26. De la régression considérée comme une thérapie (1963)

Cas d’un jeune garçon dont la dépendance pathologique fut soignée de façon adéquate par ses parents120

Ces notes concernent le cas d’un jeune garçon dont l’une des caractéristiques du développement affectif était une tendance à régresser vers une position de dépendance vis-à-vis de son entourage familial. Les parents furent à même de traiter les manifestations régressives de façon adéquate et les transformèrent de la sorte en une expérience thérapeutique positive.

L’intérêt de ce cas, c’est que son processus a un rapport étroit avec les épisodes régressifs qui caractérisent la vie de n’importe quel enfant élevé dans un entourage familial adéquat, c’est-à-dire où il n’est question de troubles psychiques ni pour l’enfant, ni pour la famille.

Le traitement repose sur six consultations d’une heure, espacées de la façon suivante :

 

 

Âge du garçon

(né en octobre 1953).

12/07/55

 

21 mois

12/10/55

 

24 mois

08/02/56

 

28 mois

06/02/57

 

3 ans 1/2

 

Intervalle

 

17/10/61

 

8 ans

1er février 1962

 

8 ans 1/2

Cecil fut envoyé à mon cabinet par la puéricultrice d’un jardin d’enfants de la banlieue londonienne.

J’eus d’abord un entretien avec le père, vraiment inquiet pour son enfant, et qui saisissait bien l’ensemble de la situation. Pendant l’entretien, qui dura une heure, il me fit le récit de la vie de Cecil.

Sa famille. Deux enfants étaient issus du mariage : Cecil (21 mois) et Kenneth (1 mois), actuellement au sein. D’après la description du père, la mère était « intelligente, mais pas toujours facile ». Cecil était né normalement (3 kg 150) et avait été nourri au sein pendant 8 mois. Il avait de l’appétit et avait été nourri « à la demande ». En fait, il était plutôt glouton et avait tendance à s’éveiller au bout d’une heure si bien que, depuis l’âge de six semaines, il n’était pas très bon dormeur. Pour cette raison, il avait été envoyé en consultation hospitalière, où on lui avait donné du chloral. Dans l’ensemble, durant cette première période de sa vie, il était heureux et avait commencé à jouer de bonne heure. Il était devenu facile et le sevrage, à 8 mois, n’avait pas présenté de difficultés.

Le père me dit que sa femme s’était montrée plus compétente avec Kenneth, qui poussait très bien depuis le début, qu’avec Cecil, laissant entendre qu’il y avait eu une difficulté réelle avec Cecil dans les premières semaines. A 10 mois, Cecil mettait des cubes l’un sur l’autre. Il s’était assis et avait marché à l’âge normal. A 21 mois, il ne prononçait pas de mots.

Les premiers symptômes. Le père essaya ensuite de décrire la difficulté pour laquelle il me consultait. Il me dit qu’à l’âge de 13 mois, en novembre 1954, Cecil avait changé et il reliait ce changement au fait que sa femme était devenue enceinte le mois précédent et qu’elle était sujette à des angoisses au début d’une grossesse. C’est ainsi qu’à 13 mois Cecil avait commencé à revenir à ce que le père décrivit comme ses difficultés de bébé, l’insomnie en particulier et, d’une façon générale, un manque de confiance dans la mère. Il s’avéra nécessaire que soit le père, soit la mère, fussent présents à ses côtés. A la même époque il cessa de s’intéresser à ses jouets. Toutes les nuits, il s’éveillait plusieurs fois et le père ou la mère allait le voir. Il criait en s’éveillant. Sur un plan positif, il mangeait bien, poussait normalement et commençait à s’intéresser à la musique.

La propreté. Cecil s’était montré capable d’utiliser le pot quand il en avait envie, mais durant cette période (qui avait commencé à l’âge de 13 mois), il avait renoncé à l’utiliser. Il ne portait pas de couches et faisait pipi par terre chaque fois qu’il en avait besoin. Les parents n’étaient pas stricts à cet égard.

Le second enfant était né à la maison cinq semaines avant cet entretien avec le père. Cecil avait alors 20 mois. Au cours des trois semaines précédant l’arrivée du bébé, les symptômes présentés par Cecil avaient empiré : il avait de la difficulté à s’endormir, se réveillait en criant et il commençait à manifester une résistance lorsqu’il était question de le coucher. La nuit précédant la consultation, il avait crié pendant trois quarts d’heure, repoussant tout, tapant du pied et se donnant des coups. Il avait des crises de ce genre à peu près tous les jours, quelquefois deux par jour.

Avant l’arrivée du bébé, les parents avaient essayé de dire à Cecil ce qui allait se passer, mais il ne leur avait pas semblé qu’il comprenait. Lorsque le bébé était arrivé, il « n’avait pas manifesté d’intérêt ». Ou bien, s’il le regardait, il voulait lui mettre le doigt dans le nez ou dans les oreilles et il emmenait ses parents voir quelque autre chose. Pendant la même période, il désirait qu’on le mette dans un landau ou dans un berceau.

Phénomènes transitionnels. Lorsque je me mis à poser les questions de routine, le père me dit que Cecil avait d’abord sucé son poing, puis un pouce, mais seulement avant de s’endormir. Il n’aimait pas avoir un objet particulier. Au cours du dernier mois cependant, c’est-à-dire depuis la naissance du bébé, il avait sucé son pouce toute la journée, surtout au moment où le bébé était nourri Cecil n’avait pas vraiment essayé de prendre le sein, mais il avait été très content d’être nourri au moment où le bébé était nourri. Le père me dit aussi qu’il avait presque cessé de jouer. Il se désintéressait de l’eau et du sable et ses jouets avaient perdu de leur importance. De temps en temps, il était triste, s’asseyait et suçait son pouce. D’un autre côté, il avait manifesté un intérêt récent et très positif pour la musique et il aimait faire du travail ménager, faisant semblant de faire la vaisselle et de passer l’aspirateur.

