V. La créativité et ses origines

L’idée de créativité

Le lecteur consentira, je l’espère, à envisager la créativité dans son acception la plus large, sans l’enfermer dans les limites d’une création réussie ou reconnue, mais bien plutôt en la considérant comme la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure.

Il s’agit avant tout d’un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue ; ce qui s’oppose à un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter. La soumission entraîne chez l’individu un sentiment de futilité, associé à l’idée que rien n’a d’importance. Ce peut être même un réel supplice pour certains êtres que d’avoir fait l’expérience d’une vie créative juste assez pour s’apercevoir que, la plupart du temps, ils vivent de manière non créative, comme s’ils étaient pris dans la créativité de quelqu’un d’autre ou dans celle d’une machine.

Cette seconde manière de vivre dans le monde doit être tenue pour une maladie, au sens psychiatrique du terme74

Tout compte fait, notre théorie présuppose que vivre créativement témoigne d’une bonne santé et que la soumission constitue, elle, une base mauvaise de l’existence. Il est vraisemblable que l’attitude générale de notre société et l’atmosphère philosophique de notre époque favorisent une telle conception ; elle aurait pu ne pas être la nôtre en d’autres lieux et d’autres temps.

On peut établir une nette opposition entre les deux termes de cette alternative – vivre de manière créative ou non créative. Ma théorie serait plus simple si l’on pouvait effectivement découvrir l’un ou l’autre de ces deux extrêmes dans un cas ou une situation donnés. Mais ce qui obscurcit le problème, c’est que le degré d’objectivité sur lequel nous comptons quand nous parlons de réalité extérieure varie selon l’individu. L’objectivité est un terme relatif : ce qui est objectivement perçu est, jusqu’à un certain point, conçu subjectivement75.

Comme c’est là précisément l’aire que nous avons choisi d’étudier dans cet ouvrage, il nous faut tenir compte de ce que, pour nombre d’individus, la réalité extérieure reste, pour une part, un phénomène subjectif. À l’extrême, le sujet halluciné, soit à certains moments spécifiques, soit plus généralement. Il existe toute une gamme d’expressions pour décrire cet état (« avoir l’air ailleurs », « être absent » ; « ne pas avoir les pieds sur terre »). En langage psychiatrique, nous disons de ces individus qu’ils sont schizoïdes. Nous savons parfaitement qu’ils peuvent avoir de la valeur en tant que personnes dans une communauté, qu’ils peuvent être heureux, mais eux-mêmes, et surtout ceux qui vivent avec eux, pâtissent de leur état. Ils voient le monde de façon toute subjective et s’abusent facilement ; ou bien, alors même qu’ils sont bien insérés dans la plupart des domaines, ils adoptent, dans d’autres, un système délirant ; ou encore, ils ne sont pas solidement structurés quant à leur association psychosomatique, ce qui fait dire qu’ils sont mal coordonnés. Parfois, un handicap physique – par exemple, une vue ou une ouïe déficiente – intervient dans cet état de choses, nous donnant un tableau confus ; on a alors du mal à établir une distinction entre un état hallucinatoire et une infirmité dépendant finalement d’une anomalie physique. À la limite, il s’agira d’un malade placé, temporairement ou de façon permanente, dans un hôpital psychiatrique et étiqueté comme schizophrène.

Le fait important pour nous, c’est que, cliniquement, nous ne trouvons pas de ligne nette de démarcation entre la santé et l’état schizoïde, ou même entre la santé et une schizophrénie avérée. Nous admettons dans la schizophrénie le facteur héréditaire et nous recherchons pour chaque cas individuel le rôle qu’ont pu jouer les troubles physiques ; mais nous témoignons d’une grande réticence à l’égard de toute théorie de la schizophrénie qui ferait abstraction des problèmes de la vie quotidienne et des lois universelles du développement de l’individu dans un environnement donné. Nous ne pouvons, en effet, que constater l’importance vitale de l’apport de l’environnement, particulièrement au tout début de la vie de l’individu ; aussi bien avons-nous spécialement étudié l’apport positif de cet environnement en des termes qui se réfèrent à l’être humain et aussi à la croissance de l’homme, tant que la dépendance entre en jeu76

Certains individus peuvent mener une vie satisfaisante et même réaliser quelque chose d’exceptionnellement valable et pourtant être schizoïdes ou schizophrènes. Ils peuvent être tenus pour malades, au sens psychiatrique du terme, du fait de la faiblesse de leur sens de la réalité. Il en est d’autres, ne l’oublions pas, qui sont si solidement ancrés dans la réalité objectivement perçue qu’ils sont malades, mais dans la direction opposée : ils ont perdu le contact avec le monde subjectif et se montrent incapables de toute approche créative de la réalité.

Peut-être saisirons-nous mieux le problème si nous nous souvenons que les hallucinations sont des phénomènes oniriques ayant pénétré dans la vie éveillée et que le fait d’halluciner n’est pas plus une maladie en soi que ne l’est le fait correspondant, à savoir quand les données diurnes et le souvenir d’événements réels franchissent une barrière pour entrer dans le sommeil et participer à la formation des rêves77 Nous constatons que nous utilisons les mêmes mots pour parler des petits enfants et des bébés et pour décrire les sujets schizoïdes : c’est que nous espérons bien trouver là les phénomènes qui caractérisent nos patients schizoïdes et schizophrènes.

Les problèmes, ici seulement esquissés, sont étudiés dans cet ouvrage au moment de leur origine, c’est-à-dire lors des premiers stades de la croissance et du développement de l’individu. En fait, ce qui m’intéresse, c’est l’étude du lieu exact où le bébé est « schizoïde », encore que je n’utilise pas ce terme en raison de l’immaturité du bébé, de l’état du développement de la personnalité et du rôle de l’environnement.

Les sujets schizoïdes ne sont pas satisfaits d’eux, mais les extravertis qui n’arrivent pas à entrer en contact avec le rêve ne le sont pas davantage. Ces deux groupes d’individus viennent nous demander une psychothérapie parce que, dans le premier cas, ils n’ont pas envie de passer leur vie sans établir un contact réel avec les choses de la vie et, dans l’autre cas, parce qu’ils se sentent irrémédiablement à distance du rêve. Ils ont le sentiment que quelque chose ne va pas, qu’il y a une dissociation dans leur personnalité. Ils désirent qu’on les aide à trouver leur unité78 ou encore à atteindre un état d’intégration spatio-temporelle où il existe vraiment un soi englobant tout, au lieu d’éléments dissociés et compartimentés79 ou comme dispersés et gisant épars.

