25. L’effet des parents psychotiques sur le développement affectif de leur enfant118 (1961)

Je me propose d’examiner ici les effets de la psychose de l’un des parents sur le développement affectif de l’enfant et sur la famille.

Je prendrai comme point de départ un poème écrit par une fillette de 11 ans ; je ne puis reproduire ce magnifique poème car il a été publié par ailleurs sous le nom de son auteur, mais il trace en une suite de vers courts et avec une économie de mots, un tableau parfait de la vie au sein d’une famille heureuse. Il donne le sentiment d’une famille où vivent des enfants d’âges divers ; des interactions s’établissent, des jalousies sont ressenties mais tolérées ; la famille vibre d’une vie prometteuse. A la fin du poème, la nuit tombe et l’atmosphère est celle du monde extérieur à la maison, tout est laissé aux chiens et aux hiboux. A l’intérieur tout est calme et tranquille, en sécurité. Le poème donne à celui qui le lit ou l’écoute l’impression qu’il est directement issu de la vie de la jeune poétesse ; on se demande d’où elle tirerait sa connaissance s’il en était autrement.

L’histoire d’Esther

Donnons le nom d’Esther à l’auteur. Quelle est son histoire ? Esther est l’enfant nourricier de parents de classe moyenne, intelligents, qui ont adopté un fils et ont maintenant une autre fille en nourrice. Le père a toujours été très attaché à Esther et il montre une compréhension très fine à son égard. Une question se pose : quelle est l’anamnèse antérieure de cette enfant et comment en vient-elle à la sérénité de ce poème rempli de l’atmosphère et des détails de la vie familiale ?

La vraie mère d’Esther était, d’après ce que l’on sait, une femme très intelligente, elle parlait couramment plusieurs langues, mais son mariage tourna mal et elle vécut ensuite avec un « bohème ». Esther fut le résultat illégitime de cette union. Dans les premiers mois de la vie d’Esther, sa mère était donc tout à fait seule. D’après le très bon compte rendu de son histoire écrite par un travailleur social quand elle avait deux ans, je sais que la mère était l’avant-dernière d’une famille nombreuse. Au cours de la grossesse, on conseilla à la mère de se faire soigner sur le plan psychiatrique mais elle n’accepta pas. La mère nourrit l’enfant dès sa naissance et on dit quelle l’idolâtrait. Cet état de choses subsista jusqu’à ce qu’Esther eût 5 mois ; la mère commença alors à se conduire de façon étrange et à avoir l’air bizarre et vague. Après une nuit sans sommeil, elle se mit à errer dans un champ près d’un canal, regardant un ancien agent de police creuser un trou. Elle alla ensuite vers le canal et y jeta le bébé ; l’ancien agent de police ramena immédiatement l’enfant, qui n’avait pas de mal ; mais la mère, à la suite de cet acte, fut arrêtée et fut ensuite internée comme schizophrène à tendances paranoïdes ; Esther fut prise en charge par l’autorité locale à l’âge de 5 mois, et plus tard, à la crèche elle resta jusqu’à son placement en nourrice à deux ans et demi, on notait qu’elle était « difficile ».

Les premiers mois après son départ de la crèche, la mère nourricière dut faire face à toutes sortes d’ennuis, et pour nous cela signifie que l’enfant n’avait pas encore abandonné tout espoir. Entre autres choses, elle se couchait par terre dans la rue et hurlait. Peu à peu les choses s’améliorèrent, mais les symptômes réapparurent cinq mois après son placement en nourrice, alors qu’elle avait presque trois ans, quand un bébé de six mois fut introduit dans la famille. Ce garçon fut adopté alors qu’Esther ne le fut jamais. Esther ne voulait pas que sa mère nourricière soit appelée « Maman » par le garçon, ni que personne parle d’elle comme la « Maman » du garçon. Elle devint très destructive, puis elle changea et montra une attitude très protectrice à l’égard du petit garçon. La modification se produisit lorsque la mère nourricière lui permit avec beaucoup de sagesse d’être un bébé comme le garçon, la traitant comme si elle avait aussi six mois. Esther utilisa cette expérience de façon constructive et devint capable de jouer à être une mère. Parallèlement, elle établit une très bonne relation avec le père nourricier, relation qui persista. Toutefois, simultanément, la mésentente s’établit de façon plus ou moins permanente entre Esther et la mère nourricière, au point qu’en raison des disputes qui les opposaient, un psychiatre conseilla d’éloigner de la maison pour quelque temps Esther, alors âgée de 5 ans. Peut-être ce conseil n’était-il pas bon, en regardant en arrière et en voyant ce qui se passait. Le père, toujours sensible aux besoins de sa fille, fut l’instrument de son retour à la maison. Comme il le dit, tout ce que l’enfant avait mis de confiance dans la famille nourricière était mort. Cet homme semble être devenu la mère de cette enfant et c’est peut-être là que nous trouvons l’origine de la maladie paranoïde qu’il fit ultérieurement et de son système délirant où sa femme apparaissait dans le rôle de sorcière.

