1. La défense maniaque (1935)1

Pour moi, j’ai été amené à mieux comprendre le concept de Mme Klein désigné à l’heure actuelle sous le nom de « défense maniaque », à mesure que j’approfondissais la valeur de la réalité intérieure. Il y a trois ou quatre ans, j’opposais « fantasme » (fantasy) et « réalité », ce qui amenait mes amis non psychanalystes à me dire que j’utilisais le terme de « fantasme » dans un sens différent de l’emploi habituel. Je répondais à leurs objections que cette déformation était inévitable ; en effet (ainsi que dans l’utilisation par le psychanalyste du mot angoisse) l’invention d’un terme nouveau aurait été moins facilement justifiée que le petit coup de pinceau qui ajoute une nuance à un mot déjà existant.

Toutefois, petit à petit, je découvre que j’utilise davantage le mot « fantasme » dans son sens normal ; j’en suis venu à opposer la réalité extérieure à une réalité intérieure plutôt qu’au fantasme.

D’une certaine façon, j’ergote en disant cela puisque si la considération pour le fantasme, conscient et inconscient, est suffisante, il n’est besoin de nul effort pour passer à l’emploi du terme « réalité intérieure ». Pourtant, il peut y avoir des personnes pour lesquelles le changement de terminologie implique comme pour moi une croyance plus approfondie dans la réalité intérieure2.

Ces préliminaires et le titre de mon article – « la défense maniaque » – ont un lien : cela fait partie de sa propre défense maniaque que d’être incapable de donner sa pleine signification à la réalité intérieure. Suivant l’angoisse dépressive qui existe en nous, nous sommes plus ou moins en mesure de respecter la réalité intérieure. C’est ainsi que certains jours on voit dans sa pratique analytique un malade qui utilise principalement des défenses maniaques, présenter du matériel défiant l’interprétation sur le moment ; pourtant les notes relatives aux associations de cette séance pourront être très compréhensibles le lendemain.

La compréhension nouvelle vous invite à redéfinir la « fuite vers la réalité » (Searl, 1929) comme une fuite devant la réalité intérieure plutôt que devant le fantasme. La réalité intérieure doit être elle-même décrite en terme de fantasme ; et pourtant ce n’est pas synonyme de monde fantasmatique puisque c’est employé pour désigner le fantasme qui est personnel et organisé et relié historiquement aux expériences physiques, excitations, plaisirs et douleurs de la petite enfance. Le fantasme fait partie de l’effort accompli par l’individu pour affronter la réalité intérieure. On peut dire que le fantasme3 et les rêves éveillés sont des manipulations omnipotentes de la réalité extérieure. Le contrôle omnipotent de la réalité implique le fantasme relatif à la réalité. L’individu parvient à la réalité extérieure à travers des fantasmes omnipotents élaborés dans l’effort fait pour fuir la réalité intérieure.

Dans le dernier paragraphe de son article (« The Flight to reality » 1929), Mlle Searl écrit : « …… dans le danger (l’enfant) veut toujours garder avec lui ses parents qui aiment et sont aimés idéalement, sans craindre la séparation ; il veut détruire, en même temps, dans la haine les parents stricts et méchants qui le laissent exposé aux terrifiants dangers des tensions libidinales insatisfaites. C’est-à-dire que dans son fantasme omnipotent, il dévore à la fois les parents stricts et les parents aimants… »

Ce qui est omis là, à mon sens, c’est l’importance de la relation avec les objets que l’on sent à l’intérieur de soi. Nous ne rencontrons pas simplement un fantasme d’incorporation des bons et des mauvais parents, semble-t-il. Nous nous heurtons à un fait dont l’enfant est largement inconscient : des attaques sadiques ont lieu à l’intérieur de l’enfant pour les mêmes raisons que celles qui ont agi dans la relation de l’enfant avec les parents extérieurs – des attaques contre les bons parents ou les parents qui s’aiment (parce qu’en étant heureux ensemble ils le frustrent), des attaques contre les parents rendus méchants par la haine, c’est-à-dire une défense contre les mauvais objets qui menacent maintenant aussi le moi, des tentatives également pour sauvegarder le bien du mal et utiliser le mal pour réagir contre le mal et ainsi de suite.

Les fantasmes omnipotents ne sont pas tellement la réalité intérieure à proprement parler qu’une défense contre son acceptation. On se réfugie ainsi dans le fantasme tout puissant, on fuit certains fantasmes pour d’autres, et cela va jusqu’à la fuite vers la réalité extérieure. C’est la raison pour laquelle j’estime qu’on ne peut mettre en comparaison et en opposition le fantasme et la réalité. Dans le livre d’aventures ordinaire, aventures extraverties, on voit souvent comment, dans son enfance, l’auteur se réfugiait dans le rêve éveillé, et comment il a utilisé plus tard la réalité extérieure pour une même fuite. Il n’est pas conscient de l’angoisse dépressive intérieure qu’il a fuie. Il a mené une vie pleine d’imprévus et d’aventures, et il peut la raconter fidèlement, mais l’impression qu’en tire le lecteur est celle d’une personnalité relativement peu profonde, pour la raison que l’auteur aventurier a dû baser sa vie sur le déni de sa réalité personnelle intérieure. On se détourne avec soulagement de ces auteurs pour aller vers d’autres qui peuvent tolérer l’angoisse et le doute.

Il est possible de suivre le relâchement de la défense maniaque dans le comportement et dans les fantasmes d’un malade au cours de son analyse. Les angoisses dépressives diminuant avec l’analyse et la croyance aux bons objets intérieurs augmentant, la défense maniaque devient moins intense et moins nécessaire, et est par conséquent moins en évidence.