Au début, le généraliste avait amélioré l’état de Cecil, mais maintenant les médicaments n’agissaient plus.

A ce stade dans l’entretien, je réalisais que j’avais été consulté par téléphone par un confrère quant au traitement de ce cas précis. Le père me dit que leur docteur leur avait conseillé de prendre une nurse pour Cecil. Cela m’amusa de découvrir, alors que je contredisais fortement cet avis, que j’étais en contradiction avec moi-même ; je me rendis compte qu’un avis donné à distance peut être très différent de ce que l’on fait lorsqu’on a un contact réel. Les parents avaient essayé une nurse mais, très vite, Cecil avait refusé de la laisser supplanter les parents bien qu’il ait paru lui être attaché.

Commentaire. Maintenant que j’étais en contact direct avec le cas, l’idée s’imposa à moi de mettre ces parents en mesure de soigner eux-mêmes la maladie de leur enfant. Je tins compte du fait que, mis à part les troubles qu’il présentait, Cecil était d’une nature aimante et plutôt douce et qu’il commençait même à témoigner de l’affection pour le bébé. S’il était couché dans le lit des parents, il était capable de bien dormir, sauf dans le cas de l’une de ces crises de pleurs auxquelles, à ce moment-là, il n’y avait aucun remède.

Selon le père, le schéma des troubles très précoces des premières semaines semblait avoir été réactivé de façon aiguë au cours de cette période qui avait commencé en novembre avec le début des angoisses de la mère au sujet de sa grossesse.

Après la consultation, j’écrivis la lettre suivante à mon confrère :

« Cet enfant, qui a commencé à changer en octobre de l’année dernière, au moment où la mère a réalisé qu’elle était enceinte (elle est toujours plus anxieuse au début d’une grossesse), se trouve dans un état régressif plutôt sérieux, mais son appétit et son état de santé ne sont pas très affectés. Des deux parents, le père au moins, semble capable de répondre aux besoins de l’enfant. Vous serez sans doute d’accord avec moi que, si les parents n’étaient effectivement pas à la hauteur de leur tâche, il faudrait confier cet enfant à une nurse. Peut-on dire, à l’heure actuelle, que les parents ne savent pas satisfaire les besoins particuliers de cet enfant ? Je serais plutôt d’avis qu’il n’y a pas de carence parentale pour le moment et il est possible que les parents soient capables de lui faire surmonter les troubles présents.

Il n’y a aucun doute que l’enfant, qui n’a pas l’air d’accorder de l’attention à la naissance du bébé et qui y est attaché, a été cependant très affecté par le changement d’attitude de la mère en octobre de l’année dernière lorsqu’elle est devenue enceinte.

Les parents envisageraient une psychothérapie pour l’enfant, même si cela devait troubler de façon considérable la routine familiale. J’ai été d’avis d’attendre la fin des vacances pour prendre une décision à ce sujet. »

Le 14 juillet 1955, je reçus la lettre suivante du père :

« Votre avis au sujet de Cecil nous a fait envisager avec plus de confiance la possibilité de l’aider nous-mêmes comme nous le souhaitons. Ainsi que vous le suggérez, nous vous écrirons à nouveau vers le 20 août. »

Cette lettre confirmait mon idée que le père et la mère désiraient s’occuper eux-mêmes de Cecil, si je voulais bien les aider. Je leur répondis la lettre suivante, le 25 juillet :

« Je suis maintenant certain que si vous êtes en mesure de vous occuper vous-mêmes de Cecil cette solution sera beaucoup plus satisfaisante que celle d’avoir recours à une aide extérieure. D’un autre côté, si cela s’avérait nécessaire, il ne faudrait pas craindre d’adopter une solution différente. Depuis l’entretien que nous avons eu ensemble, je me suis senti enclin à vous encourager à essayer de le soigner vous-mêmes. »

Dans sa lettre du mois d’août, le père me fit part de progrès, me donnant bien les détails que j’avais besoin de connaître :

« Vous vous rappellerez que vous m’avez demandé de vous écrire pour vous donner des nouvelles de notre fils Cecil à la suite de notre entretien de juillet.

« Au cours des 3 ou 4 dernières semaines, il a généralement paru plus heureux, exception faite de quelques journées où il s’est montré triste. La nourriture, le jeu, le sommeil, la bonne volonté générale s’améliorent ou se détériorent ensemble. Il couche dans mon lit. Il ne se réveille plus qu’une ou deux fois par nuit, se lève quelquefois et pleure, mais cela dure moins longtemps qu’auparavant. Le matin, et après la sieste auprès de ma femme, il se réveille maintenant presque toujours sans pleurer. Il ne va pas se coucher normalement, mais aime grimper dans son lit et en ressortir plusieurs fois, s’endormant souvent par terre.

« Il joue plus qu’il ne le faisait ; il aime toujours passionnément la musique et il danse en l’écoutant ; il aime beaucoup regarder des livres d’images. Il ne parle pas encore, mais a une gamme de sons plus étendue.

« Il est quelquefois très bruyant et rit beaucoup. A d’autres moments, il est très calme, paraît triste et suce alors son pouce. Il a souvent l’air pâle et fatigué.

« Je serais heureux s’il vous était possible de voir Cecil et ma femme. Nous désirons savoir si des soins particuliers devraient être envisagés ou si vous pensez qu’il peut se développer d’une façon heureuse sans que cela soit nécessaire. J’aimerais beaucoup que ma femme vous voie car je pense qu’elle a perdu confiance sans raison et je crois que cela nous aiderait beaucoup si vous pouviez lui donner une idée générale de la situation. »

Je fis donc le nécessaire pour rencontrer la mère de Cecil.

Consultation avec la mère – 12 octobre 1955

La mère vint avec Cecil qui, presque tout le temps de la consultation, dormit sur ses genoux. A l’époque, il avait deux ans et son frère quatre mois.

Peu à peu, la mère me donna sa version des faits, qui était très analogue à celle du mari. Elle me dit que Cecil était maintenant plus heureux et qu’il dormait mieux. De temps en temps, il se mettait en colère, ou bien devenait difficile à l’heure des repas du bébé qui était encore au sein.

