Les états oniriques hystériques1

Dans une publication récente « États oniroïdes et formes voisines », Löwenfeld2 a traité de troubles particuliers apparaissant chez les névrosés et qui n’ont pas reçu toute l’attention qu’ils méritent dans les travaux parus à ce jour. Pour introduire mon sujet, je citerai la description générale donnée par Löwenfeld.

« Le monde extérieur ne fait pas l’impression habituelle ; le cadre familier et quotidien semble modifié, comme s’il était inconnu, nouveau, étrange ; ou bien tout l’entourage fait l’effet d’être une création de l’imagination, une apparence, une vision. Dans ce dernier cas surtout, les patients ont le sentiment d’être en état de rêve ou de demi-sommeil, d’être hypnotisés ou somnambuliques, aussi, dans la plupart des cas, ils parlent de leurs états de rêve. » L’auteur indique plus loin que ces états diffèrent notablement en intensité et en durée, qu’ils sont fréquemment liés à de l’angoisse, et qu’en règle générale d’autres symptômes nerveux viennent s’y ajouter.

Löwenfeld appuie sa description sur un nombre considérable de cas. J’ai moi-même rencontré ces états chez toute une série de patients que je traite par la psychanalyse. Comme les travaux psychanalytiques parus jusqu’ici ne se sont pas encore intéressés aux états oniriques, je rapporte l'essentiel de mes résultats. Ils permettront de compléter les conclusions autorisées par la psychanalyse, sur la nature des autres manifestations épisodiques du tableau clinique de l’hystérie.

Un exemple simple montrera pour commencer dans quelle mesure la nature des états oniriques nous est compréhensible sans le recours à la psychanalyse. L’exploration d’un patient, que je n’ai pu examiner qu’une seule fois selon la démarche usuelle, apporta sur le plan qui nous intéresse ici les résultats suivants3.

Observation A

Le patient — un sujet jeune — est porté à des rêveries diurnes d’une grande vivacité. Ainsi qu’il l’indique, ce sont des événements actuels surtout qui suscitent en lui des rêves éveilles. La nouvelle de la découverte du pôle Nord, par exemple, engendra le fantasme de participer à une grande expédition. Il se la dépeignit dans tous ses détails, surtout en ce qui concernait sa propre activité. Il y avait longtemps que des fantasmes de ce genre l’absorbaient presque entièrement. Il lui suffisait de capter, dans la conversation de passants, un mot tel que « Zeppelin » pour que son imagination amorçât l’activité la plus intense. Lorsque ces rêveries atteignent une grande vivacité, le patient se sent emporté de plus en plus loin de la réalité. Une torpeur onirique s’empare de lui. Puis survient un bref « vide » dans la tête, rapidement suivi d’une vive sensation de vertige, qui s’accompagne d’angoisse et de palpitations. Mise à part l’apparition de la sensation vertigineuse, le patient décrit cet état comme agréable.

Il présente de plus des vomissements et des diarrhées de type nerveux, des crises migraineuses, enfin une irritabilité, une tendance aux frayeurs, etc.

Ce cas — de même que les suivants — permet de distinguer sans difficulté la relation entre états oniriques et rêveries diurnes. Je souligne ce fait, car Löwenfeld ne lui a pas accordé d’attention particulière. Le préambule typique de l’état de rêve est une phase d’exaltation imaginative, à contenu très personnel.

Cette phase aboutit à l’état de ravissement onirique4. Löwenfeld le dépeint excellemment ; il semble aux patients que leur cadre familier est devenu irréel, étranger, s’est transformé. Eux-mêmes se sentent comme dans un rêve. L’expression « état de rêve », que bien des malades utilisent spontanément, c’est le cours fantasmatique de la pensée, pour le premier stade, l’altération de la conscience pour le second.

Je distingue encore un troisième stade de vide de la conscience. Il est caractérisé par l’« arrêt de la pensée », observé par les patients, qui parlent d’un « vide de l’esprit » ou utilisent un mot semblable.

La fin de l’épisode est faite d’un état dépressif, dont le signe distinctif est l’angoisse avec ses concomitants habituels (vertiges, palpitations, etc.). La majorité des sujets décrivent en outre des fantasmes à teinte dépressive.

La délimitation de chaque stade n’a rien de rigoureux. Au contraire, on peut distinguer des formes de transition. L’utilité pratique et l’importance d’une classification n’apparaissent que lors de la discussion faisant suite à une analyse précise des cas. C’est alors seulement que la description que nous avons sommairement esquissée pourra être largement complétée.

Sans aucun doute, c’est le troisième stade qui représente l’acmé de ces états. Là se situe ce qu’on pourrait appeler le dénouement et cela n’est pas dû seulement au fait que la production fantasmatique s’interrompt alors brusquement. Il est non moins important que le troisième stade forme la limite entre deux investissements affectifs opposés. Ce n’est pas une particularité du cas décrit précédemment que l’état onirique soit donné comme plaisant jusqu’au troisième stade, tandis qu’au cours du dernier il soit ressenti comme fort désagréable.

L’exploration de notre patient nous apporte un certain nombre de notions sur les représentations et les sentiments survenant au cours de l’état onirique, sur les circonstances déclenchantes, enfin sur les oscillations de la conscience. En poursuivant notre étude sur une série de cas, nous arriverions à reconnaître la diversité individuelle des relations que nous avons dégagées ; nous pourrions également confirmer les indications de Löwenfeld sur les différences d’intensité et de durée de ces états. Mais nous atteignons la limite des possibilités de connaissance, tant que nous bornons les sources de notre savoir à ce qui est conscient pour le sujet. C’est ce qui reste inexpliqué qui est la cause de l’apparition des états oniriques. En général, le névrosé se contente de rêveries éveillées. On ne peut élucider la raison de l’éventuelle aggravation menant à l’état aigu, à type de crise, avec légère altération de la conscience. Le ravissement, et plus spécialement le sentiment d’étrangeté, d’irréalité, d’autre part le vide temporaire de la conscience, et enfin l’apparition de l’angoisse avec son cortège symptomatique demeurent énigmatiques. Toutes ces manifestations, en outre, sont soumises à des variations individuelles. Chaque cas pose d’autres problèmes. Les imaginations initiales en particulier, mais celles du stade terminal aussi, ne sont que très partiellement compréhensibles sans analyse approfondie.

La connaissance de la vie fantasmatique du névrosé, acquise par la psychanalyse, nous donne la clé du problème.

Freud nous a appris que nos fantasmes sont l’expression de nos pulsions. Notre imagination cherche à se figurer l’accomplissement ou la réalisation imminente des désirs entravés. Or, chez le névrosé, la vie instinctuelle dans son ensemble et de même les pulsions partielles, possèdent d’emblée une intensité anormale. Simultanément, la tendance au refoulement des instincts est particulièrement forte. La névrose naît du conflit entre la pulsion et le refoulement. La tendance du névrosé à fantasmer correspond bien à la variété et à la puissance de sa vie pulsionnelle, à l’abondance de ses désirs refoulés. Aussi est-il fortement porté à la rêverie diurne, comme l’expérience le montre ; de même son sommeil est en général riche en rêves animés. Mais la force pulsionnelle de ses désirs refoulés est telle que ce moyen d’expression, qui appartient aussi au sujet normal, ne suffit pas ici. La névrose elle-même est intégralement mise à leur service. Comme ce travail s’efforcera de le montrer, l’état onirique névrotique n’est qu’un phénomène parmi d’autres où s’exprime la multitude des désirs refoulés.

Le cas clinique suivant apporte des éclaircissements sur le tourbillon des pulsions qui se renforcent ou se contrecarrent ; je n’exposerai que ce qui sera nécessaire à la compréhension des états de rêve. L’analyse permet de reconnaître la portée souveraine des fantasmes sexuels ; il est dès lors parfaitement clair que les fantasmes conscients, en apparence non sexuels, sont issus de désirs sexuels. Grâce aux processus de la sublimation, les fantasmes dont l’accès à la conscience est toléré par la censure servent uniquement à remplacer des désirs refoulés ; leur énergie a été empruntée à ces derniers.

