Les traumatismes sexuels comme forme d’activité sexuelle infantile1

La conception freudienne de l'étiologie de l'hystérie a subi bien des remaniements au cours des temps. Mais Freud souligne lui-même2 avoir retenu deux points de vue et avoir progressé dans leur approfondissement, à savoir les points de vue de la sexualité et des traces de l'enfance. Le problème du traumatisme sexuel précoce a également influencé l'évolution de la théorie de la sexualité et des névroses. Pendant assez longtemps, Freud a considéré ce traumatisme comme la racine ultime des manifestations hystériques qui devait être retrouvée pour chaque cas. Cette façon de voir n'a pas pu être maintenue dans sa forme initiale. Dans Mes conceptions sur le rôle de la sexualité dans l'étiologie des névroses3, Freud assigne au traumatisme infantile un rôle secondaire et postule comme facteur de base des névroses une constitution psychosexuelle anormale. Cette conception rend compte du fait qu'un enfant ayant subi un traumatisme sexuel ne répondra pas forcément par une hystérie. D'après Freud, les enfants prédisposés à l'hystérie réagissent anormalement aux impressions sexuelles de tous ordres en fonction de cette prédisposition. J'ai pu moi-même relever l'existence de traumatismes sexuels infantiles chez des malades mentaux4. J'ai considéré qu'un tel traumatisme ne pouvait être élevé au rang de cause de la maladie mais qu'il exerçait une influence sur sa forme. Je rejoignais Freud pour postuler une constitution psychosexuelle anormale.

Cette supposition, cependant, ne nous fait faire qu'un pas pour achopper dès le suivant, le plus important. Elle nous explique bien pourquoi un traumatisme sexuel vécu dans l'enfance a une si grande signification dans l'histoire de nombreux individus, mais elle laisse ouverte la question de savoir pourquoi chez tant de névrosés ou de psychotiques on peut découvrir un traumatisme sexuel au cours de l’anamnèse infantile. Si nous pouvions y répondre, le rôle de la constitution anormale que nous avons postulée nous deviendrait, en partie du moins, plus compréhensible.

Dans ce travail, je me propose d'aborder ces questions. J'essaierai, en particulier, de prouver que dans un grand nombre de cas, la survenue du traumatisme a été voulue par l'inconscient de l'enfant et que nous devons le considérer comme une forme infantile d'activité sexuelle.

L'observation des enfants selon leurs particularités psychologiques ne manquera pas de nous montrer que l'un est difficile, l'autre facile à séduire et à éconduire. Il est des enfants qui acceptent presque sans résistance la proposition de suivre un inconnu et d'autres qui réagissent à l'inverse. Les cadeaux, les sucreries ou telles promesses agissent très différemment d'un enfant à l'autre. Enfin, il est des enfants qui provoquent véritablement l'adulte d'un point de vue sexuel. Les actes des procès-verbaux concernant des indécences commises sur des enfants sont très instructifs à cet égard. J'ai pu étudier ce comportement dans deux cas où un dément sénile avait porté la main sur des enfants ; dans d'autres cas une suspicion pressante orientait dans le même sens. Chez les membres d'une même famille, on peut constater de grandes différences. L'une d'entre plusieurs sœurs, par exemple, se laisse tenter et suit une personne étrangère ; une autre fois, au cours de leurs jeux, elle va avec un garçon plus âgé dans une chambre située à l'écart, et se laisse embrasser. Les deux autres sœurs montrent un comportement opposé. La première, au sujet de laquelle je pourrais rapporter d'autres anecdotes du même genre, présenta dès l'enfance des traits névrotiques et souffrira plus tard d'une hystérie caractérisée. Cet exemple n'est pas unique. Pour l'instant, nous constatons que certains enfants, plus que d'autres, accueillent volontiers les tentations sexuelles. Cette observation peut nous permettre de classer et de grouper les traumatismes sexuels malgré leur grande variété. Nous pouvons distinguer les traumatismes sexuels imprévus et soudains de ceux qui furent précédés par une tentative, une séduction, qui étaient d'une façon ou d'une autre prévisibles, ou même carrément provoquées. Dans le premier cas, nous n'avons aucune raison d'admettre que l'enfant a été complaisant. Dans le deuxième, on ne peut par contre pas le nier. Ces deux groupes n'épuisent pas toutes les formes possibles ; lorsqu'un attentat sexuel a lieu de façon inopinée, la personne qu'il atteint peut se conduire activement et se défendre sérieusement ou se laisser aller. Alors il s'agit à nouveau de complaisance, d'abandon de la part de la personne agressée. Selon une expression usuelle du droit romain, je dirais volontiers qu'une telle personne succombe à une vis haud ingrata.

