Trouver, accueillir, reconnaître l’absent

Celle capacité peu commune… de muer en terrain de jeu le pire désert.

Michel Leiris (préface à Soleils bas, de Georges Limbour).

But tell me where do ihe children play.

Cat Stevens.

Les difficultés sur lesquelles achoppe le traducteur sorti rarement suscitées par les passages ou les mois qui feraient eux-mêmes problème pour l’auteur, par ambiguïté ou complication. Au contraire, ce qui arrête le traducteur est le plus souvent ce qui va de soi pour l’auteur, ce qui s’impose à lui comme une évidence enracinée aussi bien dans sa langue maternelle que dans le sol de sa pensée. C’est alors l’écart entre les deux langues, la butée sur un obstacle de traduction – cette opération qui ne va pas sans perlequi atteste de la présence d’un point sensible et signale une zone particulièrement investie, chargée de sens dans le monde personnel de l’auteur.

Ici, la difficulté se reconnaît dès le titre : le mot « jeu » n’est assurément pas l’équivalent de playing. D’abord parce que le français ne dispose pas, à la différence de la langue anglaise, de deux termes pour désigner les jeux qui comportent des règles et ceux qui n’en comportent pas ; pour l’adulte engagé dans une partie de football ou de go et pour le petit enfant qui imprime un mouvement à son hochet ou babille avec son ours en peluche, nous parlons également de jeux. Et peut-être n’avons-nous pas tout à fait tort car l’absence de règles explicites et reconnues n’implique pas l’absence de toute règle, même si celle-ci échappe à l’observateur et au joueur. Le fait qu’un enfant nous paraisse faire « n’importe quoi » ne nous autorise pas à conclure qu’il se livre à une « pure activité ludique », qu’il ne soit pas précisément par son jeu en train de se constituer une règle. Le fameux jeu de la bobine interprété par Freud, mais d’abord saisi par son regard, en constitue une preuve éclatante. Or combien d’observateurs auraient pu en être témoins sans y repérer fût-ce la moindre séquence !

Il n’en reste pas moins que l’auteur de ce livre, qui est anglais et même très anglais (ce qui est plus rare qu’on ne le croit chez les psychanalystes de Grande-Bretagne), tient pour essentielle la distinction entre le jeu strictement défini par les règles qui en ordonnent le cours (game) et celui qui se déploie librement (play). Et il suffit de penser à l’émoi, proche de la panique, qui nous saisit, enfant ou adulte, quand les règles sont méconnuesmoins transgressées que laissées de côté, moins le : «.tu triches ! » que : « c’est pas le jeu ! »pour voir effectivement, avec l’auteur, dans les games, avec ce qu’ils comportent d’organisé et de volonté de maîtrise, une tentative qui cherche à prévenir ce qu’il y a d’affolant dans le dérèglement du jeu1

Une seconde raison, plus singulière et plus révélatrice de l’orientation de Winnicott, rend inadéquate la traduction de playing par jeu. « Il est évident, écrit-il, que je fais une distinction entre les sens du mot « play » et celui de la forme verbale « playing »2. » On pourrait sans excès soutenir que tout son livre est destiné à rendre sensible au lecteur une telle « évidence » et à lui en faire tirer les conséquences. En premier lieu, au lecteur psychanalyste. Car il ne fait pas de doute, du moins à mes yeux, que l’insistance croissante mise par Winnicott sur la fonction du playing, insistance qui lui fait consacrer à celle-ci le dernier ouvrage publié de son vivant, dérive autant de l’appréciation critique qu’il porte sur une certaine conception de la pratique analytique que de ce qu’il a pu apprendre de la « consultation thérapeutique » avec les enfants3. C’est son expérience très personnelle de l’analyse qui fonde en définitive la double différence entre game et play d’une part, play et playing d’autre part. Ce ne sont pas là pour lui simples nuances linguistiques. Si la psychanalyse n’était qu’un game, elle n’aurait pas intéressé Winnicott ; et si elle pouvait se réduire à un play, alors il eût été kleinien ! Mais, pour le comprendre, il faut laisser encore un instant la parole aux souffrances du traducteur…

Nous avons été frappé, tout au long de ce livre, par la fréquence des participes substantivés. Playing n’est que l’un d’entre eux. Certes, la langue anglaise non seulement autorise un tel usage mais y a facilement recours. Mais ici ils figurent dans l’énoncé de nombreux chapitres et surtout se retrouvent chaque fois que l’auteur entreprend de se démarquer des concepts en usage : fantasying, dreaming, living, object-relating, interrelating, communicating, holding, using, being, etc. Autant de termes qui indiquent un mouvement, un processus en train de s’effectuer, une capacitépas nécessairement positive, par exemple dans le cas de fantasying où Winnicott voit une activité mentale quasi compulsive, presque opposée à l’imaginationet non le produit fini. C’est ainsi que l’existence de rêves et leur manipulation mentale ne témoignent pas nécessairement de la capacité de rêver.

