2. Le développement affectif primaire13 (1945)

Il apparaîtra clairement d’après le titre de cet article que j’ai choisi un sujet très vaste. Tout ce que je puis tenter de faire, c’est un exposé préliminaire personnel, analogue au chapitre d’introduction d’un livre.

Je ne commencerai pas par un historique en exposant le développement de mes idées à partir des théories des autres, car mon esprit ne procède pas de la sorte. En fait, je glane une chose et une autre çà et là, me penche sur l’expérience clinique, élabore mes propres théories et puis, tout à la fin, je cherche à voir ce que j’ai volé et où. Peut-être cette méthode en vaut-elle une autre.

Une bonne partie du développement affectif primaire n’est pas connue ou n’est pas comprise convenablement, tout au moins en ce qui me concerne, et l’on pourrait bien m’opposer qu’il serait préférable de remettre cette discussion à 5 ou 10 ans d’ici. A cela, il faut arguer qu’il y a constamment des malentendus dans les réunions scientifiques de la Société et que nous trouverons peut-être que nous en savons assez déjà pour prévenir certains de ces malentendus en examinant ces états affectifs primitifs.

Intéressé essentiellement par l’enfant malade et le petit enfant, j’ai décidé qu’il me fallait étudier la psychose dans l’analyse. J’ai suivi à peu près une douzaine d’adultes psychotiques et l’analyse de la moitié d’entre eux a été assez poussée. Cela se passait pendant la guerre et je peux dire en passant que j’ai à peine remarqué le Blitz14, car pendant toute sa durée j’étais occupé à l’analyse de psychotiques qui sont (c’est notoire et affolant) indifférents aux bombes, aux tremblements de terre et aux inondations.

J’ai par conséquent beaucoup à communiquer et à confronter aux théories actuelles, et peut-être faut-il considérer cet exposé comme un début.

En écoutant ce que j’ai à dire et en le critiquant, vous m’aiderez à aborder l’étape suivante, qui est l’étude des sources de mes idées, à la fois dans le travail clinique et dans les publications des analystes. Il a été en fait extrêmement difficile d’exclure le matériel clinique de cet exposé, que je voulais néanmoins bref pour réserver du temps à la discussion.

Tout d’abord, il me faut préparer la voie. Je vais donc essayer de décrire différents types de psychanalyse. Il est possible de pratiquer l’analyse d’un malade relevant de ce traitement, si l’on prend en considération presque exclusivement la relation personnelle de l’intéressé avec autrui, ainsi que les fantasmes conscients et inconscients qui enrichissent et compliquent ces relations entre personnes saines. Tel est le schéma de la psychanalyse à l’origine. Depuis une vingtaine d’années, on nous a montré comment accroître notre intérêt pour le fantasme et à quel point le fantasme du malade sur son organisation intérieure et l’origine de ce fantasme dans l’expérience instinctuelle sont importants en soi15. On nous a montré en outre que, dans certains cas, c’est le fantasme du malade relatif à son organisation intérieure qui a une importance vitale, de sorte que l’analyse de la dépression et des défenses contre la dépression ne peut pas être réalisée en s’appuyant seulement sur les relations du malade envers des personnes réelles et sur ses fantasmes à leur égard. Ce nouvel accent, mis sur sa conception fantasmatique de lui-même, a ouvert le vaste domaine de l’analyse de l’hypocondrie, selon laquelle le fantasme du patient concernant son monde intérieur lui fait imaginer aussi que celui-ci est localisé à l’intérieur de son propre corps. Il nous devint possible alors de relier dans l’analyse les changements qualitatifs dans le monde intérieur de l’individu à ses expériences instinctuelles. La qualité de ces expériences instinctuelles a expliqué la bonne et la mauvaise nature de ce qui est au-dedans, ainsi que son existence.

Il s’agissait là d’une progression naturelle en psychanalyse, qui impliquait une compréhension nouvelle mais pas une nouvelle technique. Cela conduisit rapidement à l’étude et à l’analyse de relations encore plus primitives, et c’est de celles-ci que je me propose de parler. On n’a jamais douté de l’existence de ces types plus primitifs de relation objectale.

J’ai dit qu’aucune modification de la technique de Freud n’était nécessaire pour étendre les visées de l’analyse à la dépression et à l’hypocondrie. Il est également vrai, d’après mon expérience, que la même technique peut nous mener à des éléments encore plus primitifs, à condition bien entendu de prendre en considération les modifications de la situation transférentielle inhérentes à un travail de cet ordre.