La vis haud ingrata a attiré de tout temps l'intérêt des législateurs qui devaient décider de la sanction de délits sexuels. Je me réfère, par exemple, à la loi mosaïque qui l'a pleinement accréditée et je cite le Deutéronome, XXII, 22-27 :

« Quand une fille est promise et qu'un homme la rejoint en ville et couche avec elle, vous devez les conduire tous deux hors des portes de la ville et les lapider à mort ; la fille pour n'avoir pas appelé au secours en ville l'homme pour avoir déshonoré la femme de son prochain. Ce qui est mauvais, tu dois le rejeter. Mais si quelqu'un rejoint une fille promise dans les champs et se saisit d'elle et couche avec elle, l'homme seul doit mourir : tu ne dois rien faire à la fille, car elle n'a pas commis de péché qui mérite la mort. C'est comme si quelqu'un s'élevait contre son prochain et tuait son âme. Car il l'a trouvée aux champs et la fille promise a crié et personne qui puisse l'aider ne se trouvait là. »

Je renvoie à l'excellente petite histoire que Freud tire de Don Quichotte (Psychopathologie de la vie quotidienne, 2e édition, p. 87) :

« Une femme traîne devant le juge un homme qui aurait attenté violemment à son honneur. Sancho la dédommage par une bourse pleine qu'il prend à l'accusé. Après le départ de la femme, il permet à celui-ci de la rattraper et de lui arracher la bourse. Ils reviennent en luttant et la femme se vante que le vaurien n'a pu se saisir de la bourse. Alors Sancho : Si tu avais défendu ton honneur avec moitié moins de vigueur que cette bourse, cet homme n'aurait pu t'en dépouiller. »

Bien entendu, ces exemples concernent des adultes ; mais nous aurons l'occasion de constater que, dans ce domaine, il n'y a pas de différences entre adultes et enfants.

La loi mosaïque fait dépendre la punition de la fille de ce qu'elle a ou non poussé des cris. Ce qui signifie : Si elle a essayé d'éviter l'événement. J'ai revu sous ce jour des cas que j'ai publiés antérieurement. Pour chacun, le traumatisme aurait pu être évité. Au lieu de céder aux avances, les enfants auraient pu appeler à l'aide, fuir ou s'opposer. J'ai pu faire les mêmes constatations par ailleurs.

L'accueil fait au traumatisme par l'enfant ne tient pas seulement à son comportement au cours des préparatifs et pendant l'attentat, mais à son attitude par la suite. Lorsque Breuer et Freud prouvèrent que les hystériques souffrent de réminiscences, ils attirèrent déjà l'attention sur le fait que le traumatisme sexuel infantile n'avait pas été rapporté à la famille mais avait été tu. Cela ne se produit pas seulement sous l'effet immédiat du choc, mais, les auteurs l'ont prouvé, du fait du refoulement de l'événement dans l'inconscient qui le rend inaccessible au souvenir. J'ai constaté un comportement analogue chez des enfants plus tard atteints de démence précoce. Mais je n'essayais pas alors de m'expliquer cette conduite.