Elle me parla ensuite des changements intervenus chez Cecil pour lesquels ils venaient me consulter. Avant l’âge d’un an, il avait joué normalement, mais n’en avait plus été capable par la suite.

A ce moment de la consultation, Cecil s’éveille suffisamment pour étendre la main et mettre un doigt dans la bouche de sa mère pendant qu’il suce son pouce.

La mère énuméra les détails de ce qui s’était passé en novembre, deux mois après la conception de Kenneth, alors qu’elle ne se sentait pas bien et que Cecil (alors âgé de 13 mois) avait commencé à changer. Cecil avait cessé d’utiliser le pot, redevenait bébé, voulait le landau et insistait pour être baigné de la façon dont les petits bébés le sont. Il jouait à préparer le berceau comme sa mère le fait pour un bébé et maintenant (à deux ans) il faisait la même chose avec une poupée. Récemment (me dit la mère), il s’était mis en colère à plusieurs reprises, donnant des coups au bébé et à sa mère. Elle reconnut que c’était un progrès par rapport à la position où il voulait être traité en bébé lui-même. Elle me dit qu’elle était très occupée avec le nouveau bébé et qu’au début, Cecil en avait pris ombrage. Lorsque ses relations avec elle étaient tendues, il se montrait capable de relations affectueuses avec le père. Maintenant (à deux ans), il s’amusait, mais ne jouait cependant pas de son propre chef, c’est-à-dire qu’il ne se servait pas de ses jouets comme il le faisait avant de tomber malade. Il aimait la propreté d’une façon « presque obsessionnelle » et était très heureux qu’on lui permette d’aider à faire le ménage et la cuisine. Avec un peu d’aide, il était capable de s’habiller seul et il mangeait normalement.

En réponse à l’une de mes questions, la mère me dit que Cecil avait eu un ours en peluche depuis sa toute petite enfance, mais qu’il ne lui avait jamais prêté grande attention. Il possédait maintenant une drôle de poupée négrillonne qui avait pris à ses yeux une importance toute particulière : « Il lui parle », dit-elle, « émet des sons à son intention, la met au lit et la nourrit par le nombril ».

Ce qui l’inquiétait surtout, à l’heure actuelle, c’était que Cecil ne parlait pas. Il se faisait cependant comprendre et comprenait tout. Il ne se trouvait aucun enfant dans le voisinage pour partager ses jeux.

Cecil avait une bonne tonicité musculaire et recommençait à aimer se baigner, jouant avec les robinets et jouant avec l’eau dans l’évier.

Les étrangers qui venaient chez lui le rendaient anxieux et il se tenait alors près de sa mère. Il se mettait à sucer son pouce et n’établissait pas de contacts avec eux. La mère me dit que le père ne s’était jamais mis en colère contre Cecil et qu’il avait beaucoup de patience. Toute la semaine, le père étant absent, Cecil avait tendance à pleurnicher, ce que la mère interprétait comme un désir de le revoir et il arrivait que cela l’agace. Elle aurait peut-être préféré que le père soit plus ferme parce que c’était en l’absence du père que les ennuis apparaissaient plutôt et que, lorsqu’il était présent, Cecil allait à lui et non vers elle. Lorsqu’il s’éveillait la nuit, il avait tendance à s’accrocher à son père plutôt qu’à elle.

A la suite de cette consultation, j’écrivis une lettre à mon confrère en date du 13 octobre :

« Je vous écris à nouveau au sujet de cet enfant. Il ne parle pas encore. D’un autre côté, il y a de grands signes de progrès et je pense que la mère se tire de façon satisfaisante du difficile problème de faire progresser son aîné en même temps qu’elle élève le second. Cecil émerge graduellement de son besoin d’être comme le bébé et il a même été capable d’exprimer sa colère contre lui et la mère lorsqu’ils sont ensemble. Il résout partiellement son problème en s’identifiant à la mère ; il s’intéresse au travail de la maison auquel il coopère très bien et il traite ses poupées exactement de la façon dont le bébé est traité. Un bon signe est qu’il a maintenant, pour la première fois, adopté un objet, une poupée, et il s’intéresse également à l’ours qu’il possède depuis sa toute petite enfance mais qui ne l’intéressait pas jusqu’à présent. A certains moments, il suce encore son pouce.

« Il semble heureux et capable d’apprécier la compagnie d’une aide familiale temporaire. Il est obsédé par le besoin de nettoyer et de jouer avec l’eau. Il s’habille presque tout seul ; il mange bien, il ne joue pas avec ses jouets et cela reste un symptôme majeur car, jusqu’en novembre dernier, il savait bien jouer avec ; c’est à ce moment-là qu’il est tombé malade, en réaction aux changements intervenus chez sa mère.

Il dormait lorsqu’il est arrivé chez moi et il n’a pas cessé de dormir pendant presque toute la consultation. Sans tout à fait s’éveiller, il a mis un doigt dans la bouche de sa mère alors qu’il avait son pouce dans la sienne. A la fin, il s’est réveillé et s’est comporté comme un enfant intelligent. Il avait l’air encore endormi, mais il a joué avec un jouet que je lui ai donné et il l’a emporté. Il n’a pas encore prononcé un mot qu’on puisse reconnaître, mais il parle à ses poupées dans son propre langage ; il comprend tout et se fait comprendre.

« Son corps est plutôt bien développé et je pense que sa tonicité musculaire est satisfaisante.

« Je pense que vous verrez, d’après ces notes, que le risque que j’ai pris en conseillant à la mère de s’occuper elle-même de cet enfant peut s’avérer justifié. Il subsiste encore un trouble du sommeil mais Cecil ne se réveille généralement qu’une fois, ce qui n’est pas trop mal. Il va se coucher volontiers et s’éveille gaiement le matin.