Si l’on veut mettre au jour la théorie à laquelle les analystes ont recours, dans leur travail, quand ils cherchent où se situe la créativité, il est indispensable, comme je l’ai d’emblée souligné, de séparer l’idée de la création de celle des œuvres d’art. Une création, c’est un tableau, une maison, un jardin, un vêtement, une coiffure, une symphonie, une sculpture, et même un plat préparé à la maison. Ou peut-être vaudrait-il mieux dire que toutes ces choses pourraient bien être des créations. La créativité qui m’intéresse ici est quelque chose d’universel. Elle est inhérente au fait de vivre. Vraisemblablement, elle est propre à la vie de certains animaux comme à celle des êtres humains, mais sa signification est moins frappante chez des animaux ou chez des êtres humains dont la capacité intellectuelle est faible80 que chez des individus où elle est presque normale, moyenne ou élevée. La créativité que nous avons en vue est celle qui permet à l’individu l’approche de la réalité extérieure. Si l’on admet une capacité cérébrale raisonnable et une intelligence suffisante qui permette à l’individu de devenir une personne participant à la vie de la communauté, tout événement sera créatif, sauf si l’individu est malade ou s’il est gêné par l’intervention de facteurs de l’environnement capables de bloquer ses processus créatifs.

Il est probablement erroné, quand on envisage le second terme de cette alternative, de penser que la créativité puisse être complètement détruite. Mais, quand on lit des témoignages d’individus qui ont été réellement dominés dans leur foyer, ou qui ont passé toute leur existence dans des camps de concentration ou encore qui ont subi, leur vie durant, des persécutions politiques, on comprend très vite que seules quelques-unes de ces victimes parviennent à rester créatives et, bien entendu, ce sont celles qui souffrent81. Tout se passe comme si tous les autres, ceux qui continuent d’exister (mais ne vivent pas) dans de telles communautés pathologiques, avaient si totalement renoncé à tout espoir qu’ils ne souffrent plus ; sans doute ont-ils perdu ce qui faisait d’eux des êtres humains : ils ne peuvent plus voir le monde de manière créative. Nous rencontrons là la face négative de la civilisation. La créativité chez l’individu est détruite par des facteurs de l’environnement intervenant tardivement dans la croissance personnelle82

Ce que nous tentons ici, c’est de trouver un moyen d’étudier ce qui, du point de vue étiologique, fait que des individus puissent perdre cette entrée créative dans l’existence ou cette approche créative initiale des phénomènes extérieurs. Dans le cas le plus extrême une défaillance ab inilio peut se révéler dans l’établissement d’une capacité personnelle à vivre créativement.

Il ne saurait vraisemblablement y avoir de destruction complète de la capacité de l’individu à vivre une vie créative ; même, en cas de soumission extrême et d’établissement d’une fausse personnalité, il existe, cachée quelque part, une vie secrète qui est satisfaisante parce que créative ou propre à l’être humain dont il s’agit. Ce qu’elle a d’insatisfaisant est dû au fait qu’elle est cachée et, par conséquent, qu’elle ne s’enrichit pas au contact de l’expérience de la vie83.

J’irai jusqu’à dire que, dans les cas graves, tout ce qui est réel, important, personnel, original et créatif est caché et ne donne nul signe de vie. Il n’importe alors pas véritablement à l’individu d’être vivant ou mort. Le suicide n’a que peu d’importance quand un tel état est puissamment organisé. L’individu lui-même est incapable de percevoir ce qui aurait pu être, ce qui a peut-être été perdu ou ce qui fait défaut84.

La pulsion créative peut être envisagée en elle-même ; bien entendu, elle est indispensable à l’artiste qui doit faire œuvre d’art, mais elle est également présente en chacun de nous – bébé, enfant, adolescent, adulte ou vieillard – qui pose un regard sain sur tout ce qu’il voit ou qui fait volontairement quelque chose – qu’il s’agisse d’un barbouillage avec ses excréments ou de pleurs intentionnellement prolongés pour en savourer la musicalité. Cette pulsion créative apparaît aussi bien dans la vie quotidienne de l’enfant retardé qui éprouve du plaisir à respirer que dans l’inspiration de l’architecte qui, soudainement, sait ce qu’il a envie de construire et pense alors au matériau qu’il pourra utiliser afin que sa pulsion créative prenne forme et figure et que le monde puisse en être témoin.

Quand la psychanalyse a tenté de s’attaquer au problème de la créativité, elle a, pour une grande part, perdu de vue le thème principal ; les auteurs ont préféré porter leur choix, dans le domaine de la créativité artistique, sur une personnalité hors du commun et hasarder des observations d’ordre secondaire ou tertiaire ; mais tout ce qu’on pourrait appeler le primaire, ils l’ont ignoré. Certes, on peut prendre, par exemple, Léonard de Vinci comme objet d’étude et faire des commentaires pleins d’intérêt sur la relation entre l’œuvre de l’artiste et certains événements de sa petite enfance. On peut aussi apporter une contribution valable par l’analyse de l’entrecroisement des thèmes de l’œuvre et de la tendance homosexuelle de Léonard. Mais mettre au jour des relations de ce genre, quand on se penche sur des hommes ou des femmes célèbres, éloigne du thème qui est au centre de l’idée de créativité. Sans compter que de telles études ne peuvent manquer d’irriter les artistes et les êtres créatifs en général, peut-être parce qu’elles prétendent conduire quelque part et visent à expliquer pourquoi tel homme fut grand, pourquoi l’œuvre de telle femme fut marquante. La direction de l’investigation est mauvaise au départ. Le thème principal se dérobe : celui de la pulsion créative elle-même. L’œuvre créée, en effet, se situe entre l’observateur et la créativité de l’artiste.

Il est vraisemblable que nous ne serons jamais à même d’expliquer cette pulsion créative ; vraisemblable aussi que nous ne serons jamais tentés de le faire. En revanche, nous pouvons établir un lien entre la vie créative et le fait de vivre, tenter de comprendre pourquoi cette vie créative peut être perdue et pourquoi le sentiment qu’éprouve un individu, celui que la vie est réelle et riche de signification, peut disparaître.

On pourrait supposer qu’avant une époque déterminée, disons un millier d’années, seul un nombre restreint d’individus vivait créativement85 ; et, pour en rendre compte, on pourrait avancer qu’avant une certaine date, il était exceptionnel qu’un homme ou une femme atteignît une unité dans son développement personnel. Avant une certaine époque, il n’est pas exclu que les millions d’êtres qui peuplaient le vaste monde n’aient jamais trouvé ou, tout au moins, aient perdu, à la fin de leur petite enfance ou au cours de leur enfance, le sentiment d’être des individus. Freud a esquissé ce thème dans Moïse et le monothéisme ; il y fait allusion dans une note que je tiens pour très importante : « Breasted l’appelle “le premier individu dans l’histoire de l’humanité86”. » Il nous est difficile de nous identifier aux hommes et aux femmes des temps primitifs qui, eux, s’identifiaient à la communauté, à la nature, ainsi qu’à divers phénomènes inexpliqués, tels le lever et le coucher du soleil, la foudre ou les tremblements de terre. Il fallait qu’une science prît corps pour que l’homme et la femme puissent devenir des unités intégrées sur le plan temporel et spatial, qu’ils puissent vivre créativement et exister en tant qu’individus. Le monothéisme correspond à l’avènement de ce stade dans le fonctionnement mental de l’être humain.