Il devrait être possible d’établir un rapport entre l’atténuation de la manipulation omnipotente, du contrôle et de la dépréciation, d’une part, et, d’autre part, la normale et une certaine défense maniaque employée par tous dans la vie quotidienne. Par exemple, on est au music-hall et sur la scène paraissent des danseurs faisant preuve d’une qualité d’animation professionnelle. On peut dire que ceci est la scène primitive, cela l’exhibitionnisme, voici le contrôle anal, voilà la soumission masochiste à la discipline, voici un défi au surmoi. Tôt ou tard, on ajoute : voici la vie. Ne se pourrait-il pas que le sujet principal de la représentation soit un déni de l’état de mort, une défense contre les idées dépressives de « mort intérieure », la sexualisation étant secondaire ?

Que dire du poste de radio qui fonctionne sans arrêt ? De la vie dans une ville comme Londres avec son bruit incessant, ses lumières jamais éteintes ?

Ce sont là des exemples de la réalité qui rassure vis-à-vis de la mort intérieure, et d’une utilisation de la défense maniaque qui peut être normale.

De même, pour expliquer l’existence du carnet mondain des journaux, il faut émettre l’hypothèse que le besoin de se rassurer devant les idées de maladie et de mort dans la famille royale et dans l’aristocratie est général ; on rassure en publiant ces informations, mais il n’y a pas de rassurance possible contre la destruction et la désorganisation des figures correspondantes dans la réalité intérieure. Du « God save the King » (Dieu garde le Roi), il n’est pas suffisant de dire que nous souhaitons préserver le Roi de la haine inconsciente que nous avons à son égard. On pourrait dire que dans un fantasme inconscient nous le tuons et nous désirons le sauver de notre fantasme, mais c’est pousser loin le sens du mot fantasme. Je préfère dire que, dans notre réalité intérieure, le père intériorisé est tout le temps tué, volé, brûlé, morcelé, et que nous sommes heureux de voir personnaliser ce père intériorisé en un homme réel que nous pouvons aider à protéger. Le deuil de cour est une obligation qui rend hommage à ce que le deuil a de normal. Dans la défense maniaque, le deuil ne peut être vécu.

Les déplacements des personnes en vue sont rapportés et annoncés dans le carnet mondain, et on y retrouve à peine déguisé le contrôle omnipotent des personnages qui représentent les objets intérieurs.

A la vérité, il est difficile de discuter dans l’abstrait si ces façons de faire offrent une rassurance normale par l’intermédiaire de la réalité, ou si elles représentent une défense maniaque anormale ; il est toutefois possible de discuter de l’utilisation de la défense que l’on rencontre au cours de l’analyse d’un malade.

Dans la défense maniaque, on utilise une relation avec l’objet extérieur pour tenter de diminuer la tension dans la réalité intérieure, mais il est caractéristique de la défense maniaque que l’individu soit incapable de croire pleinement à une certaine animation qui nie l’état de mort, puisqu’il ne se croit pas capable d’éprouver un amour objectal ; car on ne peut réparer que si l’on a reconnu la destruction.

Une partie de la difficulté que nous rencontrons pour convenir d’un terme désignant ce que nous appelons actuellement la défense maniaque pourrait découler de la nature même de la défense maniaque. On ne peut s’empêcher de remarquer que le mot « dépression » est non seulement utilisé, mais même employé avec exactitude dans le langage populaire. Ne peut-on y voir l’introspection qui va de pair avec la dépression ? Le fait qu’il n’y a pas d’expression populaire pour la défense maniaque pourrait être rattaché à l’absence d’auto-critique qui y est associée cliniquement. Par la nature même de la défense maniaque, on ne peut s’attendre à être en mesure de la connaître directement par l’introspection, au moment où cette défense est en œuvre.

C’est justement lorsque nous sommes déprimés que nous nous sentons déprimés. C’est juste au moment où notre défense maniaque agit que nous sommes le moins susceptibles de nous sentir en état de défense contre la dépression. A ces moments-là, nous serons plus probablement euphoriques, heureux, affairés, excités, drôles, omniscients, « pleins de vie » ; en même temps, nous nous intéressons moins que d’habitude aux choses sérieuses ; et haïr, détruire, tuer nous paraissent moins horrible.

Je ne veux pas soutenir que dans les analyses du passé4 on n’ait pas atteint les fantasmes inconscients les plus profonds, ceux que j’appelle ici (suivant Freud) « la réalité intérieure ». En acquérant la technique psychanalytique, on nous apprend à interpréter dans le transfert. L’analyse complète du transfert donne l’analyse de la réalité intérieure. Mais réciproquement il faut une compréhension de celle-ci pour parvenir à comprendre clairement le transfert.

Les caractéristiques de la défense maniaque

J’en viens maintenant à une étude plus approfondie de la nature de la défense maniaque. Ses caractéristiques sont la manipulation, la maîtrise toute puissante et la dépréciation par le mépris ; elle s’organise en fonction des angoisses qui relèvent de la dépression – état qui résulte de la coexistence de l’amour, de l’avidité et de la haine dans les relations entre les objets intérieurs.

La défense maniaque se manifeste de plusieurs manières, différentes mais apparentées :

  • Le déni de la réalité intérieure.
  • La fuite de la réalité intérieure vers la réalité extérieure.
  • Le maintien des personnes de la réalité intérieure en état « d’animation suspendue ».
  • Le déni des sensations de dépression – la lourdeur, la tristesse – par des sensations spécifiquement contraires, la légèreté, la bonne humeur, etc.
  • L’emploi de presque n’importe quel contraire pour se rassurer vis-à-vis de la mort, du chaos, du mystère, etc., ces idées appartenant au contenu fantasmatique de la position dépressive.