Il est remarquable qu'un enfant vive un épisode sexuel et qu'il le taise à ses parents malgré l'émotion que cela a suscitée en lui. Un enfant, poursuivi et battu par un autre, s'adresse en gémissant à sa mère. Je m'attends à l'objection faisant état de la pruderie conventionnelle qui, conformément à son éducation, empêcherait toute expression concernant la sexualité. Mais cette objection n'est pas à toute épreuve. Un enfant saisi d'une forte émotion ne se soucie pas des conventions. Enfin, et de loin, ce n'est pas là le comportement de tout enfant. Je citerai deux exemples contradictoires.

Une tuyauterie doit être révisée dans une cave. Un ouvrier pénètre dans la maison et demande les clés. Une locataire lui crie de descendre et qu'elle lui fera porter la clé. Il descend et la petite fille de la femme arrive avec la clé. L'homme va à la cave puis remonte. Dans la demi-obscurité de l'escalier, il trouve l'enfant qui l'attend pour reprendre les clés. Avant qu'elle ne s'en aperçoive, l'homme tente une action indécente. Effrayée, l'enfant se précipite jusque chez sa mère et lui raconte ce qui vient de se passer. L'homme est poursuivi et arrêté.

L'exemple inverse est tiré d'un cas publié antérieurement. Un voisin attire une petite fille de neuf ans dans la forêt. Elle le suit sans résistance. Il essaie de la violer. Il a presque ou entièrement atteint son but lorsqu'elle réussit à se libérer. Elle fuit à la maison, mais ne raconte rien. Par la suite, elle continue à taire ce qui s'est passé.

Le comportement de ces deux enfants après le traumatisme est complètement opposé. Pourquoi cela ? Pensons à d'autres situations. Un enfant qui se blesse au cours d'un jeu interdit avalera sa douleur et ne cherchera pas de consolation auprès de sa mère. Le motif est clair : l'enfant a succombé au charme du défendu, il a l'impression d'être fautif de l'accident.

Le sentiment de culpabilité est très délié chez l'enfant. Une anecdote remontant à la jeunesse d'une dame apporte une illustration intéressante au problème qui nous préoccupe. Elle cherchait des fleurs avec une amie. Un étranger survint et voulut les convaincre d'aller avec lui pour leur montrer des fleurs bien plus jolies. Elles firent un bout de chemin avec lui. Puis elle eut des scrupules à continuer ; elle se tourna brusquement et s'enfuit ; son amie en fit autant. Bien que rien ne se fût produit entre l'homme et les deux enfants qu'une promenade commune, cette dame se souvient parfaitement d'avoir éprouvé une honte à parler de cela à la maison. Elle garda le secret à l'égard de sa famille et n'en reparla jamais avec son amie. Un tel silence ne s'explique que par un sentiment de faute ; visiblement, l'enfant a plus ou moins l'impression que la faute n'est pas seulement du côté du tentateur, mais aussi du côté de celui qui se laisse tenter.

La même explication s'applique aux deux exemples précédemment cités. L'une des enfants fut assaillie, dans une situation à laquelle elle ne pouvait rien ; c'est sa mère qui l'avait envoyée à la cave. Elle est irréprochable, c'est pourquoi elle parvient tout de suite à informer sa mère de ce qui vient de se produire. L'autre enfant s'est laissé tenter. Elle a suivi le voisin dans la forêt et l'a laissé progresser dans l'exécution de son dessein avant de s'en délivrer et de fuir. Il n'est plus étonnant qu'elle ait tu l'événement.