Je veux dire par là qu’un malade pour lequel l’analyse de l’ambivalence dans les relations extérieures est nécessaire a un fantasme de son analyste et du travail de l’analyste différent de celui du malade déprimé. Dans le premier cas, le travail de l’analyste est considéré comme fait par amour pour le malade, la haine étant déviée sur les choses haïssables. Pour le déprimé, il est nécessaire que l’analyste comprenne que son travail est dans une certaine mesure l’effort qu’il fait pour faire face à sa dépression à lui, analyste, ou, devrais-je dire, à la culpabilité et à la peine qui résultent des éléments destructifs au sein de son amour, à lui, analyste. Allons plus loin : pour le malade qui demande de l’aide à propos de sa relation primitive, prédépressive à l’égard des objets, il faut que son analyste puisse voir l’amour et la haine non déplacés et concomitants, tels qu’il les éprouve pour ce malade. Dans des cas de cet ordre la fin de la séance, la fin de l’analyse et l’application stricte des règles, tout cela joue comme d’importantes expressions de haine, de même que les bonnes interprétations sont des expressions d’amour et le symbole de bonne nourriture et de bons soins. Il serait utile de développer ce thème à fond.

Avant d’entreprendre directement une description du développement affectif primaire, j’aimerais faire apparaître clairement que l’analyse de ces relations primitives ne peut être entreprise que comme un prolongement de l’analyse de la dépression. Il est certain que ces types de relation primitifs, dans la mesure où ils apparaissent chez les enfants et les adultes, peuvent être une fuite devant les difficultés qui surgissent aux stades suivants, d’après la conception classique de la régression. Il est bon que l’étudiant analyste apprenne d’abord à faire face à l’ambivalence dans les relations extérieures et au simple refoulement, avant d’en venir à l’analyse du fantasme du malade concernant le dedans et le dehors de sa personnalité et enfin à toute la série de ses défenses contre la dépression, y compris les origines des éléments persécutoires. L’analyste peut certainement trouver ces derniers dans n’importe quelle analyse, mais il lui serait inutile et nuisible de s’en prendre aux relations principalement dépressives s’il n’était bien préparé à analyser l’ambivalence sans détour. Il est aussi inutile et même dangereux d’analyser les relations primitives pré-dépressives et de les interpréter telles qu’elles apparaissent dans le transfert, à moins que l’analyste ne soit tout préparé à faire face à la position dépressive, aux défenses contre la dépression et aux idées persécutoires qui apparaissent et s’offrent à l’interprétation à mesure que le malade progresse.

Il me reste à faire d’autres remarques préliminaires. On a souvent noté que, vers 5 ou 6 mois, il se produit un changement chez l’enfant qui nous donne plus de facilité pour parler de son développement affectif dans des termes qui s’appliquent aux êtres humains en général. Anna Freud insiste sur ce point et, d’après elle, ceci implique que certains aspects des soins comptent davantage pour le tout petit que des personnes spécifiques. Bowlby a récemment exprimé l’opinion qu’avant six mois, les petits enfants ne sont pas d’une exigence individualisée et qu’ainsi la séparation d’avec leur mère ne les affecte pas de la même façon que s’ils ont plus de six mois. J’ai moi-même dit précédemment que les jeunes enfants atteignent un certain stade à six mois ; ainsi, alors que bien des enfants de cinq mois saisissent un objet et le mettent à la bouche, ce n’est pas avant six mois en moyenne que l’enfant commence à laisser tomber délibérément l’objet qu’il a saisi et cela fait partie de son jeu avec l’objet.

En spécifiant cinq à six mois, il n’est pas nécessaire de tenter d’être plus précis. Si un bébé de trois mois, ou même de deux mois ou moins, atteignait le stade de développement qu’il est commode dans une description générale de placer à cinq mois, il n’y aurait pas de mal.

