5. L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma22 (1949)

« Cerner l’entité qui englobe exactement les éléments psychiques irréductibles, particulièrement ceux qui sont dynamiques de nature, constitue finalement, à mon avis, un but parmi les plus fascinants. Ces éléments ont nécessairement un équivalent somatique et, probablement, neurologique. Ainsi, par une méthode scientifique, nous devrions parvenir à diminuer considérablement le fossé aussi vieux que le monde entre l’esprit23 et le corps. J’ose alors prédire qu’on découvrira que cette antithèse, qui a confondu tous les philosophes, est fondée sur une illusion. En d’autres termes, je ne pense pas que l’esprit existe réellement en tant qu’entité (c’est moi qui souligne). Cette assertion peut paraître surprenante de la bouche d’un psychologue En fait, lorsque nous parlons de l’influence de l’esprit sur le corps, ou de celle du corps sur l’esprit, nous ne faisons qu’employer un raccourci commode à la place d’une phrase plus lourde… » (Jones, 1946).

Ce texte, cité par Scott (1949), m’a incité à tenter de définir mes idées personnelles sur ce vaste et difficile sujet. Le schéma corporel, avec ses aspects relatifs au temps et à l’espace, fournit une description valable de la représentation d’un individu par lui-même et je suis convaincu que l’esprit n’y occupe pas une place évidente. Pourtant, dans l’observation clinique, nous avons affaire à l’esprit en tant qu’entité localisée par le patient ; c’est pourquoi une étude plus poussée du paradoxe que « l’esprit n’existe pas réellement en tant qu’entité » apparaît nécessaire.

Pour étudier le concept de l’esprit, on doit toujours étudier un individu pris dans sa totalité et inclure le développement de cet individu à partir des tout premiers débuts de l’existence psychosomatique. Si l’on accepte cette discipline, on peut alors étudier l’esprit d’un individu au fur et à mesure qu’il s’élabore à partir de la partie psychique du psyché-soma.

Si le psyché-soma individuel, ou le schéma corporel, a traversé de façon satisfaisante les tout premiers stades de développement, l’esprit, pour l’individu, n’existe pas en tant qu’entité dans le schéma des choses ; il n’est rien de plus alors qu’un aspect particulier du fonctionnement du psyché-soma.

Dans l’étude d’un individu en cours de développement, on s’apercevra souvent qu’il s’institue pour l’esprit une fausse entité et une fausse localisation. Une étude de ces tendances anormales devra donc précéder l’examen plus direct de l’élaboration de l’esprit à partir de la psyché saine ou normale.

Nous avons l’habitude de voir s’opposer les deux termes, le psychique et le physique et, dans le langage courant, nous ne sommes pas contre leur opposition. C’est autre chose, cependant, dans la discussion scientifique.

Pour décrire une maladie, l’emploi de ces deux termes, physique et psychique, nous pose immédiatement des problèmes. Les troubles psycho-somatiques, à mi-chemin entre le psychisme et le physique, se trouvent dans une situation plutôt précaire. Dans une certaine mesure, la recherche psychosomatique est entravée par la confusion à laquelle je me réfère (Mac Alpine, 1952). D’un autre côté, des neurochirurgiens interviennent sur un cerveau normal ou sain pour essayer de transformer des états psychiques et même de les améliorer. Ces thérapeutes « physiques » sont tout à fait illogiques dans leur théorie ; assez bizarrement, ils paraissent oublier l’importance du corps physique, duquel le cerveau fait partie intégrante.

C’est pourquoi nous allons nous efforcer de penser à l’individu tout au long de son développement en partant du début. Voici un corps, et on ne peut distinguer le psychisme du soma qu’en le considérant d’un point de vue ou d’un autre. On peut étudier, dans leur développement, soit le corps, soit l’esprit. Je suppose qu’ici le terme psychisme signifie l’élaboration imaginaire de parties, de sensations ou de fonctions somatiques, c’est-à-dire d’une pleine conscience physique. Nous savons que cette élaboration imaginaire dépend de l’existence du cerveau et de son bon fonctionnement, particulièrement de certaines de ses régions. L’individu, cependant, n’a pas le sentiment que le psychisme soit localisé dans le cerveau ou même qu’il soit localisé du tout.

Peu à peu, les aspects psychiques et somatiques de la personne qui se développe se trouvent pris dans un processus de rapports mutuels. Cette interaction du psychisme et du soma constitue une phase primitive du développement individuel (voir l’article « Le développement affectif primaire »). A un stade ultérieur, le corps vivant, avec ses limites, son intérieur et son extérieur, est ressenti par l’individu comme le noyau de son self imaginaire. Le développement jusqu’à ce stade est extrêmement complexe. Bien qu’il puisse être assez poussé chez un bébé au bout de quelques jours, il existe de nombreuses occasions de distorsions de son cours naturel. De plus, ce qui s’applique à ces stades très primitifs s’applique aussi, dans une certaine mesure, à tous les stades, même à celui que nous qualifions de maturité adulte.