Observation B

Le patient B souffre d’une hystérie de gravité inhabituelle, avec phobies et phénomènes obsédants. Son angoisse à quitter seul son domicile le rend inapte depuis cinq ans à l’exercice de sa profession et à presque toute activité sociale. À côté d’états d’angoisse sévères, il présente très fréquemment des états oniriques.

Le premier épisode de ce genre dont il se souvienne atteignit le patient à l’âge de dix ans, à l’occasion d’une humiliation. Une « douleur de vivre »5 s’empara de lui, rapidement suivie de pensées contraires : « Plus tard, quand je serai grand, je saurai bien vous en imposer. » Il fut alors pris d’un enthousiasme extatique, et tomba dans un état de conscience onirique. Depuis lors, toute situation qui lui fait particulièrement prendre conscience de la supériorité d’autrui et de sa propre inactivité déclenche un état de rêve.

De par sa situation, il est continuellement exposé à ces états. Il suffit par exemple que l’on mentionne en sa présence les capacités ou les succès d’un de ses camarades, et aussitôt le voilà réagissant par un état onirique. Avec le temps, la variabilité de l’événement déclenchant s’est accrue. La vue de femmes, le théâtre, la musique, la lecture, agissent dans le même sens, éveillant en lui des fantasmes orgueilleux ou érotiques. Il est plus difficile de saisir l’effet de mouvements corporels énergiques (marche dans la rue par exemple) ou de la perception de bruits intenses (passage d’un train sur un pont). C’est dans la rue que cet état fait le plus fréquemment son apparition.

Toutes ces circonstances provoquent d’abord chez notre sujet une vive activité imaginative, et simultanément le désir de travailler de toute son énergie à la réalisation des désirs fantasmatiques. Selon ses propres termes, le patient rassemble toute la force de sa volonté. L’idée centrale est toujours de sortir de son isolement et d’en imposer au monde entier. Un jour ses vastes connaissances lui vaudront la considération. Auteur dramatique, il sera appelé sur la scène et attirera tous les regards ; ou bien, passé maître au jeu d’échecs, il se voit dans un café, allant de table en table en menant plusieurs parties, point de mire d’un entourage ébloui. D’autres fois il voit la figure idéale d’un grand maréchal, et vit ainsi ses désirs orgueilleux. Ces desseins énergiques s’expriment par un va-et-vient agité dans la pièce, ou par un pas de charge dans la rue.

Le patient lui-même désigne ce processus comme un « enthousiasme » allant croissant. Et qui passe bientôt imperceptiblement au second stade. La description du patient est typique : il se produit un complet « repli sur soi », une élimination de toute impression extérieure. « Par l’imagination, on sent le sol se dérober sous les pas. » Ce qui signifie que le sujet perd le contrôle du cours de sa pensée et s’éloigne radicalement du plan du réel. Alors, il lui semble se trouver dans un rêve. L’environnement, son propre corps y compris, lui paraît étranger ; il est pris de doutes sur la réalité de son existence. Le troisième stade, typique, survient aussitôt : c’est l’arrêt de la pensée. Dès lors, l’affect anxieux fait rapidement son apparition, introduisant le quatrième stade. Le patient est saisi de vertige ; il a le sentiment de ne plus pouvoir avancer, de ne plus pouvoir soulever ses jambes, comme s’il glissait, tombait, s’enfonçait. Ces sensations sont liées à l’angoisse la plus vive. Les êtres lui paraissent remarquablement grands ; il en va de même des objets environnants. Quant à lui, il se voit petit, et, de plus, désireux de l’être, pour éviter à tout prix d’être vu ; il voudrait « ne compter pour rien, disparaître totalement sous terre ». Il décrit encore l’impression de devoir marcher à quatre pattes pour rentrer chez lui.

Le patient attribue aux premiers stades un caractère agréable. Cependant, selon ses termes, un courant contraire apparaît dès la phase d’enthousiasme et se manifeste d’abord sous forme d’une sensation de froid. Il existe alors des paresthésies et des symptômes vasomoteurs, manifestations concomitantes de l’état onirique ; elles n’ont pas été assez remarquées jusqu’ici. Au stade du vide de la pensée, la sensation de froid se fait intense. Avec l’angoisse, le sujet éprouve parfois une brusque « bouffée de chaleur », une congestion montant à la tête. Lorsque l’angoisse cède enfin à un sentiment de faiblesse, l’impression de froid reste très vive ; en même temps il a une sensation de mort de certaines parties de son corps.

L’apparition d’un état onirique est souhaitée par le patient en raison du plaisir qui l’accompagne. Mais il tente parfois, avant que l’acmé (c’est-à-dire le vide de la conscience) soit atteint, de couper court au processus. « Je veux m’arracher à l’enthousiasme, je cherche à en sortir comme d’un nuage. » Le terme de « nuage » doit être noté ; il indique le sentiment d’une obnubilation de la conscience, donc un élément d’onirisme. En cas d’interruption prématurée du déroulement, un sentiment d’angoisse et de faiblesse survient.

Le dernier stade est très prolongé chez ce patient. Pour se libérer de l’angoisse qui ne veut pas rétrocéder, il recourt à un moyen singulier : il allume un cigare. D’ailleurs, dès le stade de l’enthousiasme, il se sent pris du désir de fumer.

Lorsque je procédai à l’analyse de ses états oniriques, le patient me fournit spontanément l’explication suivante : il y a longtemps qu’il considère ces états comme une forme d’intellectualisation de l’instinct sexuel. Les recherches qui suivirent devaient totalement confirmer cette conception.

Le patient appartient aux névrosés qui s’adonnent dès leur petite enfance à la masturbation, et plus tard soutiennent une lutte permanente contre leurs tendances masturbatoires. L’effort d’abandon de l’onanisme, souvent mis en échec et toujours repris, a valu au patient les déceptions, auto-accusations et craintes hypocondriaques bien connues. Nombre de symptômes de sa névrose sont conditionnés par ce processus ; mais nous n’en entreprendrons pas l’étude ici. Comme souvent dans la névrose, le conflit entre le désir et le refoulement a trouvé sa solution dans un compromis. À plusieurs reprises le patient a renoncé à la masturbation pendant des périodes assez longues. Il évite alors de s’exciter physiquement, de même d’éjaculer. À l’examen superficiel, il semble donc être parvenu à supprimer l’activité sexuelle accoutumée. Mais son inconscient exige une satisfaction compensatoire dont la nature comme le but échappe à la conscience et qui puisse se dérouler sans tomber sous le coup d’influences inhibitrices.

Freud6 a démontré qu’on peut attribuer à certaines manifestations épisodiques de l’hystérie le sens d’une satisfaction substitutive de la masturbation ; nous nous consacrerons plus tard à cette notion. Or l’état onirique est une satisfaction substitutive allant dans ce même sens. Avant d’étayer cette conception, je dirai que mon patient, surtout ces derniers temps, traverse des états oniriques même pendant les périodes où il cède souvent à l’impulsion de se masturber. Mais il n’y a là qu’une apparence d’argument contre la conception de la valeur de satisfaction substitutive des états oniriques. Car c’est précisément à ces occasions que surgissent de vigoureuses représentations contradictoires qui empêchent le patient de s’adonner complètement à son besoin. En outre, la force de la pulsion est telle qu’une pleine satisfaction est difficilement atteinte. Ainsi, même en période de pratiques masturbatoires fréquentes, les substituts ne sauraient être épargnés. Enfin, ceux-ci représentent eux-mêmes une source de plaisir : la difficulté du névrosé à y renoncer est bien connue.