Le déni de la réalité intérieure. – Je l’ai déjà mentionné quand j’ai expliqué le retard avec lequel j’ai reconnu les fantasmes inconscients les plus profonds. Cliniquement, nous ne voyons pas tant le déni que l’exaltation liée au déni ou bien un sens d’irréalité à l’égard de la réalité extérieure, ou de désintérêt à l’égard des choses sérieuses.

Il y a d’ailleurs un type de reconnaissance partielle de la réalité intérieure qui vaut la peine d’être mentionné à ce propos. On voit parfois une reconnaissance étonnamment profonde de certains aspects de la réalité intérieure chez des gens qui, néanmoins, n’admettent pas comme faisant partie d’eux-mêmes les êtres qui les habitent. Un artiste a le sentiment que le tableau a été peint par quelqu’un en lui ou encore un prédicateur, que Dieu parle à travers lui. Beaucoup de ceux qui mènent une vie normale et de valeur ne se sentent pas responsables de ce qu’il y a de meilleur en eux. Ils sont fiers et heureux d’être l’agent d’une personne aimée et admirée, ou de Dieu, mais ils nient leur paternité de l’objet intériorisé. Je crois qu’on a écrit davantage sur les mauvais objets intériorisés, ainsi désavoués, que sur le déni des bonnes forces et des bons objets intérieurs.

Il y a là un aspect pratique, car, dans l’analyse du malade pieux du type le plus satisfaisant, il est utile de travailler avec le malade comme si la réalité intérieure était reconnue et acceptée pour base. L’origine personnelle du Dieu du malade est alors reconnue automatiquement, une fois levée l’angoisse due à l’analyse de la position dépressive. Si l’analyste avait la pensée que le Dieu du malade est un « objet fantasmatique », ce serait nécessairement dangereux. L’utilisation de cette expression ferait croire au malade que l’analyste sous-estime le bon objet, ce qu’il ne fait pas réellement. Je crois qu’il en serait de même pour l’analyse d’un artiste par rapport à la source de son inspiration, ainsi que pour l’analyse des personnes intérieures et des compagnons imaginaires que nos malades peuvent nous présenter.

L’évitement de la réalité intérieure et la fuite vers la réalité extérieure. – Il en existe plusieurs types cliniques. Il y a le malade qui fait exprimer les fantasmes à la réalité extérieure. Il y a celui qui rêve éveillé, manipulant la réalité sur un mode omnipotent, tout en sachant que c’est une manipulation. Il y a celui qui exploite tous les aspects physiques possibles de la sexualité et de la sensualité. Il y a celui qui exploite les sensations corporelles internes. Des – deux derniers cités, celui qui se masturbe sur un mode compulsif diminue la tension psychique en utilisant la satisfaction qu’il tire de l’activité auto-érotique, et des expériences hétérosexuelles et homosexuelles compulsives, tandis que le second, l’hypocondriaque, en vient à tolérer la tension psychique en niant le contenu fantasmatique.

« L’animation suspendue ». – C’est un aspect de la défense où le malade domine les parents intériorisés en les gardant entre la vie et la mort ; il reconnaît alors dans une certaine mesure, inconsciemment, la réalité intérieure dangereuse (avec ses bons objets menacés, ces mauvais objets et ces objets partiels, ses persécuteurs dangereux) et y fait face. La défense n’est pas satisfaisante parce que la maîtrise omnipotente des mauvais parents intériorisés arrête aussi toutes les bonnes relations ; le malade se sent mort à l’intérieur et voit le monde comme un lieu dénué de couleurs. Le second cas que je cite en est un exemple.

Le déni de certains aspects des sentiments de dépression

Utilisation des contraires pour la rassurance. – On peut examiner ensemble ces deux points. Pour illustrer ce que je veux dire, je vais donner une série de contraires communément exploités dans leurs fantasmes omnipotents et dans leur maîtrise toute puissante de la réalité extérieure par les patients en état de défense maniaque. Certains sont plus couramment employés pour obtenir de la rassurance par la réalité extérieure, de sorte que l’omnipotence et la dépréciation sont relativement peu évidentes.

vider

mort

immobile

gris

sombre

immuable

lent

intérieur

lourd

s’enfoncer

tout en bas

triste

déprimé

sérieux

séparé

qui se sépare

informe

chaos

discorde

échec

morcelé

inconnu et mystérieux

remplir

vivant, se développant

en mouvement

coloré

clair, lumineux

toujours changeant

rapide

extérieur

léger

s’élever

très haut

faisant rire, heureux

euphorique, au 7e ciel

comique

uni

qui s’unit

formé, proportionné

ordre

harmonie

succès

intégré

connu et compris

Les mots-clefs ici sont mort et vivant – en mouvement – se développant.

Dépressif, « Ascensif »

Je désire m’arrêter quelques minutes sur l’une de ces défenses qui m’intéresse particulièrement.

Alors que je cherchais un terme qui pourrait décrire la totalité des défenses contre la position dépressive, le mot « ascensif » m’a été suggéré par le docteur J. M. Taylor comme un contraire de dépressif ; il faut le préférer au terme de « soutenu » que les rapports de la bourse utilisent couramment comme l’opposé de la dépression économique.

Il me semble que ce mot « ascensif » peut être utilement employé pour attirer l’attention sur la défense contre un aspect de la dépression évoqué par des expressions telles que « le cœur lourd », « le profond désespoir », le « sentiment accablant de découragement », etc.