Théorie de l’esprit

Partant de ces considérations préliminaires, j’en arrive à édifier une théorie de l’esprit. Cette théorie est fondée sur le travail analytique avec des patients qui, au cours du transfert, ont eu besoin de régresser jusqu’à un niveau de développement extrêmement primitif. Je ne donnerai, dans cet article, qu’une seule illustration clinique, mais je suis persuadé que cette théorie peut être utile dans la pratique quotidienne de l’analyse.

Nous supposerons que la santé, dans le développement premier de l’individu, va de pair avec une continuité d’existence. Le développement du psyché-soma primitif suit un certain cours, à condition que la continuité d’existence ne soit pas troublée ; en d’autres termes, pour son bon développement, un environnement parfait est nécessaire, et au début, cette nécessité est absolue.

L’environnement parfait est celui qui s’adapte activement aux besoins du psyché-soma nouvellement constitué, ce que nous, observateurs, savons être le nourrisson à ses débuts. Un environnement défectueux est mauvais parce que, par défaut d’adaptation, il empiète sur le psyché-soma (c’est-à-dire le nourrisson) qui est forcé de réagir. De ce fait, il y a perturbation de la continuité d’existence du nouvel individu. A ses débuts, le bon environnement (psychologique) est un environnement physique, que l’enfant se trouve dans l’utérus, qu’il soit porté ou plus généralement soigné ; c’est seulement au bout de quelque temps que l’environnement acquiert une qualité nouvelle qui nécessite un terme descriptif nouveau : affectif, psychologique, ou social. Ainsi apparaît la bonne mère ordinaire avec son aptitude à s’adapter activement aux besoins de son bébé, aptitude prenant sa source dans la dévotion qu’elle lui porte. Cette adaptation est facilitée par son narcissisme, son imagination et ses souvenirs qui lui permettent, par le moyen de l’identification, de savoir quels sont les besoins de son bébé.

Le besoin d’un bon environnement, absolu au début, devient rapidement relatif. La bonne mère ordinaire est suffisamment bonne. Si elle est suffisamment bonne, le nourrisson devient capable, par son activité mentale, de pallier les déficiences de sa mère. Il est ainsi en mesure de faire face aux pulsions instinctuelles d’une part et de répondre aussi à tous les types les plus primitifs de besoin du moi, y compris même le besoin de ne pas être soigné ou d’être activement abandonné. L’activité mentale de l’enfant transforme un environnement suffisamment bon en un environnement parfait, c’est-à-dire qu’elle transforme un manque relatif d’adaptation en une adaptation réussie. C’est la faculté de comprendre du nourrisson qui permet à la mère de ne pas être tout à fait parfaite. La mère essaie, dans le cours normal des choses, de ne pas introduire de complications plus grandes que celles que l’enfant est capable de comprendre et d’admettre ; elle essaie, en particulier, d’éviter à son bébé coïncidences et phénomènes qu’il n’est pas apte à saisir. D’une façon générale, elle fait que le monde du nourrisson est aussi simple que possible.

L’esprit a donc, parmi ses origines, un fonctionnement variable du psyché-soma en rapport avec la menace pesant sur la continuité d’existence qui suit chaque échec de l’adaptation (active) de l’environnement. Il s’ensuit que le développement de l’esprit est très influencé par des facteurs qui ne sont pas spécifiquement personnels à l’individu et qui comprennent des événements dus au hasard.

En matière de soins maternels, il est d’une importance vitale que les mères suppléent au début cette adaptation active d’abord physiquement et bientôt également par l’imagination. Mais c’est aussi l’une des caractéristiques de la fonction maternelle que d’assurer la défaillance graduelle de l’adaptation. selon l’aptitude croissante de chaque nourrisson à compenser un échec relatif par l’activité mentale ou la compréhension. Ainsi apparaît chez le nourrisson une tolérance à la fois vis-à-vis des besoins du moi et vis-à-vis de la tension instinctuelle.

Peut-être serait-il possible de montrer que des mères libérées lentement ont des nourrissons à faible Q.I. ultérieur, alors qu’un nourrisson qui aura une intelligence exceptionnelle et dont le Q.I. se révélera élevé par la suite libérera sa mère plus tôt.

