revenu, et qu’il trouvait difficile de reprendre le traitement, le point principal de ce qu’il rapportait était sa difficulté persistante à faire une remarque spontanée de quelque ordre que ce fût, à la maison ou avec des amis. Il pouvait seulement se joindre à une conversation, surtout quand il y avait deux autres personnes présentes qui prenaient la responsabilité de l’entretien. S’il faisait une remarque, il avait le sentiment qu’il usurpait la fonction de l’un des parents (c’est-à-dire dans la scène primitive) alors que ce qu’il lui fallait, c’était que les parents reconnaissent sa qualité de petit enfant. Il me raconta suffisamment de choses sur lui-même pour me mettre au courant de ses affaires actuelles.

On parvint à ce cinquième épisode en examinant un rêve ordinaire.

La nuit qui suivit cette première séance, il eut un rêve qu’il rapporta le jour suivant. Ce rêve était particulièrement net. Il était parti en week-end à l’étranger, quittant l’Angleterre le samedi et rentrant le lundi. Le thème principal de ce voyage était qu’il rencontrerait un malade parti à l’étranger pour se faire traiter après une hospitalisation. (Il apparut que c’était un malade qui avait été amputé d’un membre. D’autres détails étaient importants, mais ils ne concernent pas précisément le sujet de cette communication.)

La première interprétation que je fis touchait au fait que dans le rêve il part et revient. C’est ce commentaire que je vais rapporter, étant donné qu’il rejoint les commentaires des deux premiers épisodes – dans lesquels j’avais fourni un milieu et un giron – et ceux du quatrième épisode, où je mets un individu dans l’environnement mauvais qu’il a halluciné. Je lui donnai ensuite une interprétation plus complète, à savoir que le rêve exprime les deux aspects de sa relation à l’analyse : suivant l’un des aspects, il part et revient, et suivant l’autre, il part à l’étranger et c’est le malade de l’hôpital qui représente cette partie de lui ; il part et reste en rapport avec ce malade, ce qui signifie qu’il s’efforce de mettre une fin entre ces deux aspects de lui-même. A la suite de quoi, mon malade fit remarquer que, dans le rêve, il était particulièrement désireux de prendre contact avec l’amputé, montrant ainsi qu’il prenait conscience de la dissociation ou du clivage en lui et souhaitait son intégration.

Cet épisode a pu prendre la forme d’un rêve fait en dehors de l’analyse, parce qu’il contenait les deux éléments à la fois : le self en retrait et l’environnement assuré par la situation analytique. L’analyste en tant que milieu ambiant était dorénavant introjecté.

Je suis allé plus loin dans l’interprétation : le rêve montrait la façon dont le malade avait occupé son congé. Il avait été capable de prendre plaisir à échapper au traitement tout en sachant que, bien qu’il fût parti, il reviendrait. De la sorte, l’interruption particulièrement longue, qui aurait pu être grave pour un malade de ce type, n’avait pas créé trop de perturbation. Le malade souligne tout spécialement que ce départ et ce retour étaient étroitement liés dans son esprit à l’idée qu’il faisait une remarque originale ou qu’il agissait spontanément. Il me raconta alors que, le jour même du rêve, il avait ressenti de nouveau une crainte qui lui était spécialement familière, celle de découvrir qu’il avait tout à coup embrassé quelqu’un, n’importe quelle personne se trouvant à côté de lui ; cela pourrait être un homme. Il ne se rendrait pas si ridicule s’il découvrait qu’il avait embrassé inopinément une femme.

A ce moment-là, il pénétra plus profondément dans la situation analytique. Il eut le sentiment d’être un jeune enfant à la maison ; s’il parlait, ce serait mal, car il prendrait alors la place des parents. Il n’y avait aucun espoir qu’un geste spontané reçoive une réponse (et cela s’accorde à ce que l’on connaît de la situation familiale). Du matériel d’un niveau bien plus profond émergea alors ; il avait le sentiment qu’il y avait des gens qui entraient et sortaient ; je l’interprétai comme étant associé à la respiration, ce que d’autres associations confirmèrent. Les idées sont comme le souffle ; elles sont aussi comme des enfants et si je n’en fais rien il a le sentiment qu’elles sont abandonnées. Ce qu’il redoute vivement, c’est que l’enfant soit abandonné ou que l’idée, la remarque soient abandonnées, ou que se perde le geste d’un enfant.