Le développement d’Esther fut constant, malgré l’état de tension perpétuelle entre les deux parents nourriciers, qui sont maintenant séparés et entre lesquels s’est établie une bataille légale ininterrompue. Il s’y ajoute le fait que la mère a toujours préféré ouvertement le garçon adopté, et celui-ci s’est développé assez bien pour la récompenser d’une façon directe en lui rendant son affection.

Telle est, brièvement contée, l’histoire triste et compliquée de l’auteur du poème qui me paraît tout empreint de sécurité et de vie familiale. Voyons ce qui en découle.

Une mère très malade, comme la vraie mère d’Esther, peut avoir donné à son bébé un départ exceptionnellement bon, ce n’est pas du tout impossible. Je pense que la mère d’Esther ne lui a pas seulement donné une expérience satisfaisante en la nourrissant au sein, mais elle lui a donné aussi ce soutien du moi nécessaire aux bébés dans les premiers temps de la vie et qui ne peut être donné que si la mère s’identifie à son bébé. Cette mère avait probablement fusionné avec son bébé à un très haut point. J’émettrai l’hypothèse qu’elle a voulu se débarrasser de son bébé avec lequel elle avait fusionné, avec lequel elle faisait un, parce qu’elle voyait poindre une phase nouvelle qu’elle ne saurait manier, un stade où l’enfant aurait besoin d’être distinct d’elle. Elle ne serait pas capable de suivre les besoins du bébé à ce nouveau stade du développement. Elle pouvait jeter le bébé mais pas s’en détacher. A un moment comme celui-là, des forces très profondes étaient certainement en œuvre et lorsque la femme jeta le bébé dans le canal (choisissant d’abord le moment et le lieu pour que le bébé soit presque certainement sauvé), elle essayait de composer avec quelque puissant conflit inconscient comme, par exemple, sa crainte d’une impulsion à manger son enfant au moment de s’en séparer. Quoi qu’il en soit, le bébé de 5 mois a sans doute perdu à ce moment où il a été jeté dans le canal une mère idéale, une mère qui n’avait pas encore été mordue, répudiée, rejetée, décortiquée, une mère à qui on n’avait pas été volée, qu’on n’avait pas haïe, ni aimée de façon destructrice ; en fait, une mère idéale, un modèle pour l’idéalisation.

Puis vint une longue période dont nous ne connaissons pas les détails, si ce n’est que dans la maison où l’enfant avait été envoyée, elle était restée difficile, c’est-à-dire qu’elle avait sauvegardé une partie de cette bonne expérience première. Elle n’était pas passée à un état de docilité, abandonnant ainsi tout espoir. Beaucoup de choses s’étaient passées lorsque la mère nourricière apparut. Naturellement, à mesure que la mère nourricière se chargeait de signification pour Esther, celle-ci se mit à l’utiliser pour les choses qui lui avaient manqué : mordre, répudier, rejeter, décortiquer, voler, haïr. A ce moment-là, il est certain que la mère nourricière aurait eu grand besoin de quelqu’un qui lui dise ce qui l’attendait, à quoi elle s’engageait, à quoi se préparer. Peut-être essaya-t-on d’expliquer à la mère nourricière ce qui se passait, mais nous n’avons aucune note à ce propos. Elle prit en charge un enfant qui avait perdu une mère idéale, et qui avait eu de 5 mois à 30 mois une expérience confuse ; naturellement, elle prenait en charge un enfant avec lequel elle n’avait pas le lien fondamental issu des premiers soins à l’enfant. En fait, elle ne parvint jamais à établir une bonne relation avec Esther, quoique tout allât bien avec le garçon, et quand plus tard elle prit en nourrice une autre fille, un troisième enfant, elle dit à plusieurs reprises à Esther : « Ça, c’est l’enfant que j’ai toujours désiré. »