Dès sa jeunesse, le patient a pris l’habitude de se livrer à des rêves éveillés, et, au moment culminant de l’activité fantasmatique, d’écluser par la masturbation l’excitation qui s’était accumulée. Comme il cherchait à se déshabituer de l’onanisme, les rêveries diurnes réclamèrent une autre solution ; dès lors elles servent d’introduction à l’état onirique, comme auparavant à l’activité masturbatoire. Les deuxième et troisième stades — ravissement et vide de la conscience — correspondent à une excitation sexuelle croissante avec acmé au moment de l’éjaculation. Le stade terminal d’angoisse et de faiblesse est emprunté sans modification à l’activité masturbatoire ; de tels symptômes sont fréquents chez les névrosés, comme conséquence régulière de l’onanisme.

Cette conception exige une discussion plus approfondie quant aux deuxième et troisième stades. Un état analogue au « ravissement » de l’état onirique existe aussi au cours de la masturbation. L’excitation sexuelle croissante élève un barrage contre toutes les impressions extérieures. Dans l’état de rêve, ce processus sera plus largement transposé sur le plan psychique. Le patient éprouve un complet « repli sur soi ». Cette exclusion auto-érotique du monde extérieur conduit à un sentiment d’isolement. Le sujet « sort de la sphère commune » ; ses images l’emportent dans un autre monde, qui correspond à ses désirs refoulés. La puissance de ces désirs est telle, dès le moment où ils émergent de l’inconscient, que leur accomplissement fantasmatique en impose pour la réalité, tandis que la réalité fait l’effet d’un songe creux. Son environnement, son corps lui semblent étrangers et irréels.

Le sentiment d’être isolé est propre à bien des névrosés, qui se soustraient au monde ambiant pour se livrer à une activité sexuelle solitaire. Notre patient a conservé parmi ses souvenirs d’enfance celui d’un fantasme de prédilection : d’une chambre secrète, qui serait enfouie sous terre dans un bois ; c’est là qu’il désirait se réfugier avec ses fantasmes. Le désir fit place par la suite à une angoisse : celle de se trouver seul dans un espace clos — angoisse qui le domine encore à l’âge adulte.

L’évanouissement de la pensée, le vide de la conscience particulier au troisième stade, correspond à la « fuite de la conscience » [ Freud7] plus ou moins nette, qui atteint un degré notoire chez le névrosé au point culminant de toute excitation sexuelle. Simultanément un vertige violent s’installe, ou une sensation qui en est proche mais qui reste difficile à décrire. Notre patient affirme que la même impression survient au cours de la masturbation, au moment de l’éjaculation. La pause de conscience, correspondant à l’élimination des produits sexuels, se rencontre aussi dans la crise hystérique.

On ne s’étonnera donc plus de ce que l’état onirique soit agréable jusqu’au stade de vide de la conscience. Il ne dément pas ses origines dans la masturbation qui, agréable en elle-même jusqu’au stade correspondant, entraîne souvent chez le névrosé les plus vifs sentiments de déplaisir. Il est très intéressant de relever que le patient, comme on l’a noté, interrompt parfois son état onirique prématurément, avant l’apparition du vide de la conscience. C’est aussi une tentative de se déshabituer des états de rêve Les névrosés font très souvent ainsi lorsqu’ils veulent se déshabituer de la masturbation8. Ils estiment fréquemment que c’est la perte séminale qui est l’élément nocif de la masturbation, et se contentent donc d’un onanisme interrompu avant l'éjaculation. Ils s’abandonnent alors à l’idée apaisante de ne s’être en réalité pas masturbés. On rencontre souvent ce sophisme chez les nerveux. Ils cherchent à compenser le renoncement au plaisir terminal par un plaisir préliminaire très important. Il ne leur est pas possible d’échapper pour autant à l’angoisse finale. L’excitation sexuelle parvenue à un certain niveau sans trouver d’issue, se mue en angoisse.

Si nous reconnaissons l’état onirique comme une satisfaction substitutive d’une forme abandonnée d’activité sexuelle, nous sommes loin d’en comprendre les particularités. Les fantasmes du premier et du quatrième stade portent un sceau si individuel que nous ne les comprendrons que grâce à une connaissance exacte de la vie instinctuelle du patient.

Chose familière au psychanalyste, les tendances infantiles du sujet se sont fixées à tel point sur les personnes qui lui sont les plus proches, que le détachement normal n’a pu s’effectuer lors de la puberté. Il s’agit dans ce cas d’une fixation bisexuelle importante. La composante hétérosexuelle de la libido a pris pour objet la mère ; par rapport à elle, le patient s’identifie avec le père (d’ailleurs décédé). Par sa composante homosexuelle, il s’attache au père, et s’identifie à la mère. Ainsi, dans sa névrose, il joue tantôt le rôle de la mère et tantôt celui du père. En général, le comportement du patient se révèle extrêmement passif ; il se livre au désarroi de sa névrose. Son amour pour son père — personnalité très énergique — porte le sceau de la soumission à une personne radicalement supérieure. Le patient présente la jalousie typique du névrosé, conservée de son enfance. Petit garçon, il considérait son père comme un rival auprès de sa mère, tandis que sa mère entravait son penchant pour son père. Il s’ensuivit des sentiments hostiles, qui, comme fréquemment chez les enfants névrosés, culminèrent dans le fantasme de meurtre du père ou de la mère. Ces expressions de sadisme se heurtèrent à un refoulement intense. Un grand nombre de rêves de mort du père ou de la mère, témoigne de la persistance de ces désirs dans l’inconscient. Il présentait également des fantaisies diurnes du même ordre, ainsi que de brusques impulsions agressives. Son impression d’être un meurtrier, de même que ses manifestations psychiques compulsionnelles, repose sur ces tendances refoulées et sur certains comportements agressifs datant de l’enfance et de la puberté.

Les tendances agressives furent sublimées dans une large mesure. Elles pourraient être utilisées comme moteur d’actions et tendance à des projets grandioses dans un domaine autre qu’érotique. Mais ce rempart ne suffit pas face à une telle poussée des instincts. Pour rendre ceux-ci véritablement inoffensifs, il faut précisément les retourner en leur contraire. Les sentiments violents visant la mère sont remplacés par une passivité absolue, par une dépendance complète à son égard, qui se pérennise chez ce patient arrivé depuis longtemps à l’âge adulte. Le malade est lié à sa mère et à son domicile comme un petit enfant. C’est la source majeure de l’angoisse qui l’empêche de quitter seul la maison. Cette dépendance à l’égard d’une personne ou de plusieurs personnes ne fait défaut dans aucun cas d’agoraphobie. L’essai de s’éloigner seul du domicile semblerait comporter une activité interdite, il signifierait symboliquement un détachement de la mère, et — comme l’analyse le montre — une orientation du côté du père (homosexuel). Le patient cherche-t-il à se libérer des fantasmes hétérosexuels incestueux, le voilà succombant à leur forme homosexuelle, qui à son tour est énergiquement rejetée. Il se produit alors une répression globale dus pulsions ; d’où l’intensité marquée de l’angoisse dans ce cas.

Or, comme tout névrosé, le patient corrige la réalité insatisfaisante à l’aide de ses fantasmes. Il recourt surtout à ce moyen lorsqu’un motif extérieur lui fait mesurer combien sa dépendance infantile et son comportement passif, mais surtout son penchant à la masturbation, le différencient de ses camarades. Tout enfant, il en souffrait déjà ; il souhaitait ardemment pouvoir être « comme les autres ». Il se reprochait de s’éloigner des « autres » par ses penchants, de se mettre hors d’état de rivaliser avec eux. Il était particulièrement tourmenté par la crainte de paraître ridicule ou méprisable à leurs yeux. Telle est l’explication de sa sensibilité excessive lorsqu’il se sent relégué par rapport aux « autres ». Il l’interprétait comme un manque d’estime, ce qui ne manquait pas de mobiliser toute son activité réprimée. Ses tendances originelles à l’agression auraient pu le pousser à répondre à l’humiliation par la violence. Mais elles furent précocement mises hors d’état de nuire par voie de « formation réactionnelle », et n’osèrent plus se manifester si ce n’est sous forme de fantasmes secrets. À un préjudice dont il s’estimait victime, il réagit par des désirs sublimés d’activité, par des fantasmes de grandeur, dont il différait la réalisation dans l’avenir : « lorsque je serai grand... »

Plus le patient avançait en âge, et plus il avait le sentiment de rester un enfant. Il lui échappait que le vœu le plus fervent de son inconscient était de conserver cette situation infantile. Consciemment, il réagissait par la tendance opposée. L’état onirique était au service du désir d'être adulte, et prenait de multiples significations : être indépendant, autonome, énergique (comme son père), libéré de l’habitude qui le dominait, et surtout capable d’activité sexuelle. Car l’angoisse de l’impuissance est souveraine chez lui comme chez tout névrosé qui ne peut renoncer à l’activité sexuelle infantile et aux objets sexuels fantasmatiques de cet âge.