Sixième épisode

Une semaine plus tard, le malade fut confronté (de façon inattendue en ce qui le concernait) avec le fait qu’il n’avait jamais accepté la mort de son père. Cela se produisit à la suite d’un rêve dans lequel son père était présent, et où il avait pu discuter librement avec lui des questions sexuelles courantes. Deux jours plus tard, il rapporta qu’il avait été sérieusement perturbé par une céphalée très différente des maux de tête qu’il avait jamais ressentis auparavant. Cela remontait plus ou moins à la séance précédente, qui avait eu lieu deux jours plus tôt. Cette céphalée était temporale et par moment frontale ; c’était comme si elle était juste à l’extérieur de la tête.

Elle était constante et le rendait malade. S’il avait pu obtenir un peu de sympathie de la part de sa femme, il ne serait pas venu à sa séance et se serait mis au lit. Il était ennuyé parce que, comme médecin, il pouvait voir que c’était certainement un trouble fonctionnel et cependant cela ne pouvait être expliqué en terme de physiologie (c’était donc analogue à une folie).

Au cours de la séance, je pus me rendre compte de l’interprétation à donner et je lui dis : « La douleur siégeant juste à l’extérieur de la tête représente le besoin que vous sentez qu’on vous tienne la tête comme on le ferait naturellement si vous étiez un enfant dans un état de profonde détresse affective. » Tout d’abord, il ne trouva pas beaucoup de sens à cette interprétation, mais il lui apparut peu à peu que la personne qui vraisemblablement lui aurait bien tenu la tête au bon moment, quand il était petit, c’était non pas sa mère mais son père. En d’autres termes, après la mort de son père, il n’y avait personne pour lui tenir la tête s’il ressentait un chagrin trop lourd à supporter.

Je rattachais mon interprétation à l’interprétation clef du milieu ambiant et il sentit petit à petit que mon idée des mains qui tiennent la tête était correcte. Il me fit part d’un repli momentané, où il avait le sentiment que je disposais d’une machine que je pouvais mettre en marche et qui fournissait toujours la présentation d’une sympathie agissante. Cela signifiait pour lui qu’il était important que je ne lui tienne pas la tête réellement et effectivement, car cela aurait été une application mécanique de principes techniques. Ce qui comptait, c’était que je comprenne immédiatement ce qui était nécessaire.

A la fin de la séance, il eut la surprise de se remémorer qu’il avait passé l’après-midi à tenir la tête d’un enfant. L’enfant avait subi une petite intervention chirurgicale sous anesthésie locale, ce qui avait duré plus d’une heure. Il avait fait tout ce qu’il avait pu p our l’aider, mais sans grand succès. Son sentiment, c’était que l’enfant devait avoir besoin qu’on lui tienne la tête.

Il sentait maintenant profondément que mon interprétation était bien ce pourquoi il était venu à la séance d’analyse ce jour-là. Il était donc presque reconnaissant à sa femme de ne lui avoir offert aucune compassion, et de s’être abstenue de lui tenir la tête, comme elle aurait pu le faire.

Résumé

L’idée maîtresse de cette communication est que, si nous avons connaissance de la régression au cours de la séance analytique, nous pouvons y répondre immédiatement. Nous permettons de la sorte à certains patients, pas trop gravement malades, de faire les régressions nécessaires par courtes périodes, peut-être même presque en un moment. Je dirais que lors d’un état de retrait le patient maintient le self, mais si l’analyste se montre capable de maintenir le patient dès que cet état apparaît, il y a régression, là où autrement il n’y aurait eu que repli. Une régression a l’avantage d’offrir l’occasion de corriger une adaptation aux besoins qui a été inadéquate dans le passé, c’est-à-dire au cours des soins de la petite enfance du patient. Par contre, l’état de repli n’est pas profitable, et lorsque le malade sort de l’état de repli, il n’est pas changé.

Chaque fois que nous comprenons un malade à un niveau profond et montrons notre compréhension par une interprétation correcte et opportune, nous maintenons (hold) en fait le malade et jouons un rôle dans une relation où le malade se trouve dans une certaine mesure régressé et dépendant.

On pense habituellement que la régression d’un patient au cours de la psychanalyse présente un certain danger. Ce n’est pas dans la régression que réside le danger, mais dans le fait que l’analyste n’est pas prêt à faire face à cette régression et à la dépendance qui l’accompagne. Lorsque l’expérience acquise par l’analyste lui donne confiance pour traiter la régression, on peut sans doute dire, sans se tromper, que plus vite l’analyste accepte la régression et y fait face pleinement, et moins il est probable que le malade devra avoir recours à une maladie d’allure régressive.


116 Exposé présenté au XVIIe Congrès des Psychanalystes de Langues Romanes, Paris, novembre 1954. Rev. franç. psych., XIX, n° 1-2, janv.-juin 1955.