A mon avis, le stade que nous décrivons en ce moment (et je pense qu’on sera d’accord avec cette description) est un stade très important. Dans une certaine mesure, c’est une question de développement physique, car l’enfant à cinq mois devient assez habile pour saisir un objet qu’il voit et peut bientôt le porter à sa bouche. Il n’aurait pas pu le faire plus tôt. (Mais bien sûr il a peut-être voulu le faire. L’habileté et le désir ne sont pas exactement parallèles et nous savons que bien des progrès physiques, tels que la capacité de marcher sont souvent retardés jusqu’à ce que le développement affectif libère la capacité physique. Quel que soit l’aspect physique de la question, il y a aussi l’aspect affectif.) On peut dire qu’à ce stade un petit enfant devient capable de montrer dans son jeu qu’il comprend qu’il a un « dedans » et que les choses viennent du dehors. Il montre qu’il sait qu’il s’enrichit de ce qu’il incorpore (physiquement et psychiquement). En outre, il montre qu’il sait qu’il peut se débarrasser de quelque chose quand il en a obtenu ce qu’il voulait. Tout ceci représente un progrès énorme. Au début, cela n’arrive qu’une fois de temps en temps et tous les détails de ce progrès peuvent être perdus par régression à cause de l’angoisse.

Le corollaire de cette donnée, c’est que maintenant l’enfant est conscient que sa mère aussi a un « dedans », qui peut être riche ou pauvre, bon ou mauvais, en ordre ou pêle-mêle. En conséquence, il commence à être concerné par la mère, son état de santé mentale et ses humeurs. Chez bien des petits enfants, à six mois il y a déjà une relation équivalente à celle de personnes totales. Et quand un être humain sent qu’il est une personne ayant établi une relation avec d’autres personnes, il a déjà parcouru un long chemin dans le développement primaire.

Nous nous sommes donné pour tâche d’examiner ce qui se passe dans les sentiments du jeune enfant et dans sa personnalité avant le stade des cinq à six mois, mais qui peut être atteint plus tard ou plus tôt.

Une question se pose : quel est le moment le plus précoce où il se passe des choses importantes ? Par exemple, faut-il considérer l’enfant avant sa naissance ? Et dans ce cas, à quel moment après la conception la psychologie commence-t-elle à jouer un rôle ? Je répondrais que si le stade de cinq à six mois est important, la période autour de la naissance l’est aussi. Je m’appuie sur le fait qu’on peut noter de grandes différences suivant que l’enfant est prématuré ou né après terme. J’ajouterais qu’à la fin des neuf mois de gestation un enfant devient prêt au développement affectif et que si un enfant naît après terme il a atteint ce stade dans le ventre maternel et on est donc obligé de considérer ses sentiments avant et pendant la naissance. Par ailleurs, le prématuré ne ressent rien de vital avant d’avoir atteint l’âge auquel il aurait dû naître, c’est-à-dire quelques semaines après la naissance. En tout cas, cette suggestion peut servir de base à une discussion.

Voici une autre question : sur le plan psychologique, quelque chose présente-t-il de l’importance avant cinq ou six mois ? Je sais que selon l’opinion sincère courante dans certains milieux la réponse est négative. Il faut tenir compte de cette opinion ; mais ce n’est pas la mienne.

Cet article a pour principal objet d’exposer la thèse que le développement affectif précoce de l’enfant, avant que l’enfant se connaisse et connaisse donc les autres – comme la personne totale qu’il est (et qu’ils sont) – a une importance vitale : en fait nous trouvons là les clefs de la psychopathologie des psychoses.

Les processus primaires de développement

Il y a trois processus qui, me semble-t-il, commencent très précocement : 1° l’intégration ; 2° la personnalisation et 3° à la suite de ces deux processus, l’appréciation du temps et de l’espace et d’autres caractères propres à la réalité – bref, la réalisation.

Une grande partie de ce que nous avons tendance à prendre comme allant de soi a eu un début et s’est développé à partir d’un état. Par exemple, maintes analyses se déroulent jusqu’à leur conclusion sans que le temps soit jamais mis en question ; mais un garçon de neuf ans qui aimait jouer avec Anne, âgée de deux ans, était extrêmement intéressé par l’attente d’un autre enfant. Il demandait : « Lorsque le bébé naîtra, sera-t-il né avant Anne ? » Il a un sens du temps très mal assuré. De même une psychotique ne pouvait pas adopter d’emploi du temps hebdomadaire parce que le mardi elle n’avait aucune idée s’il s’agissait du mardi de la semaine passée, de la semaine présente ou de la semaine suivante.

On tient souvent pour certaine la localisation de soi dans son propre corps et pourtant une psychotique en analyse en vint à reconnaître que, étant petite, elle pensait que son jumeau à l’autre bout du landau était elle. Elle était même surprise lorsqu’on prenait le jumeau et que pourtant elle ne bougeait pas. Son sens de ce qui était autre que soi n’était pas développé.