Aux idées de grandeur que nous avons dérivées de la sublimation de mouvements « sadiques », s’associe la représentation de se produire devant des spectateurs, d’attirer tous les regards. Elle s’explique par la sublimation de désirs exhibitionnistes refoulés. Chez les névrosés qui font preuve d’un orgueil maladif, j’ai toujours vérifié que ce trait de caractère permet une issue commune aux souhaits sadiques et exhibitionnistes refoulés. Or, on peut établir que pendant la jeunesse de notre patient des actions sadiques-exhibitionnistes ont bien été accomplies, et que le patient se les reproche sévèrement. La nécessité de maintenir le refoulement de ces pulsions est une source permanente d’angoisse. Le sujet ne peut pas, par exemple, utiliser le tramway, car fréquemment il est saisi de la brusque envie de s’exhiber devant l’entourage, ou de commettre un acte d’agression sexuelle sur une femme. Des impulsions du même genre se manifestent encore à d’autres occasions, au cours d’entretiens avec des femmes par exemple. La sublimation conduit à un renoncement partiel ou total au but originel de la pulsion exhibitionniste, à se montrer. L’exhibition interdite est remplacée par des fantasmes qui se satisfont d’un but bien plus anodin. Le patient attire les regards sur lui, mais au lieu de curiosité ou de convoitise sexuelle, ce sont des regards d’admiration.

Nous avions distingué diverses impressions qui engendraient des états de rêve chez le patient. Leur effet, nous pouvons le dire maintenant, tient à l’éveil de désirs d’agression sexuelle ou d’exhibition qui trouvent à s’exprimer sous une forme sublimée. On comprendra donc aisément que la vue de femmes puisse déclencher un état onirique. Lorsque le sentiment de sa passivité à l’égard d’autres hommes particulièrement énergiques pèse trop lourdement au patient, il corrige la réalité en se transformant, à l’aide de son imagination, en un homme très actif qui attire l’attention. Un mouvement corporel violent peut servir de cause déclenchante en donnant au patient une sensation d’activité. Le vacarme d’un train éveille le désir de déployer sa force. De même, les fantasmes qui s’y rattachent appartiennent dans leur totalité au domaine des activités que nous avons mentionnées. Aller de table en table au café comme joueur de parties d’échecs simultanées, c’est bien une occasion particulièrement favorable de s’exposer aux regards. Ainsi que l’analyse l’a montré, le jeu d’échecs par lui-même offre au patient de larges possibilités de mettre en action des pulsions sublimées. Que deux parties s’affrontent sur l’échiquier, que l’on en vienne aux prises, frappe, ruine les positions ennemies, etc., autant de représentations qui, selon les propres termes du patient, exercent sur lui une véritable fascination. Il s’enivre de ces expressions techniques ; il satisfait son instinct agressif dans des exercices d’échecs solitaires.

Alors que l’accomplissement imaginaire de ses désirs orgueilleux (la satisfaction de pulsions sublimées) est lié à des affects de plaisir, le stade terminal de l’état onirique fait montre de l’affect contraire : l’angoisse. On voit donc que le contenu même des fantasmes terminaux est en relation inverse avec celui des fantasmes initiaux.

Au début de l’état onirique, le patient se dégage de sa passivité habituelle pour passer à l’activité. Le stade terminal le ramène à son état antérieur. Les grands projets ont cédé la place au découragement et à l’abattement. Le patient, auparavant plein du sentiment de sa force et qui se mettait au pas de course, se trouve maintenant faible et inhibé dans ses mouvements. Il lui semble ne plus pouvoir avancer — trait absolument caractéristique et symbolique de sa situation de fait. Le voilà revenu à la condition du petit enfant, qui ne peut marcher seul9. La tendance inconsciente qui désire maintenir la situation infantile a remporté la victoire. C’est pourquoi le patient se sent si dérisoirement petit, tandis qu’hommes et choses lui paraissent si grands10. Tel l’enfant qui n’a pas encore appris à marcher, il voudrait ramper à quatre pattes, retourner à la maison auprès de sa mère. Lui qui un instant auparavant désirait attirer tous les regards sur lui, il aimerait maintenant disparaître, s’enfouir dans le sol, pour n’être vu à aucun prix.

Le sentiment très intense de faiblesse du quatrième stade a des déterminants multiples. Il représente en premier lieu la faiblesse sexuelle redoutée. Alors qu’au début de l’état onirique, le patient avait pris son élan pour déployer une activité vigoureuse, le voilà retombant dans la passivité ; la force virile lui fait défaut. Le sentiment de ne pouvoir se tenir debout en raison de sa faiblesse recèle une note symbolique d’impuissance. Cette instabilité est déterminée d’autre part par les fantasmes de mort qui ne manquent jamais lorsque des intentions agressives contre les proches ont été refoulées. Ces fantasmes de mort du stade terminal forment un contraste remarquable avec la puissante vitalité manifestée au stade initial.

La pulsion agressive et la pulsion exhibitionniste sont une fois de plus victimes du refoulement. On l’a dit, le patient cherche à se libérer de l’état dépressif résiduel en fumant un cigare. Mais ce n’est pas tant à l’action de la nicotine que la dépression doit de céder peu à peu. Bien plutôt, fumer prend pour le patient le sens d’une satisfaction substitutive. C’est un signe de la virilité dont il est privé11. Fumer lui apporte une consolation dans cette situation.

Les phénomènes secondaires vasomoteurs et paresthésiques exigent une étude particulière. La sensation de chaleur décrite par le patient (comme par d’autres sujets, nous le verrons) appartient aux manifestations accompagnant normalement l’excitation sexuelle ; elle a été transposée de l’activité masturbatoire à l’état onirique. On notera par ailleurs que le patient rougit très facilement ; dès qu’il se trouve en société, son imagination sexuelle, particulièrement sensible, entre en jeu et s’exprime somatiquement par une bouffée de chaleur. Nous ne serons pas étonnés d’apprendre que cette congestion en vague accompagne également les fantasmes d’activité, ces derniers n’étant autres que des fantasmes sexuels inconscients.

Durant l’exaltation fantasmatique, déjà, le patient éprouve un « courant » de froid et d’angoisse sous-jacent à sa bouffée de chaleur. Au stade terminal d’angoisse, la sensation de froid prédomine. En général, c’est donc lorsque le patient s’élance vers l’activité sexuelle que survient l’impression de chaleur, tandis que celle de froid fait son apparition au moment où, les poussées instinctuelles virant à l’angoisse, la tendance au refoulement l’emporte. Le sang n’est alors plus propulsé vers la périphérie avec la vigueur antérieure. Mais l’impression de froid répond encore à un autre facteur. Le patient éprouve la sensation de mort de certaines parties de son corps ; son effondrement, sa disparition, lui semblent imminents. Ainsi, le quatrième stade est une mort symbolique, s’exprimant entre autres dans la sensation de froid. La poursuite de l’analyse montre que cette mort elle-même possède une double signification. Elle tire un sens particulier de l’impuissance redoutée par le malade ; c’est véritablement la force vitale qui lui fait défaut.

Tandis que le premier stade de l’état onirique est voué aux fantasmes de virilité puissante, le dernier condense deux séries de représentations, qui sont à l’opposé des fantasmes de virilité : 1° rester un enfant, et 2° mourir. L’homme adulte, en pleine vitalité, se situe à mi-chemin entre l’enfance et la mort.