Dans la vie d’Esther, c’est le père qui présentait la bonne mère ou la mère idéalisée, et il en fut ainsi jusqu’au moment de la rupture familiale. Peut-être que ce fut la cause de cette scission de la famille : le père était de plus en plus obligé de donner à cette enfant le maternage qui lui était nécessaire, pendant que la mère nourricière était de plus en plus poussée à tenir le rôle d’un persécuteur dans la vie de l’enfant. Ce problème gâta l’existence, satisfaisante par ailleurs, de la mère nourricière qui réussissait bien avec le fils adoptif et la seconde fille.

Il est évident qu’Esther a hérité de sa mère un certain plaisir des mots et son intelligence, et je crois que personne ne la dirait psychotique, en aucune façon. Néanmoins, elle souffre de carence, l’un de ses problèmes est qu’elle vole de façon compulsive. Elle a aussi des problèmes scolaires. Elle vit avec la mère nourricière, qui a à son égard une attitude très possessive et a rendu toute rencontre avec le père presque impossible, et en même temps le père est devenu bizarre et souffre d’une maladie mentale grave avec un délire paranoïde.

Les parents nourriciers savaient que la mère d’Esther était psychotique, c’est-à-dire qu’elle était internée, mais on ne leur communiqua pas les détails parce que l’assistante sociale psychiatrique avait compris qu’ils craignaient qu’Esther hérite de la folie de sa mère. Il est intéressant de voir que le souci de la folie héréditaire dans des cas de ce type paraît masquer le problème beaucoup plus grave de l’effet sur l’enfant de la période passée dans la maison d’enfants, avant qu’elle soit placée en nourrice. Au cours de cette période, du point de vue de l’enfant, sans aucun doute, la confusion a régné là où il y aurait dû y avoir quelque chose de très direct et simple, en fait de personnel.

La psychose

La psychose parentale ne produit pas la psychose infantile. Les choses ne sont pas aussi simples. La psychose ne se transmet pas directement comme les cheveux bruns ou l’hémophilie ; la mère qui allaite ne la transmet pas à l’enfant avec son lait. Ce n’est pas une affection. Bien des psychiatres ne s’intéressent pas tant aux gens qu’aux maladies ; ils les appellent les maladies mentales, et pour ces psychiatres la vie est relativement facile. Mais vous et moi, nous ne sommes pas comme cela. Notre tâche est rendue infiniment complexe par le fait que nous avons tendance à penser à nos malades psychiatriques non comme à des personnes atteintes de diverses maladies mais comme à des gens blessés, dans la lutte que mène l’homme pour son développement, pour son adaptation et pour la vie. Lorsque nous voyons un psychotique, notre sentiment c’est que « sans la grâce de Dieu, ce serait moi ». Nous connaissons cette maladie, dont nous voyons un exemple plus poussé devant nous.

Tâchons d’établir une sorte de classification. D’abord nous distinguerons chez les parents psychotiques les pères des mères, car il y a certains effets qui ne se rattachent qu’à la relation mère-enfant, en raison de son début très précoce ; et s’ils concernent le père, c’est dans son rôle de substitut maternel. Il y a un autre rôle du père plus important, dans lequel il rend humain quelque chose dans la mère et lui retire l’élément qui autrement devient magique, reste en puissance et gâte la qualité maternelle de la mère. Les pères ont leurs propres maladies, et on peut étudier l’effet de celles-ci sur les enfants. Mais naturellement, ces maladies ne retentissent pas sur la vie de l’enfant dans la petite enfance ; il faut d’abord que l’enfant soit assez grand pour reconnaître le père comme homme.

