6. L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif (1950-55)

I. Rapport à une session d’études27

L’idée maîtresse de cette étude, qui porte sur l’agressivité28, est que si la société est menacée ce n’est pas tant à cause du comportement agressif humain que du refoulement, chez l’individu, de sa propre agressivité.

Une étude de la psychologie de l’agressivité requiert de l’étudiant un effort important pour la raison suivante ; dans une psychologie globale, se laisser voler est la même chose que dérober ; c’est une notion qui implique autant d’agressivité. Être faible est une notion aussi agressive que l’attaque du fort vis-à-vis du faible. Fondamentalement, meurtre et suicide sont identiques. Et, ce qui est peut-être le plus difficile à concevoir, la possession est aussi agressive que l’acquisition vorace ; en fait, acquisition et possession forment une unité psychologique, l’une étant incomplète sans l’autre. Je ne veux pas dire par là que l’acquisition et la possession sont bonnes ou mauvaises.

Ces vues nous sont pénibles parce qu’elles attirent l’attention sur des dissociations qui nous sont cachées dans l’adaptation sociale courante ; une étude de l’agressivité ne peut les ignorer. De même, les fondements d’une étude de la nature véritable de l’agressivité doivent obligatoirement comporter une étude des racines de l’intention agressive.

L’agressivité est présente avant l’intégration de la personnalité29.

Un bébé donne des coups de pied dans le ventre de sa mère ; on ne peut assumer qu’il cherche ainsi à s’en évader. Un bébé de quelques semaines bat l’air de ses bras ; on ne peut assumer qu’il a l’intention de frapper. Un bébé mâche le mamelon avec ses gencives ; on ne peut assumer qu’il cherche à détruire ou à faire mal.

A l’origine, le comportement agressif est presque synonyme d’activité. Il est du domaine d’une fonction partielle.

Ce sont ces fonctions partielles que l’enfant, lorsqu’il devient une personne, organise graduellement en agressivité. Dans la maladie, un patient peut faire preuve d’activité et de comportement agressif sans que ces manifestations aient une signification complète. L’intégration de la personnalité ne se produit pas à date fixe, elle se fait et se défait ; même lorsqu’elle est bien établie, un concours de circonstances ambiantes défavorables peut amener sa disparition. Néanmoins, si l’être est normal, le comportement finit par être dirigé et, dans la mesure où il a un but, l’agressivité est sous-entendue. C’est ici qu’intervient la source principale de l’agressivité qui réside dans l’expérience instinctuelle. L’agressivité fait partie de l’expression primitive de la libido. Il convient de la décrire en termes d’oralité étant donné que les premières pulsions libidinales sont justement l’objet de mon étude.

L’érotisme oral ramène à lui des éléments agressifs et, chez l’être en bonne santé, c’est la libido orale qui établit les fondements de la plus grande partie d’une agressivité effective, c’est-à-dire d’une intention agressive ressentie comme telle par l’individu et par les personnes qui l’entourent.

Toute expérience est à la fois physique et non-physique. Des idées accompagnent et enrichissent la fonction corporelle tandis que le fonctionnement du corps accompagne et réalise30 l’idéation.

Il faut dire aussi que, de la somme des idées et des souvenirs, se distinguent petit à petit, d’une part, ceux qui restent dans la conscience – d’une manière permanente ou seulement dans certaines circonstances – et, d’autre part, ceux qui constituent l’inconscient refoulé, hors de portée parce qu’ils engendrent des émotions insupportables.

Je me rends compte que j’entremêle le thème du comportement agressif et celui de la pulsion agressive, mais je suis d’avis qu’on ne peut étudier l’un sans l’autre. Aucun acte agressif ne peut être tout à fait compris en tant que phénomène isolé. Chez un enfant, en fait, l’étude d’une manifestation implique l’examen des données suivantes :

  • L’enfant au sein de son environnement (les adultes le soignent).
  • La maturité de l’enfant par rapport à son âge véritable et à son âge affectif.
  • L’enfant qui, bien que possédant une maturité correspondant à son âge, porte en lui tous les degrés d’immaturité lui permettant de garder le contact avec un état primitif.
  • L’enfant malade, présentant des fixations à des stades de développement précoce.
  • L’enfant qui se trouve dans un état affectif relativement non organisé, encore susceptible de régresser plus ou moins facilement et de guérir d’une régression de façon spontanée.

L’agressivité à différents stades du développement

Cela nous aiderait de pouvoir commencer au début de la vie de l’individu, mais c’est là un domaine où beaucoup d’éléments ne sont pas connus avec certitude. Une étude complète décrirait l’agressivité telle qu’elle apparaît aux différentes étapes du développement du moi.

images3Ce que j’essaierai de développer est ici principalement le second thème : le stade intermédiaire31.

Stade précédant l’apparition de l’inquiétude

Il est nécessaire de décrire un stade théorique de « non-inquiétude » ou de cruauté ; on peut dire qu’à ce stade l’enfant existe en tant que personne et qu’il a un but, sans qu’il se soucie pour autant des résultats. Il ne se rend pas encore compte du fait que ce qu’il détruit, lorsqu’il est excité, est identique à ce qu’il estime au cours des intervalles tranquilles entre les périodes d’excitation. Dans ces moments-là, son amour va jusqu’à une attaque imaginaire du corps de la mère. L’agressivité fait ici partie de l’amour32.