Pensons par exemple aux mots « grave », « gravité », « gravitation » – et aux mots « léger », « légèreté », « lévitation » ; chacun de ces mots a une double signification. Gravité dénote le sérieux, mais est aussi employé pour décrire une force physique. Légèreté dénote la dépréciation et la plaisanterie aussi bien que le manque de poids physique. J’ai toujours trouvé que dans le jeu des enfants, les ballons, les avions et le tapis volant englobent dans leur signification la défense maniaque, parfois spécifiquement et parfois incidemment. La tête légère5 est le symptôme courant d’une phase dépressive imminente, c’est une défense contre le poids, la tête qui semble remplie d’air tend à élever le malade au-dessus de ses soucis. Sous ce rapport, il est intéressant de noter que dans le rire nous montrons à nous-mêmes et aux autres que nous disposons de beaucoup d’air et en avons en trop, alors que lorsque nous soupirons et sanglotons nous montrons par nos efforts d’inspiration rationnelle que nous en manquons relativement.

Le terme « ascensif » souligne la signification de l’Ascension dans la religion chrétienne. Je pense que j’aurais dû décrire une fois la Crucifixion et la Résurrection comme une castration symbolique suivie d’érection en dépit de l’insulte corporelle. Si j’avais soumis cette explication à un chrétien, j’aurais rencontré des protestations pas seulement en raison du rejet général du symbolisme sexuel inconscient ; une partie tout au moins de l’indignation ainsi suscitée aurait été justifiée6 parce que j’aurais laissé de côté la signification « dépression-ascension » de ce mythe. Chaque année, le chrétien éprouve les profondeurs de la tristesse du désespoir, de la désespérance le Vendredi Saint. Le chrétien moyen ne peut pas maintenir la dépression très longtemps, aussi passe-t-il à une phase maniaque le Dimanche de Pâques. L’Ascension marque la guérison de la dépression.

Beaucoup de personnes trouvent la tristesse suffisamment à portée de main sans l’aide de la religion et peuvent même tolérer d’être tristes sans le soutien qu’une expérience partagée apporte. Mais ce qui m’a parfois frappé en entendant des gens en analyse se moquer de la religion, c’est qu’ils manifestent une défense maniaque dans la mesure où ils ne parviennent pas à reconnaître la tristesse, la culpabilité et l’inanité, ainsi que l’importance qu’il y a à parvenir jusqu’à la réalité personnelle intérieure ou psychique.

La défense maniaque et le symbolisme

Le sujet que j’ai choisi est certainement très étendu. Un point qui m’intéresse beaucoup est celui de la relation théorique entre les phénomènes de défense maniaque et le symbolisme. Par exemple, s’élever a une signification phallique : l’érection ; c’est évident, mais ce n’est pas la même que sa signification « ascensive » ou contre-dépressive. Les ballons sont utilisés dans les fantasmes et les jeux comme symboles du corps de la mère ou de sa poitrine, de la flatuosité de la grossesse, de la flatuosité de l’érection, etc. ; on les utilise aussi comme symboles contre-dépressifs. Par rapport aux sentiments, ils sont contre-dépressifs, quel que soit l’objet qu’ils remplacent.

Tomber a une signification sexuelle ou passive masochique : il a aussi une signification dépressive : et ainsi de suite.

Une femme peut envier un homme, désirer être un homme, détester être une femme, parce qu’étant susceptible d’être en proie à l’angoisse dépressive, elle en est venue à identifier l’homme à l’érection et donc à la défense maniaque.

Nous laisserons pour une étude ultérieure ces rapports, et d’autres, entre les défenses maniaques et le symbolisme sexuel.

Exemples cliniques

Il serait facile de donner des détails qui s’appliquent à mon propos en les tirant du matériel présenté par chacun des dix malades actuellement en traitement avec moi, cette semaine ou n’importe quelle autre.

J’ai choisi quatre extraits de cas. Les deux premiers malades sont du type asocial, le troisième est un obsédé grave et le quatrième un dépressif.

Le premier, Billy a cinq ans, et je le suis depuis quatre trimestres. Lorsqu’il m’a été amené, à trois ans et demi, il était turbulent, s’intéressait surtout à l’argent et aux crèmes glacées ; il thésaurisait sans pouvoir jouir de ce qu’il avait acquis. Il commençait à voler de l’argent, et je crois que sans l’analyse il serait devenu délinquant, surtout qu’il est le seul enfant d’un foyer où les parents vivent comme des étrangers. Aux premiers stades de l’analyse, son comportement était en accord avec le diagnostic d’« asocial », de « délinquant en puissance ».

Je cite trois jeux choisis au hasard et qui illustrent pourtant bien les changements au cours de l’analyse. Il y eut un intervalle de plusieurs mois entre le premier stade et le second, et entre le second et le troisième.

Tout au début, avant le premier de ces jeux, on pouvait difficilement décrire ses activités comme des jeux – tout au plus y avait-il eu des attaques sauvages contre des pirates.

Dans le premier jeu, il est à la gueule d’un canon auquel je mets le feu. Il est propulsé très haut et très rapidement par-dessus les continents jusqu’en Afrique. En cours de route, il abat différentes personnes avec son bâton et en Afrique, il traite de cette position élevée les indigènes occupés de différentes façons, les précipitant du haut des arbres au creux des puits et coupant la tête du chef.

Pendant la séance où ce jeu a prédominé, il était dans un état d’excitation extrême et je ne fus pas surpris qu’après la séance, en prenant l’ascenseur au second étage où était mon bureau, il s’en aille par erreur au sous-sol – le puits de l’ascenseur ; il en fut terrifié. Ce jour-là, je l’avais suivi (secrètement) en raison de son état d’exaltation et je pus donc le sortir de sa difficulté. Il fut extrêmement rassuré de voir que je m’étais rendu compte de son état anormal et avais donc été près de lui lorsqu’il était en détresse.