Ensuite, je diviserai, grosso modo, les psychoses sur le plan clinique, en psychoses maniaco-dépressives et en troubles schizoïdes qui vont jusqu’à et y compris la schizophrénie. Avec ces troubles, se range le délire de persécution à un degré variable, soit qu’il alterne avec l’hypocondrie, soit qu’il apparaisse comme une sensibilité paranoïde générale exagérée.

En tentant de classer ces questions d’une façon appropriée à ce court exposé, je commencerai par la maladie la plus grave, pour remonter jusqu’à la santé clinique, laissant de côté les psychonévroses qui ne nous concernent pas ici.

Examinons la schizophrénie et énumérons certaines caractéristiques des schizoïdes. Nous remarquons une chose : une faible délimitation de la frontière entre la réalité intérieure et la réalité extérieure, entre ce qui est conçu subjectivement et ce qui est perçu objectivement. Ensuite, nous notons des sentiments d’irréalité chez le malade. Les schizoïdes fusionnent aussi avec les personnes et les choses plus facilement que les gens normaux et ressentent plus de difficulté à se sentir distincts. En outre, nous remarquons que les schizoïdes réussissent relativement mal à s’établir sur la base d’un moi corporel : la psyché n’est pas clairement liée à l’anatomie et au fonctionnement du corps. La relation psyché-soma, ou son association de travail, est assez faible : ou bien les limites de la psyché ne correspondent pas exactement avec celles du corps. Par ailleurs, les processus intellectuels peuvent s’épuiser d’eux-mêmes. Les hommes et les femmes schizoïdes n’établissent pas facilement des relations, et ils ne les maintiennent pas bien non plus lorsqu’ils les ont établies avec des objets qui leur sont extérieurs, ou qui sont réels au sens ordinaire du mot. Ils établissent des relations selon leurs propres besoins et non en fonction des impulsions des autres personnes. Les parents qui ont ces caractéristiques ont bien des façons subtiles d’aller à un échec avec leurs enfants (sauf dans la mesure où ils confient leurs enfants à d’autres, étant conscients de ce qui leur manque).

Je ne peux illustrer ici tous ces points, mais en voici un exemple :

Une mère schizoïde

Kathleen avait eu un mauvais début en raison de la maladie puerpérale de sa mère. Depuis sa naissance, sa mère et la mère de sa mère avaient presque toujours été plutôt déprimées, et toutes deux avaient eu une authentique dépression. Après la naissance de Kathleen, la mère perdit sérieusement le contact avec la réalité. Lorsqu’elle commença à s’occuper elle-même de son enfant, elle était toujours en retard pour la nourrir et lente dans tout ce qu’elle faisait. Le père, qui se rendait compte de ce qui se passait, ne pouvait pas toujours veiller à ce que l’enfant reçoive les soins comme il convenait ; même lorsque la mère était au mieux, la famille ne savait jamais à quel moment on pouvait espérer avoir un repas : c’était caractéristique de sa façon de faire. Lorsque les deux aînés quittèrent le lycée pour l’université, la mère et Kathleen, qui avait alors 13 ans, commencèrent à éprouver des difficultés dans leur relation. La mère se replia, sortit de la réalité et se déprima. Sa religion devint quelque chose de très bizarre et d’inacceptable pour le reste de la famille ; finalement, il fallut la faire entrer dans un hôpital psychiatrique. Chez Kathleen, qui avait assisté à plusieurs de ses crises aiguës de confusion mentale et parfois de violence, on vit apparaître une aggravation des vagues difficultés qu’elle avait eues au cours de son enfance. Elle ne pouvait aller à l’école parce qu’une partie de la route entre la maison et l’école lui paraissait irréelle ou semblait même manquer. Évidemment, Kathleen avait vivement désiré être un garçon, et il en résulta certaines difficultés à la puberté. Il est évident que c’était en rapport avec la relation particulière qu’elle avait avec sa mère, car en tant qu’être humain distinct elle aimait beaucoup sa mère. Cependant, elle ne pouvait supporter le besoin qu’avait sa mère de la ramener à elle, d’établir une relation basée sur la fusion et l’identification primitive.