« Un facteur important, qui a un rapport avec la nervosité de la mère, c’est la nature douce du père. Il coûte à celui-ci de donner des ordres ou de se mettre en colère. La mère me dit que c’est toujours elle qui est forcée de se mettre en colère. A cet égard, les week-ends sont pénibles alors que le père est à la maison, que l’enfant pleurniche tout le temps, qu’il s’accroche à lui et repousse la mère. Au cours de la semaine, le père absent, il n’est pas difficile ; il ne pleure généralement pas et paraît heureux.

Il y a encore beaucoup à faire pour cet enfant, mais je crois qu’il a une chance de devenir normal, si nous prenons le mot normal dans un sens plutôt large. »

D’octobre 1955 à février 1956

Je revis la mère et Cecil le 8 février. Le père vint également.

Il me fut dit que le bébé (âgé de 8 mois) avait souffert d’eczéma mais qu’il poussait bien par ailleurs et qu’il était encore nourri au sein. Dans l’ensemble, Cecil (qui avait maintenant 2 ans et 4 mois) paraissait heureux et il avait commencé à utiliser des mots d’une syllabe. Pendant que je parlais aux parents, Cecil suçait son pouce, son autre main dans le sac de sa mère121.

Il me fut rapporté que Cecil jouait davantage, mais veillait toujours à ce que sa mère soit présente et prête à s’occuper de lui. Il avait commencé à s’intéresser un peu au bébé, lui témoignant même occasionnellement de l’affection, cependant qu’à d’autres moments il montrait que ce bébé l’ennuyait. Les repas se prenaient de façon plus calme et il n’insistait plus pour les prendre avec les parents. Une relation affectueuse s’était de nouveau établie avec la mère, tandis que demeurait la relation très positive avec le père. Il était maintenant capable d’être heureux en présence de ses deux parents et supportait que le père le quitte sans être malheureux. Il utilisait de nouveau le pot pour la défécation.

Il pouvait maintenant communiquer des idées complexes ou des ordres. Par exemple, il lui arrivait de montrer ses lacets défaits. Si la mère ne les renouait pas, il disait alors : « Défaits ».

A ce moment-là de la consultation, Cecil, tout en suçant son pouce, découvrait les jouets dans la pièce. Les clefs de sa mère étaient tombées à terre et il prit une clef pour la mettre dans la serrure de son sac.

Il avait voulu emmener sa poupée. La mère me dit cependant : « Elle ne l’intéresse pas tant que cela. » Dernièrement, il avait beaucoup moins sucé son pouce.

Pendant que nous parlions, Cecil avait sorti tout l’argent du sac de sa mère122. Durant toute la consultation, il manifesta un intérêt latent pour les jouets qui se trouvaient chez moi. Il était évident qu’il s’y intéressait mais que quelque chose l’empêchait d’y toucher. Il prit un bouton dans le porte-monnaie de sa mère et le lui donna. La mère dit : « Il vient de mon manteau », mais elle ne le prit pas, détail qui révèle ce petit rien qui rendait difficile à la mère de communiquer au niveau le plus primitif.

La mère me dit que Cecil continue à se servir du lit de ses parents. Il y a un petit lit pour lui dans leur chambre. Il semble qu’il leur soit encore difficile de sortir ensemble le soir car, à partir de 9 heures, Cecil peut se réveiller et il s’attend à les trouver à la maison.

Le 9 février, j’écrivis à nouveau à mon confrère.

« Je vous écris pour vous tenir au courant des progrès de Cecil. Il a maintenant l’air d’un enfant normal. Il utilise un grand nombre de mots et s’exprime librement, bien que sans faire de phrases. Il joue seul et il n’est pas tout le temps obsédé par le désir de se mettre dans une position infantile par rapport à sa mère. S’il n’existait pas quelques symptômes résiduels, il pourrait passer pour normal. Tout en étant bien meilleures, les nuits sont encore troublées. Il supporte maintenant de voir ses parents ensemble et laisse son père partir au travail sans difficulté. Par ailleurs, il a besoin de dormir dans le lit de ses parents, son père tourné tout le temps vers lui, ce qui signifie que les parents ne peuvent jamais se retrouver. Pour la mère, cela constitue une frustration très grande. Les parents veulent bien supporter cet état de choses pendant quelques mois encore si on les assure que le sacrifice en vaut la peine.

La technique adoptée, qui consiste pour ainsi dire à le « gâter », semble avoir eu un bon effet ; de plus, la mère me dit qu’elle devient peu à peu capable d’échanges plus directs et que les effets de ce changement se font sentir dans sa relation avec le plus jeune enfant qui, à propos, souffre d’eczéma mais est normal par ailleurs. »

Le contact suivant avec les parents eut lieu par lettre, cette fois de la mère (2 juillet 1956). Dans cette lettre, la mère faisait part de la complication apportée par le comportement agressif de Cecil envers son frère. Cette agressivité témoignait de deux choses : c’était, d’une part, la preuve d’un développement sain chez Cecil, de l’autre, pour le frère, c’était un désavantage. Je répondis aux parents la lettre suivante en date du 4 juillet 1956 :

« Votre désir de soigner l’enfant à la maison semble avoir trouvé sa justification. Je ne pense pas que je puisse faire beaucoup au sujet des symptômes résiduels. Il doit être très difficile d’admettre que Cecil a lieu de détester son frère. Il est sans doute également attaché à lui et s’il n’était pas là pour être détesté, il n’aimerait pas cela non plus. Vous avez raison de ne pas le faire se sentir coupable du moment que vous évitez que le frère n’en souffre. Toutefois, pourquoi ne saurait-il pas que son comportement vous entraîne à prendre le parti du frère ? Cela doit être très pénible que l’enfant partage encore votre lit la nuit, mais si vous pouvez supporter encore cette situation, c’est peut-être, à mon avis, le meilleur moyen de traiter son état en attendant de voir les résultats. »

La mère reprit contact avec moi le 6 février 1957. Cecil était alors âgé de 3 ans et demi.