Nous trouvons chez Melanie Klein une contribution au problème de la créativité87. Melanie Klein reconnaît l’existence des pulsions agressives et des fantasmes de destruction qui apparaissent très tôt dans la vie de l’individu. Elle a développé l’idée de la destructivité du bébé et, du même coup, lui a donné un sens nouveau et vital en voyant dans la fusion des pulsions destructrices et érotiques un signe de santé. La théorie de M. Klein comporte le concept de réparation et celui de restitution. Pour moi, cependant, les importants travaux de cet auteur ne rejoignent pas véritablement le thème de la créativité ; ils risquent même d’obscurcir finalement le problème. Ils nous apportent pourtant quelque chose d’essentiel, touchant la position centrale du sentiment de culpabilité. Derrière cette conception, on retrouvera le concept freudien fondamental de l’ambivalence en tant qu’aspect de la maturité individuelle.

La santé peut être considérée en termes de fusion (des pulsions érotiques et destructrices), ce qui rend plus pressante encore l’étude de l’origine de l’agressivité et des fantasmes destructifs. Longtemps la métapsychologie psychanalytique s’est contentée d’expliquer l’agressivité en partant de la colère.

J’ai avancé l’idée que Freud et M. Klein ont tous deux, à ce stade, sauté l’obstacle pour se réfugier dans l’hérédité. On peut voir dans le concept de l’instinct de mort une simple réaffirmation du principe du péché originel. J’ai enté de montrer que ce que Freud et M. Klein ont ainsi esquivé, c’est tout ce qu’implique la question de la dépendance et, par conséquent, celle du facteur de l’environnement881. Si le mot dépendance signifie véritablement dépendance, on ne saurait écrire l’histoire d’un bébé en tant qu’individu en se référant uniquement au bébé. Il faut l’écrire en tenant également compte de l’apport de l’environnement qui va au-devant des besoins de l’enfant, ou échoue à les rejoindre89.

Souhaitons que les psychanalystes puissent montrer, à l’aide de la théorie des phénomènes transitionnels, comment un apport suffisamment bon de l’environnement, qui s’inscrit au tout début de la vie, peut permettre à l’individu de faire face au choc immense que représente la perte de l’omnipotence90. Ce que j’ai appelé 1’ « objet subjectif »91 se relie progressivement aux objets perçus objectivement mais ce processus n’intervient que si un apport suffisamment bon de l’environnement ou « l’environnement moyen sur lequel on peut compter »92 permet au bébé d’être fou – fou de cette manière particulière qui lui est concédée. Cette folie ne deviendra véritable folie que si elle apparaît plus tardivement. À ce stade de la petite enfance, il s’agit du sujet auquel je me suis référé quand j’ai parlé de l’acceptation du paradoxe lors de ce moment privilégié où, par exemple, un bébé crée un objet, mais où cet objet n’aurait pas été créé s’il n’avait déjà été là.

Nous constatons ou bien que les individus vivent de manière créative et sentent que la vie vaut la peine d’être vécue, ou bien qu’ils sont incapables de vivre créativement et doutent de la valeur de la vie. Chez l’être humain, cette variable est directement reliée à la quantité et à la qualité de l’apport offert par l’environnement lors des premières phases de l’expérience de la vie que connaît tout bébé.

Alors que les psychanalystes se sont efforcés de décrire la psychologie de l’individu, les processus dynamiques de développement et de l’organisation des défenses, et qu’ils y ont indu la pulsion en se centrant sur l’individu, ici, à ce stade où la créativité advient ou non (ou bien se perd), le théoricien doit tenir compte de l’environnement. C’est pourquoi toute remarque s’appliquant à l’individu en tant qu’être isolé ne conduira pas au problème central de la source de la créativité.

Il me paraît important de me référer ici à une complication particulière provenant de ce que les hommes et les femmes qui, pourtant, ont tant de choses en commun, sont malgré tout dissemblables. Manifestement, la créativité est l’un des dénominateurs communs, l’une de ces qualités qu’hommes et femmes se partagent, tout comme ils partagent la détresse que suscite l’absence ou la perte de la vie créative. Je me propose maintenant d’étudier ce sujet sous un autre angle.

Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme

Que les hommes et les femmes aient une « prédisposition à la bisexualité », c’est là une idée qui n’a rien de nouveau, ni dans le champ analytique, ni en dehors de celui-ci.

Je tenterai d’utiliser ici ce que m’ont appris sur la bisexualité des analyses qui ont progressé pas à pas jusqu’à un certain stade puis ont convergé sur un point particulier ; mais je n’ai pas l’intention de décrire le chemin par lequel l’analyse en arrive à ce point. Disons seulement qu’un travail intensif doit être accompli avant qu’un tel matériel devienne significatif et passe au premier plan. Il est difficile de voir comment ce travail préliminaire pourrait être évité. La lenteur du processus analytique est la manifestation d’une défense que l’analyste doit respecter, comme nous respectons toute défense. Bien que ce soit le patient qui, continuellement, apprenne quelque chose à l’analyste, l’analyste devrait être à même de connaître, théoriquement, ce qui est en rapport avec les traits les plus profonds ou les plus centraux de la personnalité de son patient. Autrement, il risque de ne pas reconnaître et, par conséquent, de ne pas saisir, dans sa compréhension et sa technique, les nouvelles demandes quand, finalement, le patient devient capable d’apporter dans le contenu du transfert des matériaux profondément enfouis, et offre ainsi à l’analyste la possibilité d’une interprétation mutative. C’est en interprétant que l’analyste révèle ce qu’il est capable de recevoir – beaucoup ou peu – de la communication de son patient.

La créativité est l’un des dénominateurs communs à l’homme et à la femme, c’est là l’idée sur quoi repose l’ensemble de ce chapitre. Toutefois, on peut soutenir d’une certaine manière que la créativité est la prérogative des femmes, tout comme on peut, dans une autre perspective, dire que c’est un trait masculin. C’est ce dernier et troisième aspect que je retiendrai pour l’instant.