Dans une certaine mesure, il est possible d’observer cela dans la dissociation entre les aspects calmes de la personnalité et les aspects soumis à l’excitation ; ainsi, des enfants qui sont habituellement gentils et attirants « ne seront pas eux-mêmes » et se livreront à des actes agressifs envers ceux qu’ils aiment, ne se sentant pas tout à fait responsables de leurs actes.

Si l’agressivité disparaît à ce stade du développement affectif, il s’ensuit, à un certain degré, une absence de la capacité d’aimer, c’est-à-dire de l’aptitude à établir des relations objectales.

Le stade de l’inquiétude

Nous en arrivons maintenant au stade du développement affectif décrit par Mélanie Klein comme celui de la « position dépressive ». Suivant mon propos, j’appellerai ce stade celui du souci. L’intégration du moi de l’individu est suffisante pour lui permettre de se rendre compte de la personnalité maternelle ; en conséquence – et c’est extrêmement important – il se soucie des résultats de son expérience instinctuelle, qu’elle provienne du physique ou du psychisme.

Avec ce stade apparaît la capacité de se sentir coupable. Il en découle qu’une partie de l’agressivité se transforme cliniquement en chagrin, ou en sentiment de culpabilité, ou en un équivalent physique comme le vomissement. Le sentiment de l’enfant est qu’il a fait du mal, dans la période d’excitation, à la personne aimée et c’est de là que dérive la culpabilité. L’enfant en bonne santé peut supporter cette culpabilité et, ainsi, avec l’aide d’une mère vraie et vivante (qui incarne un facteur temps), il devient capable de découvrir son propre besoin personnel de donner, de construire et de réparer. C’est de cette façon qu’une grande partie de l’agressivité donne naissance aux fonctions sociales et se manifeste comme telle. Dans les moments où il se sent abandonné (lorsque, par exemple, l’enfant ne peut trouver une personne qui accepte un cadeau ou qui reconnaisse ses efforts de réparation), cette transformation ne se fait plus et l’agressivité réapparaît. Une activité sociale ne peut être satisfaisante que si elle se fonde sur un sentiment de culpabilité personnelle ayant un rapport avec l’agressivité.

La colère

Dans ma description, je peux aborder maintenant la colère qui dérive d’une frustration. La frustration qui, à un degré quelconque, est inévitable dans toute expérience, encourage la dichotomie. Se manifestent, d’une part, les pulsions agressives innocentes envers les objets de frustration et, d’autre part, les pulsions agressives vis-à-vis des bons objets ; celles-ci donnent naissance à la culpabilité. La frustration agit comme une échappatoire à la culpabilité et elle engendre un mécanisme de défense qui est l’orientation de l’amour et de la haine selon des voies séparées. Si le clivage des objets en bon et mauvais33 intervient, il se produit une diminution du sentiment de culpabilité, mais l’amour perd en contrepartie certains de ses éléments agressifs valables et la haine devient d’autant plus explosive.

L’évolution du monde intérieur

A partir de là, la psychologie du petit enfant devient plus compliquée. L’enfant ne se soucie pas seulement des conséquences de ses pulsions à l’égard de sa mère, mais son self enregistre également les résultats de ses expériences. Les satisfactions instinctuelles font qu’il se sent « bon » et il perçoit les phénomènes d’absorption et d’excrétion dans un sens psychologique aussi bien que physique. Il s’emplit de ce qu’il ressent être bon, ce qui donne naissance à sa confiance en lui-même et affermit cette confiance ; cela rejaillit sur ce qu’il sent pouvoir attendre de la vie. Dans le même temps, il doit se mesurer à ses attaques de colère, le résultat étant qu’il se sent plein de forces mauvaises, malignes ou qui le persécutent. Ces choses, ou ces forces mauvaises, qu’il ressent comme si elles se trouvaient à l’intérieur de lui, forment une menace de l’intérieur dirigée sur sa propre personne et sur ce qu’il ressent être bon, ce bon qui est à la base de sa confiance dans la vie.

Il entreprend alors une tâche d’aménagement de son monde intérieur, tâche qui durera toute sa vie et à laquelle il ne peut cependant s’atteler avant qu’il ne se sente bien dans son corps et capable de différencier ce qui est intérieur de ce qui est extérieur à lui, ce qui existe vraiment et ce qui est son fantasme. L’aménagement du monde extérieur dépend de l’aménagement de son monde ' intérieur.

Une série extrêmement complexe de mécanismes de défense se développe, que l’on se devrait d’examiner chaque fois que l’on essaie de comprendre l’agressivité chez un enfant qui a atteint ce stade du développement affectif. Il m’est impossible ici de faire plus qu’énumérer quelques-uns des mécanismes de cette partie de la psychologie humaine ayant un rapport avec le thème présent.

Je décrirai tout d’abord la guérison de l’introversion, étant donné qu’il s’agit là d’une source courante et importante de manifestations agressives.

L’intérêt de l’enfant en bonne santé est dirigé à la fois vers la réalité extérieure et vers le monde intérieur et il passe de l’un à l’autre par l’intermédiaire d’états tels que le rêve, le jeu, etc. L’enfant malade, lui, procède parfois à une redistribution de ses relations, si bien que ce qui est bon est concentré à l’intérieur et que ce qui est mauvais est projeté. Il vit maintenant dans son monde intérieur. On dit de lui qu’il est introverti (ou introverti d’une façon pathologique).