Une autre psychotique découvrit en analyse que, la plupart du temps, elle vivait dans sa tête, derrière ses yeux. Elle pouvait voir par ses yeux uniquement comme on voit par la fenêtre ; elle ne se rendait donc pas compte de ce que faisaient ses pieds et avait une certaine propension à tomber dans des trous et à buter. Elle n’avait pas « d’yeux dans les pieds ». Elle ne sentait pas sa personnalité localisée dans son corps, qui était analogue à une machine complexe qu’elle devait conduire avec un soin et une habileté toujours en éveil. Un autre malade vivait parfois à 20 m. de hauteur dans une boîte qui n’était reliée à son corps que par un fil ténu. Dans notre clientèle, des exemples analogues de failles dans le développement primitif, se présentent quotidiennement et par eux, l’importance de processus tels que l’intégration, la personnalisation et la réalisation nous est remise en mémoire.

Il est permis de présumer que, à l’origine théorique, la personnalité est non intégrée et que dans la désintégration régressive il y a un état primaire auquel amène la régression. Nous postulons une non-intégration primaire.

La désintégration de la personnalité est un syndrome psychiatrique bien connu et sa psychopathologie est très complexe ; cependant, l’examen de ces phénomènes en analyse fait apparaître que l’état primaire de non-intégration est à la base de la désintégration et que le retard ou le défaut en matière d’intégration primaire prédispose à la désintégration en tant que régression ou en tant que suite d’échecs dans d’autres types de défense.

L’intégration commence dès le début de la vie, mais dans notre travail nous ne pouvons jamais la considérer comme allant de soi. Il nous faut l’expliquer et surveiller ses fluctuations.

Un exemple du phénomène de non-intégration nous est donné par un fait très commun : le malade donne chaque détail du week-end et se sent satisfait à la fin si tout a été dit, bien que l’analyste, lui, sente qu’aucun travail analytique n’a été accompli. Parfois, il nous faut interpréter cela comme le besoin qu’a le malade d’être connu d’un bout à l’autre par une personne, l’analyste. Être connu, cela signifie se sentir intégré au moins dans la personne de l’analyste. C’est habituel dans la vie du jeune enfant, et un enfant qui n’a pas une personne unique pour relier ses morceaux les uns aux autres part avec un handicap dans l’intégration de soi qu’il doit accomplir et peut-être ne peut-il y parvenir, ou tout au moins ne peut-il pas maintenir l’intégration avec toute la confiance en soi que cela requiert.

La tendance à intégrer reçoit l’assistance de deux séries d’expériences : la technique des soins infantiles qui fait que l’enfant est tenu au chaud, est manié, baigné, bercé et appelé par son nom, et aussi les expériences instinctuelles aiguës qui, de l’intérieur, rassemblent les éléments de la personnalité et en font un tout. Bien des enfants ont avancé sur la voie de l’intégration au cours de certaines périodes des premières vingt-quatre heures de vie. Chez d’autres, le processus est retardé, ou bien il y a des retours en arrière, en raison d’une inhibition précoce d’accès de faim. Il y a de longues périodes de temps dans la vie d’un jeune enfant normal pendant lesquelles il lui importe peu qu’il soit en morceaux ou qu’il soit un être entier, ou qu’il vive dans le visage de sa mère ou dans son propre corps, à condition que de temps à autre il se rassemble et sente quelque chose. Par la suite, je m’efforcerai d’expliquer pourquoi la désintégration est effrayante alors que la non-intégration ne l’est pas.

Dans son environnement, c’est peu à peu que des parcelles de la technique des soins, des visages vus, des sons entendus et des odeurs senties seront juxtaposés pour composer un seul être qu’on appellera la mère. Dans la situation transférentielle au cours de l’analyse des psychotiques, nous obtenons la preuve la plus claire que l’état psychotique de non-intégration a eu une place naturelle à un stade primitif du développement affectif de l’individu

On suppose parfois qu’un individu en bonne santé est toujours intégré, qu’il vit dans son propre corps et qu’il est capable de sentir que le monde est réel. Cependant bien des aspects de la santé mentale ont la valeur de symptômes, chargés de crainte ou de refus de la folie, de crainte ou de refus de la capacité innée que possède tout être humain de devenir non intégré, dépersonnalisé et de sentir que le monde est irréel. Il suffit d’un manque de sommeil assez important pour que ces conditions apparaissent chez – n’importe qui16.

D’importance égale à l’intégration, il y a le développement du sentiment que l’on a de sa personne dans son corps. De même c’est l’expérience instinctuelle et les expériences paisibles, répétées des soins corporels qui établissent par degrés ce que l’on peut appeler une personnalisation satisfaisante. Et comme pour la désintégration, les phénomènes de dépersonnalisation de la psychose se rattachent à des retards de personnalisation précoces.