Données cliniques

Un cas

Je commencerai par un exemple clinique. Il s’agit du traitement d’un homme d’âge mûr, marié, père de famille, ayant bien réussi dans l’exercice d’une profession libérale. L’analyse s’est déroulée de façon classique. Cet homme avait déjà suivi une longue analyse et je n’étais pas, loin de là, son premier psychothérapeute. Un grand travail avait été accompli par lui-même et par chacun de ses thérapeutes ou analystes à tour de rôle ; de nombreux changements étaient intervenus dans sa personnalité. Mais il demeure toujours quelque chose qui lui prouve qu’il ne peut s’en tenir là. Il sait que ce pour quoi il est venu, il ne l’a pas encore trouvé. S’il renonçait, le sacrifice serait trop grand.

Dans la phase actuelle de son analyse, quelque chose a été atteint qui est nouveau pour moi : quelque chose qui est en rapport avec la manière dont j’aborde l’élément non masculin de sa personnalité.

Un vendredi, le patient était venu, me racontant beaucoup de choses comme à l’accoutumée. Ce qui me frappa ce jour-là, ce fut qu’il me parla de l’envie du pénis. J’utilise ces mots à dessein et je demande qu’on m’accorde que c’était bien là le terme adéquat en fonction du matériel apporté et de sa présentation. Il est rare qu’on ait recours au terme d’envie du pénis dans la description d’un homme.

Un changement marqua cette phase de l’analyse. Je lui dis : « Je suis en train d’écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c’est une fille que j’écoute, et c’est à une fille que je parle. Je dis à cette fille : “Vous parlez de l’envie du pénis.”»

Je tiens à souligner que ceci n’a rien à voir avec l’homosexualité.

(On m’a fait remarquer que mon interprétation, dans ses deux parties, était assez proche d’un jeu et aussi éloignée que possible d’une interprétation autoritaire qui conduit à l’endoctrinement.)

Il m’apparut clairement, étant donné l’effet profond de cette interprétation, que ma remarque tombait juste ; si je rapporte l’incident, c’est que le travail commencé au cours de cette séance a réussi à nous faire sortir d’un cercle vicieux. En effet, j’avais fini par m’habituer à une sorte de routine : bon travail, bonnes interprétations, bons résultats, suivis chaque fois, au bout d’un temps, de désillusion et de destruction quand le patient était amené à reconnaître que quelque chose de fondamental restait pour lui inchangé ; c’était ce facteur inconnu qui avait conduit cet homme à poursuivre son analyse pendant un quart de siècle. Le travail qu’il faisait avec moi connaîtrait-il le même destin que celui accompli avec ses autres thérapeutes ?

Cette fois, mon interprétation eut un effet immédiat : acceptation intellectuelle et soulagement ; puis il y eut des effets plus éloignés. Après une pause, le patient dit : « Si je me mettais à parler de cette fille à quelqu’un, on me prendrait pour un fou. »

Les choses auraient pu en rester là, mais je ne regrette pas, étant donné ce qui suivit, d’être allé plus avant. La remarque que je fis me surprit moi-même ; elle confirmait ce que j’avais avancé. Je dis : « Il ne s’agissait pas de vous qui en parliez à quelqu’un ; c’est moi qui vois la fille et qui entends une fille parler alors qu’en réalité, c’est un homme qui est sur mon divan. S’il y a quelqu’un de fou, c’est moi. »

Je n’eus pas à élaborer l’interprétation : elle passa telle quelle. Le patient dit qu’il se sentait maintenant sain d’esprit dans un environnement fou. En d’autres termes, il était délivré d’un dilemme. Comme il le dit par la suite : « Je ne pouvais jamais dire (sachant que je suis un homme) : “Je suis une fille.” Ce n’est pas ma façon d’être fou. Mais c’est vous qui l’avez dit, vous vous êtes adressé à ces deux parties de moi-même. »

Cette folie qui était la mienne lui avait permis de se voir comme une fille, mais de ma place. Il sait bien qu’il est un homme, il n’a jamais eu de doute à ce sujet.

Ce qui s’est passé là va-t-il de soi ? Pour ma part, il m’a fallu vivre une profonde expérience personnelle avant d’arriver à ma compréhension actuelle des choses.

Cet homme et moi, nous avions été amenés à conclure – tout en étant incapables de le prouver – que sa mère, qui n’est plus en vie, l’avait d’abord vu comme un bébé-fille avant de pouvoir penser à lui comme à un garçon. En d’autres termes, cet homme avait dû se conformer à l’idée de sa mère, à savoir que son bébé devait être et était une fille. (II était le deuxième enfant, le premier étant un garçon.) L’analyse a confirmé que, lors des premiers soins qu’elle lui avait prodigués, sa mère le tenait et se comportait avec lui, physiquement, comme si elle n’arrivait pas à le considérer comme un garçon. C’est donc sur ce modèle qu’il avait par la suite organisé ses défenses93. Mais il s’agissait de la « folie » de la mère qui voyait une fille là où il y avait un garçon, ce qui se trouva actualisé quand j’eus dit : « C’est moi qui suis fou. » Ce vendredi-là, il partit, profondément ému. Il sentait que c’était le premier changement significatif qui s’opérait depuis longtemps dans son analyse, bien que, je le rappelle, le progrès, entendu comme accomplissement d’un bon travail, ait été continu94.

Je donnerai de plus amples détails sur l’incident du vendredi en question. Le lundi suivant, il arriva en disant qu’il était malade. Il était clair pour moi qu’il avait la grippe et je lui dis que sa femme l’aurait, elle aussi, le lendemain, ce qui se produisit effectivement. Néanmoins, il m’invita à interpréter cette maladie, qui avait commencé le samedi, comme s’il s’agissait d’une maladie psychosomatique. Ce qu’il voulait me dire, c’est qu’il avait eu le vendredi soir des relations sexuelles satisfaisantes avec sa femme, qu’il aurait donc se sentir mieux le samedi, mais que, bien au contraire, il était tombé malade et s’était senti malade. Je laissai de côté les troubles physiques et lui parlai de ce qu’avait apparemment d’incongru pour lui son sentiment d’être malade après le rapport sexuel, alors qu’il avait pensé qu’il se sentirait mieux. (Effectivement, il aurait pu dire : « J’ai la grippe mais, malgré tout, je me sens mieux dans ma peau. »)

Mon interprétation se poursuivit dans le sens où elle avait débuté le vendredi précédent. Je dis : « Vous avez l’impression que vous devriez être content de l’interprétation que je vous ai donnée l’autre jour et qui a dégagé, libéré, un comportement masculin. Mais la fille d laquelle je m’adressais, elle, ne veut pas que l’homme soit libéré95 et, effectivement, elle ne s’intéresse pas à lui. Ce qu’elle désire, c’est une totale reconnaissance d’elle-même et de ses propres droits sur votre corps. Son envie du pénis comporte tout spécialement l’envie qu’elle vous porte en tant que mâle. » Je continuai : « Le sentiment d’être malade est une protestation qui provient du soi féminin, qui provient de cette fille, parce qu’elle a toujours espéré que l’analyse révélerait en fait que cet homme, vous, est et a toujours été une fille (et “être malade”, c’est, en fait, une grossesse prégénitale). La seule fin à l’analyse que cette fille puisse rechercher, c’est la découverte qu’en réalité vous êtes une fille. » À partir de là, on commence à comprendre la certitude de ce patient que son analyse ne pourrait jamais se terminer96.