La guérison d’une introversion pathologique implique que l’enfant va se tourner à nouveau vers ce qui lui semble un monde extérieur peuplé de persécuteurs. A cette étape de la guérison l’enfant devient toujours agressif. Nous trouvons ici une source importante de comportement agressif. Si, dans la guérison d’un enfant introverti, l’attaque, qui constitue une défense, est mal comprise de ceux qui s’occupent de lui, l’enfant retombera facilement dans l’état d’introversion. Sans qu’il soit question de maladie, on observe – quotidiennement cet état à un certain degré dans la vie de tous les enfants et ce concept n’est aucunement un concept purement théorique. Un individu qui s’est concentré pendant un long moment sur une tâche personnelle a les nerfs à fleur de peau lorsqu’il achève son travail.

Il ne faut absolument pas perdre de vue que, chez l’enfant, nous étudions un être humain qui ne devient que graduellement capable d’établir une distinction entre ce qui est subjectif et ce qui est objectif. Dans le cas où un enfant projette son vécu intérieur, un état qui ressemble au délire hallucinatoire apparaît facilement. Il arrive même qu’un enfant en bonne santé, âgé de deux ou trois ans, s’éveille la nuit et éprouve la sensation de se trouver dans un monde qui (de notre point de vue) est son propre monde intérieur et non pas la réalité externe que nous pouvons partager avec lui. Le jour, des petits enfants s’illusionnent dans leurs activités de jeu et on s’aperçoit, en fait, que certains enfants vivent principalement dans leur monde intérieur bien qu’ils nous apparaissent se trouver dans le nôtre. Cet état n’est pas forcément maladif, mais lorsqu’on s’occupe d’un tel enfant on ne peut pas s’attendre à rencontrer de la logique, laquelle s’applique seulement à la réalité extérieure ou partagée. Même de nombreux adultes ne parviennent jamais à une capacité stable d’objectivité et ceux-là qui font le plus preuve d’objectivité ont souvent perdu relativement le contact avec la richesse de leur monde intérieur.

Je donnerai trois autres exemples où le comportement agressif est expliqué par l’aménagement du monde intérieur de l’enfant.

Dans le fantasme de l’enfant, le monde intérieur est localisé d’abord dans le ventre, puis dans la tête ou dans un autre endroit spécifique du corps.

Prenons le cas d’un enfant qui a atteint un certain degré d’organisation de la personnalité et traverse donc une expérience telle qu’il est hors de son pouvoir de résoudre les problèmes qu’elle pose par identification. Par exemple, ses parents se querellent devant lui à un moment où son esprit est entièrement préoccupé par un autre problème. Il s’en tire seulement en emmagasinant la totalité de l’expérience afin de la maîtriser. On peut dire que vit au dedans de lui l’image des parents en train de se quereller et il s’ensuit qu’une certaine quantité d’énergie est employée à maîtriser la mauvaise relation intériorisée. Cliniquement, l’enfant semblera fatigué, déprimé, ou malade physiquement. A certains moments, la mauvaise relation intériorisée prendra le dessus et l’enfant se comportera comme s’il était « possédé » par les parents en train de se quereller. Il nous apparaîtra agressif de manière compulsionnelle, désagréable, déraisonnable, halluciné34.

Selon un autre processus, l’enfant qui a intériorisé des parents querelleurs fera naître périodiquement des querelles parmi les personnes qui l’entourent, utilisant alors la mauvaise réalité extérieure comme une projection de ce qui est mauvais » en lui. Dans un tel cas, des crises de délire peuvent se manifester avec hallucinations véritables de voix ou de gens en train de se quereller.

Dans l’aménagement, par l’enfant, de son monde intérieur et dans l’essai d’y préserver ce qu’il ressent être bon interviennent des moments où il sent que tout serait bien si une partie de l’influence mauvaise pouvait être éliminée (ceci est l’équivalent du système du bouc émissaire).

Cliniquement apparaîtra dans ce cas une dramatisation de l’éjection de ce qui est mauvais (coups de pieds, vents, crachats, etc.), ou bien l’enfant sera enclin aux accidents. Une tentative de suicide, dont le but est de détruire ce qui est ressenti comme mauvais dans le self, pourra se produire. (Dans le fantasme total du suicide, il faut qu’il y ait une survie après destruction des mauvais éléments – mais il se peut qu’il n’y ait pas de survie.) L’aménagement des phénomènes du monde intérieur que l’enfant localise dans son ventre (ou dans sa tête, etc.) présente par moment une difficulté si grande que l’enfant cherche à maîtriser le tout ; la dépression en est le résultat clinique, ce qui le conduit à un état de mort interne qui est intolérable. Il se peut que s’ensuive la phase complémentaire de la manie. Dans cette phase, la vie du monde intérieur reprend le dessus et fait agir l’enfant qui peut, cliniquement, se montrer violemment agressif sans que sa colère s’explique par un stimulus externe. Ces phases de manie ne sont pas identiques à celle appelée la défense maniaque, dans laquelle la mort intérieure est niée à l’aide d’une activité artificielle (ce que Mélanie Klein appelle la défense maniaque contre la dépression). Le résultat clinique de la défense maniaque n’est pas une explosion d’agressivité, mais un état de nervosité anxieuse banale, d’hypomanie, dans lequel un peu d’agressivité se manifeste sous la forme de désordre, de malpropreté, d’irritabilité, avec absence de persévérance constructive.

L’individu en bonne santé est capable d’amasser ce qu’il ressent comme mauvais pour attaquer les forces externes qui paraissent menacer ce qu’il sent digne d’être sauvegardé. L’agressivité acquiert alors une importance sociale.

Sa valeur (si on la compare à l’agressivité maniaque ou hallucinatoire) réside dans le fait que l’objectivité est sauvegardée et que l’ennemi peut être abordé avec une économie de l’effort. C’est ainsi que l’ennemi n’a pas besoin d’être aimé afin d’être attaqué.