Elle vint seule et, au cours de la demi-heure qu’elle passa dans mon bureau, me fit part d’un changement notable. Non seulement Cecil avait grandi, mais il était aussi plus heureux. Elle se plaignit néanmoins du fait qu’il ne voulait pas rester dans son lit. Son mari et elle n’avaient pas passé une seule nuit sans lui. Pour avoir une vie sexuelle, ils devaient s’accommoder de ce que Cecil restait maintenant dans son lit depuis son coucher jusqu’à deux heures du matin. « Cecil pense qu’il a le droit d’être dans le lit de ses parents et il en parle. » « Lorsque nous lui disons que nous en avons assez, il répond : “Quand je serai grand123.” » Il dormait à côté de son père ou à leurs pieds en travers du lit. La mère me dit qu’elle l’aimait beaucoup, mais que par moments elle était exaspérée. « Dans l’ensemble, les choses sont plus faciles avec Kenneth. »

La famille avait maintenant déménagé et il y avait davantage d’enfants dans le nouveau voisinage, y compris une petite fille de 5 ans. Pourtant Cecil n’avait pas d’amitié stable. La mère me dit que son envie de jouer était variable : « Il se réjouit des visites d’enfants, mais, lorsque les enfants sont là, il peut devenir impossible. » De la même façon, il est impossible de prédire ses rapports avec son frère. « En résumé, dit-elle, le caractère de Cecil a deux facettes ; il est heureux et joyeux, ou possessif et jaloux. Dans le dernier cas, il a tendance à jouer seul et à imaginer qu’il est un ouvrier ou quelqu’un de ce genre. »

Pour s’habiller, il choisissait de s’habiller plus comme une fille que comme un garçon et, d’une façon évidente, enviait le rôle de la fille. Il continuait à sucer son pouce et ne possédait pas d’objets auxquels il accordât une valeur particulière, si ce n’est qu’il adoptait de nombreux ours et les conservait dans un landau. Il était toujours très attaché à son père. Il avait une phobie des docteurs depuis qu’il avait vu vacciner son frère et qu’il l’avait entendu hurler. Il se grattait partout, mais sans provoquer d’éruption. Ses parents présents, il s’endormait facilement, mais seul, il restait éveillé, se grattant avec plaisir jusqu’à ce qu’il saigne. La mère n’avait pas remarqué de masturbation génitale. Il parlait beaucoup et aimait bien les histoires. La mère s’occupait maintenant seule des enfants, sans aide extérieure. Un nouvel élément était apparu : lorsqu’il était en colère contre sa mère, il la frappait de façon beaucoup plus délibérée ; en retour, la mère pouvait maintenant se permettre de se mettre en colère. Après l’avoir frappée, il avait des remords.

Après discussion, il fut décidé que, la nuit, si les parents pouvaient le supporter, il fallait continuer à être particulièrement indulgent pour Cecil. C’était pénible pour la mère et je pris la peine de lui montrer que je comprenais cela.

Suite à cette consultation, j’écrivis à mon confrère en date du 7 février 1957.

« J’ai eu la visite de la mère de Cecil. Apparemment, l’enfant s’est bien remis et il est presque sorti de son état de dépendance. Cette régression a été très bien soignée par la mère et par le père, qui se sont permis de le « gâter ». Le symptôme résiduel est son besoin continu de partager le lit de ses parents, ce qui est très pénible pour la mère. Elle veut bien faire encore cet effort pour une durée limitée.

« Il y a encore, bien sûr, de nombreux signes d’un trouble affectif, surtout quand les parents essaient de traiter le symptôme principal d’une autre façon qu’en le laissant subsister. La plus grande partie de la journée, Cecil est heureux et joue. »

Puis vint une lettre de la mère (9 mars 1957) dans laquelle elle exprimait l’idée d’envoyer Cecil à une école maternelle.

« Lorsque je vous ai vu il y a quelques semaines au sujet de notre fils Cecil (3 ans 1/2), vous avez été d’accord qu’il serait bon pour lui de fréquenter une école maternelle. C’est seulement au moment de procéder à son inscription à l’une des écoles locales que j’ai réalisé qu’il y a de longues listes d’attente partout. (On conseille d’inscrire les enfants dès l’âge de six mois.) J’ai essayé aussi bien les écoles publiques que privées. A l’école publique, on m’a dit que si j’écrivais à la Mairie en indiquant que Cecil a été difficile et que si vous vouliez bien joindre une lettre attestant qu’il retirerait un grand bénéfice de la fréquentation d’une école maternelle, il pourrait probablement être inscrit. Je vous serais reconnaissante de me dire si vous estimez que son cas le mérite ou si une place vacante devrait être réservée pour un cas plus grave. »

A la suite de cette lettre, j’écrivis à l’Inspection de l’Éducation une lettre en date du 13 mars 1957 :

« Sur mon avis, Madame X… a demandé l’inscription de son fils dans une école maternelle. Je me permets d’appuyer cette demande, me basant sur le fait que Cecil a traversé une période très difficile. Je pense que maintenant que son état s’est amélioré, il a grand besoin de l’aide que peut apporter une école maternelle.

« J’ai vu Cecil pour la première fois à l’âge de 21 mois. L’enfant avait été très perturbé par la grossesse de sa mère124. L’un des symptômes principaux était un trouble du sommeil.

« Je sais qu’il y a, à l’école, une liste d’attente pour les enfants. Je désire seulement attester que Cecil a eu des difficultés et qu’à mon avis la fréquentation d’une école maternelle serait une bonne chose pour lui. »

En réponse à ma lettre, la Commission de l’Enseignement de la circonscription autorisa « l’admission exceptionnelle de Cecil à l’école maternelle locale ».

De mars 1957 a octobre 1961

Je repris contact avec ce cas en octobre 1961 lorsque, sur l’avis de l’école primaire, Cecil, maintenant âgé de 8 ans, me fut envoyé parce qu’il avait commis des vols. La mère accompagna Cecil et je lui parlais avant de voir l’enfant. Cecil avait maintenant juste 8 ans et son frère, qui en avait 6, fréquentait la même école.