Il découle donc de cette théorie que dans le développement de chaque individu, une des origines de l’esprit, peut-être la plus importante, se trouve dans le besoin d’un environnement parfait qu’a l’individu au cœur même de son self. A ce propos, je mentionnerai ma conception des psychoses, maladies causées par une déficience de l’environnement (voir l’article « Psychoses et soins maternels »). Quelques conséquences de cette théorie me semblent importantes. Certains types de carence de la part de la mère, par exemple un comportement désordonné, est source d’une hyperactivité du fonctionnement mental. Dans ce cas, cette hyper-croissance de la fonction psychique, en réaction à des soins maternels désordonnés, peut faire apparaître une opposition entre l’esprit et le psyché-soma. En effet, par réaction à cet état anormal de l’environnement, la fonction intellectuelle de l’individu commence à prendre la relève et à organiser les soins du psyché-soma, ce qui est à l’opposé de la santé où l’esprit n’usurpe pas la fonction de l’environnement, mais facilite la compréhension et éventuellement l’utilisation d’une carence relative.

Le processus graduel par lequel l’individu devient capable de s’occuper du self appartient à des stades plus tardifs du développement affectif, des stades qui doivent être atteints en leur temps, à un rythme fixé par les forces naturelles de développement de l’individu.

Pour aller plus loin, on peut se demander ce qui arriverait si l’effort imposé à un fonctionnement mental organisé pour se défendre contre un environnement précocement persécuteur était de plus en plus grand ? On s’attendrait à des états confusionnels et (à l’extrême) à des troubles psychiques ne dépendant pas d’une déficience des tissus cérébraux. Plus couramment, nous observons que le fonctionnement mental devient une chose en soi, qui remplace pratiquement la bonne mère et ne la rend plus nécessaire. Cliniquement, cet état peut aller de pair avec une dépendance vis-à-vis de la vraie mère et un faux développement personnel fondé sur l’obéissance. Il s’agit d’un état des plus inconfortables, surtout parce que la psyché est « séduite » par l’esprit et rompt sa relation intime primitive avec le soma. Il en résulte une association psyché-esprit qui est pathologique.

Quelqu’un qui évolue de cette façon présente un schème de distorsions affectant tous les stades ultérieurs du développement. Cette personne sera, par exemple, susceptible de s’identifier facilement au facteur « environnement » de toute relation où apparaît la dépendance, tandis qu’elle s’identifiera avec difficulté à l’individu dépendant. Cliniquement, une telle personne peut devenir, pour une période limitée, une mère merveilleuse pour les autres ; en fait, il se peut même qu’une personne dont le développement s’est effectué selon ce schéma, ait un pouvoir de guérison presque magique à cause d’une aptitude extrême à s’adapter activement à des besoins primitifs. Cependant, il apparaît évident dans la pratique que ces modes d’expression de la personnalité sont faux. La dépression menace ou même intervient parce que l’individu a tout le temps besoin de trouver quelqu’un d’autre qui rende réel ce concept du « bon environnement » afin de pouvoir revenir au psyché-soma dépendant qui constitue le seul point à partir duquel il peut vivre. Dans ce cas, « ne plus avoir d’esprit » devient un état désiré.

Naturellement, le corps de l’individu d’une part, et psyché-esprit de l’autre, ne peuvent s’associer directement. Toutefois l’individu localise psyché-esprit soit à l’intérieur de la tête, soit à l’extérieur, mais avec quelque relation particulière à celle-ci – ce qui constitue une source importante de maux de tête symptomatiques.

Il faut se demander pourquoi l’individu a tendance à localiser forcément l’esprit à l’intérieur de la tête. J’avoue que je n’en sais rien. J’ai le sentiment que ce qui compte, c’est le besoin qu’éprouve l’individu de localiser l’esprit pour la raison que c’est un ennemi et qu’il faut donc le maîtriser. Un patient schizoïde me dit qu’on place, bien entendu, l’esprit dans la tête : en effet, puisqu’on ne peut voir sa propre tête, elle n’existe pas. Une autre raison, c’est que la tête traverse des expériences privilégiées au cours du processus de la naissance. Cependant, afin de pouvoir tirer le meilleur profit de ce dernier fait, il me faut encore prendre en considération un autre type de fonctionnement mental qui peut être particulièrement stimulé pendant la naissance et qui a rapport avec le terme « mémorisation ».