Résumé

Ce qui précède décrit principalement les rapports de l’agressivité avec ce que j’ai appelé le stade intermédiaire du développement affectif. Ce stade précède celui d’une personnalité totale, avec ses rapports interpersonnels et les situations triangulaires du complexe d’Œdipe ; il suit les stades précoces de cruauté et celui encore plus précoce avant l’apparition du but et de l’intégration de la personnalité.

L’agressivité qui appartient à ce stade, que j’ai appelé celui de la personnalité totale, est déjà familière à la génération actuelle par l’intermédiaire des travaux de Freud dont le bien-fondé a été reconnu.

Des sources importantes d’agressivité datent des stades très précoces du développement de l’être humain ; quelques-unes de ces sources seront étudiées dans la partie suivante de ce chapitre.

II. Les premières racines de l’agressivité35

Sous sa forme la plus simple, la question que nous posons est celle-ci : l’agressivité provient-elle, en définitive, de la colère engendrée par la frustration ou a-t-elle une racine propre ?

A moins de faire un effort calculé pour choisir parmi les masses d’observations cliniques que nous rencontrons au cours de notre expérience analytique quotidienne, la réponse est nécessairement très complexe. Mais, si nous effectuons ce choix, nous courons le risque qu’on nous tienne rigueur d’ignorer ce que nous aurons délibérément voulu laisser de côté.

Étant donné qu’une satisfaction instinctuelle complète n’existe pas en pratique, nous pouvons donc dire que, dans la pulsion libidinale primitive, nous serons toujours à même de déceler une agressivité réactionnelle. Est-il, par conséquent, nécessaire d’essayer d’aller plus à fond ? Je le pense ; sinon on aboutit à la confusion. C’est d’autant plus vrai, compte tenu que la pulsion libidinale primitive opère à un stade où la croissance du moi ne fait que s’élaborer et où l’intégration, par exemple, n’est pas bien établie. Il existe un type d’amour primitif qui opère avant même qu’apparaisse la capacité de prendre des responsabilités. A ce stade, il n’y a pas encore de cruauté ; c’est un stade pré-cruel et si, dans la pulsion du ça, la destruction fait partie du but, il faut alors considérer qu’elle résulte simplement de la satisfaction du ça. La destruction ne devient une responsabilité du moi que lorsque l’intégration et l’organisation du moi sont suffisamment établies pour que la colère existe et, par voie de conséquence, la peur du talion. Si tôt qu’on puisse déceler cette colère et cette peur, on a encore le temps d’admettre les développements du moi avant lesquels il n’est pas raisonnable de parler de colère chez l’individu.

La haine est relativement élaborée et l’on ne peut pas dire qu’elle existe au cours de ces stades très précoces. C’est pourquoi il est nécessaire d’étudier l’agressivité en tant que telle, distincte de l’agressivité réactionnelle qui suit inévitablement la pulsion du ça – le principe de réalité ayant mis en échec l’expérience instinctuelle.

Il convient alors de dire que la pulsion libidinale primitive (ça) a une qualité destructrice bien que le but de l’enfant ne soit pas de détruire car la pulsion est ressentie au stade pré-cruel.

Ceci posé, il est possible d’étudier la racine de l’élément destructeur dans la pulsion libidinale primitive (ça).

Pour simplifier les choses, on peut laisser de côté le facteur variable relatif à une naissance traumatique et supposer une naissance normale ou non traumatique. Par normale, je veux dire ici que la naissance est ressentie par le bébé comme le résultat de son effort, sans que soit intervenu aucun retard ou aucune précipitation36.

Les expériences instinctuelles précoces mettent en jeu un élément nouveau pour le bébé : des crises instinctuelles, caractérisées par une période préparatoire, un point culminant et une période qui suit l’obtention d’un certain degré de satisfaction. Chacune de ces trois périodes pose des problèmes particuliers au petit enfant.

Nous nous proposons d’examiner la pré-histoire de l’élément agressif (destructeur par hasard) dans l’expérience instinctuelle la plus primitive. Nous avons à notre disposition certains éléments qui datent d’aussi loin que le début des mouvements du fœtus, à savoir la motricité. Il n’y a pas de doute qu’il faut y ajouter éventuellement un élément sensoriel correspondant. Cette motricité, qui date de la vie intra-utérine et qui persiste durant les premiers mois de la vie (et en fait durant toute la vie), peut-elle être liée à l’activité inhérente à l’expérience instinctuelle proprement dite ?

Si oui, cette activité doit-elle être classée comme un élément du ça ou du moi ? Ou ne serait-il pas mieux de supposer une phase de non-différenciation du moi et du ça (Hartmann, 1932) et d’abandonner notre tentative de classifier la motricité du fait qu’elle apparaît avant la différenciation du moi et du ça ?

Il faut que chaque enfant soit capable de faire passer autant que possible la motricité primitive dans les expériences instinctuelles. Ainsi s’explique sans aucun doute le besoin authentique chez le petit enfant des frustrations de la réalité – car, s’il y avait satisfaction instinctuelle, complète et sans obstacle, ce qui provient de la motricité originelle resterait insatisfait chez l’enfant (Rivière, 1936).

Dans le cadre de l’expérience du ça qui est propre à chaque enfant, il y a X pour cent de motricité primitive incluse dans l’expérience du ça. Il y a donc (100 – X) pour cent pouvant être utilisé d’une autre façon – et là réside, en vérité, la raison de la très grande différence entre les individus devant leur agressivité. Là, également, se trouve l’origine d’un type de masochisme (voir plus loin).