Cette séance avait fait suite à une scène à la maison avec sa mère ; cette scène avait, évidemment, été provoquée principalement par son ambivalence qui devenait ouverte. Elle a marqué aussi le paroxysme de son comportement dit « maniaque » et était en rapport dans le temps avec l’analyse de la situation dépressive et l’apparition de sentiment de tristesse et de désespoir. L’apparition de la tristesse a permis pour la première fois des jeux constructifs.

Le jeu qui me rappela celui que je viens de décrire concernait une série de voyages en avion. Ceci se passait quelques mois plus tard. Nous nous envolons de nouveau pour l’Afrique et nous nous attendons à rencontrer des ennemis. Nous regardons le monde d’en haut et rions de son insignifiance. Mais le voyage se caractérise par une série de mesures de sécurité très surprenantes. Nous avons deux volumes d’instructions sur la conduite d’un avion ou d’un hydravion. Nous avons deux moteurs ainsi qu’un hélicoptère au cas où les moteurs tomberaient en panne et encore un parachute chacun. Nous avons un train d’atterrissage avec des roues, mais aussi des flotteurs au cas où nous serions contraints d’amerrir. Nous avons une bonne réserve de nourriture et aussi un sac d’or au cas où la nourriture ou des pièces de rechange viendraient à manquer. De bien d’autres façons encore, nous nous assurons contre l’échec de la tentative que nous faisons pour surmonter nos ennuis.

Dans ce second jeu, il utilise clairement un mécanisme obsessionnel et les persécuteurs sont d’un rang plus élevé : ce sont des avions étrangers qui peuvent devenir des avions alliés dans une guerre contre un troisième pays. (Cela apparut plus tard, dans d’autres jeux.) La dépréciation était moindre qu’auparavant, ainsi que l’omnipotence ; mais notre position supérieure ne s’expliquait pas seulement par le fait qu’on était en position pour laisser tomber des fèces sur ceux qui étaient en dessous : elle gardait une signification « ascensive » ou anti-dépressive.

Voici maintenant un jeu ultérieur à comparer aux autres.

Nous construisons un navire et partons pour un pays de pirates. Dans ce jeu (dont je ne donne que le principal), nous oublions notre but car il fait très beau. Nous restons couchés au soleil sur le pont, jouissant d’être ensemble sur un mode heureux et détendu. De temps à autre nous plongeons dans la mer et nageons paresseusement. Il y a des requins et des crocodiles qui nous rappellent durement à l’occasion leur qualité persécutrice, mais le garçon a un fusil sous-marin, aussi nous ne sommes pas bien inquiets.

Nous prenons à bord une petite fille que nous sauvons et nous construisons des montagnes russes pour sa poupée. Le capitaine donne du souci. De temps à autre, les machines s’arrêtent et après une recherche on découvre que le capitaine a mis de la crotte dans les rouages. Quel capitaine ! Il retire la crotte et nous repartons, et nous prenons plaisir au beau soleil et à la mer.

Une comparaison de ce fragment de jeu avec les deux autres fait apparaître une diminution de l’angoisse de persécution (les pirates dans le passé avaient toujours créé de sérieux ennuis), la transformation des mauvais objets en bons objets (la mer regorgeait de crocodiles et était presque toujours mauvaise), la confiance dans la bonté et la gentillesse (le soleil et l’impression générale de vacances), une association entre le fantasme et les expériences physiques (le fusil qui peut tirer sous l’eau), la maniabilité de la traîtrise du capitaine qu’il compense lui-même (il ôte les saletés des machines), les nouvelles relations d’objet (qui apparaissent surtout par l’entrée nouvelle d’un bon objet sous la forme d’une petite fille, sauvée de la noyade et rendue heureuse par des jeux rythmés de balancement bien contrôlés) et aussi une diminution de l’assurance obsessionnelle exagérée contre le risque. La dépréciation n’apparaît pas dans ce jeu.

La défense maniaque est présente dans la mesure où les dangers sont oubliés, mais le fait de l’amélioration des objets intériorisés rend moins forte la défense maniaque et entraîne les autres changements. Il y a une défense maniaque puisqu’il traite le danger sur un mode maniaque, tirant sur les persécuteurs à l’intérieur du corps (sous l’eau) ; néanmoins, on constate que la relation avec la réalité extérieure est plus forte ; par exemple, dans le rapport du coup de fusil sous l’eau avec le fait d’uriner dans le bain.

Je joue le rôle d’un frère imaginaire, mais aussi d’une mère.

Cliniquement, Billy est devenu un enfant bien plus normal. A l’école, il apprend bien et prend plaisir à sa relation avec les autres enfants et avec les professeurs. A la maison, il n’est pas tout à fait normal, il demande encore de l’argent, est parfois bruyant et il se conduit surtout par moments de façon déraisonnable juste avant le dîner. Mais il a une personnalité charmante, comprend de mieux en mieux les difficultés de ses parents, qui restent froids l’un envers l’autre. La mère est très malade, dépressive et se drogue.

* * *

David, âgé de 8 ans, autre enfant asocial, me fut amené au début de ce trimestre : son traitement était une solution de rechange, sinon, c’était le renvoi de l’école pour « obsession sexuelle et obsession des cabinets » et quelques actes vaguement définis vis-à-vis de garçons et de filles. Il est l’enfant unique d’un père très doué mais dépressif, qui reste parfois au lit plusieurs jours de suite sans raison particulière, et d’une mère très névrosée – comme elle le reconnaît elle-même – et aussi inquiète de la situation réelle à la maison. La mère me soutient très bien.