La dépersonnalisation est une chose courante chez les adultes et chez les enfants ; elle se cache souvent par exemple dans ce qu’on appelle le profond sommeil et dans les accès de prostration avec pâleur cadavérique. – « Elle est dans la lune », dit-on, et on a raison ! Un problème relié à celui de la personnalisation est celui des compagnons imaginaires de l’enfance. Ce ne sont pas de simples constructions fantasmatiques ; une étude de l’avenir de ces compagnons imaginaires (dans l’analyse) montre que ce sont parfois d’autres self d’un type très primitif. Je ne donnerai pas ici une définition claire de ce que j’entends par là, car il est hors de mon propos d’expliquer maintenant ce détail tout au long. Je me contenterai de dire que cette création très primitive et magique de compagnons imaginaires est facilement utilisée comme défense. Car elle ignore magiquement toutes les angoisses associées à l’incorporation, la digestion, la rétention et l’expulsion.

La dissociation

C’est du problème de la non-intégration qu’est issu celui de la dissociation. Il peut être utile d’étudier la dissociation dans ses formes initiales et naturelles. Selon mon point de vue, la non-intégration donne naissance à toutes sortes de ces phénomènes que l’on appelle alors des dissociations. Celles-ci surviennent lorsque l’intégration est inachevée ou partielle. Il y a, par exemple, des états de calme et des états d’excitation. A mon avis on ne peut dire qu’au début le petit enfant se rend compte qu’en éprouvant tel ou tel sentiment au berceau ou en prenant plaisir aux stimulations de la peau dans le bain, il est le même individu que lorsqu’il crie pour demander satisfaction immédiate, possédé par le besoin de s’en prendre à quelque chose et de détruire si le lait ne vient pas le satisfaire. Cela veut dire qu’il ne sait pas d’abord que la mère qu’il édifie par l’intermédiaire de ses expériences tranquilles est la même que la puissance derrière le sein qu’il veut détruire.

De même, j’estime qu’il n’y a pas nécessairement intégration entre un enfant endormi et un enfant éveillé. Cette intégration vient avec le temps. Une fois que les rêves sont remémorés et même transmis en quelque sorte à une troisième personne, la dissociation est interrompue, mais certaines personnes ne se souviennent jamais clairement de leurs rêves, et les enfants dépendent beaucoup des adultes pour parvenir à connaître leurs rêves. Il est normal pour les petits enfants d’avoir des rêves d’angoisse et des terreurs nocturnes. A ces moments-là, les enfants ont besoin de quelqu’un pour les aider à se souvenir de ce qu’ils ont rêvé. Chaque fois que l’on peut faire un rêve et se le remémorer, c’est précieux parce que cela représente une rupture de la dissociation. Si complexe que puisse être une telle dissociation chez l’enfant ou chez l’adulte, il n’en reste pas moins que son origine peut se trouver dans l’alternance naturelle des états de veille et de sommeil qui date de la naissance.

En fait, la vie éveillée du petit enfant peut sans doute être décrite comme une dissociation graduelle de l’état de sommeil.

La création artistique prend peu à peu la place des rêves ou les complète, elle est d’une importance vitale pour le bien-être de l’individu et par conséquent pour l’humanité.

La dissociation est un mécanisme de défense extrêmement répandu qui conduit à des résultats surprenants. Par exemple, la vie urbaine est une dissociation très grave pour la civilisation. De même la guerre et la paix. Les extrêmes dans les maladies mentales sont bien connus. Dans l’enfance, on voit apparaître la dissociation dans des conditions courantes telles que le somnambulisme, l’incontinence fécale, dans certaines formes de strabisme, etc. Il est très facile de passer à côté de la dissociation lorsqu’on évalue une personnalité.

L’adaptation à la réalité

Supposons maintenant que l’intégration est acquise. Nous abordons alors un autre sujet immense : la relation primaire à la réalité extérieure. Dans les analyses ordinaires, nous pouvons considérer comme allant de soi, et c’est ce que nous faisons, cette étape du développement affectif qui est extrêmement complexe ; lorsqu’elle est franchie, elle représente un grand progrès dans le développement affectif ; mais elle n’est pourtant jamais achevée, ni fixée. Bien des cas que nous considérons comme ne relevant pas de l’analyse sont inanalysables si nous ne sommes pas capables de traiter les difficultés transférentielles qui sont afférentes à un défaut essentiel de relation authentique avec la réalité extérieure. Si nous admettons l’analyse de psychotiques, nous trouvons que dans certaines analyses ce défaut essentiel de relation authentique avec la réalité extérieure est presque le noyau du problème.