Ainsi que je l’ai dit, la continuité d’existence du psyché-soma en cours de développement (relations internes et externes) est perturbée par les réactions aux envahissements de l’environnement ou, en d’autres termes, par la faillite de l’adaptation active de l’environnement. Selon ma théorie, il faut s’attendre à une certaine réaction devant les envahissements de l’environnement qui perturbent la continuité du psyché-soma, réaction toujours croissante compte tenu de la capacité mentale. Si les envahissements appellent des réactions excessives (selon la suite de ma théorie), il ne sont pas supportables. L’état de confusion excepté, on ne peut que cataloguer les réactions24. Ainsi, l’exemple typique est celui de la naissance où, en raison des réactions aux envahissements, une perturbation excessive de la continuité apparaît facilement. L’activité mentale que j’en viens à décrire est celle qui concerne la mémorisation exacte au cours du processus de la naissance. Dans mon travail psychanalytique, j’observe quelquefois des régressions pleinement contrôlées et qui remontent pourtant à la vie prénatale. Des patients régressés d’une manière ordonnée reviennent constamment sur le processus de la naissance et j’ai été étonné par les preuves évidentes que j’ai eues qu’un nourrisson, au cours de ce processus, ne mémorise pas seulement toutes les réactions qui perturbent la continuité d’existence, mais paraît aussi les mémoriser dans l’ordre correct. Je n’ai pas utilisé l’hypnose, mais je suis au courant des découvertes comparables, quoique moins convaincantes à mes yeux, qui sont obtenues de cette façon. Le fonctionnement mental du type que je décris – ce qu’on peut appeler mémoriser ou cataloguer – peut être extrêmement actif et précis au moment de la naissance d’un bébé. J’illustrerai ceci à l’aide de détails empruntés à un cas, mais je veux tout d’abord exprimer clairement mon idée que ce type de fonctionnement mental est un fardeau pour le psyché-soma ou pour la continuité d’existence de chaque individu humain, continuité qui constitue le self. Dans le jeu, ou dans une analyse soigneusement contrôlée, l’individu peut être capable d’utiliser cela pour revivre le processus de la naissance. Cependant, ce type de fonctionnement mental, qui catalogue, agit comme un corps étranger s’il se trouve associé à une carence d’adaptation de l’environnement, carence incompréhensible ou imprévisible.

Il peut arriver sans aucun doute que, même en bonne santé, les facteurs de l’environnement soient ainsi maintenus immuables jusqu’à ce que l’individu se trouve en mesure de les faire siens, une fois qu’il a expérimenté les pulsions libidinales et surtout les pulsions agressives, qui peuvent être projetées. De cette façon, et c’est faux dans son essence, l’individu en vient à se sentir responsable du mauvais environnement dont, en fait, il n’était pas responsable ; il pourrait (s’il savait) l’attribuer justement aux autres puisqu’en effet ils ont perturbé la continuité de ses processus de développement innés avant que le psyché-soma soit devenu suffisamment bien organisé pour haïr ou pour aimer. Au lieu de haïr ces échecs de l’entourage, l’individu a été désorganisé par eux parce que le processus est intervenu avant l’existence de la haine.

Illustration clinique

J’illustrerai ma thèse avec le fragment suivant tiré de l’histoire d’un cas. Il est vraiment difficile de choisir un détail dans un travail intensif qui s’étend sur plusieurs années. Néanmoins ce fragment montrera que ce que j’avance fait partie de mon expérience quotidienne, avec les patients.

Une femme, âgée maintenant de 47 ans25, avait réussi ce qui paraissait aux autres, sinon à elle-même, être une bonne relation avec le monde et elle avait toujours été capable de gagner sa vie. Elle avait fait de bonnes études et, en général, on l’aimait bien ; en fait, je pense qu’elle n’avait jamais suscité d’antipathie marquée. Elle n’était cependant jamais contente d’elle, comme si elle cherchait toujours à se trouver sans jamais y parvenir. Elle avait sans doute des idées de suicide, mais elle les tenait en échec car elle croyait depuis son enfance qu’en fin de compte elle résoudrait son problème et qu’elle se trouverait. Pendant plusieurs années, elle avait eu une analyse dite « classique », mais en quelque sorte le noyau de sa maladie n’avait pas évolué. Avec moi, il devint vite apparent que cette patiente devrait ou bien faire une régression très importante ou bien abandonner le combat. C’est pourquoi je laissai faire la tendance régressive, où qu’elle pût mener. Finalement, la régression atteignit la limite du besoin de la patiente et depuis lors un développement naturel est intervenu, le vrai self agissant à la place d’un self artificiel.

Dans le cadre de cet article, il m’a semblé préférable de décrire un seul élément, choisi parmi une quantité énorme de matériel. Au cours de l’analyse précédente de la patiente, il y avait eu des incidents dans lesquels la patiente s’était jetée de son divan sur un mode hystérique. Ces épisodes avaient été interprétés d’une façon classique pour des phénomènes hystériques de cet ordre. Dans la régression plus profonde de cette nouvelle analyse, la signification de ces chutes fut éclairée d’un jour nouveau. Au cours des deux années d’analyse avec moi, la patiente avait, de façon répétée, régressé à un stade primitif qui était certainement prénatal. Il était nécessaire que ce processus de la naissance soit revécu et je finis par reconnaître comment ce besoin inconscient de la patiente l’avait amenée auparavant à tomber du divan de cette façon hystérique.