Il est bon d’examiner les schèmes qui circonscrivent ce facteur de la motricité (Marty et Fain, 1955).

Dans un cas, l’environnement est constamment découvert et redécouvert grâce à la motricité. Chaque expérience, dans le cadre du narcissisme primaire, met alors l’accent sur le fait que la nouvelle individualité se développe à partir de son noyau et que le contact avec l’environnement est une expérience de l’individu (au début, dans son état du moi et du ça qui ne sont pas différenciés). Dans le deuxième schème, l’environnement empiète sur le fœtus (ou le bébé) et au lieu d’une série d’expériences particulières, nous avons une série de réactions à cet empiétement. Dans ce cas, il y a retrait vers le repos qui permet seul l’existence individuelle. La motricité est alors seulement vécue en tant que réaction à l’envahissement.

Dans un troisième schème, qui est extrême, cette situation est exagérée à un degré tel qu’il ne reste pas de lieu de repos pour une expérience individuelle et qu’en conséquence l’état narcissique possible primaire n’évolue pas vers une individualité. L’« individualité » se développe alors comme une extension de l’écorce plutôt que du noyau, comme une extension de l’environnement envahissant. Ce qui reste du noyau est caché et ne se retrouve qu’avec difficulté, même dans l’analyse la plus poussée. L’individu n’existe alors que grâce au fait de ne pas être deviné. Le self authentique est caché et, du point de vue clinique, nous nous trouvons en face du faux self complexe dont la fonction est de cacher le vrai. Le faux self peut être bien adapté à la société, mais l’absence du vrai self est la source d’une instabilité qui devient d’autant plus évidente que la société est amenée à penser que le faux self est le vrai. Le patient se plaint d’un sentiment d’inutilité.

Le premier cas est ce que nous appelons la santé. Son évolution dépend d’un maternage suffisamment bon, qui exprime l’amour par des moyens physiques (ce qui est, au début, sa seule façon de l’exprimer). La mère porte son bébé (dans l’utérus ou dans ses bras) et son amour (identification) lui permet de s’adapter aux besoins du moi. Dans ces conditions, et dans ces conditions seulement, l’individu peut commencer son existence, commencer à exister pour éprouver des satisfactions du ça. Tout est prêt pour que le maximum de motricité s’incorpore dans les expériences du ça. Il y a une fusion de X pour cent du potentiel de motricité avec le potentiel libidinal (X étant plutôt élevé). Néanmoins, même ici, il y a (100 – X) pour cent du potentiel de motricité qui reste en dehors du schème de la fusion et qui est disponible pour un emploi purement de motricité.

Il ne faut pas oublier que la fusion permet une expérience qui est distincte d’un acte d’opposition (réaction à une frustration). Ce qui est incorporé au potentiel libidinal est satisfait dans la gratification instinctuelle. Par contre le (100 – X) pour cent de motricité non fusionnée a besoin de trouver une opposition. Autrement dit, il a besoin de se mesurer à quelque chose pour ne pas rester sans objet et menacer la santé. Un être en bonne santé, par définition, peut éprouver cependant du plaisir à rechercher une opposition appropriée.

Dans les deuxième et troisième cas, le potentiel de motricité ne devient matière à expérience que par l’action envahissante de l’environnement. Il s’agit là d’un état malsain. A un degré plus ou moins grand, il faut que l’individu se trouve devant une opposition et c’est seulement si on s’oppose à lui qu’il peut asservir la source importante de motricité. Cette situation est satisfaisante tant que l’envahissement de l’environnement reste constant, mais :

  • il est nécessaire que cette situation ne cesse pas ;
  • il faut que cet envahissement de l’environnement ait sa propre structure, sinon le chaos règne puisque l’individu ne peut pas élaborer une organisation personnelle ;
  • cela entraîne un état de dépendance, dont l’individu risque de ne pas s’affranchir ;
  • le repli devient un élément essentiel de l’organisation (sauf dans le cas extrême du vrai self caché ; dans ce cas, même le repli ne peut être utilisé comme un mécanisme de défense primitif).

On ne peut parler de santé dans le deuxième et le troisième cas et aucun traitement n’est utile à moins de transformer l’organisation de base en une organisation semblable à celle que j’ai décrite dans le premier cas. Les patients dont la personnalité s’est développée selon les deuxième et troisième schèmes viennent cependant à l’analyse et, au début, ils peuvent paraître utiliser particulièrement bien le travail de l’analyste effectué à partir de l’idée erronée que le patient existe réellement.

Je voudrais, à cet égard, mentionner particulièrement la valeur positive des résistances du patient névrosé. L’existence de ces résistances, qui peuvent être analysées, est d’un bon pronostic. L’absence de résistances conduit à diagnostiquer que la structuration primitive a été perturbée, comme dans les descriptions que je viens de donner.

Suivant ces considérations, il semblerait que l’analyse ne permette pas d’arriver à un degré plus important de fusion de la motricité et du potentiel libidinal, excepté chez ceux qui sont classés normaux selon ces critères. Lorsque le premier schème n’est pas établi, il ne peut y avoir de fusion autre que secondaire, par l'« érotisation » des éléments agressifs, ce qui forme une source de tendances sadiques compulsionnelles qui peuvent se retourner en masochisme. L’individu ne se sent réel que s’il est destructeur et cruel.