Les états oniriques de ce patient nous montrent la lutte entre instinct et refoulement, telle qu’elle se déroule dans toute névrose. Des pulsions refoulées, dotées d’emblée d’une vigueur anormale, se dégagent de l’inconscient, pour succomber presque aussitôt aux énergies refoulantes. Chacun des états traversés par le patient constitue une révolte contre la névrose, à vrai dire toujours vaine. Le cas suivant nous montrera pourtant que les états oniriques n’obéissent pas à la même tendance chez tous les patients.

Observation C

Les états oniriques de cette patiente se produisent également, lorsqu’elle se sent tourmentée, déprimée, humiliée, par une situation actuelle qu’elle ne peut éluder. Une conversation au contenu pénible ou un malaise physique fournit l’occasion. À cet égard, c’est surtout à la menstruation que revient le rôle de facteur déclenchant. La patiente dit : « Pendant mes règles, je perds toute notion de la réalité. » Ici, tout comme chez le sujet précédent, l’état onirique est marqué par une coupure d’avec le monde ambiant. Vu l’analogie, on s’attendrait à ce que l’état de rêve soustraie la patiente à la réalité douloureuse. L’inverse se produit. En fait, la patiente se met en imagination dans un état de souffrance accrue, dans une passivité radicale, et elle en retire un bénéfice masochiste. Son enfance a fourni des détails intéressants sur une activité masochique effective. Cette orientation pulsionnelle est nettement reconnaissable aujourd’hui encore. Ainsi que je l’ai noté chez d’autres sujets, la malade est en effet capable d’induire volontairement l’état onirique. « Parfois je me sens tentée de provoquer un état de rêve. » À cet effet, elle se récite de mémoire un passage de la Marie-Magdeleine (acte III, scène 2) de Hebbel. Ce sont les propos suivants de Clara :

« Je veux être ta servante, je veux travailler pour toi, et tu n’auras pas à me donner à manger, je pourvoirai moi-même à ma nourriture ; pendant mes nuits je coudrai et filerai pour d’autres gens ; je veux jeûner quand je n’aurai rien à faire ; je préfère mordre mon propre bras plutôt que retourner chez mon père, afin qu’il ne se rende compte de rien. Si tu me frappes parce que ton chien ne se trouve pas sous ta main ou que tu t’en es défait, j’avalerai plutôt ma langue que de pousser un cri qui risque de trahir aux voisins ce qui se passe. Je ne saurais promettre que ma peau ne montrera pas les stries de ton fouet, car cela ne dépend pas de moi ; mais je mentirai, je dirai que ma tête a heurté le buffet, ou que je suis tombée sur le carrelage, car il était glissant ; c’est ce que je ferai avant même qu’on m’ait demandé la raison des bleus dont je serai marquée. Épouse-moi, je ne vivrai pas longtemps. Mais si le temps te semble encore trop durer, et que tu ne veuilles pas faire les frais d’un divorce pour te débarrasser de moi, achète du poison à la pharmacie, et dispose-le comme si tu le destinais aux rats ; moi, sans que tu aies à faire le moindre signe, je le prendrai, et en mourant je dirai aux voisins que je l’avais pris pour de la poudre de sucre. »

Lorsque la patiente s’est imprégnée de ces images typiquement masochistes, elle parvient à un état de ravissement onirique. La soumission masochiste de Clara, à laquelle elle s’identifie, comme son propre isolement du monde lui semblent agréables. Elle souligne fortement le plaisir qu’elle trouve à cette coupure ; dans ses rêves, elle vit des situations analogues. Le monde est lointain, son corps lui semble modifié, sa voix altérée. « La personne qui parle devant moi m’est tout à fait étrangère. » Pour aggraver encore son tourment, les objets revêtent tous des formes bizarres, grimaçantes, qui les rapprochent des dessins de Kubin. « Tout est plus cruel et plus noir que dans la réalité. » Ces fantasmes masochistes culminent dans des images de mort, dans l’idée de devoir se jeter par la fenêtre, etc. Une fois franchi le paroxysme de l’accès, une violente angoisse fait son apparition. Des représentations pénibles s’y associent qui varient, selon les circonstances du moment. Si la patiente traverse cet état, dans la rue elle craint de faire une chute, d’être incapable de rentrer seule chez elle, ou d’être poussée à aborder le premier homme venu. La « chute » et « l’abord du premier homme venu » sont des expressions à double sens. Elles ne caractérisent pas seulement l’état de délaissement et de besoin, mais trahissent des fantasmes de prostitution, si fréquents mais si sévèrement dissimulés chez les femmes hystériques12. La patiente éprouve une impulsion à se livrer à n’importe quel homme, ce qu’elle a effectivement fait à des périodes où elles traversait fréquemment les états que nous avons décrits. Les désirs de prostitution font figure ici de forme particulière de masochisme ; ils impliquent pour cette patiente, qui est en général dominatrice et consciente de sa valeur, la plus profonde humiliation.

Cette malade nous permet aussi d’observer les états de rêve extrêmement prolongés, mentionnés par Löwenfeld. Chez certains névrosés, la sensation d’être prisonnier d’un rêve, s’accompagnant de doutes sur la réalité du monde ambiant, peut s’étendre sur des mois ou davantage. La patiente a souffert très longtemps de l’impression que tout autour d’elle n’était que théâtre, qu’elle-même n’avait plus d’existence physique, était réduite à l’état de pur esprit qui observait le monde réel sans rien avoir de commun avec lui. Elle indique que cet état, prolongé, était pour elle une source de tourment, mais lui permettait précisément l’accès à des choses autrement fermées. Ces états autorisaient la patiente à se réfugier dans un univers de rêve, en sortant d’un monde qui ne répondait pas à ses désirs.

Observation D

Le patient D, encore jeune, souffre depuis l’enfance d’une hystérie sévère qui le rend presque totalement asocial. II n’échange guère avec son entourage que les propos strictement nécessaires et évite de s’alimenter en présence d’étrangers, car à toutes ces occasions il souffre d’une angoisse intense. Par sa seule manière de vivre, il se ferme donc au monde extérieur. Ses états oniriques ont la même fonction.

La vie bizarre que mène un homme si jeune est motivée par une fixation libidinale exceptionnellement forte à l’entourage immédiat. Le patient tient au cercle restreint de ces personnes par un lien extraordinairement puissant ; chaque fois qu’il s’en écarte l’angoisse surgit. Qu’il quitte la maison, qu’il désire rendre une visite au dehors, qu’il adresse la parole à un supérieur, à chaque fois l’angoisse renaît. L’activité sexuelle fantasmatique anormalement vive de ce patient s’attache à sa famille : Ses désirs ne se bornent pas à sa mère et sa sœur, mais s’adressent à son père, en un sens homosexuel-masochiste. Il suffit que le patient approche une personne étrangère, pour que ses fantasmes sexuels la concernent aussitôt. Mais cet essai de « transfert » subit un refoulement tout aussi rapide. Pendant une brève période, le malade a souhaité quitter son cercle étroit, mais la fixation de sa libido aux siens est trop importante, de sorte que l’angoisse suit de près chacune de ses tentatives en ce sens.

De tout temps, les fantasmes sexuels dont nous avons parlé ont servi au patient de prélude à la masturbation. Il faut dire qu’il pratique celle-ci sur un mode raffiné : il ne recourt jamais à des manipulations brutales, au contraire il provoque des excitations très légères mais longuement poursuivies (pression discrète des cuisses, manipulations à travers les vêtements, etc.). Sous l’action de ces excitations physiques et des fantasmes associés, survient le ravissement onirique. Ce patient ne parvient jamais à l’éjaculation ; par contre il atteint un stade très poussé de vide de la conscience. Nous trouvons dans ce cas le lien direct entre les états oniriques et la masturbation. Mais ils peuvent naître aussi tout à fait spontanément, notamment en présence du père du malade. C’est alors que surgissent ces mêmes fantasmes auxquels le patient se livre lorsqu’il se trouve seul. Ils introduisent à leur tour l’état onirique, comme le fait d’ordinaire la masturbation.