C'est la recherche du plaisir liée à toute activité sexuelle qui la rend tentante. Freud distingue dans tout acte sexuel le plaisir préliminaire et le plaisir de satisfaction. Le plaisir préliminaire peut être suscité physiquement par des excitations tactiles de zones érogènes, mais également par d'autres excitations sensorielles (par des impressions visuelles, par exemple), et enfin par des représentations purement psychiques, éventuellement par une situation excitante, qui tient en haleine. Il est difficile de dire quel est le genre de jouissance qui joue le rôle primordial chez l'enfant. Il y a certainement de grandes différences individuelles. Dans certains des cas que j'ai observés, le caractère inhabituel et mystérieux, l'aspect aventureux semblaient avoir séduit l'enfant. Mais il en est d'autres où les enfants provoquent directement des actes sexuels de la part des adultes ; nous devons bien admettre alors un désir de satisfaction.

Si l'enfant se livre au traumatisme, c'est bien dans le but libidinal soit du plaisir préliminaire, soit de la satisfaction. C'est là le secret de l’enflant. Ainsi s'expliquent le sentiment de culpabilité de l'enfant et les autres conséquences psychologiques qui suivent un traumatisme sexuel. Je ne peux que me référer ici aux conceptions de Freud sur les phases précoces de la sexualité. Freud a détruit la vieille fable de la latence sexuelle allant jusqu'à la puberté. Ses investigations nous apprennent que les premières traces d'activité sexuelle apparaissent très tôt et sont, pour un temps, auto-érotiques. Au stade suivant, l’enfant se tourne vers « l'amour objectal » : l'objet sexuel ne doit pas nécessairement être de l'autre sexe. À côté des émois hétérosexuels et homosexuels s'en expriment d'autres encore qui ont un caractère sadique ou masochique. C'est pourquoi Freud parle de stade pervers polymorphe. Ces émois précoces ne révèlent pas leur vraie nature à la conscience de l'enfant. Ils tendent vers un certain but sexuel sans que cette intention transparaisse pour l'enfant. C'est bien en ce sens que l'événement sexuel est but sexuel pour l'enfant prédisposé à l'hystérie ou à la démence précoce. L'enfant subit le traumatisme selon l'intention de son inconscient. Dans ce cas le traumatisme sexuel fait partie des manifestations masochistes de la pulsion sexuelle. C'est donc bien une forme infantile de l'activité sexuelle.

Les transitions du normal au pathologique sont floues dans le domaine sexuel comme ailleurs. Cependant, je pense qu'on est en droit de considérer généralement comme activité sexuelle anormale une avidité sexuelle qui aboutit à s'abandonner à des traumatismes sexuels. Il est à remarquer que nous la rencontrons précisément dans l'anamnèse de sujets névrotiques ou malades mentaux, dont la vie sexuelle fourmille d'anomalies. Lorsque j'avais tenté de retrouver en ce qui concerne la démence précoce la théorie de Freud (l. c.), d'une base psychosexuelle de l’hystérie, j’avais esquissé grossièrement les anomalies de la sexualité des enfants atteints ultérieurement de ces affections. J'étais parvenu à l'hypothèse d'un développement prématuré de la sexualité et d'une anomalie quantitative de la libido. De plus, je considérais que ces enfants se préoccupaient trop précocement et intensément de choses sexuelles. Cette conception peut être précisée actuellement : les enfants de cette catégorie ont un désir anormal de plaisir sexuel et, de ce fait, ils subissent des traumatismes sexuels.

Si nous poursuivons le destin des représentations liées au traumatisme subi, notre conception s'enrichit.

Le sentiment de la faute est aussi insupportable pour la conscience de l'enfant que pour celle de l'adulte. C'est pourquoi l'enfant cherche à traiter les réminiscences désagréables de manière à réduire leur influence gênante. Elles vont être clivées des autres contenus de la conscience. Elles mèneront une existence spéciale sous forme de « complexe ».

Il n'en est pas de même des enfants qui ont subi un traumatisme sexuel sans avoir été au-devant de l'incident. Ces enfants peuvent s'exprimer librement ; ainsi, ils n'ont pas à se débarrasser de réminiscences.