Comme la plupart des enfants délinquants, David est immédiatement aimé pendant une courte période par tous ceux avec lesquels il n’a pas trop de contact. En fait, depuis que le traitement a commencé, il n’y a pas eu de désagréments à l’extérieur, mais on me dit qu’il est fatigant si on est avec lui un certain temps, car il a besoin qu’on l’occupe et le réclame sans cesse. Sa connaissance des faits de la réalité extérieure est remarquable, quoique typique du délinquant.

Au cours d’une des premières séances, il me dit : « J’espère que je ne vous fatigue pas. » Cette réflexion, associée au fait que les parents s’étaient plaints à moi (qu’il les fatiguait), et aussi à l’expérience que j’ai eue d’un cas analogue (traité avant que j’aie compris grand’ chose de la réalité intérieure) m’amena à me préparer à un cas épuisant.

Un jour où je décrivais le traitement d’un enfant délinquant, au cours d’un séminaire, le Dr Ernest Jones fit remarquer qu’il ressortait du cas un point de pratique : est-il impossible d’éviter d’être épuisé lorsqu’on a affaire à un délinquant ? Car s’il en est ainsi, le traitement de ces cas est certainement très limité. Toutefois, à cette époque, un enfant délinquant avait été traité par le Dr Schmideberg sans de trop graves difficultés dans la conduite de l’analyse. Aussi j’ai le sentiment que le Dr Jones pensait à ce moment-là que ma technique était défectueuse7.

Il se confirma bientôt qu’il visait à me fatiguer, mais il avait été possible d’analyser auparavant pas mal de choses. Surtout que les petits jouets avaient permis à David de me donner et de se donner une abondance de fantasmes avec beaucoup de détails8.

Après quelques jours, David se mit à fuir les angoisses se rapportant aux fantasmes profonds et à manifester un intérêt à l’égard du monde extérieur, les rues vues de la fenêtre, et du monde à ma porte – spécialement l’ascenseur. L’intérieur de la pièce était devenu son monde intérieur à lui, et s’il devait avoir affaire à moi et au contenu de ma pièce (père et mère, sorciers, fantômes, persécuteurs, etc.), il fallait qu’il ait les moyens de les dominer. D’abord il fallait les fatiguer, car il craignait de ne pas en venir à bout – et selon mon sentiment, il montrait là une certaine méfiance à l’égard de l’omnipotence. A ce stade j’eus la preuve d’une impulsion suicidaire. Parallèle au besoin de me fatiguer, se développait le désir de me sauvegarder de l’épuisement, de sorte que lui, le meneur d’esclaves, prenait le plus grand soin de ne pas épuiser son esclave. Il m’octroyait des périodes de repos obligatoire.

Bientôt, il apparut que c’était lui qui se fatiguait, et le problème de la fatigue de l’analyste fut peu à peu résolu en lui interprétant sa propre fatigue due à la toute-puissance des parents intériorisés qui s’épuisaient l’un l’autre et l’épuisaient aussi.

J’ai eu la chance de l’avoir dans mon bureau à 11 heures le jour anniversaire de l’Armistice. La célébration du 11 novembre l’intéressait beaucoup ; la raison n’était pas tant le fait que son père avait combattu à la guerre, que l’intérêt qu’il avait déjà (avant l’analyse et en relation avec l’analyse) pour les rues et le trafic, car il y trouvait un échantillon, pas trop difficile à dominer, de la réalité intérieure.

Il arriva tout gonflé du plaisir d’avoir acheté un coquelicot à une dame et à 11 heures, il s’intéressait à tous les détails des événements de la rue. Puis vinrent les deux minutes de silence tant attendues. Ce fut un silence particulièrement complet dans mon quartier et il était aux anges. « N’est-ce pas merveilleux ! » Pendant deux minutes de sa vie il avait le sentiment de ne pas être fatigué, de ne pas avoir besoin de fatiguer les parents puisque la toute-puissance était imposée de l’extérieur et était acceptée par tous comme réelle.

Il est intéressant de noter son fantasme selon lequel pendant les minutes de silence les dames continuaient à vendre des fleurs9, la seule activité permise ; une toute-puissance intérieure plus maniaque aurait arrêté tout (y compris le bien).

L’analyse de la position dépressive et de la défense maniaque a diminué le plaisir fiévreux qu’il prenait dans l’analyse. Des moments de fatigue intense, de tristesse, et de désespoir sont apparus et il a montré indirectement des sentiments de culpabilité. Il a eu quelques semaines de jeux où je devais être très effrayé, et alternativement coupable, et avoir d’atroces cauchemars. Cette semaine, il a même joué à être effrayé lui-même, et aujourd’hui il avait vraiment peur de quelque chose. Il illustra sa résistance en me faisant lui apprendre à plonger, ce qu’il refuse en fait, et je dois lui dire : « Tu me fais perdre mon temps – comment puis-je t’apprendre à plonger si tu ne tiens pas debout ? – je suis fâché contre toi » – et ainsi de suite. Tout cela devient une bonne plaisanterie, il me fait rire de bon cœur et est alors très satisfait. Mais il se rend compte maintenant que cette façon de plaisanter est une défense contre la position dépressive et, à l’heure actuelle, surtout contre les sentiments de culpabilité ; en même temps, la défense est analysée peu à peu.

Comment peut-il plonger à l’intérieur du corps10, dans la réalité intérieure, s’il ne peut se tenir debout, être sûr qu’il est vivant, comprendre ce qu’il trouvera à l’intérieur ?

Le cas de David illustre le danger du moi qui provient de mauvais objets intérieurs, le garçon craignant d’être vidé et épuisé par les parents intérieurs qui se vident constamment l’un l’autre.