La mère me dit que Cecil s’était amélioré mais qu’il n’était jamais devenu facile. Il y avait toujours eu des périodes de difficultés. Lorsqu’il était passé de l’école maternelle à l’école primaire, il avait commencé à voler, c’est-à-dire au moment où, pour la première fois, il rencontrait des difficultés dans un milieu qui n’était pas sa famille. Chez Cecil, le conflit demeurait entre son désir de grandir et son désir de rester petit. Quelques menus larcins avaient été commis à la maison, de l’argent avait été pris dans le sac de la mère et, récemment, il avait également commis des vols auprès d’amis.

Il avait aussi « trouvé » une montre. A part cette question de vol, il se comportait bien à l’école. Jusqu’à une semaine avant la consultation, il ne semblait pas s’en faire pour l’école. Il avait alors commencé à manifester ses soucis en se réveillant avec mal au cœur. « Il a plutôt quelque chose sur le cœur », dit la mère, « parce qu’il est jaloux de son frère ».

Je notai que la mère était déprimée. Le père continuait à se montrer très patient dans ses rapports familiaux et la mère continuait à faire preuve d’anxiété d’une façon générale.

Après avoir vu la mère, j’eus avec Cecil (âgé de 8 ans) une longue entrevue personnelle. J’installai entre nous la table basse pour les enfants et j’établis un contact sur la base des « griffonnages ». (Il s’agit d’une technique souple pour établir des contacts et pour communiquer : je fais un griffonnage à l’intention de l’enfant, qui y voit quelque chose ou le transforme en quelque chose ; puis, à mon tour, je fais quelque chose d’un griffonnage de l’enfant. Il s’agit d’un test d’aperception thématique dans lequel le psychiatre s’engage aussi bien que l’enfant. L’intérêt principal de cette méthode serait perdu si les détails devaient en être standardisés.)

Il était très intéressant pour moi d’être en contact avec ce garçon de 8 ans, alors que je me souvenais très clairement de mon contact avec lui à l’âge de 21 mois et à celui de 2 ans et 4 mois.

Entrevue personnelle avec Cecil (8 ans) – octobre 1961

1. De mon premier dessin il fit un étang.

3. Du second, une voiture.

(Chacune de ces interprétations indiquait une très grande imagination).

5. Il fit un personnage de mon dessin.

7. Il en fit une statue avec une épée.

8. Du sien, je fis un crocodile.

9. Il fit de mon dessin deux pommes unies ensemble. J’observai, à ce moment, qu’elles pouvaient représenter deux seins rapprochés sur le corps de la mère.

10. Il fit ensuite un griffonnage, dans lequel je vis trois pommes et je dis : « T’arrive-t-il de rêver de pommes ? » Il me répondit : « Je rêve de ce qui est arrivé la veille et de ce que j’ai fait. D’habitude, c’est agréable. » Lorsque je lui posai la question de savoir s’il faisait des rêves désagréables ou tristes, il me dit qu’il avait fait un rêve triste au sujet d’un ami qui s’était cassé le bras.

11. Dans le rêve, il restait à l’hôpital longtemps. Il s’était vraiment cassé le bras, mais, en fait, était resté seulement deux heures à l’hôpital. Il était tombé sur le sentier près de l’école. « Il était venu me chercher une fois ».

12. De mon dessin, il fit des rochers, ce qui avait un rapport avec des vacances passées en France. Les rochers représentaient des falaises.

13. Il transforma son propre griffonnage en un G, ce qui, d’après lui, avait peut-être un rapport avec « garters » (jarretières) parce qu’il allait entrer dans les louveteaux.

15. De mon dessin, il fit un vase avec une fleur.

Alors que nous passions au suivant et que, de son dessin, je faisais une fleur dans un pot, il se mit à parler de solitude et de tristesse. Il savait, disait-il, ce que c’était que d’être seul. Les premiers jours à l’école, en tant qu’externe, il n’était pas sûr de ce qu’il devait faire. Le premier jour, il s’était embrouillé après la prière et s’était mis en retard de cette façon.

Je lui posai une question relative aux avantages de grandir et d’en savoir davantage et il me dit : « Je ne veux pas grandir. Quel dommage de quitter l’enfance125. »

A ce moment, j’intervins avec une interprétation. Je revins sur les pommes et dit qu’elles pouvaient représenter des seins et son besoin de rester en contact avec sa propre enfance et sa nourriture au sein.

Commentaire : Je ne saurais trop insister, dans cet article, sur le fait que cette interprétation semblait naturelle à ce garçon qui était resté en contact avec les relations objectales de la petite enfance par l’exploitation de la tendance régressive qui avait été traitée de façon plus qu’adéquate par les parents.

Je lui posai alors des questions sur son père et sa mère et comment il se servait d’eux lorsqu’il désirait être considéré et traité comme un bébé. Il me répondit qu’il s’adressait surtout à sa mère parce que « Papa me montre toujours comment faire des choses, comment tondre la pelouse et tout et tout ». En d’autres termes, il sentait que le père le poussait à grandir et niait ainsi l’importance du père dans sa vie. Il me dit qu’il était capable de bien bêcher. « Là où je suis mauvais, c’est quand il faut faire des choses à l’école que je connais déjà, comme les additions. Les faire pour rien, c’est si ennuyeux. Des choses nouvelles passionnantes, je peux faire ça. »

Je lui posai alors une question directe concernant le vol et il me raconta un petit larcin et aussi un rêve dans lequel une voiture est volée. Le rêve avait fait suite à un incident réel. Dans la réalité, il y avait dans l’auto les valises pleines de vêtements, toutes prêtes pour un voyage à l’étranger si bien que la famille avait dû passer ses vacances dans un endroit moins éloigné de la maison. Dans le dessin (17) et l’association d’idées qu’il entraîna, il y avait un mélange de réalité et de rêve. Il me dit aussi qu’il avait emprunté le crayon d’un ami pour l’utiliser, ce qui revenait à le voler. Il me dit ensuite, comme si une idée importante lui était venue : « Quand mon frère avait deux ans, il m’a volé un shilling. »

Commentaire : Je suppose qu’il était très important pour lui d’exprimer de cette façon concrète son sentiment que son frère avait usurpé des droits.