Je m’efforcerai de décrire dans les termes les plus simples possibles ce phénomène tel que je le vois. Sous l’angle de l’enfant et du sein de la mère (je ne prétends pas que le sein soit essentiel comme moyen de transmission de l’amour maternel), l’enfant a des pulsions instinctuelles et des idées prédatrices. La mère a un sein et le pouvoir de produire du lait et l’idée qu’elle aimerait être attaquée par un bébé affamé. Ces deux phénomènes ne viennent en relation l’un avec l’autre qu’au moment où la mère et l’enfant ont un vécu commun. La mère en raison de sa maturité et de sa capacité physique doit être l’élément de tolérance et de compréhension, de sorte que c’est elle qui produit une situation qui, avec de la chance, aboutira au premier lien qu’établit l’enfant avec un objet extérieur, un objet qui est extérieur au self du point de vue de l’enfant.

Le processus est pour moi comme si deux droites venaient de directions opposées, et qu’elles étaient susceptibles de venir l’une près de l’autre ; si elles se recouvrent il y a un moment d’illusion – une parcelle de vécu que l’enfant peut prendre soit comme son hallucination, soit comme une chose qui appartient à la réalité extérieure.

En d’autres termes, l’enfant vient au sein dans un état d’excitation et prêt à halluciner quelque chose qui est susceptible d’être attaqué. A ce moment-là, le téton réel apparaît et il peut sentir que c’était cela qu’il hallucinait. Ainsi ses idées s’enrichissent de détails réels dus à la vue, au toucher, à l’odorat, et la fois suivante, ce matériel est utilisé dans l’hallucination. C’est ainsi que s’édifie peu à peu sa capacité de faire apparaître ce qui est, en fait, disponible. Il faut que la mère continue à donner à l’enfant ce type d’expérience. Ce processus est extrêmement simplifié si les soins sont donnés à l’enfant par une seule personne selon une seule technique. C’est comme si l’enfant était réellement destiné à être soigné dès la naissance par sa mère ou sinon par une mère adoptive, et non par plusieurs nourrices.

C’est surtout au début que les mères ont un rôle d’une importance vitale, et en fait c’est à la mère qu’il appartient de protéger l’enfant de complications qui ne peuvent pas encore être comprises par l’enfant, et de lui fournir sans cesse la parcelle simplifiée de monde, que l’enfant vient à connaître à travers elle. Ce n’est que sur de_telles bases qu’on peut édifier l’objectivité ou une attitude scientifique. Tout défaut d’objectivation à quelque date que ce soit se rattache à une carence à ce stade du développement affectif primaire. Ce n’est qu’en se fondant sur la monotonie qu’une mère peut réussir à enrichir le monde de son enfant.

Après l’acceptation de la réalité extérieure, vient l’avantage que l’on peut en tirer. Nous entendons souvent parler des frustrations très réelles imposées par la réalité extérieure, mais bien moins souvent du soulagement et de la satisfaction qu’elle apporte. Le lait réel satisfait si on le compare au lait imaginaire, mais là n’est pas la question. La question, c’est que dans le fantasme tout procède de la magie ; il n’y a pas de frein au fantasme, et l’amour et la haine ont des effets alarmants. La réalité extérieure, elle, a des freins et peut être étudiée et connue, et, en fait, l’extrême dans le fantasme n’est tolérable que lorsque la réalité objective est bien évaluée. Le subjectif a une valeur immense, mais est si alarmant et magique qu’on ne peut en jouir si ce n’est en parallèle à l’objectif.

On verra que le fantasme n’est pas une chose que l’individu créé pour faire face aux frustrations de la réalité extérieure. Ceci n’est vrai que du fait de fantasmer. Le fantasme est plus primaire que la réalité et l’enrichissement du fantasme à partir des richesses du monde dépend de l’expérience de l’illusion.

Il est intéressant d’examiner la relation de l’individu avec les objets dans le monde du fantasme qu’on a créé soi-même. En fait, il y a tous les degrés du développement et de l’élaboration dans ce monde créé par soi suivant la quantité d’illusion qui a été vécue ; les degrés varient aussi selon que le monde ainsi créé a su utiliser comme matériaux les objets du monde extérieur perçus par l’individu. Il est évident que ceci mérite d’être développé plus au long dans un autre cadre.