Il arriva un moment où Kathleen fut incapable d’aller à l’école malgré tout ce que pouvaient faire des professeurs très compréhensifs. On la savait intelligente et ses professeurs aimaient bien l’avoir dans leur classe, mais tous leurs efforts furent vains. Kathleen avait un cercle d’amis, peut-être pas très étendu, mais ses amitiés étaient profondes et solides et se maintinrent, bien que Kathleen ne pût éviter de laisser voir sa maladie. Les jeux qu’elle avait avec ses amis étaient répétitifs et infantiles, mais ils paraissaient lui convenir, à elle et à ses amis, à la surprise de ceux qui les observaient. Finalement, elle fut incapable de prendre ses repas avec le reste de la famille et lorsque la mère revint de l’hôpital psychiatrique, Kathleen avait souvent peur d’entrer dans la maison ; on la trouva même dans le hangar du jardin, transie de froid, mais incapable de réagir.

On sentait que cette fille pourrait redevenir tout à fait normale en l’espace de quelques semaines si on l’éloignait de sa mère, mais ce n’était pas possible, en raison du besoin très violent, tout en étant inconscient, que celle-ci avait de garder l’enfant très liée à elle et à sa maladie. C’est la raison pour laquelle on ne pouvait guère attendre de compréhension chez la mère. Il était difficile, à qui voulait l’aider, de l’approcher, et le père décida que s’il éloignait Kathleen pour la faire soigner, toute la famille serait ébranlée et cela précipiterait la mère dans une maladie nouvelle et plus grave. Pour le moment, il ne pouvait rien faire d’autre que de laisser sa femme garder Kathleen dans cet état de fusion, quoiqu’il lui fût douloureux de voir l’état de Kathleen empirer et sa fille devenir également une malade mentale. Toutefois, le père put ainsi aider les autres enfants à devenir indépendants, ce qui leur aurait été difficile si la famille n’avait pas été maintenue. Cela me concernait sur le plan professionnel, mais la seule chose que je pouvais faire était de donner mon avis et d’attendre.

Ainsi, on était forcé d’observer l’effet de la maladie mentale d’un parent sur un enfant chez lequel elle couvait et entretenait une maladie alors que les difficultés de cette enfant n’étaient pas si grandes que cela. Dans un cas de ce genre, il faut envisager l’effet qu’aurait la mort de la mère. N’est-il pas possible que la mort d’une telle mère produise une libération que rien d’autre ne pourrait assurer ? En corollaire, il y a peut-être des maladies d’enfants et d’adolescents, et même d’adultes, qu’on ne peut traiter avec succès tant qu’une certaine personne est vivante, une personne qui fusionne avec eux et les maintient dépendants. C’est surtout vrai lorsque cette relation anormale remonte au début même de la vie du malade. J’ai eu des malades dont il n’était pas possible de terminer le traitement (du moins moi je ne le pouvais pas) avant que l’âge amène finalement la mort d’un parent qui avait eu pendant toute la vie du malade une attitude déviée.

Dans l’exemple que je viens de rapporter, l’issue fut plus favorable. Il y avait un an que j’attendais, lorsque la mère me demanda de m’occuper de l’enfant. Ce que je fis ; je la plaçai et la mis en traitement.

Plus d’un an a passé, et on peut maintenant dire que cette fille a une chance de devenir normale. La principale difficulté a été le maniement de la relation entre la mère et ceux qui s’occupent de Kathleen. Cette difficulté a été largement aplanie du fait que j’avais attendu que la mère m’amène Kathleen de son propre gré. A ce propos, la mère a fait des progrès considérables depuis qu’elle s’est décidée à me confier Kathleen.

Séparer un enfant d’un parent malade

Dans la pratique de ma profession, j’ai toujours reconnu qu’il y avait un type de cas où il est essentiel de séparer un enfant d’un parent, principalement si le parent est psychotique ou souffre d’une névrose grave. Je pense à bien des malades, mais me contenterai de décrire brièvement le cas d’une fille ayant une grave anorexie.