Le processus d’évanouissement à la conscience des représentations déplaisantes est identique dans l'hystérie et la démence précoce (c'est-à-dire chez les personnes qui souffrent par la suite de l'une ou l'autre). Il est vrai que nous pouvons l'observer quotidiennement chez des sujets sains. Mais, tôt ou tard, le refoulement se révèle être un pis-aller. Le complexe peut rester longtemps inconscient. Mais un jour, un événement analogue au traumatisme sexuel primaire fait resurgir les contenus des représentations refoulées. C'est alors que se produit la conversion en symptômes d'une hystérie ou d'une démence précoce. Dans le cas de la démence précoce, il existe une autre éventualité : une poussée d'origine endogène où les symptômes seront l'élaboration de ce matériel.

Freud nous a fait connaître d'autres mécanismes qui servent au même but que le refoulement. Par exemple, la transposition des affects en représentations indifférentes : cette façon de faire donne lieu aux symptômes obsessionnels. De même que le refoulement, la transposition en représentations indifférentes existe dans la démence précoce et dans les « névroses ». À cet égard, je rappellerai pour mémoire les grossesses imaginaires de la démence précoce ; leur psychogenèse est tout à fait celle des grossesses hystériques. Par ailleurs, dans certains cas qui appartiennent clairement à la démence précoce du point de vue diagnostique, les représentations obsessionnelles caractérisent le tableau clinique. Deux modes d'expression du sentiment de culpabilité sexuelle sont donc communs à l’hystérie et à la démence précoce. La démence précoce dispose d'une troisième forme : l'élaboration d'un délire d'auto-accusation où la culpabilité est transposée en représentations indifférentes. Je ne peux pas prouver cliniquement, ici, que ces délires prennent leur source essentielle dans des auto-accusations à contenu sexuel. Dans mon dernier travail j'ai mentionné que bon nombre de patients relient tôt ou tard leur culpabilité délirante au fait d'avoir manqué de sincérité pendant leur jeunesse - en cachant un événement sexuel à leurs parents. Le sentiment de faute lié en réalité à l'acceptation sans résistance d'un traumatisme sexuel est déplacé sur le « péché » bien moindre du manque de sincérité. Il me semble que le mécanisme psychique du déplacement sur une représentation moins chargée d'affects est proche parent de la transposition qui est à la base des représentations obsédantes. Le résultat est différent : ici la représentation obsédante, là la représentation délirante. Les autres mécanismes comparables isolés par Freud servent à des buts semblables et fie peuvent être qu'évoqués ici, par exemple le déplacement d'une sensation génitale à la bouche si fréquent dans l'hystérie et la démence précoce (et du reste, aussi, dans le rêve).

L'avenir du complexe, ses manifestations tardives témoignent donc en faveur de la conception que nous défendons au sujet du traumatisme sexuel de l'enfance. Les enfants qui feront plus tard une hystérie ou une démence précoce nous apportent une preuve curieuse - mais bien explicable de notre point de vue - du fait que leur inconscient va à la rencontre du traumatisme sexuel : souvent ce traumatisme ne reste pas unique.

On s'attendrait à ce que l'enfant brûlé craigne le feu, c'est-à-dire qu'il évitât cette répétition d'un traumatisme sexuel, la possibilité même d'une telle éventualité, surtout si l'événement a donné lieu, en plus du plaisir, à une douleur ou à d'autres sentiments désagréables de façon directe ou indirecte. Mais c'est l'inverse qui se produit. Les sujets qui ont subi un traumatisme sexuel où leur disponibilité coupable est en cause, mais dont ils ont tiré un plaisir, ont tendance à s'exposer à de telles situations. Le deuxième traumatisme qui peut survenir est assimilé par l'inconscient au premier traumatisme refoulé. Le deuxième traumatisme, ou un autre plus tardif, devient le facteur adjuvant qui rompt l'équilibre psychique et la maladie éclate. Selon la prédisposition innée, il s'agira d'une hystérie ou d'une démence précoce.