David montre qu’il fuit la réalité intérieure pour s’intéresser à la surface de son corps, et à ses sentiments superficiels ; d’où son intérêt pour les corps et les sentiments des autres enfants.

Le déroulement de son analyse montre aussi l’importance qu’il y a à comprendre le mécanisme de la toute-puissance à l’égard des objets intérieurs, ainsi que du rapport entre le déni de la fatigue, de l’angoisse et des sentiments de culpabilité d’une part et le déni de la réalité intérieure d’autre part.

* * *

Charlotte (âgée de 30 ans) est en analyse avec moi depuis deux mois. Cliniquement, c’est une déprimée avec des craintes de suicide, mais elle prend aussi un certain plaisir à la fois au travail et aux activités extérieures.

Tôt dans son analyse elle rapporte un rêve de série : elle arrive dans une gare où il y a un train, mais le train ne part jamais.

La semaine dernière, elle a fait deux fois le même rêve, la même nuit. Je n’en donnerai pas tous les détails, mais en substance dans chaque rêve elle allait et venait dans le couloir d’un train, cherchant un compartiment avec une banquette inoccupée afin de pouvoir s’allonger et dormir pendant le voyage. Mme Une Telle, une femme qu’elle aime bien (et qui est comparable à moi parce qu’elle est aux petits soins pour la malade, mais qui se hâte de prescrire pour les hémorroïdes alors que je ne fais rien pour les traiter) lui disait de trouver un endroit où se laver.

Dans le premier rêve, elle trouvait le compartiment avec une banquette inoccupée, et dans le second, elle trouvait les toilettes. Dans les deux rêves le train partait. C’est cette remarque fortuite qui m’a rappelé le rêve de série. Les hémorroïdes, qui étaient devenues une caractéristique clinique à ce moment-là, attiraient de toute évidence l’attention sur l’excitation anale et le fantasme anal, et l’on n’est pas surpris de trouver des voyages dans les rêves. Au cours de cette séance, la malade décrivit comment elle avait traversé tout le parc avec de grosses chaussures, ce qui l’aidait à apaiser ses sentiments : elle raconta aussi qu’elle avait joué avec son neveu qui lui avait fait faire des exercices de gymnastique sur le sol.

Je pourrais souligner mon rôle maternel dans le transfert, avec le besoin indirectement exprimé de me salir, de me donner des coups de pied, de piétiner mon corps, etc., mais j’ai le sentiment que j’aurais laissé passer quelque chose de très important si je n’avais pas fait remarquer la signification de la réduction de la défense maniaque et les dangers inhérents à ce changement. Le train qui ne partait jamais sur ses rails était le reflet des parents dominés sur le mode tout-puissant, des parents tenus en animation suspendue ; l’expression de Joan Rivière : « la forteresse de la défense maniaque », décrit la condition clinique que la malade craignait à ce moment-là. Les trains qui partent indiquent l’abaissement de cette domination des parents intériorisés ; c’est un avertissement des dangers qui s’y rattachent et de la nécessité de nouvelles défenses, si l’évolution dans cette voie dépassait le développement du moi qu’amenait l’analyse. Depuis peu, il y avait du matériel et des interprétations relatifs à l’absorption de moi-même et de mon bureau, etc.

Dans un langage simple, des accidents peuvent arriver à des trains qui commencent à rouler.

La recherche de toilettes dans ce cadre était probablement relative au développement de la technique obsessionnelle et tout ce que cela signifie par rapport à la capacité de tolérer la position dépressive et de reconnaître l’amour objectal et la dépendance.

A la séance suivante, le malade se sentit responsable des marques de coup sur ma porte et des marques sales sur les meubles et souhaitait les laver.

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Mathilde (âgée de 39 ans) est en analyse depuis 4 ans. Du point de vue clinique, c’était une obsessionnelle grave. En analyse, elle a été dépressive avec des craintes de suicide. Psychologiquement, elle a été malade depuis sa petite enfance et ne se souvient d’aucune période heureuse. A quatre ans, on ne pouvait pas la laisser à la garderie et depuis ce moment jusqu’à la fin de l’enfance sa vie fut dominée par la crainte d’être malade.

Le mot « fin » ne pouvait être mentionné dans aucun contexte dans l’analyse, et toute l’analyse pourrait presque être décrite comme une analyse de sa terminaison11.

Maintenant, les premiers vrais contacts sont en train de s’établir ; l’intérêt anal et le désir, qui étaient profondément refoulés, apparaissent.

Au début de la séance que je me propose de décrire et qui a eu lieu cette semaine, elle essaya de me faire rire et rit elle-même à la pensée que je tenais mes mains comme pour me retenir d’uriner. Avec cette malade comme avec d’autres, j’ai trouvé que cet effort pour rire et me faire rire était un signal d’angoisse dépressive. Un malade peut être très soulagé si cette interprétation est donnée rapidement, il arrive qu’il se mette à pleurer au lieu de continuer à rire et à vouloir être drôle. La malade sortit alors une « polyphoto » (comme on appelle cela) la représentant. Sa mère voulait une photographie d’elle et elle avait estimé que si l’on prend 48 petites photos (c’est le cas de la polyphoto) on pourrait en trouver une ou deux de bonnes. Cette méthode correspond aussi à l’espoir d’assembler des fragments du sein, des parents, de soi-même12. Elle me demanda de choisir celle que je préférais et aussi de regarder les 48 photos. Elle avait l’intention de m’en donner une. L’idée était que je devais faire quelque chose en dehors de l’analyse. Quand, au lieu de tomber dans le piège (j’avais été averti de ces pièges quelques jours plus tôt), je commençai à analyser la situation, elle se sentit désespérée, dit qu’elle ne donnerait de photographies à personne, se suiciderait. Nous avions déjà vu beaucoup de choses sur le sujet : voir = donner la vie : le but était de me séduire pour que je nie son état de mort en regardant et en voyant.