Pendant les semaines qui suivirent, une grande partie du matériel confirma le bien-fondé de mon interprétation et de mon attitude. Le patient eut dès lors le sentiment que la menace de l’interminable ne pesait plus sur son analyse.

J’ai pu constater par la suite que la résistance du patient s’était muée en un déni de l’importance de ces mots que j’avais prononcés : « C’est moi qui suis fou. » Il tenta de passer outre en les considérant comme une façon qui m’était personnelle de dire les choses – une figure de style qu’on pouvait oublier. Mais, pour moi, il s’agissait d’un de ces exemples de transfert délirant qui déconcerte l’analyste autant que l’analysé. Le point crucial résidait justement dans cette interprétation que, je dois l’avouer, j’eus du mal à me permettre de faire.

Réfléchissant, après coup, à tout ce qui s’était passé, je demeurai perplexe ; il n’y avait là rien de nouveau, ni en fait de concept théorique, ni en fait de principe technique. En réalité, mon patient et moi-même, nous avions déjà foulé ce terrain. Et pourtant, il y avait bien quelque chose de nouveau : de nouveau dans mon attitude, de nouveau dans sa capacité à utiliser mon travail interprétatif. Je décidai de m’abandonner à tout ce que cela pouvait signifier en moi-même. On trouvera dans ce chapitre ce qui en a résulté.

Dissociation

Je constatai tout d’abord que jamais, jusque-là, je n’avais totalement accepté la dissociation complète entre, d’une part, l’homme (ou la femme) et, d’autre part, l’aspect de sa personnalité qui est de sexe opposé. Dans le cas de ce patient, la dissociation était presque totale.

Je me trouvais donc face à une arme usagée dont le fil est à nouveau tranchant et je me demandais dans quel sens cette découverte allait infléchir mon travail avec d’autres patients, hommes et femmes, garçons et filles. Je décidai d’étudier ce type de dissociation en laissant de côté, tout en les gardant à l’esprit, les autres types de clivage.

Éléments masculins et féminins chez l’homme et la femme97

Dans le cas que nous examinons, il s’agissait d’une dissociation sur le point de disparaître : la défense par la dissociation cédait la place à une acceptation de la bisexualité en tant que qualité du soi total. Je constatai que j’avais affaire à ce que l’on pourrait appeler un élément féminin pur. Je fus surpris tout d’abord de voir que je n’y pouvais accéder qu’en étudiant le matériel présenté par un patient homme98.

Le cas de ce patient permet une autre observation clinique : une partie du soulagement qui suivit l’atteinte d’un nouveau palier dans notre travail en commun provenait de ce que nous étions en mesure désormais d’expliquer pourquoi mes interprétations ne furent auparavant jamais mutatives. Pourtant elles reposaient sur des bases solides : utilisation des objets, satisfactions érotiques orales trouvées dans le transfert, idées sadiques orales en rapport avec l’intérêt porté à l’analyste aussi bien comme objet partiel que comme personne pourvue de seins ou d’un pénis. Certes, mes interprétations furent acceptées, et après ? Mais, une fois cette nouvelle position acquise, le patient éprouva le sentiment d’avoir une relation avec moi – c’était là quelque chose d’extrêmement vif, qui était en rapport avec l’identité. L’élément purement féminin, clivé, avait trouvé avec moi en tant qu’analyste une unité primaire, ce qui donna à l’homme le sentiment d’avoir commencé à vivre. J’ai été très sensible à ce moment tournant, comme on ne manquera pas de le voir dans l’application de ce cas à la théorie.

Addendum à la partie clinique

Il est payant de revoir le matériel clinique dont on dispose tout en gardant à l’esprit cet exemple de dissociation : l’élément clivé fille chez un patient homme. Le sujet pouvant rapidement devenir trop vaste et complexe, je m’en tiendrai à quelques observations.

a) On découvre parfois, non sans surprise, que c’est à la partie clivée que l’on a affaire et que l’on tente d’analyser, alors que le fonctionnement principal de la personne n’apparaît que sous forme projetée. C’est comme si, en traitant un enfant, on s’apercevait que l’on traite en fait l’un ou l’autre des parents par procuration. Toute variation sur ce thème peut se rencontrer.

b) L’élément de l’autre sexe peut être complètement clivé. Ainsi, un homme peut être incapable d’établir un lien quelconque avec la partie clivée – ce qui se produit surtout quand il s’agit d’une personnalité par ailleurs saine et bien intégrée. Quand la personnalité est déjà organisée avec des clivages multiples et fonctionne ainsi, l’accent mis sur le « je suis sain » est moins fort et, par conséquent, la résistance contre l’idée « je suis une fille » (dans le cas d’un homme) ou le « je suis un garçon » (dans le cas d’une fille) est moindre.

c) Sur le plan clinique, on peut constater une dissociation presque totale relative à l’autre sexe, dissociation qui s’est constituée très tôt en relation avec des facteurs extérieurs et qui s’amalgame à des dissociations ultérieures organisées en défenses s’établissant sur des identifications croisées. La réalité de cette défense qui s’organise ultérieurement peut combattre chez le patient la reviviscence dans l’analyse du clivage réactionnel antérieur.

(En règle générale, un patient cherchera toujours à tirer parti au maximum des facteurs personnels et internes – qui lui assurent un certain degré de contrôle omnipotent – plutôt que d’admettre qu’il réagit massivement à un facteur de l’environnement – distorsion ou défaillance. L’influence de l’environnement, bonne ou mauvaise, s’immisce dans notre travail telle une idée traumatique, intolérable parce qu’elle n’agit pas dans l’aire de l’omnipotence du patient. Que l’on songe au mélancolique revendiquant la responsabilité de tout le mal.)

d) La partie clivée de l’autre sexe tend à avoir toujours le même âge, ou, si elle croît, ce n’est que très lentement. Par comparaison, les figures véritablement imaginaires de la réalité psychique intérieure mûrissent, établissent des relations les unes avec les autres, vieillissent et finissent par mourir. Par exemple, un homme qui dépend de filles plus jeunes pour maintenir vivant et perpétuer en lui son soi-fille clivé pourra progressivement utiliser des filles en âge de se marier. Mais, s’il vit jusqu’à quatre-vingt-dix ans, il est peu probable que ces filles, elles, dépassent la trentaine. Toutefois, chez un patient homme, la fille (cachant le pur élément fille présent à un stade antérieur) peut avoir les caractéristiques d’une fille, être fière de ses seins, éprouver l’envie du pénis, devenir enceinte, être dépourvue d’organes génitaux masculins extérieurs et même posséder un appareil sexuel féminin et jouir d’une expérience sexuelle féminine.

e) Un aspect important de ce que j’avance est l’évaluation de tous ces facteurs en termes de santé psychiatrique. L’homme qui initie sexuellement des jeunes filles peut s’identifier dans une plus large mesure à la fille qu’à lui-même, ce qui lui donne la capacité d’éveiller la sexualité de la fille et de la satisfaire. Le prix payé par lui est qu’il ne retire qu’une mince satisfaction masculine et aussi qu’il ressent toujours le besoin de rechercher une autre fille, – le contraire de la constance de l’objet.