Cette fille avait 8 ans lorsque je l’ai ôtée à sa mère, et dès qu’elle en fut séparée, on la trouva tout à fait normale. La mère était dans un état de dépression, qui, à cette occasion, était réactionnelle à l’absence de son mari aux armées. Chaque fois que la mère se déprimait, la fille devenait anorexique. Plus tard, la mère eut un garçon et le même symptôme se manifesta chez lui ; c’était une défense contre le besoin maladif de la mère de prouver son importance en bourrant ses enfants de nourriture. Cette fois, ce fut la fille qui amena son frère. Je ne pus séparer le garçon de sa mère même pour une courte période et il n’a pas réussi à établir une indépendance complète à l’égard de sa mère.

Il arrive souvent que nous acceptions le fait que cet enfant-ci ou celui-là est pris sans espoir de rémission dans la maladie d’un parent et qu’on ne peut rien y faire. Il nous faut admettre ces cas pour sauvegarder notre propre santé mentale.

C’est de diverses façons que ces caractéristiques psychotiques des parents, et surtout des mères, affectent le développement du nourrisson et de l’enfant. Toutefois, il faut se souvenir que la maladie de l’enfant appartient à l’enfant quoiqu’il soit utile de tenir compte des carences de l’environnement dans l’étiologie du cas. Un enfant peut trouver des moyens de se développer normalement en dépit des facteurs défavorables de son environnement, ou il peut être malade malgré de bons soins. Lorsque nous séparons un enfant de ses parents psychotiques, nous savons que c’est avec l’enfant que nous travaillerons et il est rare que nous trouvions que l’enfant est normal lorsqu’il est éloigné d’un parent malade.

La mère « chaotique »

Il existe un état clinique chez la mère qui est très perturbant et affecte sérieusement la vie des enfants. Je veux parler du cas où la mère est dans un état de chaos ; en fait, un état de chaos organisé, c’est là une défense – un état de choses chaotique s’est établi et est toujours maintenu pour masquer indubitablement une désintégration sous-jacente plus sérieuse dont la menace est constante. Les mères dont c’est la maladie sont très difficiles à vivre. Une malade qui a mené à bien une longue analyse avec moi avait une telle mère ; c’est peut-être le type de mère malade le plus pénible pour l’enfant. La famille avait bonne apparence et le père était stable et bienveillant, et il y avait beaucoup d’enfants. D’une façon ou d’une autre, tous les enfants furent affectés par l’état mental de la mère, état très analogue à celui de sa mère à elle.

Ce chaos organisé obligeait la mère à toujours rompre tout en fragments et à faire intervenir une série infinie d’interruptions dans la vie des enfants. De toutes sortes de façons, et surtout dès que les mots purent être utilisés, cette mère n’a pas cessé d’embrouiller tout pour ma malade et elle n’a jamais rien fait d’autre. Elle n’était même pas toujours mauvaise mère. Parfois elle était très bonne mère, mais y mêlant toujours des désordres et des actions véritablement traumatiques. Lorsqu’elle parlait à l’enfant, elle employait des jeux de mots, des galimatias de phrases confuses et des semi-vérités, de la science fiction et des faits maquillés en produit de l’imagination. Elle fit les plus grands ravages. Ses enfants furent tous touchés et le père était impuissant et ne put que s’enfouir dans son travail.

Les parents dépressifs

J’en viens maintenant un peu plus longuement à la dépression, qui peut être soit une maladie chronique, ne laissant au parent qu’une qualité d’affect appauvrie, soit une maladie aiguë apparaissant par phases, avec un retrait plus ou moins brusque de rapport. La dépression à laquelle je me réfère maintenant n’est pas tant schizoïde que réactionnelle. Lorsqu’un petit enfant est à un stade où il a besoin que sa mère soit préoccupée par les soins infantiles, cela peut être très perturbant de trouver tout à coup la mère préoccupée par quelque chose d’autre, quelque chose qui appartient simplement à la vie personnelle de la mère. Un jeune enfant dans cette situation se sent infiniment abandonné. Dans le cas qui suit, on peut voir ce facteur opérer à un stade plus tardif, l’enfant ayant deux ans.