Or il est arrivé à Winnicott de se trouver pris au piège de ce qu’il dénonçait et c’est, je pense, pour en avoir pris conscience qu’il a écrit ce livre-ci. Que s’est-il passé en effet ? En 1951, Winnicott publie un article tout de suite remarqué et vite considéré comme un classique. Il y décrit un type d’objet qui, même s’il n’avait pas échappé à l’attention des mères, n’avait reçu ni désignation ni statut dans la littérature psychanalytique. L’auteuron pourrait dire ici l’inventeurle nomme objet transitionnel. Il a beau ne consacrer qu’une partie de l’article à la description de cet objet, de son avènement et de ses modes d’utilisation, parler conjointementcela dès le titrede phénomènes transitionnels, orienter toute sa démonstration vers l’existence d’une troisième aire, qui assure une transition entre moi et non-moi, la perte et la présence, l’enfant et sa mère, souligner enfin que l’objet transitionnel n’est que le signe tangible de ce champ d’expérience, malgré tout, la découverte de Winnicott s’est trouvée rapidement limitée, par ceux-là mêmes qui l’adoptaient, à celle d’un objet. Un objet de plus ! À inscrire comme précurseur des objets partiels, au plus près de l’objet fétiche, un objet dont il conviendrait de recenser toujours plus précisément les échantillons, de dater et de circonscrire l’usage, alors que ce qui intéresse avant tout Winnicott, mais l’intéresse d’abord cliniquement, et ce qui fait le prix de sa découverte pour tout psychanalyste, qu’il s’occupe ou non d’enfants, c’est l’aire intermédiaire : aire que la psychanalyse non seulement a négligée mais qu’en un sens ses instruments conceptuelsthéoriques et techniquesl’empêchent de percevoir et, du coup, de faire advenir.

C’est, selon moi, pour répondre à un tel malentendu que Winnicott prend ici comme point de départ l’article de 1951. Point de départ : il va, cette fois sans ambiguïté possible, procéder de l’objet à /'espace transitionnel et assurer chez le lecteur lui-même ce mouvement de transition… On trouvera donc en tête du livre cet article déjà ancien ; mais certains passages sont supprimés dans celte nouvelle version (notamment la comparaison avec le fétichisme4 et surtout des développements lui sont apportés dont il faut, sans tarder, souligner la portée dans l’évolution de la pensée de Winnicott. Le point d’aboutissement éclaire en effet, rétroactivement, tout le parcours antérieur5.

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Ce point d’aboutissement, on le trouve dans le dernier texte qu’ait écrit l’auteur, sous une forme aussi condensée que fulgurante, et qui a été publié après sa mort6. Toute la recherche théorique de Winnicott a été marquée par la rencontre de ce qui, dans la psychanalyse, nous confronte « aux limites de l’analysable7 » : cas-limites, situés entre névrose et psychose, qui défient l’analyste dans ses pouvoirs et dans son être, mais aussi, plus profondément, limites de toute organisation, qu’elle soit névrotique ou psychotique. La chose est clairement énoncée dans « Fear of breakdown » : « Le moi organise des défenses contre l’effondrement de sa propre organisation : c’est l’organisation du moi qui est menacée. » Et : « On aurait tort de considérer l’affection psychotique comme un effondrement. C’est une organisation défensive liée à une agonie primitive. » Agonie proprement « impensable » dont Winnicott esquisse les modalités (faillite de la « résidence » dans le corps, perte du sens du réel, sentiment qu’on ne cesse de tomber, etc.) ; agonie sous-jacente contre laquelle se constitue toute tentative de structuration, tout syndrome psychopathologique s’épuisant à la contenir ; agonie qui évoque, en-deçà de la castration, une brèche incolmatable ou un abîme sans fin, cette double image de cassure et de chute étant contenue dans le terme, aujourd’hui affadi par l’usage, de breakdown.