À l’autre extrême se situe la maladie de l’impuissance. Entre les deux se trouve toute la gamme de puissance relative, à laquelle se mêlent divers types et degrés de dépendance. La normalité dépend de l’attente sociale d’un groupe social quelconque à un moment donné. Ne pourrait-on pas dire qu’à l’extrême de la société patriarcale, la relation sexuelle est le viol, et qu’à l’extrême matriarcal, l’homme avec un élément clivé féminin qui doit satisfaire de nombreuses femmes fait prime même si, ce faisant, il s’annihile lui-même ?

Entre ces extrêmes se situent la bisexualité et l’attente d’une expérience sexuelle qui ne saurait être optimale, ce qui va de pair avec l’idée que la santé sociale est légèrement dépressive – sauf pendant les vacances.

Il est intéressant de constater que l’existence de cet élément féminin clivé empêche la pratique de l’homosexualité. C’est ainsi que mon patient avait toujours pris la fuite devant les avances homosexuelles au moment critique parce que (comme il me l’avait dit en venant me voir) pratiquer effectivement l’homosexualité eût été établir sa masculinité ; or, du fait de l’élément clivé féminin de son soi, il ne voulait jamais tenir celle-ci pour assurée.

(Chez l’individu normal où la bisexualité est un fait, les idées homosexuelles ne créent pas un conflit du même type, principalement en raison du facteur anal – élément secondaire – qui n’a pas encore pu assurer sa suprématie sur la fellatio ; dans le fantasme d’union par fellatio, la question du sexe biologique de la personne n’est pas déterminante.)

f) Il semble que, dans l’évolution du mythe grec, les premiers homosexuels furent les hommes qui imitaient les femmes afin d’établir une relation aussi intime que possible avec la déesse suprême. Cette attitude était celle d’une société matriarcale d’où est issu le système religieux patriarcal avec Zeus à sa tête. Avec Zeus – symbole du système patriarcal – apparut l’idée du garçon aimé sexuellement de l’homme et, parallèlement, celle de la femme reléguée à un échelon inférieur. Si c’est là une vue juste de l’histoire du développement des idées, elle me fournit le lien nécessaire pour rapprocher mes observations cliniques sur le clivage de l’élément féminin chez les patients hommes et la théorie de la relation d’objet. (Le clivage de l’élément masculin chez la femme est dans notre travail d’une égale importance mais ce que j’ai à dire de la relation d’objet peut l’être en me servant d’un seul de ces deux exemples possibles de dissociation.)

Résumé des observations préliminaires.

Notre théorie doit tenir compte d’un élément masculin et d’un élément féminin chez le garçon et chez l’homme, chez la fille et chez la femme. La séparation de ces deux éléments peut être très importante. Une telle conception exige de nous, d’une part, l’étude des effets cliniques de ce type de dissociation, d’autre part, l’examen des éléments, masculins et féminins, « distillés ».

J’ai déjà fait quelques observations sur le premier point. J’examinerai maintenant ce que j’appelle les éléments « distillés » masculins et féminins, et non plus les personnes.

Éléments masculins et éléments féminins a l’état pur

Hypothèse relative au contraste existant entre divers types de relations d’objet

Nous allons comparer et opposer les éléments masculins et féminins à l’état pur dans le contexte de la relation d’objet.

L’élément que j’appelle « masculin », je tiens à le souligner, circule dans les deux sens : se relier activement à, ou être relié passivement à – ces deux attitudes s’appuyant l’une et l’autre sur l’instinct. C’est dans ce sens que nous parlons de motion pulsionnelle (instinct drive) dans la relation du bébé au sein et au nourrissement, puis dans la relation à toutes les expériences qui intéressent les principales zones érogènes, et encore dans la relation aux pulsions et satisfactions subsidiaires. Mon hypothèse est que l’élément féminin pur, lui, est relié au sein ou à la mère dans un sens très différent : le bébé devient le sein (ou la mère), l’objet est alors le sujet. Je ne vois là nulle motion pulsionnelle.

(Il faut aussi se souvenir de la signification que l’éthologie donne au terme d’instinct ; toutefois, je doute fort que l’empreinte (imprinling) puisse affecter le moins du monde le nouveau-né. Le thème de l’empreinte ne concerne pas, selon moi, l’étude des toutes premières relations d’objet chez le petit enfant. Il n’a en particulier certainement rien à voir avec le traumatisme de séparation à l’âge de deux ans – moment même où son importance a pu être évoquée.)

J’ai utilisé le terme d’objet subjectif pour décrire le premier objet, l’objet qui n’a pas encore été répudié en tant que phénomène non-moi. Ici, dans cette relation de l’élément purement féminin au « sein », on trouve une application pratique de l’idée de l’objet subjectif, et cette expérience ouvre la voie vers le sujet objectif – c’est-à-dire l’idée d’un soi, avec le sentiment du réel qui naît de la conscience d’avoir une identité.

Si complexe que soit, au fur et à mesure de la croissance du bébé, la psychologie du sentiment du soi et celle de l’établissement d’une identité, aucun sentiment du soi ne peut s’édifier sans s’appuyer sur le sentiment d’ÊTRE (sense of being). Ce sentiment d’être est quelque chose d’antérieur à être-un-avec parce qu’il n’y a encore rien eu d’autre que l’identité. Deux personnes séparées peuvent avoir le sentiment de n’être qu’un, mais à ce moment dont je parle, le bébé et l’objet sont un. Le terme d’identification primaire a peut-être été utilisé pour désigner précisément ce que je suis en train de décrire ; je voudrais montrer l’importance vitale de cette première expérience en tant qu’elle inaugure toutes les expériences d’identification qui vont suivre.

Les identifications projectives et introjectives proviennent de ce lieu où chacun est le même que l’autre.