La tendance à subir continuellement des traumatismes sexuels est une particularité que nous observons fréquemment chez les adultes hystériques. On pourrait parler d'une diathèse traumatophile qui ne se limite d'ailleurs pas à des traumatismes sexuels. En société, les hystériques sont ces êtres intéressants auxquels il arrive toujours quelque chose. Les hystériques femmes, en particulier, ont constamment des aventures. Poursuivies en pleine rue elles sont l'objet d'avances sexuelles effrontées, etc. Il est inscrit dans leur façon d'être de s'exposer à un effet traumatisant extérieur. Elles ont besoin d'apparaître comme succombant à une contrainte extérieure nous trouvons là, sous une forme exagérée, un trait général de la psychologie féminine5. Le fait que l'hystérie avérée de l'âge adulte comporte cette tendance à subir des traumatismes fournit un argument important à notre supposition de cette même tendance chez l'enfant.

Dans Psychopathologie de la vie quotidienne, Freud a attiré l'attention sur les intentions inconscientes de celui qui fait des petites maladresses, qui commet des impairs, qui se fait du tort à lui-même et subit des accidents et d'autres ennuis. J'ai rapporté plus haut une anecdote citée par Freud : elle montre que les « accidents » sexuels aussi peuvent reposer sur une volonté de l'inconscient. Cette théorie de Freud constitue un argument important en faveur de ma conception que le traumatisme sexuel infantile repose sur un vouloir inconscient. Pour justifier ma référence aux recherches de Freud, je rapporterai quelques exemples frappants tirés de ma propre expérience.

Une jeune fille de dix-neuf ans est renversée en plein jour, dans une rue dégagée, par un soldat chevauchant au galop. Elle reste un court moment sans connaissance, elle n'a subi aucun dommage physique grave. Peu après, apparaissent les symptômes de ce que l'on appelle une névrose traumatique.

L'anamnèse nous apprend ce qui suit : depuis l'enfance, les impressions et les expériences les plus diverses l'ont déprimée. Elle fut témoin de la rupture du couple de ses parents. Lorsque ceux-ci divorcèrent, elle fut confiée à la garde de sa mère. Mais elle n'éprouvait aucun attachement pour cette femme inculte, sans délicatesse. Le père, par contre, qui avait une activité littéraire en dépit de sa condition d'ouvrier, attirait toute sa sympathie. À douze ans, elle fuit de chez sa mère et alla chez son père. Elle fut parmi les meilleures élèves et s'essaya précocement à la poésie. Son désir d'être institutrice semble né de sa facilité, et de plus de son engouement pour un maître. Mais comme le père ne disposait pas des moyens de lui accorder des études à l'école normale, elle dut quitter l'école jeune encore et accepter des places auxiliaires de bonne à tout faire. Elle se sentait très malheureuse, ne pouvant satisfaire son appétit intellectuel, ni rejoindre un milieu social plus élevé. Elle demeura un an et demi dans une place. Puis elle essaya de parvenir à mieux en apprenant la sténographie et la dactylographie. Mais ses moyens financiers s'épuisèrent avant qu'elle n'eût atteint son but ; le travail qu'elle fit en usine ne lui plut pas à cause de la compagnie des ouvrières incultes. Ses relations avec sa mère étaient devenues très mauvaises depuis que la patiente la soupçonnait d'avoir conçu sa sœur au cours d'une liaison avant son divorce. Elle était complètement isolée, car le père s'occupait peu d'elle ; elle était contrainte de vivre dans un emploi haï, dans un milieu social détesté. La sœur cadette, que la patiente aidait financièrement pour lui permettre d'apprendre un métier, se montra ingrate. Toutes ces circonstances, plus, vraisemblablement, un amour malheureux, la déprimèrent au point de lui enlever tout goût de vivre. Peu de temps avant l'accident, elle avait écrit des poèmes exprimant sa lassitude de la vie. C'est alors que se produisit l'accident.