La thèse soutenue dans l’article en question est que l’effondrementle breakdown – redouté parce qu’il menacerait toujours d’avoir lieu dans l’avenir, a en fait déjà eu lieu dans le passé. Maiset c’est là le paradoxe centralil a eu lieu sans trouver son lieu psychique ; il n’est déposé nulle part. Ce n’est pas un traumatisme enfoui dans la mémoire, aussi profondément qu’on le postule. Il n’est pas non plus refoulé, au sens d’une trace qui serait inscrite dans un système relativement autonome de l’appareil psychique. Parler même de clivage, avec ce que la notion implique de présence d’un élément interne irréductible, maintenu à part, serait à mon sens erroné. Même si Winnicott a recours à ces concepts classiques, on perçoit qu’ils ne sont pas pour lui tout à fait adéquats à ce qu’il cherche à mettre en lumière, que l’idée même d’inconscient, imposée à Freud par le fonctionnement psychonévrotique, ne lui paraît pas capable de signifier cette dimension de /'absence qu’il reconnaît comme un vide nécessaire chez le sujet8. J’avancerais volontiers que la topique freudienne des instances et des localités psychiques, si elle est apte à figurer le conflit intrasubjectif, apparaît chez Winnicott comme seconde, comme une construction où le soile sujets’est déjà mutilé. Toute notre conception de la réalité psychique s’en trouve modifiée.

Quelque chose a eu lieu qui n’a pas de lieu. Ce qui détermine tout le fonctionnement de l’appareil est hors des prises de celui-ci. L’impensable fait le pensé. Ce qui n’a pas été vécu, éprouvé, ce qui échappe à toute possibilité de mémorisation est au creux de l’être. (Avec Winnicott, le mot d’être, de being, parfois écrit en majuscules, fait son entrée dans la psychanalyse, et c’est bien commodément éluder la question que cette émergence nous pose que de l’évacuer sous la désignation, péjorative, de mysticisme.) Ou encore : la lacune, le « blanc » (the gap) sont plus réels que les mots, les souvenirs, les fantasmes qui tentent de les recouvrir. En un sens, il n’est pas d’analyses, surtout peut-être celles dont on peut penser contradictoirement qu’elles « marchent bien » et que « rien ne s’y passe », qui ne nous fassent percevoir cela, dans le vain et laborieux remplissage, interprétatif d’un côté ou associatif de l’autre, d’un espace désertique ! Ce blanc, répétons-le, n’est pas le simple blanc du discours, le gommé, l’effacé de la censure, le latent du manifeste. Il est, dans sa présence-absence, témoin d’un non-vécu ; appel, aussi, à le faire reconnaître pour la première fois, à entrer enfin en relation avec lui afin que ce qui n’avait pu qu’être surchargé de sens puisse prendre vie. « C’est de la non-existence que l’existence peut commencer9. »

C’est ce qui donne tout leur prix aux quelques pages ajoutées10 au texte original de l’article sur les objets transitionnels : l’exemple choisi d’une séance nous fait saisir sur le vif, dans une opération aussi surprenante pour Winnicott que pour sa patiente, dans une expérience mutuelle, le poids d’actualité que peuvent prendre des formules comme celles-ci : « La chose réelle est la chose qui n’est pas là. » « Le négatif, c’est la seule chose positive. » « Tout ce que j’ai, c’est ce que je n’ai pas. »

Nous sommes loin là, apparemment, de ce qui fournit à ce livre son thème explicite, « positif » : le jeu. Car c’est un éloge de la capacité de jouer qu’on va lire (comme il est aujourd’hui des éloges, mais moins sincères, de la folie…). Et le lecteur ne pourra que s’enchanter de voir un psychanalysteils sont si « désenchantés », à l’ordinaire, si prompts à démonter notre lot d’illusions – rappeler avec une candeur subtile que, par exemple, « ce qui est naturel, c’est de jouer et que le phénomène très sophistiqué du XXe siècle, c’est la psychanalyse ». Tout au long du livre, s’éveille la question simple : qu’est-ce qui nous fait nous sentir « vivants », au-delà de l’adaptation, toujours marquée de soumission, à notre environnement ? Question que l’organisation névrotique peut nous conduire à éviter, tant nous sommes pris alors dans la machine à signification, dans la séquence agencée du fantasme, mais à laquelle le sujet où il y a du psychotique nous confronte inévitablement.