Au cours de la croissance du bébé humain, le moi commence à s’organiser et ce que j’appelle le mode de relation objectale de l’élément purement féminin établit ce qui est peut-être la plus simple de toutes les expériences – l’expérience d’être. Ce qui est en jeu ici, c’est une continuité réelle de générations, à savoir ce qui est transmis d’une génération à l’autre par l’intermédiaire de l’élément féminin chez l’homme et chez la femme, chez le nouveau-né, garçon ou fille. Je pense que tout cela a déjà été dit, mais toujours en termes de filles et de femmes, ce qui obscurcit le thème. En réalité, il s’agit des éléments féminins qui sont à la fois chez le mâle et chez la femelle.

À l’opposé, la relation objectale de l’élément masculin à l’objet présuppose la séparation. Dès que l’organisation du moi est disponible, le bébé dote l’objet de la qualité d’être « non-moi », séparé ; il éprouve alors les satisfactions du ça qui comportent la colère résultant de la frustration. La satisfaction pulsionnelle renforce la séparation entre le bébé et l’objet et conduit à l’objectivation de l’objet. Dès lors, sur le versant de l’élément masculin, l’identification s’élaborera à partir de mécanismes mentaux complexes, de mécanismes mentaux auxquels il faudra donner le temps de se développer pour trouver leur place dans le nouvel outillage mental du bébé. Toutefois, sur le versant féminin, l’identité n’exige qu’une structure mentale minime ; aussi cette identité primaire peut-elle exister très tôt. Disons que ce qui va fonder le simple fait d’être existe dès la naissance, ou même un peu avant, ou un peu après ; de toute manière, dès que l’esprit s’est libéré de ce qui handicapait son fonctionnement et était dû à l’immaturité autant qu’aux lésions cérébrales associées au processus de la naissance.

Les psychanalystes ont voué une attention particulière à l’élément masculin ou à l’aspect pulsionnel du mode de relation à l’objet, en même temps qu’ils négligeaient l’identité sujet-objet sur laquelle j’attire ici l’attention et qui est le fondement de la capacité d’être. L’élément masculin fait [does] alors que l’élément féminin (chez les hommes comme chez les femmes) est [es]. C’est ici qu’on pourrait évoquer ces mâles qui, dans le mythe grec, ont tenté de ne faire qu’un avec la déesse suprême. Nous trouvons là aussi un moyen de faire apparaître chez certains hommes l’envie, profondément enfouie, qu’ils portent aux femmes chez lesquelles, pensent-ils, à tort parfois, l’élément féminin est tenu pour allant de soi.

La frustration semble liée à la recherche de la satisfaction. Quant à l’expérience d’être, quelque chose d’autre lui est propre ; ce n’est pas la frustration qui est en cause, mais la mutilation. C’est ce point particulier que je désire maintenant étudier.

Identité : enfant et sein

Il n’est pas possible de définir ce que j’appelle la relation de l’élément féminin au sein sans faire intervenir le concept de la mère suffisamment, ou non suffisamment, bonne.

(Cette remarque est plus vraie encore dans l’aire que nous étudions ici que dans l’aire comparable que recouvre le terme de phénomènes et d’objets transitionnels. L’objet transitionnel représente la capacité qu’a la mère de présenter le monde de telle manière que le petit enfant n’est pas tenu de savoir immédiatement que l’objet n’est pas créé par lui. Dans notre contexte immédiat, nous accorderons une pleine signification au mot adaptation, la mère offrant ou n’offrant pas au petit enfant la possibilité de sentir que le sein, c’est l’enfant. Le sein, c’est ici le symbole non du « faire » mais de 1’ « être ».)

Cette attitude qui favorise le développement de l’élément féminin exige une manipulation très subtile. On tirera profit à cet égard des écrits de Margaret Mead et d’Erik Erikson qui ont su décrire comment les soins maternels dans les cultures les plus variées déterminaient, à un âge très précoce, les modèles de défenses de l’individu et fournissaient l’esquisse des sublimations ultérieures. Ce qui est en jeu ici est si subtil qu’il convient de l’aborder en référence à celle mère-ci et à cet enfant-ci.

La nature du facteur de l’environnement

Je reviendrai maintenant à ce tout premier stade où le modèle de comportement se constitue par la manière dont la mère, selon des voies très subtiles, traite son petit enfant. J’étudierai dans ses détails ce facteur très particulier de l’environnement. Ou bien la mère a un sein qui est, ce qui permet au bébé d’être, lui aussi, alors que le bébé et la mère ne sont pas encore séparés dans l’esprit rudimentaire du nourrisson ; ou bien la mère est incapable d’apporter cette contribution, auquel cas le bébé doit se développer sans la capacité d’être ou avec une capacité d’être qui demeure comme paralysée.

(Cliniquement, il faut nous référer au cas du bébé qui doit établir une identité avec un sein qui est actif, c’est-à-dire un sein qui est un élément masculin mais qui n’est pas satisfaisant pour l’identité initiale, celle-ci réclamant un sein qui est et non un sein qui fait. Au lieu d’ « être comme » [being like], ce bébé doit alors « faire comme » [do like] ou bien on doit agir sur lui [be done to], ce qui, pour nous, revient au même.)

La mère qui est capable d’accomplir cette chose très subtile à laquelle je me suis référé ne produira pas un enfant dont le soi « purement féminin » enviera le sein ; en effet, pour un tel enfant, le sein, c’est le soi et le soi, c’est le sein. L’envie est un terme qui ne prend sa valeur que dans le cas où ce qui est en défaut, provoquant alors une déception toujours renouvelée, c’est le sein en tant que quelque chose qui est.

Opposition entre les éléments masculins et les éléments féminins

Ces considérations m’ont amené à de curieuses constatations sur les aspects purement masculins et purement féminins du petit enfant (garçon ou fille). J’en suis venu à l’idée que la relation d’objet (object-relating) définie en fonction de cet élément purement féminin, n’a rien à voir avec la pulsion (ou l’instinct). Le mode de relation à l’objet soutenu par la motion pulsionnelle est le propre de l’élément masculin dans une personnalité qui n’est pas contaminée par l’élément féminin. Une telle hypothèse m’entraîne sur une voie difficile et pourtant c’est comme si, dans une description des premiers stades du développement affectif de l’individu, il fallait séparer non les garçons des filles, mais l’élément garçon non contaminé de l’élément fille non contaminé. Les conceptions classiques de la découverte et de l’utilisation de l’objet, celles de l’érotisme oral, du sadisme oral, du stade anal, etc., résultent des observations faites sur l’élément masculin pur. Les études sur l’identification, qui repose sur l’introjection ou l’incorporation, ont été faites à partir d’expériences où les éléments masculins et les éléments féminins sont déjà mêlés. L’étude de l’élément féminin pur nous conduit ailleurs.

L’étude de l’élément féminin non contaminé, « distillé », nous conduit à L’être ; c’est là la seule base de la découverte du soi (self-discovery) et du sentiment d’exister (puis, à partir de là, se constitue la capacité de développer un intérieur, d’être un contenant, d’être à même d’utiliser les mécanismes de projection et d’introjection, d’établir une relation avec le monde en termes d’introjection et de projection).