La consultation se termina là et l’enfant me quitta en bons termes, tout à fait heureux.

images7Au cours de cette entrevue, je pus obtenir une nouvelle version des premiers contacts qui avaient eu lieu lorsque Cecil m’avait vu en présence de ses parents. La séquence se présentait ainsi : d’abord, il avait établi un lien entre la succion de son pouce et le droit de posséder la bouche de sa mère ; puis il avait utilisé le sac de la mère et son contenu (y compris l’argent) à la place de la bouche de la mère. Maintenant, il me parlait de vol et d’être volé.

De cette consultation, il ressort principalement un détail relatif au thème actuel : le dessin des pommes et mon interprétation avaient un sens pour lui en raison de son lien avec le passé et l’inconscient resté intact par le fait des tendances régressives de l’enfant. Les parents avaient tenu compte de ces tendances dans leur éducation et avaient répondu à la dépendance, les transformant ainsi en un moyen de guérison. Derrière cet état de choses, il y avait une « carence » en rapport avec la réaction de la mère en face de la grossesse.

J’écrivis alors la lettre suivante au directeur de l’école primaire (20 octobre 1961).

« Ainsi que vous le savez probablement, j’ai vu Cecil, que j’avais déjà vu en 1955. La mère m’a mis au courant de certaines difficultés qui ont causé du souci à l’école. J’ai eu l’occasion de me faire une opinion sur Cecil et de relier ses symptômes à l’ensemble de son évolution.

« Pour lui, le vol récent se rattache, dans une certaine mesure, à une tendance qui le pousse à retrouver un état de dépendance très infantile. Ainsi que vous le savez probablement, ce type de tendance peut aller de pair avec la tendance contraire vers l’extrême indépendance. Lorsqu’il est venu me voir pour la première fois, en 1955, j’avais pu observer que Cecil avait été très affecté au moment de la grossesse de sa mère, grossesse qui suscitait chez elle une réaction exagérée. Il avait alors environ 1 an 1/2.

« Je sais bien qu’un enfant à l’école doit être traité comme tous les autres et que la conduite à son égard ne peut exactement s’adapter à l’ensemble de son évolution et tenir compte de difficultés qui remontent peut-être à la toute première enfance. Je vous informe néanmoins de ce détail avec l’espoir que la phase dans laquelle on peut s’attendre voir se manifester chez Cecil ces symptômes sera supportée à l’école en toute connaissance de cause. Cela aide quelquefois les maîtres qui s’occupent d’un enfant de savoir que des symptômes dénués de signification logique dans l’expérience quotidienne et par rapport à la vie consciente de l’enfant, ont quand même un sens. »

Cette lettre amena la réponse suivante :

« Nous vous remercions de votre lettre au sujet de Cecil, qui nous a beaucoup rassurés.

« Il semblerait que la phase difficile du vol ait été surmontée sans que les autres garçons aient établi un lien entre la disparition de leurs affaires et Cecil et ceci grâce à la très grande coopération de ses parents.

« Je suis heureux de vous dire que l’enfant paraît s’acclimater de façon satisfaisante. »

En réponse à une correspondance ultérieure, je reçus une lettre du père en date du 4 décembre 1961.

« Cecil est certainement plus à son aise que lorsque ma femme vous l’a amené la dernière fois. Il présente encore les mêmes symptômes (sauf en ce qui concerne le vol), mais à un degré bien moindre. Il dort mieux et ne se plaint pas souvent d’avoir mal au cœur. Il ne paraît pas malheureux et triste comme il l’était.

Parfois, il est encore très bébé et facilement jaloux de son frère, mais entre ces accès il y a des périodes plus faciles et plus heureuses. Il semble s’intéresser beaucoup à l’école et il est moins anxieux à cet égard.

Pour autant que nous le sachions, il n’a pas volé depuis que nous vous avons vu avec lui.

La dernière fois que j’ai parlé au directeur de l’école, il semblait aussi penser qu’il allait mieux. J’espère que, de son côté, il a pu vous exprimer le même point de vue dans la lettre qu’il vous a adressée. »

La plupart des autres symptômes demeuraient, quoique atténués. Cecil avait des accès de comportement infantile, mais apparemment aucun vol n’avait été commis depuis son entrevue avec moi.

Finalement, je vis la mère et l’enfant de nouveau le Ier février 1962.

Je vis d’abord la mère, qui me dit qu’il n’y avait plus eu de vols. Cecil s’était montré plus positif dans ses relations avec elle et avec les autres, plus heureux, et il paraissait content de revenir me voir. Des traces de comportement infantile subsistaient, que la mère continuait à satisfaire lors de leur apparition. Le frère l’agaçait et le taquinait, mais Cecil se montrait à la hauteur de cette nouvelle complication. Les vacances de Noël s’étaient bien passées. A l’école, Cecil avait bien travaillé, il avait pris la tête de la classe et il avait un bon carnet scolaire. Bien qu’il ne volât plus, il avait une certaine tendance à inventer des histoires à l’école. Par exemple : « J’ai neuf frères et sœurs, etc. »

Commentaire : Une tendance à raconter des histoires fantastiques accompagne régulièrement la tendance antisociale et le vol ; elle demeure souvent après la disparition des vols effectifs.

La mère me parut moins fatiguée et pas déprimée. On ne pouvait pas encore dire que Cecil se soit fait un ami à lui et (du point de vue psychiatrique) c’était là son principal symptôme résiduel.

En second lieu, il y avait sa fatigue et la mère savait qu’elle devait satisfaire cette tendance et le laisser se coucher à 5 heures si nécessaire.