On pourrait écrire beaucoup de choses à ce sujet ; de mon point de vue, l’élément important ici est que, de toute évidence, chaque détail de l’expérience de la naissance avait été retenu et, plus encore, tous les détails avaient été retenus dans la séquence exacte de l’expérience première. Le processus de la naissance fut revécu une douzaine de fois ou même plus et chaque fois la réaction à l’un des éléments majeurs externes du processus primitif fut isolée pour être revécue.

Incidemment, ces reviviscences illustraient une des principales fonctions de la mise en acte ; par la mise en acte, la patiente s’informait sur la parcelle de réalité psychique qu’il était difficile d’obtenir à ce moment, mais de laquelle elle avait un besoin si intense de prendre conscience. J’énumérerai quelques-uns des schèmes de la mise en acte, mais malheureusement je ne peux donner la séquence qui, pourtant, j’en suis sûr, avait une signification.

  • La respiration change pour être passée en revue dans le plus minime détail.
  • Les contractions du haut en bas du corps, pour être revécues et qu’ainsi elle s’en souvienne.
  • La naissance à partir du fantasme à l’intérieur du ventre de la mère, qui était une personne dépressive et contractée.
  • Le passage de l’état de non-nourriture à celui de nourriture au sein, puis au biberon.
  • Le même passage avec le fait supplémentaire que la patiente avait sucé son pouce dans l’utérus et qu’en sortant il lui fallait son poing, en rapport avec le sein ou le biberon, créant ainsi une continuité entre les relations d’objets dans le ventre de la mère et au dehors.
  • La rude expérience de la pression sur la tête et aussi ce qu’il y avait d’horrible lorsque l’on cessait de presser sur la tête ; au cours de cette phase, si sa tête n’avait pas été tenue, elle n’aurait pas pu supporter la reconstitution. Dans cette analyse beaucoup de choses restent incomprises quant au retentissement du processus de la naissance sur les fonctions de la vessie.
  • Le passage de l’état de pression tout autour (qui appartient à l’état intra-utérin) à la pression par en dessous (qui appartient à l’état extra-utérin). La pression, si elle n’est pas excessive, signifie amour. C’est pourquoi, après la naissance, elle était aimée seulement d’un seul côté, celui du dessous selon sa position et, à moins d’être tournée périodiquement, elle atteignait un état de confusion.

Il me faut laisser de côté une douzaine d’autres facteurs d’égale signification.

Peu à peu, la ré-exécution atteignit son point le plus critique. Lorsque nous en fûmes presque – là, apparut l’angoisse d’avoir la tête écrasée, qui fut d’abord obtenue de façon contrôlée par l’identification de la patiente avec le mécanisme qui écrasait. Cette phase était dangereuse parce que si la malade passait à l’acte en dehors de la situation du transfert, c’était le suicide. Dans cette phase de passage à l’acte, la patiente existait dans les « blocs qui l’écrasaient » ou toute autre chose qui se présentait et la gratification lui venait alors de la destruction de la tête (y compris l’esprit et le faux psychisme) qui, pour la patiente, avait perdu sa signification en tant que partie du self.

En fin de compte, la patiente dut accepter l’annihilation. Nous avions déjà eu beaucoup d’indications d’une période de vide ou d’inconscience et des mouvements convulsifs rendaient vraisemblable l’existence du petit mal dans l’enfance. Dans l’expérience vécue, il y eut une perte de conscience qui ne pouvait être assimilée au self de la patiente à moins qu’elle ne l’accepte comme une mort. Lorsque ceci fut devenu réel, le mot mort devint inapproprié ; la patiente commença à y substituer un « abandon de soi » et, par la suite, le mot approprié : le « non-savoir ».

Pour décrire ce cas d’une façon complète, je devrais continuer à donner d’autres détails de ce genre, mais ce thème – et d’autres – sera développé dans des publications futures. La patiente fut très soulagée lorsqu’elle eut accepté de ne pas savoir. « Savoir » se transforma en « l’analyste sait », c’est-à-dire « qu’on peut compter sur lui pour s’adapter activement aux besoins de la patiente ». Toute la vie de cette malade s’était édifiée autour d’un fonctionnement mental qui était devenu, d’une façon fausse, l’endroit (dans la tête) qui la faisait vivre. Sa vie, qui à juste raison lui était apparue fausse, s’était développée à partir de ce fonctionnement mental.