Dans l’état le plus primitif, qui peut être maintenu dans la maladie et vers lequel il peut y avoir régression, l’objet se comporte selon des lois magiques, c’est-à-dire qu’il existe quand il est désiré, il approche quand il est approché, il blesse quand il est blessé. Enfin il disparaît quand il n’est pas désiré.

Ce dernier élément est le plus terrifiant et c’est la seule annihilation réelle ; ne pas désirer, à la suite de la satisfaction, c’est annihiler l’objet. C’est une des raisons pour lesquelles les petits enfants ne sont pas toujours heureux et contents après un repas qui les a satisfaits. Un de mes malades a traîné cette crainte jusqu’à l’âge adulte et n’est parvenu à la dépasser qu’en analyse : c’était un homme qui avait eu une expérience précoce extrêmement bonne avec sa mère et à la maison17. Ce qu’il craignait le plus était la satisfaction.

Je me rends compte que je n’ai donné là qu’un schéma grossier du vaste problème que représentent les étapes initiales du développement d’une relation avec la réalité extérieure, et la relation du fantasme à la réalité. Il nous faut bientôt y ajouter des idées d’incorporation. Mais à l’origine il faut un simple contact avec la réalité extérieure ou avec la réalité partagée – l’enfant hallucinant et le monde offrant –, avec des moments d’illusion pour l’enfant où il considère les deux aspects comme identiques, ce qu’ils ne sont jamais en fait.

Pour que cette illusion se produise dans l’esprit du petit enfant, il faut qu’un être humain se donne le mal de mettre constamment le monde à la portée de l’enfant sous une forme limitée, qui convient aux besoins de l’enfant. C’est pour cette raison qu’un petit enfant ne peut exister seul, ni psychologiquement ni physiquement, et a réellement besoin qu’une seule personne lui dispense des soins au début.

L’illusion est un sujet très vaste qui mérite d’être étudié ; on verra qu’il offre la clef de l’intérêt des enfants pour les bulles, les nuages, les arcs-en-ciel et tous les phénomènes mystérieux, et aussi leur intérêt pour la peluche qui est très difficile à expliquer en fonction de l’instinct direct. C’est ici aussi que se rattache l’intérêt à l’égard du souffle, et l’impossibilité de décider s’il vient primitivement de l’intérieur ou de l’extérieur, et sur lequel se fonde la conception de l’esprit, de l’âme, du souffle vital, de l’anima.

La cruauté primitive (stade de la pré-inquiétude, pre-concern)

Nous sommes maintenant en mesure d’observer la relation du type le plus primitif entre un enfant et sa mère.

Si l’on présume que l’individu s’intègre et se personnalise et est en bonne voie dans la réalisation, il a encore beaucoup de chemin à faire avant d’établir une relation de personne totale à une mère totale et avant qu’il soit intéressé par l’effet que ses propres pensées et actions ont sur elle.

Il nous faut postuler une relation objectale de cruauté précoce. Il se peut encore une fois que ce stade soit purement théorique, et il est certain que personne ne peut être impitoyable après le stade suivant, sauf dans un état de dissociation, mais les états de dissociation cruelle sont courants dans la petite enfance et apparaissent dans certains types de délinquance et de folie, et ils doivent être présents dans la santé. L’enfant normal prend plaisir à une relation cruelle avec sa mère, qui se manifeste surtout dans le jeu, et il a besoin de sa mère parce qu’on ne peut attendre que d’elle seule de tolérer sa relation cruelle même dans le jeu, car cela lui fait vraiment mal et cela l’épuise. Sans ce jeu avec elle, il ne peut que cacher un self cruel et lui donner vie dans un état de dissociation18.

Je mentionnerai ici l’immense peur de désintégration opposée à la simple acceptation de la non-intégration primaire. Une fois que l’individu a atteint l’étape suivante, celle de l’inquiétude, il ne pourra plus ignorer le. résultat de ses impulsions ou l’action de fractions de lui telles que la bouche qui mord, les yeux qui poignardent, les cris perçants, la gorge lors de la tétée, etc.

La désintégration, c’est l’abandon aux pulsions non contrôlées parce que leur action est indépendante ; en outre, cela évoque l’idée de pulsions qui sont non contrôlées de la même façon (parce que dissociées) mais dirigées contre soi19.