Tony avait l’obsession de la ficelle lorsqu’il me fut amené à sept ans ; il était sur le point de devenir un pervers dangereusement habile et il avait déjà joué à étrangler sa sœur. Cette obsession cessa lorsque la mère, sur mon conseil, parla avec lui du sentiment qu’il avait de la perdre. Ce sentiment provenait de plusieurs séparations précoces. La séparation la plus dure, celle qui était chargée de sens, avait été la dépression de la mère lorsqu’il avait deux ans.

Une phase aiguë dans la maladie dépressive de la mère la sépara de lui de la façon la plus effective et toute réapparition de sa dépression plus tard a causé plus que toute autre chose une recrudescence de l’obsession de Tony avec la corde. Pour lui, la ficelle est la dernière ressource, ce qui joint les choses qui paraissent séparées !119.

Ainsi, ce fut une crise de mélancolie dans une dépression chronique chez une excellente mère au sein d’un bon foyer qui produisit la carence ; celle-ci, à son tour, amena le symptôme actuel dans le cas de Tony.

Avec certains parents, d’humeur maniaco-dépressive, on trouve ces oscillations à l’origine des troubles des enfants. Il est surprenant de voir à quel point même les petits enfants apprennent à jauger l’humeur des parents. Ils le font au début de chaque journée, et parfois ils apprennent à rester attentifs à l’expression de la mère ou du père presque tout le temps. Je pense que plus tard ils regardent le ciel ou écoutent les prévisions météorologiques à la radio.

En voici un exemple, celui d’un garçon de 4 ans très sensible, d’un tempérament très analogue à celui de son père. Il jouait par terre avec un train dans ma salle de consultation, tandis que sa mère et moi parlions de lui. Tout à coup, il dit sans lever la tête : « Docteur Winnicott, es-tu fatigué ? » Je lui demandai ce qui lui faisait croire cela et il répondit : « Ta figure » – ainsi, il m’avait donc bien regardé en entrant. En fait, j’étais très fatigué, mais j’avais espéré le cacher. La mère dit que c’était caractéristique chez lui de jauger les gens, parce que son père (un excellent père, médecin généraliste) était un homme qu’il fallait bien jauger avant de pouvoir jouer avec lui sans contrainte. En fait, il était souvent fatigué et plutôt déprimé.

Donc, les enfants peuvent faire face aux oscillations d’humeur des parents en les observant bien, mais c’est l’impossibilité de prévoir les sautes d’humeur de certains parents qui peut être traumatique. Une fois que les enfants ont dépassé les premiers stades de dépendance maximale, il me semble qu’ils peuvent se plier à presque n’importe quel facteur contraire, à condition qu’il reste constant ou puisse être prévu. Naturellement, les enfants très intelligents sont avantagés par rapport aux autres, moins intelligents, dans ce genre de prévisions. Mais parfois nous remarquons que les capacités intellectuelles des enfants très intelligents ont été surmenées ; l’intelligence a été prostituée et utilisée à prévoir des humeurs et des tendances parentales complexes.

Les parents malades comme thérapeutes

Un autre point à noter : la maladie mentale sérieuse n’empêche certainement pas les mères ou les pères de chercher de l’aide pour leurs enfants au moment voulu.

Perceval, par exemple, vint me voir lors d’un épisode psychotique aigu alors qu’il avait 11 ans. Son père était schizophrène depuis l’âge de 20 ans ; c’était le psychiatre du père qui m’adressait ce cas. Le père avait maintenant plus de 50 ans et il avait trouvé un modus vivendi avec sa maladie mentale chronique. Il fut très sensible à la souffrance de son fils lorsque celui-ci tomba malade. La mère de Perceval était elle-même une schizoïde ayant un sens de la réalité très pauvre ; néanmoins, elle put soigner son fils pendant le premier stade de la maladie, jusqu’à ce qu’il soit assez bien pour être soigné hors de chez lui. Il fallut trois ans à Perceval pour se remettre de sa maladie personnelle, qui était étroitement liée à la maladie de chacun de ses parents.