J’ai dit avoir tiré de cette analyse le sentiment qu’avaient été classées avec précision, sans rien omettre, les réactions aux envahissements de l’environnement qui remontaient à l’époque de la naissance ; sans doute cet exemple clinique illustre-t-il ce que j’entends par là. Mais en fait, j’ai senti qu’il n’y avait pas d’autre alternative que cette classification parfaite, sinon cela aurait été l’échec absolu, une confusion sans espoir et des troubles mentaux.

Par ailleurs, ce cas illustre le thème de ce travail à la fois dans le détail et sur un plan général.

Je cite Scott (1949) une fois de plus :

« De même, lorsqu’un patient en analyse perd l’esprit dans le sens qu’il perd l’illusion d’avoir besoin d’un appareil psychique distinct de tout ce qu’il a appelé son corps, son monde, etc., cela équivaut pour lui à retrouver l’accès conscient auquel il avait renoncé à une période antérieure de sa vie – au moment où s’instaurait la dualité soma-psyché – cet accès conscient aux rapports entre surfaces et profondeurs, limites et solidité de son schéma corporel : ses souvenirs, ses perceptions, ses images, etc. ; il rétablit aussi la maîtrise de ces rapports.

Il n’est pas rare que chez un patient qui se plaint principalement d’avoir peur de « perdre l’esprit » apparaisse bientôt le désir de renoncer à cette conviction et de la remplacer par une meilleure. »

A ce moment de non-connaissance apparut dans cette analyse le souvenir d’un oiseau qui était représenté comme « tout à fait immobile, à l’exception des mouvements de la gorge qui indiquaient la respiration ». En d’autres termes, à l’âge de 47 ans, la patiente était parvenue à l’état dans lequel le fonctionnement physiologique en général constitue l’existence. L’élaboration psychique alors pouvait s’ensuivre. Cette élaboration psychique d’un fonctionnement physiologique est tout à fait différente du travail intellectuel si facilement artificiel lorsqu’il devient une chose en soi où se situe faussement le psychisme.

Il va de soi que je ne peux donner qu’un aperçu sur cette patiente et même en choisissant un fragment de cette observation je ne peux décrire qu’une infime partie de ce fragment. J’aimerais cependant m’appesantir plus sur la solution de continuité de la conscience. Je n’ai pas besoin de décrire cette faille telle qu’elle apparut en termes plus « hardis », par exemple le fond d’un puits, dans l’obscurité duquel se trouvaient toutes sortes de corps morts et mourants. Pour le moment, je m’intéresserai seulement à la manière la plus primitive dont la malade a découvert cette faille en revivant des processus qui sont du domaine de la situation transférentielle. Cette solution de continuité, qui avait toujours été niée de la façon la plus active au cours de la vie de la malade devenait maintenant une chose ardemment recherchée. Le besoin de « l’effraction » de sa tête apparut tandis qu’en se cognant violemment la tête elle essayait, semble-t-il, de parvenir à une perte de connaissance. La malade éprouvait le besoin de détruire les processus mentaux qu’elle situait dans sa tête. Avant que puisse être accepté l’état de non-connaissance, il fut nécessaire de traiter une série de défenses l’empêchant de reconnaître complètement le désir d’atteindre la solution de continuité de la conscience. Le jour où ce travail parvint à son point culminant, il arriva que la patiente cessa d’écrire son journal26. Ce journal avait été tenu tout au cours de l’analyse et il serait ainsi possible de la reconstruire entièrement jusqu’à cette période. De tout ce que la patiente pouvait percevoir, il y a peu de chose qui n’ait été au moins indiqué dans ce journal. La signification du journal devint alors claire : c’était une projection de son appareil mental et non pas une description du vrai self qui, en fait, n’avait jamais vécu avant que n’apparaisse, tout au bout de la régression, une chance nouvelle pour le vrai self de commencer.

Les résultats de cette partie du travail nous conduisirent à une phase temporaire dans laquelle n’existait ni l’esprit, ni un fonctionnement mental. Il fallait une phase temporaire dans laquelle la respiration du corps était tout. De cette façon, la patiente devint capable d’accepter l’état de non-connaissance parce que je la portais et que je maintenais une continuité par ma propre respiration pendant qu’elle se laissait aller, s’abandonnait, ne savait rien. Pourtant cela ne servait à rien que je la porte et que je maintienne ma propre continuité de vie si elle, elle était morte. Ce qui rendit mon rôle efficace fut que je pouvais voir sa poitrine et l’entendre respirer (tout comme l’oiseau), ce qui me permettait de savoir qu’elle était en vie.