La vengeance primitive

Revenons d’un demi-stade en arrière. Je crois qu’il est habituel d’établir en postulat une relation objectale encore plus primitive dans laquelle l’objet agit sur un mode vengeur. Ceci est antérieur à une relation authentique avec la réalité extérieure. Dans ce cas, l’objet, ou l’environnement, fait autant partie du self que l’instinct qui le fait surgir20. Dans l’introversion d’origine précoce et par conséquent d’une qualité primitive, l’individu vit dans son environnement qui est lui-même, et c’est une vie très pauvre. Il n’y a pas de croissance parce qu’il n’y a pas d’enrichissement apporté par la vie extérieure.

Pour illustrer l’application de ces idées, j’ajouterai une note sur la succion du pouce (y compris celle du poing et des doigts). On peut l’observer à partir de la naissance et on peut dire que cela comporte une signification qui de primitive va jusqu’à l’élaboration. Son importance est à la fois celle d’une activité normale et celle d’un symptôme de trouble affectif.

Sucer le pouce par auto-érotisme est un aspect de la question qui nous est familier. La bouche est une zone érogène particulièrement organisée dans la petite enfance et l’enfant qui suce son pouce éprouve du plaisir. Il a aussi des idées teintées de plaisir.

La haine s’exprime aussi lorsque l’enfant abîme son doigt en le suçant avec trop de vigueur ou trop continuellement, et en tout cas il se met bientôt à ronger ses ongles : autre manière de faire face à cet aspect de ses sentiments. Il sera aussi susceptible de s’abîmer la bouche. Mais il n’est pas certain que tout le dommage ainsi causé à un doigt ou à la bouche fasse partie de la haine. Il semble qu’il y ait là un autre élément ; si l’enfant doit avoir du plaisir, il faut que quelque chose en souffre : l’objet de l’amour primitif souffre d’être aimé, sans parler du fait qu’il est haï.

Nous pouvons voir dans ces manifestations (sucer son doigt et se ronger les ongles surtout) un retournement sur soi de l’amour et de la haine, pour des raisons telles que le besoin de préserver l’objet extérieur auquel il s’intéresse. Nous y voyons aussi un retournement sur soi, devant la frustration dans l’amour d’un objet extérieur.

Ce sujet n’est pas épuisé par ce que je viens de dire et mérite plus ample examen.

Je suppose que l’on ne contestera pas que sucer son pouce, c’est une consolation, pas seulement un plaisir ; le poing ou le doigt remplace le sein, ou la mère ou quelqu’un d’autre. Voici un exemple : un enfant de quatre mois environ réagit à la perte de sa mère en ayant tendance à enfoncer son poing au fond de la gorge et il en serait mort si on ne l’avait pas physiquement empêché de le faire.

Alors que sucer son pouce est une action normale et universelle, qui s’est étendue à l’utilisation de la sucette, et en fait à diverses activités d’adultes normaux, il n’en est pas moins vrai que cette habitude persiste dans les personnalités schizoïdes et dans ces cas-là est une activité extrêmement impulsive. Chez un de mes malades, à 10 ans cette activité s’est transformée en compulsion à lire sans cesse.

On ne peut expliquer ces phénomènes excepté en se fondant sur le fait qu’on s’efforce en agissant ainsi de localiser l’objet (le sein, etc.) pour le tenir à mi-chemin entre l’intérieur et l’extérieur. Il s’agit là d’une défense contre la perte de l’objet soit dans le monde extérieur, soit dans l’intérieur du corps, c’est-à-dire contre la perte, du contrôle sur l’objet.

Je ne doute pas que l’activité normale de succion du pouce ait aussi cette fonction.

L’importance de l’élément auto-érotique n’apparaît pas toujours clairement et il est certain que l’utilisation de la sucette et du poing devient bientôt une défense nette contre les sentiments d’insécurité et d’autres angoisses d’une espèce primitive.

Finalement, sucer le poing représente une dramatisation utile de la relation d’objet primitive dans laquelle l’objet est autant l’individu que l’est le désir d’un objet, parce qu’il est créé à partir du désir, ou est halluciné, et se trouve au début, indépendant de la coopération provenant de la réalité extérieure.

Certains petits enfants mettent un doigt dans la bouche alors qu’ils tètent, s’accrochant ainsi (d’une certaine façon) à une réalité créée par soi tout en utilisant la réalité extérieure.

Résumé

On a tenté de formuler les processus affectifs primaires qui sont normaux dans la petite enfance et qui apparaissent régressivement dans les psychoses.