Il essaie d’établir des relations, grâce aux inter-réactions avec un autre individu en cherchant un élément érotique à faire fusionner avec l’agressivité, laquelle n’est en soi pas beaucoup plus que de la motricité pure. Dans ce cas, la composante érotique parvient à se fondre à la motricité, alors que chez l’individu en bonne santé il est plus vrai de dire que la motricité fusionne avec elle.

On peut, probablement, distinguer deux types de masochismes dans les perversions : un masochisme issu d’un sadisme qui est une érotisation d’un besoin brut de motricité et un masochisme qui serait une érotisation plus directe de l’aspect passif de la motricité active ; le développement se canaliserait dans une voie ou dans une autre selon que le premier partenaire est de nature masochiste ou sadique. L’association produit une relation d’autant plus appréciée que les relations issues de la vie libidinale étaient faibles, compte tenu du manque relatif de fusion des éléments de motricité dans la vie libidinale.

Ce sont alors les racines de la motricité (et les racines sensorielles correspondantes) qui donnent corps au sentiment de réalité car les expériences libidinales, qui comportent une faible participation de l’élément de motricité, ne renforcent pas le sentiment de la réalité ou de l’existence. Il est possible d’éviter de telles expériences libidinales précisément parce qu’elles conduisent le sujet à un sentiment de non-existence ; je veux parler des individus dont le schème primitif n’est pas du type que j’ai décrit en premier.

Nous sommes amenés à conclure que beaucoup de choses se passent avant la première tétée, alors que l’organisation du moi n’est pas établie. L’addition des expériences de motricité contribue à la formation chez l’individu d’une aptitude à commencer d’exister et contribue aussi, grâce à l’identification primaire, à rejeter l’écorce et à devenir le noyau. Un environnement suffisamment bon rend ce développement possible. C’est seulement dans le cas où cet environnement est suffisamment bon que nous pouvons valablement étudier la psychologie précoce du petit enfant, car ce n’est que si cet environnement est suffisamment bon que l’être humain a pu se différencier et devenir un sujet d’étude pour une psychologie de la normale. Quoi qu’il en soit, lorsqu’une individualité existe, nous pouvons dire que c’est surtout grâce à la fusion d’une proportion importante du potentiel de motricité primaire avec le potentiel libidinal que le moi et le ça, maintenant différenciés, établissent une relation et la maintiennent en dépit des difficultés inhérentes à l’action du principe de réalité.

De là, découlent d’autres idées qui concernent le problème de la nature externe des objets. Ce sujet est étudié dans la troisième partie de ce chapitre.

III. La nature externe des objets37

Dans la pratique psychanalytique, lorsqu’une analyse a été poussée assez loin, l’analyste a le privilège d’obtenir un aperçu des phénomènes précoces du développement affectif.

J’ai récemment été frappé par l’idée, qui dérive de l’observation clinique, que lorsqu’un patient est en train de découvrir la racine de l’agressivité de la vie instinctuelle, l’analyste est, d’une façon ou d’une autre, plus fatigué par ce processus que lorsque le patient en découvre la racine libidinale.

Je ferai remarquer sans attendre que le matériel étudié ici est celui qui est associé dans nos esprits avec le terme « dé-fusion ». Nous présumons qu’il existe, chez l’individu en bonne santé, une fusion des éléments agressifs et libidinaux, mais nous ne donnons pas toujours toute sa signification au stade de pré-fusion et au mécanisme de la fusion. Il se peut que nous prenions trop facilement pour acquise l’existence de la fusion et cela nous conduit à argumenter d’une façon inutile dès que nous quittons le terrain d’un cas clinique.

Il faut accorder que le mécanisme de la fusion est un mécanisme difficile, qu’il n’opère pas complètement même chez un individu en bonne santé et qu’il n’est pas rare de trouver de grandes quantités d’agressivité non fusionnée, ce qui complique la psychopathologie d’un individu en cours d’analyse.

Si cela est exact, nous nous trouvons, dans l’analyse, en face d’expressions séparées des éléments agressifs et libidinaux et nous devons les aborder séparément chez le patient qui, dans le transfert, ne peut réussir une fusion des deux. Dans ces troubles graves, qui supposent un échec au moment de la fusion, nous observons que la relation d’un patient envers l’analyste est tour à tour teintée d’agressivité et d’amour. Et c’est alors, selon moi, que l’analyste ressent davantage la fatigue dans le premier type de relation partielle que dans le second.

La conclusion immédiate que l’on peut tirer de cette observation est que dans les stades primitifs, lors de l’établissement de ce qui constitue le moi et le non-moi38, c’est l’élément agressif qui, plus certainement, conduit l’individu à un besoin d’un non-moi ou d’un objet que l’on ressent être extérieur. Les expériences libidinales peuvent être faites soit lorsque l’objet est subjectivement conçu ou créé personnellement, soit lorsque l’individu est près de l’état narcissique, plus précoce, d’identification primaire.

Ces expériences libidinales peuvent être effectuées au moyen de n’importe quel objet qui apporte un soulagement à la pulsion instinctuelle, érotique, et qui permet un avant-plaisir, une augmentation de la tension de l’excitation générale et locale, une plénitude et une détumescence (ou son équivalent), états suivis d’une période où le désir est absent (qui peut être aussi source d’angoisse à cause de l’annulation temporaire de l’objet subjectif créé par le désir). D’un autre côté, les tendances agressives ne provoquent pas une expérience satisfaisante à moins de rencontrer une opposition. L’opposition doit provenir de l’environnement, du non-moi qui, graduellement, se distingue du moi. On peut dire d’une expérience érotique qu’elle existe dans les muscles et dans les autres tissus qui participent à l’effort, mais cet érotisme est d’une qualité différente.de l’érotisme instinctuel associé aux zones érogènes spécifiques.