Lorsqu'une personne a perdu tout goût à la vie - et pense à mourir plutôt qu'à vivre de cette façon - et lorsque se produit un accident dans des circonstances n'excluant pas le salut par la fuite, il est vraisemblable qu'il s'agit d'une intention inconsciente de suicide. La jeune fille ne s'est pas précipitée sous les pas du cheval, ce serait un suicide conscient, elle n'a pas trouvé le moyen de l'éviter. Freud a déjà donné cette explication dans des cas similaires de suicide ou de tentative de suicide qui peuvent passer pour un accident. Il est remarquable que l'état de la patiente s'améliora lorsqu'on lui trouva une occupation allant dans le sens de son complexe, et qu'on s'inquiéta de lui trouver une position meilleure.

L'histoire de l'accident d'une dame atteinte de démence précoce révèle bien les voies bizarres et pourtant opportunes que l'inconscient emprunte pour atteindre ses fins. La patiente exprimait surtout des accusations délirantes, reposant sur une masturbation longuement poursuivie. Elle m'apprit que la masturbation remontait à un accident qui lui était arrivé plusieurs années auparavant. Alors qu'elle avait dérapé, sa zone génitale avait heurté le coin d'une table. À la façon dont elle racontait l'événement, le mécanisme de l'accident ne pouvait se concevoir qu'en admettant une intention inconsciente. Vraisemblablement, la malade éprouvait une excitation sexuelle qu'elle ne pouvait pas satisfaire de façon normale. Elle luttait contre la tentation de se masturber. Ce que la conscience lui interdisait, elle se l'était procuré par les voies inconscientes que nous avons décrites.

Une autre patiente avait depuis l'enfance une prédilection marquée pour son frère. Adulte, elle jaugeait tout homme à l'étalon des qualités de son frère. Elle s'éprit d'un autre homme, mais cet amour eut une issue malheureuse. Peu après, alors qu'elle était encore bien déprimée, sa maladresse au cours d'une excursion en montagne l'a mis deux fois en grand danger. Cette double chute chez une touriste avertie, en des lieux non dangereux, resta un mystère pour l'entourage. Plus tard, on apprit qu'alors, déjà, elle imaginait des plans de suicide. Depuis cet amour infortuné, sa préférence revint à son frère qui se fiança peu après. Elle développa alors une démence précoce. Cette maladie s'était probablement installée insidieusement. Au cours de l'état dépressif initial, elle tenta de se jeter par la fenêtre - dans un mouvement semblable à ses chutes en montagne. À la clinique, son état s'améliora très lentement. Enfin, elle put se promener sous surveillante dans le parc. On y creusait un canal. Elle franchissait sur des planches un fossé qu'elle aurait pu sauter facilement. À cette époque, elle apprit la date du mariage de son frère. Elle parlait constamment de cette cérémonie. La veille de ce jour, elle n'utilisa pas le pont, mais sauta le fossé si maladroitement qu'elle se foula la cheville. De tels incidents se produisirent si souvent que la surveillante elle-même soupçonna leur caractère voulu. Visiblement, l'inconscient manifestait ainsi ses intentions de suicide.

De tels événements apparaissent sous un jour nouveau pour peu qu'on connaisse les faits antérieurs et le cortège des circonstances. Plus on soumet de tels incidents à l'analyse psychologique, plus on apprend à estimer le rôle de « la volonté de l'inconscient ». Bien entendu, il n'est pas possible de tracer une frontière stricte entre les intentions inconscientes et conscientes.