Pendant de nombreuses années, le patient s’est abandonné à ces états, qu’il trouvait extrêmement agréables, pendant ses heures de classe. Ses professeurs remarquaient qu’il ne prenait aucune part au cours, et semblait la plupart du temps comme absent. Il était en effet dominé par des fantasmes qui l’emportaient bien loin de la leçon. Une question du professeur venait-elle secouer sa torpeur, une violente angoisse le saisissait. Au cours des années, rien de tout cela ne s’est modifié. Maintenant encore, l’état de rêve lui sert à s’enfermer dans une solitude totale. Il est complètement replié sur soi, et il a peine à se concentrer sur tout point qui se situe en dehors du cercle de ses fantasmes. Ce patient, dans une situation qui lui est désagréable, suscite assez souvent volontairement un état onirique par un moyen simple qui symbolise très nettement l’exclusion des impressions extérieures : il ferme les yeux. Pendant ses séances de psychanalyse, il fermait toujours les yeux lorsque nous abordions un domaine dont il désirait ne pas parler. Il était alors impossible de lui arracher un seul mot ; il se tenait comme figé et absent. Lorsque je lui expliquai que les états de rêve exigeaient une étude psychanalytique-précise, il en apparut un aussitôt, qui bien entendu rendit momentanément l’examen impossible. D’autre part, le malade est également capable d’interrompre lui-même l’état onirique. Il y parvient par une brusque secousse de la tête.

Il est encore une occasion où le patient recourt spécialement à l’état de rêve : lorsqu’il subit une douleur caractéristique, d’origine psychique. Il appelle alors l’état de rêve par des manipulations éveillant l’excitation sexuelle, et la douleur se mue très progressivement en sensation de plaisir.

Observation E

Chez le patient E, nous trouvons aussi un transfert sexuel infantile d’une intensité exceptionnelle sur les deux parents. Les désirs de mort qui sont toujours associés, et qui sont rigoureusement écartés de la conscience, ne manquent pas. Ces derniers visaient tout particulièrement la mère du sujet, mais s’étaient modifiés, par formation réactionnelle, en une dépendance excessive, à caractère extrêmement infantile. Aujourd’hui encore, ce sujet, depuis longtemps parvenu à l’âge d’homme, trouve étrange d’être adulte ; il a le sentiment d’être encore enfant en réalité. Il est très remarquable que ce soit la mort de sa mère qui ait déclenché chez lui le premier état onirique, d’évolution très prolongée. Pendant plusieurs mois, le patient eut en permanence le sentiment de vivre dans un rêve ; seule l’intensité de ce sentiment présentait d’amples variations. Le sujet dit très spontanément : Je ne parviens pas à me représenter la réalité lorsque je ne me trouve pas tout à côté d’elle (sa mère). En lieu et place des fantasmes refoulés, qui s’étaient dirigés en leur temps contre la vie de la mère, a surgi l’idée que sa propre vie dépendait de celle de sa mère, et cesserait avec celle-ci. Les fantasmes de mort se sont retournés contre le sujet. Voici ses propres termes : « J’ai une idée, qui va de pair avec la précédente : que tout ce qui existe est sans valeur. » Avec la mort de sa mère, le monde a cessé de valoir pour lui. Sa libido se retire temporairement des objets. Alors, comme nous l’avons vu chez les autres malades, tout lui semble étrange, comme encore jamais contemplé de ses yeux. Ceux avec qui il s’entretient lui paraissent n’avoir aucune existence réelle. Tous les événements antérieurs de son histoire — c’est-à-dire ceux du vivant de sa mère — ont reculé bien loin dans le passé. « Quand je regarde en arrière, tout est enveloppé de rêve, comme si cela remontait à un temps infiniment lointain. »

L’état que nous avons décrit est devenu plus fréquent, sans que ce va-et-vient surprenne le patient. Il peut généralement accomplir le travail intellectuel très intense requis par son activité professionnelle. Les dernières années ont apporté des états oniriques aigus, de courte durée. Leur genèse est très particulière.

Le patient souffre de migraines périodiques extrêmement pénibles, dont je préciserai l’origine. Il y a trois ans environ, il s’est décidé à recourir aux soins d’un psychiatre qui pratiquait surtout une thérapeutique par l’hypnose. Comme une série de tentatives n’avait pas obtenu l’état hypnotique, le patient abandonna le traitement, mais essaya de parvenir lui-même à un état de conscience différent de la condition habituelle, dans l’espoir de se libérer ainsi de ses maux de tête. Il réussit à plusieurs reprises à susciter un état de ce genre, qui lui était extrêmement agréable, et qu’il définit lui-même comme une « auto-hypnose ». Il est vrai que sa migraine n’en fut aucunement influencée.

Le patient m’a répété maintes fois avec insistance son désir de se faire hypnotiser. La soumission à la volonté d’autrui va dans le sens de son masochisme. Il avoue que son idéal serait de garder une attitude de passivité totale, et qu’il trouve pénible de devoir rassembler toute son énergie dans la vie. Sa sexualité est marquée de nombreux traits masochiques indéniables. Pendant longtemps, il s’est masturbé en se livrant à des fantasmes masochiques, jusqu’au moment où il parvint au prix d’âpres luttes, à se libérer partiellement de l’onanisme. Son impuissance psychique constitue un symptôme de passivité sexuelle essentiel à la compréhension des états oniriques. Chez ce sujet, l’impuissance a fait son apparition au moment où il s’est mis à susciter des états de rêve. En outre — il l’explique d’ailleurs spontanément — il lui était déjà arrivé auparavant de souhaiter un rôle sexuel passif. Il désirerait pouvoir s’abandonner passivement comme une femme, au plaisir sexuel.

L’état de rêve accomplit cet idéal, et lui procure une vive satisfaction. En accord avec son vœu de suspendre toute activité, le patient concentre toutes ses forces afin de ne penser à rien, et de provoquer ainsi cet état. En général, sa vie est orientée vers l’effort intellectuel ; il appelle de ses vœux l’état contraire. Nous avons déjà vu s’établir chez d’autres sujets, à l’acmé de l’état onirique, un « vide de la pensée ». Dans ce cas, nous trouvons une aspiration parfaitement consciente à cet état, qui correspond justement à la phase de plaisir maximum.

Écoutons plutôt la description que, spontanément — et avec émotion—, nous brosse le patient ; nous la comprendrons sans plus, grâce à nos constatations précédentes. « Pour commencer, il faut un effort, comme dans le rapport sexuel ; si je voulais y procéder maintenant, il faudrait que je m’allonge et m’y astreigne. Il faut une grande concentration pour exclure la pensée. Je ferme les yeux. Rien d’extérieur ne doit pénétrer jusqu’à moi. C’est alors la brève étape de la félicité, du renversement complet du sentiment de la vie, de la plus grande modification physique que je connaisse. Il me semble ne pouvoir trouver assez de superlatifs. Et pourtant, ce stade si bref de plaisir semble durer une éternité. » À l’acmé du processus d’excitation — c’est ainsi que nous pouvons le nommer — la pensée est mise en suspens.

Le patient complète sa description : « Dans la vie, on a l’impression d’une poussée générale en avant ; je pense par exemple à la circulation sanguine. D’un coup, tout est différent ; cette fois c’est un reflux global, comme si au lieu d’avancer tout reculait. C’est comme un envoûtement. Alors que généralement tout cherche à jaillir du corps, cette fois tout est ramené vers l’intérieur. Je ne rayonne plus au dehors, je résorbe. » Il poursuit après une courte pause : « Il règne alors, une paix absolue, harmonieuse, une passivité bienfaisante qui contraste avec ma vie réelle. Les vagues déferlent sur moi. Il se passe quelque chose dont je suis l’objet. Si cet état ne cessait pas, je ne ferais pas un mouvement jusqu’à la fin de la journée. »

Ces états oniriques servent au patient à prendre en imagination un plaisir illimité à être passif sexuellement. Il désirerait être une femme ; dans l’état de rêve il vit l’accomplissement de ce souhait. Il a parfaitement raison de parler de « la plus grande modification physique imaginable ». On ne saurait en effet se représenter de changement plus profond que la transformation en un être du sexe opposé. Pour le patient, elle ne signifie pas seulement une modification de son sexe, mais un renversement de toute sa manière de vivre.