Si je ne prenais pas, elle se sentait blessée, ce qui avait trait à son extrême angoisse en rapport avec le fantasme de refus du sein de la mère (en conséquence, la mère se sentait mal ou blessée), au lieu d’éprouver de la colère parce qu’elle était frustrée par la mère. La fin de chaque séance d’analyse risquait d’être ressentie par elle comme un refus coléreux de l’analyse ; elle s’en défendait en insistant sur les pouvoirs de frustration de l’analyste.

Les interprétations mirent en lumière plusieurs points : d’une part, l’analyse était ressentie comme une arme dans mes mains et d’autre part, si je voyais sa photographie (un 48e d’elle), c’était plus réel pour elle que de la voir elle-même. Pour la première fois, la situation analytique (qu’elle a mis quatre années à proclamer comme la seule réalité pour elle) lui paraissait maintenant irréelle, ou tout au moins une relation narcissique ; c’est une relation à l’analyste – qui est appréciable pour elle surtout parce que cela représente un soulagement : prendre sans donner, une relation avec ses propres objets intérieurs. Elle se souvint qu’elle avait tout à coup pensé, un jour ou deux auparavant : « comme c’est terrible d’être réellement soi-même, comme on est terriblement seule. »

Être soi-même signifie : renfermer en soi une relation entre papa et maman. S’ils s’aiment et sont heureux ensemble, ils suscitent de l’envie et de la haine chez celle qui est seule, et s’ils sont mauvais, cruels, s’ils se combattent, c’est à cause de la colère de celle qui est seule, colère enracinée dans le passé.

Cette analyse a été longue, en partie parce que pendant les deux premières années je n’ai pas compris la position dépressive : en fait, c’est seulement la dernière année que j’ai eu le sentiment que l’analyse allait bien.

J’ai cité le cas de Mathilde principalement pour illustrer le sentiment de l’irréalité qui accompagne le déni de la réalité intérieure dans la défense maniaque. L’incident de la polyphoto était une invitation à me laisser prendre dans sa défense maniaque au lieu de comprendre son état de mort, sa non-existence, l’absence du sentiment de sa réalité.

Résumé

J’ai choisi de présenter certains aspects de la défense maniaque et de ses rapports avec la position dépressive. Ce faisant, j’ai amorcé une discussion sur l’expression de réalité intérieure, et sa signification comparée à la signification des termes de fantasme et de réalité extérieure.

Ma compréhension plus profonde de la défense maniaque et la reconnaissance accrue de la réalité intérieure ont rendu ma pratique psychanalytique très différente.

J’espère que les cas présentés ont montré comment la défense maniaque est en quelque sorte un mécanisme couramment utilisé, qui doit être constamment dans l’esprit de l’analyste comme tout autre mécanisme de défense.

Il ne suffit pas de dire que certains cas présentent une défense maniaque, puisque dans tous les cas la position dépressive est atteinte tôt ou tard, et on peut toujours s’attendre à ce que l’on s’en défende. En tout cas, l’analyse de la fin d’une analyse (qui peut commencer au début du traitement) comprend l’analyse de la position dépressive.

Il est possible qu’une bonne analyse soit incomplète parce que la fin est arrivée sans avoir été pleinement analysée elle-même, ou bien il se peut que l’analyse soit prolongée en partie parce que la terminaison, et son issue heureuse, ne deviennent tolérables au malade que lorsqu’elles ont été analysées, donc après l’achèvement de l’analyse de la position dépressive et des défenses qui peuvent être employées contre elles, y compris la défense maniaque.

L’expression « défense maniaque » se propose de couvrir la capacité dont dispose une personne pour dénier l’angoisse dépressive inhérente au développement affectif, angoisse qui appartient à la capacité de ressentir de la culpabilité, de reconnaître sa responsabilité pour les expériences instinctuelles, et pour l’agressivité dans le fantasme qui accompagne les expériences instinctuelles.


1 Exposé fait à la Société britannique de Psychanalyse le 4 décembre 1935

2 Le terme de « réalité psychique » n’implique rien en ce qui concerne la position du fantasme ; le terme de « réalité intérieure » présuppose l’existence d’un intérieur et d’un extérieur, et par conséquent, d’une membrane frontière qui appartient à ce que j’appellerai maintenant le « psyché-soma » (1957).

3 J’utiliserais actuellement le terme de fantasmatisation (1957).

4 C’est-à-dire dans la psychanalyse avant M. Klein.

5 Cf. l’élation.

6 Cette idée a été exprimée par Brierley (1951, ch. 6).

7 Je m’aperçois maintenant qu’il y avait un problème très réel, sous-entendu dans la remarque du Dr Jones, et j’ai développé ce thème par ailleurs. (« Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression dans la situation analytique »).

8 M. Klein a eu la très heureuse idée d’introduire l’utilisation de quelques petits jouets, ce qui donne à l’enfant un support devant la dépréciation méprisante et rend la toute-puissance pratiquement effective. L’enfant est en mesure d’exprimer des fantasmes profonds au moyen des petits jouets dès le début d’un traitement et il peut le commencer ainsi avec une certaine croyance en sa réalité intérieure.

9 C’était son idée et pas vrai en fait.

10 J’ajouterais maintenant à cela l’idée de rencontrer la dépression de la mère en plongeant dans son monde intérieur à elle (1957).

11 Cette malade a pu quitter l’analyse après dix années d’un traitement régulier.

12 Je verrais bien plus de choses maintenant dans cet incident, mais je crois que j’agirais de la même façon.