C’est alors que, pour la première fois, elle fut capable d’avoir un psychisme, une entité personnelle, un corps qui respirait et en plus le début d’un fantasme appartenant à la respiration et aux autres fonctions physiologiques.

Nous, observateurs, ne sommes pas sans savoir que le fonctionnement mental qui permet au psychisme d’être là et d’enrichir le soma dépend d’un cerveau intact, mais nous ne localisons pas le psychisme à un endroit quelconque, pas même dans le cerveau duquel il dépend. Pour cette patiente, régressée de cette manière, ces choses enfin n’importaient plus. Elle serait prête maintenant, d’après moi, à localiser le psychisme dans n’importe quel endroit là où le soma est vivant.

Depuis la présentation de ce travail, cette patiente a fait des progrès considérables. Maintenant, en 1933, nous pouvons examiner avec du recul ce stade que j’ai choisi de décrire et le voir en perspective. Je n’ai pas besoin de modifier ce que j’ai écrit. Mise à part la complication violente apportée par les reviviscences corporelles des processus de la naissance, il n’y a pas eu de trouble majeur dans la régression de la patiente vers un certain stade très primitif ; le mouvement qui a suivi marque une progression vers une existence nouvelle pour un individu réel qui se sent réel.

L’esprit localisé dans la tête

J’abandonnerai maintenant mon illustration pour revenir au thème de la localisation de l’esprit dans la tête. J’ai dit que l’élaboration imaginaire des parties et des fonctions du corps n’est pas localisée. Il peut y avoir cependant des localisations tout à fait logiques dans le sens qu’elles appartiennent à la façon selon laquelle le corps fonctionne. Par exemple, le corps prend et rejette des substances. Un monde intérieur d’expérience personnelle imaginaire entre donc dans le schéma des choses et la réalité partagée est, en somme, supposée à l’extérieur de la personnalité. Bien que les bébés ne puissent pas dessiner, je pense qu’ils sont capables au cours de leurs premiers mois (si ce n’est que l’habileté leur manque) de se décrire par un cercle à certains moments. Peut-être, si tout va bien, sont-ils capables de réaliser cela peu après la naissance ; en tout cas, nous avons de bonnes preuves qu’à six mois un bébé utilise parfois le cercle ou la sphère comme un diagramme du self. C’est à cet égard que Scott nous éclaire beaucoup par son concept du schéma corporel et particulièrement en nous rappelant que nous nous référons au temps aussi bien qu’à l’espace. Dans le schéma corporel tel que je le comprends, il ne me semble pas y avoir une place pour l’esprit. Ceci n’est pas une critique du schéma corporel en tant que diagramme, c’est un commentaire sur la fausseté du concept de l’esprit en tant que phénomène localisé.

En essayant de comprendre pourquoi la tête joue un tel rôle dans la localisation de l’esprit – qu’il se trouve localisé au dedans ou en dehors – je ne peux m’empêcher de penser à la manière dont la tête du bébé est affectée au cours de la naissance, ce moment durant lequel l’esprit est occupé à cataloguer avec acharnement les réactions à un milieu persécuteur spécifique.