Au risque de me répéter, je dirai une nouvelle fois : quand l’élément fille chez le bébé (garçon ou fille) ou chez le patient découvre le sein, c’est le soi qui a été trouvé. À la question : que fait du sein le bébé fille ? il faut répondre que cet élément fille est le sein et partage les qualités du sein et de la mère, qu’il est désirable. Après quelque temps, le désirable devient le comestible, ce qui signifie que le petit enfant est en danger en tant qu’il est désirable ou, dans un autre langage, excitant. Excitant implique : pouvant faire faire quelque chose à l’élément masculin d’un individu. C’est ainsi que le pénis d’un homme peut être un élément féminin excitant, engendrant un élément masculin d’activité chez la fille. Mais soyons clairs : il n’existe pas de femme ni de fille correspondant à cette description. Chez la fille aussi bien que chez le garçon en bonne santé se trouve une quantité variable d’éléments fille. Le facteur héréditaire, lui aussi, entre en jeu. Ainsi, on rencontrera aisément un garçon chez lequel l’élément fille est plus développé que chez la fille qui est à côté de lui. Il convient d’ajouter à ce qui précède la capacité variable qu’a la mère de transmettre la désirabilité du bon sein ou de cette part de la fonction maternelle symbolisée par le bon sein. Le destin de certains garçons et filles est de grandir avec une bisexualité bancale, comme chargée du mauvais côté de l’apport biologique.

Une question me revient à l’esprit : quelle est la nature de ce que Shakespeare nous communique par sa définition du rôle de Hamlet et de sa personnalité ?

La tragédie tourne essentiellement autour de l’affreux dilemme auquel Hamlet est confronté et auquel il n’y a aucune solution en raison de la dissociation qui fonctionne en lui, comme mécanisme de défense. On aimerait voir un acteur jouer ce rôle dans cet esprit. Il aurait une manière particulière de dire le premier vers du fameux monologue : « To be, or not be… » Il dirait, comme s’il essayait d’aller au fond de quelque chose d’insondable, « To be,… or… » et il observerait là une pause car, en réalité, le personnage de Hamlet ne connaît pas l’alternative. L’acteur en viendrait finalement au second terme de l’opposition, dans sa banalité : «… or not to be » ; il serait alors en route pour un voyage qui ne peut conduire nulle part : « Whether ’tis nobler in the mind to suffer / The slings and arrows of outrageous fortune, / Or to take arms against a sea of troubles, / And by opposing end them ? » (acte III, scène i)99 Ici, Hamlet est passé dans l’alternative sado-masochiste, abandonnant le thème qu’il avait commencé d’aborder. Le reste de la pièce n’est qu’une longue élaboration du problème. Je veux dire par là que Hamlet paraît alors en quête d’un autre terme à opposer à l’idée to be. Il cherche le moyen d’exprimer la dissociation intervenue dans sa personnalité entre l’élément masculin et l’élément féminin qui, jusqu’à la mort de son père, avaient coexisté harmonieusement, n’étant que des aspects d’une personnalité richement douée. Oui, je m’aperçois bien que je parle de Hamlet comme d’une personne et non comme d’un personnage de théâtre. Mais comment faire autrement ?

Ce qui rend le soliloque de Hamlet difficile, c’est que Hamlet lui-même n’a pas trouvé de solution à son dilemme – dilemme qui tient dans le changement de son état. Shakespeare en possédait la clé mais Hamlet, lui, ne pouvait aller voir la pièce.

Si l’on envisage la pièce sous cet angle, il ne paraît pas impossible de voir dans le changement d’attitude de Hamlet à l’égard d’Ophélie et dans sa cruauté envers elle l’image de son rejet impitoyable de l’élément féminin qui était en lui, élément maintenant clivé et qu’il transmet à Ophélie. C’est maintenant l’élément masculin importun qui menace de s’emparer de sa personnalité tout entière. Sa cruauté envers Ophélie peut être comprise comme une mesure de sa répugnance à abandonner son élément féminin clivé.

De ce point de vue, c’est la pièce (si Hamlet l’avait pu lire ou la voir représentée) qui aurait pu lui indiquer la nature de son propre dilemme. La pièce à l’intérieur de la pièce n’y a pas réussi. Je dirai même que c’est lui-même qui l’a montée pour amener à la vie l’élément masculin qui était en lui et qui avait été pleinement défié par la tragédie.

On pourrait établir que c’est le même dilemme, présent dans la personne même de Shakespeare, qui alimente le problème sous-jacent à ses sonnets. Mais ce serait là faire injure à la caractéristique la plus importante des sonnets, je veux dire à la poésie. En effet, comme le professeur L. C. Knights le souligne100, on n’a que trop tendance à oublier la poésie qui émane des pièces de théâtre quand on analyse les dramatis personae comme s’il s’agissait de personnages historiques.

Résumé

1. J’ai étudié ici les incidences qu’avait eues sur mon travail le fait que je reconnaisse l’importance, chez certains hommes et femmes, de la dissociation relative aux éléments masculins ou féminins ainsi qu’aux parties de leur personnalité qui s’édifient sur ces bases.

2. En étudiant par le moyen d’une dissection artificielle les éléments masculins et féminins, j’ai reconnu qu’actuellement j’associe la motion pulsionnelle reliée aux objets (sous sa forme active ou passive) à l’élément masculin. Par contre, j’ai découvert que la caractéristique de l’élément féminin dans le contexte de la relation à l’objet est l’identité qui fournit à l’enfant la base indispensable sur laquelle il pourra être ce qui lui permettra ultérieurement d’établir un sentiment du soi. Mais c’est précisément dans cette absolue dépendance où l’enfant est à l’endroit de l’apport maternel d’une qualité particulière – la mère satisfaisant ou non le tout premier fonctionnement de l’élément féminin chez le garçon et chez la fille –, que nous pouvons chercher l’expérience de la toute-puissance qui est la base essentielle de l’expérience de l’être. C’est ainsi que j’ai pu écrire : « Il n’y a pas de sens à utiliser le mot “ça” pour des phénomènes qui ne sont pas recouverts, catalogués, expérimentés et éventuellement interprétés, par le fonctionnement du moi101 »

Ceci encore : « After beingdoing and being done to. But first, being102. »

Note additive sur le thème du vol

Voler appartient à l’élément masculin chez les garçons comme chez les filles. Une question se pose alors : qu’est-ce qui y correspond, quant à l’élément féminin, chez les garçons et les filles ? On pourrait répondre que l’individu usurpe la position de la mère, sa place ou ses vêtements, faisant ainsi dériver la désirabilité et la séduction qu’il vole à la mère.