Chacun aura à apprécier lui-même, d’abord par l’écho qu’elles trouveront en lui, les réponses qu’apporte Winnicott, souvent moins dans le « résumé » qui conclut ses chapitres que dans le mouvement même d’une phrase ou d’un paragraphe – où s’effectuent le temps et l’invention qui assurent, comme le jeu ou la poésie, le passage d’un espace à l’autreou encore dans le déroulement d’une séance rapportée. Nous voudrions seulement mettre en garde le lecteurcontinentalcontre deux tentations critiques qui, pour être contradictoires, reviendraient à réduire à peu de chose l’apport, à mes yeux considérable, de ce livre : tenir le « génie » de Winnicott pour si singulier, si imprégné d’intuition, qu’il ne saurait s’intégrer à la pensée psychanalytique, engendrant tout au plus des imitateurs appliqués ; ou, tentation inverse, substantifier les concepts avancés par l’auteur, pour mieux en marquer les limites ou le caractère « pré-analytique » : qu’est-ce que ce « soi » et celte « quête de soi », se demandera-t-on alors, sinon la résurgence du mythe d’une âme vouée au vrai, dont la plénitude ignorerait la schize irréductible ? Qu’est-ce que celte « créativité primaire », supposée plus fondamentale que la sublimation des pulsions, sinon la nostalgie d’un immédiat, effaçant l’écart nécessairement introduit par la représentation ? Qu’est-ce que cette « mère suffisamment bonne » qui transforme l’analyste en nourrice (nous avons entendu cela), exclut le Nom-du-Père, désexualise l’analyse ? Objections inévitables, déjà stéréotypées, auxquelles s’expose un analyste dès qu’il s’avance hors des chemins balisés, dès qu’il reconnaît en lui et dans l’analyse celte « aire de l’informe » qu’il découvre, un jour ou l’autre, chez son patient.

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Entre centre et absence : ce titre de Michaux évoquerait bien le projet de Winnicott, tentative risquée, fragile, prompte à retombertout comme le jeu qui, parmi les activités humaines, lui sert de repère plutôt que de modèledans un réel qui n’a alors d’autre qualité que d’être là ou de se confondre avec la surface projetée d’une réalité interne, d’un système fantasmatique clos, qui ne ferait que s’alimenter lui-même. Le soi n’est pas le centre ; il n’est pas non plus l’inaccessible, enfoui quelque pari dans les replis de l’être. Il se trouve dans l’entre-deux du dehors et du dedans, du moi et du non-moi, de l’enfant et de sa mère, du corps et du langage. L’espace potentiel se laisse difficilement circonscrire dans une nouvelle topique. Pourtant les limites des deux seuls espaces sur lesquels nous pouvons avoir prise et que nous cherchons à contrôlerl’externe et l’internelui désignent sa place absente, en creux. Ce n’est plus là tout à fait la dramaturgie freudienne où s’affrontent les figures du Père et de la Mère, grand théâtre d’ombres indéfiniment représenté, travesti, dédoublé, retourné dans le fantasme. Ce n’est pas davantage le réceptacle kleinien, le moi-sac, de bons et de mauvais objets voués à une dialectique sans fin d’introjections et de projections. Pas de scène chez Winnicott où se répéterait l’originaire, ni de combinatoire où les mêmes éléments permuteraient dans le cercle, mais un terrain de jeu, aux frontières mouvantes, qui fait notre réalité. Un bout de ficelle, le rythme de sa propre respiration, un visage, un regard qui vous donnent la certitude d’exister, une séance où l’on est seul avec quelqu’un : peu de chose, moins que rien, simplement ce qui m’arrive quand je puis l’accueillir. Alors le trouvé n’est plus le précaire substitut du perdu, l’informe n’est plus le signe du chaos (c’est au contraire l’impression de chaos qui est répudiation anxieuse de l’informe), l’esprit ne fonctionne plus comme organe séparé du corps. Du jeu au je : tel est le mouvementmais sans cesse repris, réinventé, rien de linéaire dans le parcoursde ce livre.

L’espace potentiel qu’il évoqueet qui s’institue déjà dans la lecture que nous entretenons avec luinous rend sensible à une réalité que nous percevons le plus souvent par défaut. Un lien se crée avec l’auteur, promesse renouvelée, et tenue, d’une rencontre. Il nous reste à ne pas la manquer.

J.-B, Pontalis.

To my patients

who have paid to leach me.

À mes patients

qui ont payé pour m’instruire.