Selon la conception populaire, le fonctionnement cérébral a tendance à être localisé dans la tête ; une des conséquences de cet état de choses mérite une étude particulière. Jusqu’à une date tout à fait récente, les chirurgiens se laissaient persuader d’ouvrir les crânes d’enfants débiles mentaux afin de rendre possible un développement ultérieur de leur cerveau qu’on supposait être comprimé par les os du crâne. Je présume qu’à l’origine la cérébration du crâne était envisagée pour soulager des troubles de l’esprit, c’est-à-dire pour soigner des personnes qui avaient faussement localisé dans la tête leur fonctionnement mental, considéré par elles comme un ennemi. A l’heure actuelle, ce qui est curieux, c’est que, une fois de plus dans la pensée scientifique, le cerveau soit devenu l’équivalent de l’esprit – esprit ressenti par un certain type de malades comme un ennemi et comme une chose dans le crâne. Le chirurgien qui effectue une leucotomie semblerait en premier lieu faire ce que le patient demande, c’est-à-dire le soulager d’une activité de l’esprit, devenu l’ennemi du psyché-soma. Néanmoins, nous nous apercevons que le chirurgien est pris au piège de la fausse localisation du malade mental qui place l’esprit dans la tête, avec ce qui s’ensuit : l’équivalence de l’esprit et du cerveau. Lorsqu’il a fait son travail, il a échoué dans la seconde partie de sa tâche. Le patient veut être soulagé de l’activité mentale, qui est devenue une menace pour le psyché-soma, mais par la suite il a besoin du fonctionnement total du tissu cérébral afin d’être capable d’avoir une existence psychique et somatique. Par l’opération de la leucotomie, avec ses changements irréversibles dans le cerveau, le chirurgien a rendu cela impossible. Cette intervention a été inutile, sauf par la signification qu’elle implique pour le patient. Mais l’élaboration imaginaire de l’expérience somatique, le psychisme, et – pour ceux qui emploient ce terme – l’âme, dépendent, ainsi que nous le savons, d’un cerveau intact. Il est peu concevable que ces choses puissent être connues de l’inconscient d’un individu, mais nous avons le sentiment que le neurochirurgien devrait dans une certaine mesure s’intéresser à des considérations intellectuelles. Dans cette perspective, nous nous apercevons que l’un des buts de la maladie psychosomatique est de retirer le psychisme de l’esprit et de le faire revenir à son association intime et primitive avec le soma. Il ne suffit pas d’analyser l’hypocondrie du patient psychosomatique, encore que cela soit une partie essentielle du traitement. On doit aussi être capable de voir la valeur positive du trouble somatique qui compense une « séduction » du psychisme par l’esprit. De même, le but des physiothérapeutes et des partisans de la relaxation peut être compris en ces termes. Ils n’ont pas besoin de savoir ce qu’ils font pour opérer avec succès. Prenons un exemple de l’application de ces principes : si l’on essaie d’apprendre à une femme enceinte comment faire bien ce qu’il faut, on ne la rend pas seulement angoissée, mais on nourrit la tendance du psychisme à se localiser dans les mécanismes mentaux. Par contre, les méthodes de relaxation, dans ce qu’elles ont de meilleur, permettent à la mère de devenir consciente de son corps et (si elle n’est pas une malade mentale) ces méthodes lui permettent de réaliser une continuité d’existence et de vivre en tant que psyché-soma. Cela est essentiel si elle veut vivre de façon naturelle la naissance et les premières étapes de sa maternité.

Résumé

  1. Dans la santé, le vrai self, continuité d’existence, repose sur le développement psyché-soma.
  2. L’activité mentale est un cas particulier du fonctionnement du psyché-soma.
  3. Le fonctionnement du cerveau intact est le fondement de l’existence psychique aussi bien que de l’activité mentale.
  4. Il n’y a pas de localisation d’un self de l’esprit et il n’y a pas une chose que l’on puisse appeler esprit.
  5. On peut déjà établir deux fondements distincts d’un fonctionnement mental normal, à savoir :

    1. la conversion d’un environnement suffisamment bon en un environnement parfait (adapté), permettant un minimum de réaction devant l’envahissement et un maximum de développement naturel (continu) du self, et
    2. une mémorisation des envahissements (traumatisme de naissance, etc.), en vue d’une assimilation à des stades ultérieurs de développement.
  6. Il faut noter que le développement psyché-soma est universel et que ses complexités lui sont inhérentes, tandis que le développement mental dépend dans une certaine mesure de facteurs variables tels que la qualité des facteurs primitifs de l’environnement, le hasard des phénomènes de la naissance et les soins qui suivent immédiatement la naissance, etc.
  7. Il est logique d’opposer psyché et soma et, en conséquence, d’opposer le développement affectif et le développement corporel d’un individu. Il n’est pas logique, cependant, d’opposer le mental et le physique car ces éléments ne sont pas de même nature. Les phénomènes mentaux sont des complications d’importance variable dans la continuité d’existence du psyché-soma, dans ce qui s’additionne jusqu’à former le self de l’individu.

22 Article lu à la section médicale de la Société Britannique de Psychologie, le 14 décembre 1949, et revu en octobre 1953. Brit. J. Med. Psychol., vol. XXVII, 1954.

23 (N.D.T.) Mind en anglais. Voici un extrait d’une lettre de l’auteur au traducteur à propos de la version française de cet article. « Le terme « esprit” (en français dans le texte) peut être trompeur. Je pense que c’est un de ces concepts qui sont fonction de la plate-forme philosophique d’où on l’envisage, et il ne fait pas de doute que cette plate-forme n’est pas la même en Angleterre et en France… Ce que je souhaite, c’est que le lecteur saisisse bien un concept qui introduit tout naturellement la formation pathologique de l’intellect dissocié (split off) car ce chapitre se propose essentiellement de diriger l’attention sur les complications qui s’accumulent autour de cette formation pathologique.

24 Cf. la théorie freudienne de la névrose obsessionnelle, 1909.

25 Cas évoqué à nouveau dans un autre article, « Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation psychanalytique », pages 133-134.

26 Le journal fut repris plus tard, pendant un temps ; le rôle qu’il jouait était alors plus vague, et son but plus positif comprenait l’idée d’utiliser valablement un jour ses expériences.