Le souhait d’être femme attire notre attention sur la composante instinctuelle homosexuelle du patient. Nous avons déjà appris l’intensité du transfert de la libido infantile sur le père ; nous saisissons donc facilement que le patient s’identifie, par ses désirs d'être femme, à sa mère pour en prendre la place auprès de son père. Cette notion se confirme par l’étiologie de la migraine déjà mentionnée, qui a avant tout le sens d’une identification du patient avec sa mère. Dès l’enfance de celui-ci, sa mère souffrait de crises migraineuses auxquelles les siennes ressemblent étonnamment. Les migraines de la mère survenaient toujours lors de ses règles ; à ce moment elle était pour quelques jours hypersensible à toute excitation, et obligée à de grands ménagements. Chez notre patient de même, les migraines se répétèrent pendant des années, à intervalles de vingt-huit jours, pour durer à chaque fois trois ou quatre jours. Tant que cette douleur dure, le patient est extrêmement sensible à toute excitation, il est forcé d’interrompre son travail et de s’aliter pour un ou deux jours. Il s’identifie donc à sa mère par ses migraines. Il semble bien appréhender vaguement cette relation, car au début du traitement il lui arriva un jour de plaisanter : « En ce moment, j’ai mes règles. »

Les accès migraineux et les états oniriques de ce patient servent à le métamorphoser en femme. La périodicité de vingt-huit jours et la passivité sexuelle sont deux traits dominants dans la vie génitale de la femme. C’est mû par un très sûr instinct que le patient cherchait à déplacer ou — comme nous le dirons plus exactement maintenant — à remplacer la migraine par l’état onirique. Car tous deux concourent au même but : la passivité sexuelle. S’il avait pu mener à bien ses desseins, il aurait substitué à un symptôme désagréable une expérience plaisante à signification équivalente. Nous nous expliquons aussi que son attente ait été déçue. Ses migraines en effet ne reposent pas uniquement sur la seule cause que nous avons évoquée, mais se trouvent encore au service d’autres désirs refoulés, qui n’auraient pu trouver d’expression adéquate dans l’état onirique. C’est pourquoi celui-ci ne pouvait que coexister avec la migraine, non la remplacer.

Le patient a échoué à se protéger du déplaisir ; mais il a acquis une source nouvelle de satisfaction. Car l’état onirique, impuissant à délivrer le patient de sa souffrance, le dédommage du moins par un plaisir qui lui permet de se remettre de la douleur subie.

Observation F

Les formes de passage entre les rêveries diurnes et les états de rêve proprement dits.

J’inclus ici un fragment d’une autre analyse ; ce cas ne présente pas d’états oniriques prononcés, au sens de ceux déjà décrits, mais nous y introduit par une sorte de stade préliminaire. Il nous indique avec une clarté particulière comment les états oniriques procèdent des rêveries éveillées, et souligne l’étroite parenté entre les états oniriques névrotiques et les rêves nocturnes.

Le patient F est à tel point dominé par certains fantasmes, qui reviennent fréquemment, qu’il les décrit comme des « représentations obsédantes ». C’est la lecture surtout qui l’incite à ses rêveries. Il s’identifie aussitôt au héros du récit. « Lorsque je lis un roman d’amour, je crois en être le héros adulé des femmes. » En réalité, l’activité sexuelle du patient est très réduite. À côté de ses rêveries érotiques, il est absorbé par des fantasmes de grandeur. Après une lecture sur certains personnages historiques, il lui vient l’idée qu’il est ce héros. En imagination il se voit dans le rôle de celui-ci. « J’aime par exemple les lectures sur Napoléon. J’entends moi aussi les acclamations qu’il entendait. » En effet, il suffit au sujet de penser aux acclamations, à la gloire et aux applaudissements pour qu’il soit pris d’un frisson. La musique également (musique militaire par exemple) éveille son enthousiasme, et provoque un « frisson ». Dans la rêverie diurne que déclenchent de telles occasions, le patient, commerçant de sa profession, s’imagine devenu homme important ou riche, « un industriel du genre de Krupp ». Il se représente alors son manque d’égards pour ses subordonnés, sa façon de leur imposer sa volonté (Napoléon !). Il a de la peine à se libérer de ces imaginations. « Quand j’ai ces images obsédantes (= ces rêveries diurnes), je me récite un poème pour détourner mon attention, en général la Lorelei : « Salut à toi, ceint de la couronne de la victoire », ou un autre poème de mon temps d’école ». Mais il lui faut répéter ces poèmes à plusieurs reprises, avant d’obtenir un effet.

Au cœur des productions fantasmatiques du patient, on trouve un amant fabuleux, ou un despote sans égards, ou enfin un héros militaire. On devine sans peine que par ces rêveries éveillées il cherche à combler les désirs mêmes qui naissent de l’« intrication » de l’instinct sexuel et de la pulsion agressive, c’est-à-dire des tendances « sadiques ».

Le patient a en général le sentiment qu’il ne fait pas une impression virile, qu’on le traite en enfant. Ce sentiment repose sur la répression de son sadisme. Dans ses rêves, il devient un homme énergique, despotique ; mais il revient ensuite à l’état d’« enfant » faible et dépendant. Les poèmes de son temps d’école ont le pouvoir de couper court aux fantasmes, car ces vers renvoient le patient à son enfance. L’analogie de contenu de ces fantasmes avec ceux du sujet B est frappante. D’ailleurs la ressemblance s’étend même à un symptôme particulier. Chez le patient B, nous constatons une tendance nette à rougir. Le malade F souffre d’accès de rougeur et d’érythrophobie importante.

Dans le cas présent, il ne s’agit pas d’états oniriques dotés des caractères plus haut décrits ; en effet, il y manque le ravissement, le vide de la conscience et l’angoisse consécutive. Le déroulement est différent lui aussi. Ce sont des rêveries diurnes très intenses, dépassant la mesure ordinaire, qui ont en commun avec l’état onirique (pris ici au sens strict) un trait important. Pendant qu’il s’adonne à ses fantasmes, le patient perd le contrôle de sa pensée ; il ne peut plus s’interrompre à son gré. Il fut contraint — tout comme nous l’avons vu chez d’autres patients — de trouver un moyen de mettre fin à ses rêveries, et d’en faire largement usage avant d’obtenir un résultat. Mettons encore l’accent ici sur la grande vivacité visuelle des rêveries diurnes, nous y reviendrons plus en détail.

Ce même cas illustre parfaitement le fait que les fantaisies éveillées constituent le stade préliminaire des rêves nocturnes. Le patient mentionne certains des rêves revenant fréquemment depuis l’enfance. Dans l’un d’entre eux, il est attaqué dans son lit par un homme barbu. Celui-ci lui enfonce un poignard dans le corps. Lui-même est étendu sans mouvement, comme s’il avait les mains paralysées. Il s’éveille en proie à une vive angoisse. Plus souvent encore, le patient est poursuivi en rêve par un lion. Aux prises avec une angoisse intense, il finit par se faufiler par une fente du mur, où le lion ne peut s’engager après lui13. L’homme muni du poignard (symbolique ), c’est le père, dont le patient encore petit garçon a observé « l’attaque » contre la mère. Le rêve trahit le désir refoulé du patient : prendre auprès de son père la place de sa mère. Le rêve du lion appartient également à ce complexe.