Commentaire : Cette fatigue, et le fait de se coucher tôt, est la manifestation d’un état dépressif et du résidu de la tendance régressive.

A la fin de l’entretien, la mère me rappela, ou me dit pour la première fois : « Je pense que vous comprenez, Docteur, qu’avec Cecil, j’ai toujours été réservée. Je m’en suis rendu compte avec son frère. J’ai été à l’aise avec lui dès le début et lui avec moi. »

Commentaire : Il me parut que la mère était parvenue à décrire clairement l’étiologie de la maladie de Cecil, car celui-ci avait maintenant fait tant de progrès qu’elle se sentait moins coupable. Et aussi parce que c’est en répondant aux besoins particuliers de Cecil qu’elle et son mari avaient suscité ce progrès.

Après avoir vu la mère, j’eus un entretien avec Cecil. Il était positif dans sa relation avec moi et très libre. Il choisit d’abord de dessiner et dessina en fait une synagogue. Il pourrait être architecte. Il dessinait souvent des maisons. Puis il me demanda de faire un griffonnage.

1. Il en fit une théière.

3. De son propre dessin, il fit une gueule de crocodile. (J’avais introduit un crocodile dans la première série).

Je lui demandai s’il se souvenait de l’homme à l’épée de la première série et il me dit que oui. Il s’amusa à numéroter les dessins.

5. De mon dessin, il fit un poisson-lune.

7. Et de celui-là une sirène.

8. Je transformai son griffonnage désordonné en dessinant une assiette autour, ainsi qu’un couteau et une fourchette, impliquant qu’une idée de nourriture y était associée. En faisant cela, j’étais influencé par son dessin du crocodile qui pourrait me manger ou qui pouvait représenter un aspect de moi-même dans la relation professionnelle.

9. De mon dessin, il fit une fusée, un avion à réaction.

11. De celui-là, il fit une sorcière avec un balai, ce qui avait un rapport avec une histoire qu’il connaissait et le pouvoir des charmes. Les rêves effrayants devinrent alors le sujet de la conversation.

12. Ressemble à un rêve de sorcière. Il s’agit de son dessin, qui n’est pas exécuté à partir d’un griffonnage. La sorcière est venue à la maison et il s’est réveillé. Il me dit : « C’est bien de dormir, mais c’est quand on se réveille qu’on oublie où on est. » Je lui demandai alors : « Tu fais de beaux rêves ? » Il me répondit que oui et fit le dessin suivant.

13. Il se passionna en dessinant une voiture diesel avec lui comme chauffeur.

14. Un drôle de rêve, qui a un rapport avec un clown et un cirque que des enfants regardent. « Je pourrais être clown », dit-il.

Je lui demandai s’il rêvait de l’école et il me répondit négativement.

— As-tu des amis ?

— Oui, beaucoup, mais pas un ami à moi tout seul.

— Y en a-t-il un avec lequel tu aimerais être ami ?

— Non, pas vraiment.

Nous parlâmes ensuite d’un tas de choses diverses, sa poupée qui est maintenant dans l’armoire, etc. Il pourrait devenir professeur à vingt ans, ou construire des routes, ou devenir fermier, ou conduire ces voitures diesel qu’il aime beaucoup.

Je lui demandai s’il voulait encore faire des dessins et il me répondit : « Oui, encore un. »

15. Dans mon dessin, il vit un trou avec de la neige dedans. « Hier, la neige est partie, mais nous avons joué avec la neige à Noël, nous avons fait des boules de neige et un bonhomme de neige. » D’une façon ou d’une autre, nous en vînmes à discuter de la différence entre jeunes et vieux et du grand âge de son grand-père qui a maintenant 87 ans.

Il n’y avait pas d’élément particulier dans ce contact qui puisse être l’indication de la persistance d’un trouble du caractère ou de la personnalité. Je trouvai que l’enfant s’exprimait librement, avec humour ; tout cela témoignait d’une bonne santé. Je ne trouvai pas, dans le matériel de la consultation, d’indication d’une tendance régressive ou d’une fuite en face d’une telle tendance.

Septembre 1962 : « Tout va bien ».

Résumé

  1. Un cas est exposé en détail. Tout ce que je sais au sujet de ce cas est relaté pour illustrer l’aspect économique de ce type de traitement en psychiatrie infantile. Le travail sur ce cas se fit au cours de six entretiens espacés sur une période de six ans, ainsi que par correspondance.
  2. L’enfant acquit et garda une aptitude à régresser vers une position de dépendance et les parents ont satisfait à cette tendance. De cette façon, les régressions eurent une valeur thérapeutique et laissèrent une porte ouverte vers les sentiments de la petite enfance.
  3. Derrière le besoin de thérapie se trouvait une certaine carence qui avait trait à la réaction pathologique de la mère à sa deuxième grossesse.
  4. Cette tendance à la régression chez l’enfant, la bonne volonté des parents et leur habileté à ne pas contrarier la dépendance de l’enfant est étroitement proche des périodes de « gâteries » qu’on voit intervenir dans le cas de presque tous les enfants élevés dans un milieu sur lequel ils peuvent compter.
  5. Dans ce cas, les parents souhaitaient tenir leur place et étaient très désireux de « traiter » l’enfant eux-mêmes. Il fut cependant nécessaire de leur expliquer ce qu’ils faisaient et de les aider, ce que j’ai fait de temps à autre en qualité de psychiatre responsable du traitement d’un bout à l’autre.
  6. Une entrevue psycho-thérapeutique fit progresser le cas. Au cours de cette entrevue, l’enfant, âgé de 8 ans, m’utilisa à propos de sa tendance antisociale (vol). A 8 ans, par le jeu du dessin, nous sommes remontés profondément jusqu’au contact avec le sein, si bien que le vol disparut de la description clinique126.
  7. Quelques symptômes résiduels sont demeurés, parmi lesquels une difficulté à établir une amitié solide et à la maintenir. Toutefois, si l’on considère la santé de l’enfant par rapport à sa famille et au milieu social, le bilan était positif.