Les patients nous font savoir qu’ils ressentent comme réelles les expériences agressives (plus ou moins dé-fusionnées), beaucoup plus réelles que les expériences érotiques (également dé-fusionnées). Les deux sont réelles, mais les premières s’accompagnent d’un sentiment de réalité qui est très apprécié. La fusion de l’agressivité avec l’élément érotique d’une expérience rehausse le sentiment de la réalité de l’expérience. II est vrai que, dans une certaine mesure, les tendances agressives peuvent trouver leur opposition sans que celle-ci provienne de l’extérieur. Cela se manifeste, normalement, dans les mouvements ondulatoires de la colonne vertébrale qui datent de la vie prénatale et, anormalement, dans les mouvements inutiles de va-et-vient des enfants malades (balancement ou tension dénotant un mouvement magique de va-et-vient, interne et invisible). En dépit de ces considérations, ne peut-on pas dire que, dans le développement normal, l’opposition de l’extérieur implique le développement de la tendance agressive ?

Dans une naissance normale, l’opposition rencontrée fournit un type d’expérience qui donne à l’effort une qualité que nous pourrions appeler « tête la première ». Bien que la naissance n’ait pas toujours lieu d’une façon normale, et elle devient alors d’une grande complication, et bien qu’elle puisse se faire par le siège et non par la tête, il semblerait qu’on puisse valablement associer l’effort pur à une attitude vis-à-vis de l’opposition à laquelle cette épithète de « tête la première » pourrait être appliquée. L’observation de nourrissons qui font un effort pour téter devrait permettre de vérifier ce point : selon ma théorie, on peut les aider par une certaine opposition exercée sur le sommet de la tête.

Cette idée s’exprime habituellement dans les termes suivants : « Un enfant ne tire pas un bon profit d’une adaptation parfaite à ses besoins. Une mère qui satisfait trop bien les désirs de son bébé n’est pas une bonne mère. La frustration produit la colère et cela aide l’enfant à accroître son expérience. » Cette assertion est à la fois vraie et fausse. Elle est fausse dans la mesure où elle ne tient pas compte de deux facteurs : l’un est que l’enfant a vraiment besoin au début d’une adaptation parfaite théorique et qu’il a ensuite besoin d’une diminution prudente de l’adaptation ; l’autre est que cette formule ne fait pas entrer en ligne de compte l’absence de fusion des racines agressives et libidinales de l’expérience alors que, en théorie du moins, l’état de dé-fusion (ou l’état de pré-fusion) doit être étudié.

Ceux qui utilisent plus ou moins la formule citée ci-dessus présument trop facilement que l’agressivité est une réaction à une frustration, c’est-à-dire à une frustration pendant une expérience érotique, pendant une phase d’excitation avec une tension instinctuelle grandissante. Que, dans de telles phases, la colère apparaisse à la suite d’une frustration n’est que trop évident. Toutefois, dans notre théorie des sentiments et des états les plus primitifs, il faut que nous soyons prêts à admettre l’idée d’une agressivité qui précède l’intégration du moi – intégration qui rend possible la colère devant une frustration instinctuelle et qui fait que l’expérience érotique est une expérience vécue.

On peut dire de tous les bébés qu’ils ont un potentiel d’instinct érotique de zone, que cela est biologique et que le potentiel est plus ou moins le même pour tous. Au contraire, l’élément agressif doit forcément être extrêmement variable ; avant que nous observions la colère d’un bébé en réaction à une frustration engendrée par un retard à la tétée, beaucoup de choses se sont passées, qui ont fait que le potentiel agressif du bébé est important ou faible. Pour arriver à définir l’agressivité par rapport au potentiel érotique, il serait nécessaire de revenir aux tendances du fœtus, à celles qui déclenchent le mouvement plutôt que l’immobilité, à la qualité vivante des tissus et à la première preuve d’érotisme musculaire. Nous avons besoin ici d’un terme tel que force de vie.

Il n’y a pas de doute que le potentiel de force de vie est plus ou moins le même chez tous les fœtus, de même que le potentiel érotique de tous les bébés. La complication vient du fait que la quantité de potentiel agressif d’un nourrisson dépend de la quantité d’opposition qu’il a rencontrée. En d’autres mots, l’opposition affecte la conversion de la force vitale en potentiel agressif. De plus, un excès d’opposition amène des complications propres à rendre impossible l’existence d’un individu qui, doté d’un potentiel agressif, parviendrait sans cela à une fusion de ce potentiel avec le potentiel érotique.

Il n’est pas possible d’aller plus loin dans cette argumentation sans étudier dans le détail le destin de la force vitale de l’enfant (avant sa naissance).

Les mouvements du fœtus en bonne santé amènent une découverte de l’environnement, ce dernier incarnant l’opposition rencontrée et ressentie par l’intermédiaire du mouvement. Il en résulte une reconnaissance précoce d’un monde non-moi et un établissement précoce du moi (on sait que dans la pratique ces choses se développent graduellement, apparaissent et disparaissent de façon répétée, s’accomplissent et se perdent).

En cas de maladie, à ce stade très primitif, c’est l’environnement qui empiète et la force vitale est employée tout entière à réagir contre cet envahissement – le résultat étant le contraire d’un établissement ferme et précoce du moi.