J’ai cité ce cas parce que j’ai pu utiliser les deux parents, quoiqu’ils fussent malades, ou bien en raison même de leur maladie, pour faire passer à Perceval le premier stade critique. La mère se transforma en une excellente infirmière psychiatrique et elle permit à la personnalité de Perceval de se fondre dans la sienne exactement de la façon voulue. Je savais qu’elle ne pourrait pas le faire longtemps et lorsqu’au bout de six mois, je reçus le S.O.S. attendu, je plaçai immédiatement Perceval hors de chez lui, mais le principal avait été fait. Le père, avec son expérience de la schizophrénie, était capable de tolérer l’extrême folie du garçon et la mère étant schizoïde participa à sa maladie jusqu’au moment où elle commença à avoir besoin à nouveau de soins psychiatriques pour elle-même. Évidemment, à mesure que le garçon se remettait, l’une des choses qu’il eut à apprendre, c’est que son père et sa mère étaient eux-mêmes malades ; il le supporta. C’est maintenant un adulte en bonne santé, et il le doit en grande partie à ses parents, si malades qu’ils soient.

Et que diriez-vous de cette histoire qui me vient de la consultation à l’hôpital ?

Le père de cette famille a un cancer, et non un trouble mental. Les médecins l’ont miraculeusement tenu en vie depuis 10 ans malgré son cancer. En conséquence, sa femme, mère de nombreux enfants, n’a pas eu de vacances depuis quinze ans, et elle a abandonné tout espoir. Elle se contente d’exister, complètement absorbée par les soins à donner à son mari alité, et par le travail de la maison, qui est sombre, trop petite et déprimante. Elle se sent très coupable, chaque fois que quelque chose ne va pas et lorsqu’un autre enfant quitte la maison. Un des garçons est devenu alcoolique dans l’adolescence, mais les autres enfants vont bien. Le seul bonheur dans la vie de cette mère provient de son travail, car elle travaille de 6 à 8 heures tous les matins. Elle prétend qu’elle sort pour gagner un peu, mais c’est pour changer de décor, c’est sa seule récréation. Il semble que le cancer du père soit une sorte de démon qui gâte effectivement la vie de toute la famille. On ne peut rien faire parce que le cancer siège à la tête du lit paternel, démon suprême, ricanant et tout-puissant.

Cet état de choses est terrible, mais il me paraîtrait pire encore dans une famille où l’un des parents, tout en étant en bonne santé physique, présenterait un trouble mental d’ordre psychotique.

Les stades du développement et la psychose parentale

Dans la théorie qui sous-tend ces considérations, il faut toujours garder présent à l’esprit le stade de développement atteint par l’enfant au moment où entre en œuvre le facteur traumatisant. L’enfant peut être presque entièrement dépendant, fusionné avec la mère, ou bien sa dépendance peut être ordinaire et il tend alors peu à peu à son indépendance ; ou bien il peut avoir déjà acquis quelque indépendance. Nous pouvons examiner l’effet de parents psychotiques selon ces stades et classer les maladies des parents, grosso modo, comme suit :

  1. Parents très malades. Dans ce cas, d’autres personnes assument la charge des jeunes enfants et des enfants.
  2. Parents moins malades. Il y a des périodes au cours desquelles d’autres doivent prendre soin des enfants.
  3. Ceux qui ont une santé qui leur permet de protéger leurs enfants de leur maladie et de demander de l’aide.
  4. Ceux dont la maladie englobe l’enfant, de sorte que rien ne peut être fait pour l’enfant sans violer les droits qu’un parent a sur son enfant.

Pour ma part, je ne désire pas que les enfants soient légalement retirés à leurs parents, sauf si la conscience de la société est alertée par la cruauté ou l’abandon total. Mais je sais qu’il arrive qu’on ait à décider si l’on retire les enfants aux parents psychotiques. Chaque cas doit faire l’objet d’un examen très attentif.


118 D’après l’exposé fait au cours d’une assemblée générale de l’Association of Psychiatric Social Workers (Association des travailleurs sociaux psychiatriques), nov. 1959.

119 Cf. « La ficelle », supra, p. 316