Les névrosés et les malades mentaux nous offrent d'autres exemples de répétition des traumatismes subis (et pas seulement sexuels). Nous devons faire une incursion dans un domaine voisin. Il est indiscutable que, dans un très grand nombre de cas, l'hystérie traumatique a la même signification que la sinistrose. La lutte pour l'obtention d'un dédommagement empêche la disparition des manifestations morbides. Lorsque l'amélioration constitue une menace de réduction, voire de suppression de la rente, les symptômes disparus ou atténués réapparaissent avec une force nouvelle. Ainsi nous appréhendons les mille manières dont dispose l'inconscient pour réaliser des désirs qui restent obscurs pour la conscience. Il n'est pas rare de voir des personnes ayant subi un accident en subir un second, souvent insignifiant, puis un autre qui vient à point pour appuyer leur revendication d'une rente. J'ai pu observer cela chez une catégorie de sujets particulièrement disposés à l'hystérie, les travailleurs polonais couverts par l'assurance-accidents allemande. De l'avis général, ces personnes défendent avec obstination leur droit à la rente et les symptômes traumatiques-hystériques sont d'un entêtement extrême. Le nombre de travailleurs polonais qui revendiquent le paiement d'une rente en raison de plusieurs accidents est surprenant.

La tendance à renforcer le premier accident par un second se manifeste même lorsque le sujet accidenté est alité à cause de symptômes hystériques et n'a pas l'occasion de faire un deuxième accident professionnel. Un ouvrier italien que j'eus à expertiser avait blessé au crâne par une pince métallique tombée d'un échafaudage. Je lui fis raconter ses rêves. Il me dit qu'en rêve, à plusieurs reprises, quelqu'un lui avait frappé la tête avec un bâton ou qu'un autre accident lui était arrivé. Son inconscient souhaitait manifestement maintenir le complexe traumatique symptomatique et exprimait ce désir en rêve. Dans sa théorie du rêve, Freud nous montre que la peur qui en résulte n'infirme pas cette conception. Je pense pouvoir ainsi accorder les cauchemars si fréquents d'accidentés et la théorie du désir de Freud. L'inconscient n'a de cesse qu'il n'ait fait valoir le complexe. Il veille à ce que la valeur affective du traumatisme enduré ne soit pas perdue et le rappelle à la mémoire par un cauchemar.

Grâce à l'analyse des rêves chez les sujets sains, névrosés ou malades mentaux, grâce aux symptômes de l'hystérie et de la démence précoce, nous disposons d'une série d'observations chez l'adulte comme chez l'enfant. Nous en concluons qu'il existe souvent une intention inconsciente du côté du partenaire apparemment passif au cours des traumatismes sexuels, spécialement des traumatismes infantiles, de même qu'au cours d'autres traumatismes.

C'est à une sexualité déjà anormale dans l'enfance que nous avons ramené la réceptivité anormale aux traumatismes sexuels qui caractérise la jeunesse des sujets candidats à une hystérie ou à une démence précoce. Ce comportement nous est apparu comme une forme anormale d'activité sexuelle infantile. La théorie freudienne initiale s'en trouve modifiée. Ce n'est pas le traumatisme sexuel infantile qui joue un rôle étiologique dans l'hystérie et la démence précoce. C'est bien plutôt la disposition à la névrose ou à la psychose ultérieure qui se manifeste dès l'enfance sous cette forme : la tendance à subir des traumatismes sexuels. La signification étiologique du traumatisme sexuel est remplacée par sa signification structurante. Nous concevons ainsi comment le traumatisme sexuel peut imprimer une direction au développement de la maladie et une physionomie individuelle à certains symptômes.

Nos investigations nous ont convaincu à nouveau de la ressemblance marquée entre la symptomatologie de l'hystérie et de la démence précoce. La question de leurs différences évidentes reste ouverte. Elles doivent, en grande partie, être du domaine psychosexuel : elles feront l'objet d'un travail ultérieur.

Post-scriptum 1920

L'écrit ci-dessus, datant de 1907, contient bien des erreurs sur les conceptions de Freud. L'auteur commençait alors à s'initier au mode de pensée de la psychanalyse. Cette remarque générale lui paraît plus juste qu'une correction rétrospective, d'autant plus que les résultats de l'investigation ne sont pas influencés par ces erreurs.