A l’extrême, il y a très peu d’expérience des pulsions, excepté en tant que réactions et le moi n’est pas établi. A sa place, le développement se base sur l’expérience de la réaction à l’envahissement ; ainsi apparaît un individu que nous appelons faux, parce que toute impulsion personnelle est absente. Dans ce cas, il n’y a pas fusion des éléments agressifs et libidinaux, étant donné que le moi n’est pas établi lorsque surviennent les expériences libidinales. Le jeune enfant vit, mais parce qu’il est amené à l’expérience libidinale par séduction ; néanmoins, à côté de la vie libidinale qui n’est jamais ressentie comme réelle, il existe une vie réactionnelle purement agressive, qui dépend de l’existence de l’opposition.

Il s’est avéré nécessaire, dans cette étude, d’examiner deux états extrêmes afin d’arriver à décrire l’état courant dans lequel un degré quelconque d’absence de fusion entre en jeu. La personnalité comprend trois parties : une partie avec un moi et un non-moi clairement établis et avec une certaine fusion des éléments agressifs et libidinaux, un self qui peut être facilement séduit par l’expérience libidinale, mais avec comme conséquence une perte du sentiment de la réalité, et un self qui est entièrement et sans merci livré à l’agressivité. Cette agressivité n’est même pas organisée en vue de la destruction, mais elle a une valeur pour l’individu parce qu’elle lui apporte un sens de la réalité et un sens des rapports, mais c’est seulement une opposition active qui la provoque ou (plus tard) une persécution. Elle n’a pas de racines dans la pulsion personnelle qui trouve sa motivation dans la spontanéité du moi. L’individu peut réaliser une fausse fusion de l’agressivité et de l’érotisme en convertissant cette agressivité pure dé-fusionnée en masochisme, mais pour que cela se produise, il faut qu’un véritable persécuteur existe, celui-ci étant un amoureux sadique. De cette façon, le masochisme peut être plus ancien que le sadisme. Cependant, dans le développement d’un être humain en bonne santé, nous observons, du point de vue affectif, que le sadisme est plus ancien que le masochisme. Chez l’individu sain, le sadisme implique une fusion réussie : c’est justement cette fusion qui est absente lorsque le masochisme se développe directement à partir du schème de l’agressivité réactionnelle non fusionnée.

Ces considérations nous amènent à conclure qu’une certaine confusion peut naître de l’emploi du terme agressivité alors que nous voulons dire spontanéité. Le mouvement impulsif s’étend et devient agressif lorsque l’opposition est rencontrée. Cette expérience a un aspect de réalité et elle se fusionne très facilement avec les expériences érotiques qui attendent le nouveau-né. Et ma thèse est la suivante : c’est cette impulsivité, et l’agressivité qui se développe à partir d’elle, qui font que l’enfant a besoin d’un objet externe qui ne soit pas seulement un objet lui apportant une satisfaction.

Beaucoup d’enfants ont cependant, en réaction à un envahissement, un potentiel d’agressivité massif, qui est activé par la persécution ; dans la mesure où cela est exact, le petit enfant considère la persécution comme bienvenue et se sent réel en réagissant contre elle. Mais ceci représente un mode faux de développement étant donné que l’enfant a besoin d’une persécution continue. La quantité de ce potentiel réactionnel ne dépend pas de facteurs biologiques (qui déterminent la motricité et l’érotisme), mais découle des envahissements primitifs de l’environnement, dus au hasard, et souvent, par conséquent, des anomalies psychiatriques de la mère et de l’état de son milieu affectif.

Dans les relations sexuelles adultes, il est peut-être exact de dire que ce ne sont pas les satisfactions purement érotiques qui ont besoin d’un objet spécifique. C’est l’élément agressif ou destructeur de la pulsion fusionnée qui fixe l’objet et détermine le besoin qu’on ressent de la présence effective du partenaire, de sa satisfaction et de sa survie.


27 Session d’études avec Anna Freud, à la « Royal Society of Medicine », section Psychiatrie, 16 janvier 1950. L’exposé présenté par Anna Freud a été publié dans The Psychoanalytic Study of the Child, vol. III-IV, p. 37.

28 N.D.T. – L’auteur emploie en anglais le terme aggression et non aggressiveness – comportement agressif (ou aggressivity comme on le trouve parfois). Il entend désigner par là « les tendances qui se manifestent cliniquement », « quelque chose qui se passe dans l’individu et qui n’entraîne pas obligatoirement des changements de comportement » (Extraits de lettres au traducteur, nov. et déc. 1967).

29 Mon intention est de relier cette notion à celle de la motricité (cf. Marty et Fain, 1955).

30 Cf. le terme de Sechehaye : réalisation symbolique.

31 Dans la deuxième partie de ce chapitre, j’essaierai de traiter le thème de l’agressivité relative aux premiers stades de développement du moi.

32 On a qualifié ce stade de « pré-ambivalent », mais ce terme ne tient pas compte de la conséquence de l’intégration de l’objet partiel, le sein, et de l’objet total, la mère qui maintient et qui soigne.

33 Je devrais dire maintenant « idéalisé et mauvais » au lieu de bon et mauvais.

34 Cet état est en rapport avec l’état décrit par Anna Freud comme « l’identification à l’agresseur », Les travaux de Mélanie Klein nous ont familiarisés avec le concept de la maîtrise omnipotente des phénomènes intérieurs comme mécanismes de défense.

35 Communication à un groupe privé, janvier 1955.

36 Voir l’article Birth memories, birth trauma, and anxiety, 1949, non traduit.

37 Article présenté à un groupe d’études privé, novembre 1954.

38 N.d.t -- En anglais, me et not me.