Lorsque je sollicitais ce patient — que je n’ai eu en traitement que peu de temps — de communiquer ce qui lui venait à l’esprit, comme l’analyse l’exige, il fermait habituellement les yeux et décrivait les images qui lui apparaissaient. Voici ce qu’il exprima à propos du rêve du coup de poignard14 : « Je vois un homme qu’un autre blesse de sa lame ; l’un est étendu sur le divan, l’autre s’agenouille sur lui et lui plonge le fer dans la poitrine. L’homme couché maintient de sa main gauche la droite de son adversaire. Celui qui est à genoux peut avoir trente ans, il a l’air farouche, et porte une barbe sombre. L’homme allongé est distingué, semblant d’ancienne noblesse ; il est vêtu d’un pourpoint de velours à col de dentelle. »

On le voit immédiatement, ces images ressemblent par leur contenu aux rêves récurrents que nous avons signalés. Le sujet allongé, c’est le patient lui-même ; d’ailleurs cette image lui vient à un moment où il est étendu sur le divan de mon cabinet. Ce qui est très remarquable, c’est la forme de l’image, qui emprunte le mode passif : un homme est blessé par la lame d’un autre. Le patient est le sujet. Du temps où il partageait la chambre de ses parents, son père avait environ trente ans et portait la barbe. On comprend grâce aux fantasmes typiques de filiation15 (chez l’enfant névrosé, ces fantasmes ont une grande vivacité), que le patient dote de distinction le sujet couché dont il fait un noble. Le pourpoint de velours à col de dentelle est emprunté à un tableau accroché au-dessus du divan (le Cavalier riant de Franz Hals) ; il l’avait contemplé ardemment avant de fermer les yeux, car cette toile touchait en lui le complexe infantile de distinction. En la regardant une fois de plus, il fait la remarque que le costume lui rappelle celui d’une femme de qualité. Le tableau avait donc atteint encore un autre complexe : le complexe homosexuel.

Le lendemain, à nouveau allongé sur le divan, le malade apporta les images suivantes :

« Un centaure — voici que s’avance un petit enfant... un petit centaure » (Le père du patient et lui-même — On notera la symbolique sexuelle, à comparer avec le centaure sauvage, ou l’étalon !)

« Une course... des cavaliers prenant la clisse. » (Rivalité avec le père. En outre le patient présente le trait de caractère que le sujet B appelle chez lui le « sentiment d’émulation ».)

« Un cheval qui est tombé devant une voiture. » (Le patient dit avoir vu en venant chez moi un cheval tombé à terre.) Cette image a des racines plus profondes dans les fantasmes typiques de mort du père16.

« L'homme au casque, le tableau de Rembrandt. » (Cette œuvre ne se trouve pas dans mon bureau ; mais c’est une des toiles favorites du malade. Son père, silhouette vigoureuse et de haute taille, avait fait deux guerres dans les gardes. Le patient désire être un homme de guerre comme son père ; celui-ci sert également de prototype aux fantasmes concernant Napoléon.)

D’autres apparitions de même genre y firent suite.

Ce sont des fantasmes remontant à l’enfance du sujet qui fournissent leur contenu à ses rêveries diurnes, comme à ses rêves nocturnes. Même les images hallucinatoires leur sont communes. Un processus psychique analogue au « travail du rêve » forme, à partir du matériel refoulé (latent), dans les états oniriques, le contenu manifeste. Je ne ferai qu’indiquer ici le large recours à la symbolique, ainsi que le travail très intense de condensation. Nous avons trouvé de nombreux exemples montrant qu’un détail quelconque de l’état onirique (et cet état lui-même, considéré comme un tout) sert à l’expression de fantasmes très divers, voire même opposés.

Rêves et états oniriques ne sont pas les seuls produits des rêveries diurnes. Nous y ajouterons deux formations caractérisées par un trouble plus profond de la conscience. Le rêve est à l’origine du rêve du somnambule ; le névrosé y transforme ses fantasmes en actions plus ou moins complexes, dont il ne gardera aucun souvenir.

Les états hypnoïdes et les états crépusculaires ont des rapports tout à fait analogues avec les états oniriques. Nous y retrouvons des phénomènes que les états oniriques nous ont rendus familiers ; je citerai, selon les termes de Breuer17, le « ravissement », l’« évanouissement de la réalité ambiante », et l’« arrêt de la pensée avec expérience affective ». Des actes complexes sont fréquemment exécutés dans les états crépusculaires. C’est au degré de trouble de la conscience que correspond l’importance de l’amnésie consécutive aux états crépusculaires ; celle-ci n’est pas particulière aux états oniriques que nous étudions.

Il faut également ranger dans les manifestations épisodiques appartenant au tableau de l’hystérie d’autres formes voisines, et dont les rapports avec les rêveries diurnes ont déjà été établis dans des travaux antérieurs. Je cite en premier lieu les crises hystériques. Freud18 a résumé dernièrement sous une forme très concise ses vues sur leur nature. De ses exposés, auxquels j’ai eu l’occasion, déjà, de renvoyer, j’extrais quelques passages :

« L’étude de la biographie infantile des hystériques nous enseigne que la crise hystérique a le sens d’un substitut à une satisfaction auto-érotique autrefois pratiquée et abandonnée depuis lors. L’analyse des états oniriques, nous mène à des résultats analogues.

« L’anamnèse permet d’établir les stades suivants : a) satisfaction auto-érotique, sans contenu idéatoire ; b) même processus, faisant suite à un fantasme qui aboutit à un acte satisfaisant ; c) renoncement à l’acte avec conservation du fantasme ; d) refoulement de ce fantasme, qui dans la crise hystérique se manifeste tel quel ou modifié, adapté à de nouvelles impressions ; et e) qui peut éventuellement donner lieu à l’acte satisfaisant qui lui est lié, et qui semblait avoir été abandonné. C’est un cycle typique, comprenant : activité sexuelle infantile — refoulement — échec du refoulement et retour du refoulé. » Les trois premiers stades évolutifs sont donc communs à l’état onirique et à la crise hystérique.

La perte de conscience, l’absence lors de la crise hystérique, résultent de cet évanouissement de la conscience fugace mais incontestable qui marque le point culminant de toute satisfaction sexuelle (auto-érotique également)... « Le mécanisme de ces absences est relativement simple. Au début, toute l’attention se concentre sur le déroulement du processus amenant une satisfaction ; lors de l’apparition de celle-ci l’investissement de l’attention tombe brutalement, entraînant un vide momentané de la conscience. Cette lacune de la conscience, que l’on peut considérer comme physiologique, s’amplifie alors au service du refoulement, jusqu’à englober tout ce que l’instance refoulante rejette. »

Partis des mêmes stades initiaux, et tendant aux mêmes buts, l’état onirique et la crise hystérique diffèrent par leurs moyens de représentation et, dans la majorité des cas, par l’état de conscience. Dans l’état onirique l’absence est presque toujours de brève durée, surtout en comparaison de l’extension prise par les autres stades du processus, tandis que dans la crise hystérique la « lacune de la conscience » s’élargit à la mesure des besoins. Pour représenter les fantasmes refoulés, la crise hystérique se sert du « mécanisme réflexe du coït », et assure ainsi l’« abréaction motrice de la libido refoulée ». Dans l’état onirique, le processus se joue sur le plan du fantasme, si nous ne tenons pas compte de certaines expressions motrices qui sont sans rapport avec le coït (par exemple modification de la position du corps ou de la démarche).

Proches des crises motrices de l’hystérie, les accès d’angoisse entretiennent des rapports génétiques étroits avec les états oniriques. Dans ce type de manifestations hystériques également épisodiques, il nous est possible de reconnaître des processus d’excitation sexuelle modifiés19. Je signalerai que les malades dont j’ai décrit les états oniriques de façon détaillée souffrent tous de crises d’angoisse, de fréquence variable, mais non d’accès moteurs. Il s’agit ici de différences individuelles du tableau clinique, sur lesquelles nous manquons encore d’aperçus suffisants.

Notons que des états oniriques à structure tout à fait analogue se rencontrent aussi chez les malades mentaux (démence précoce). J’ai eu récemment l’occasion d’établir de façon certaine leur genèse à partir des rêves éveillés chez un jeune hébéphrène. Dans ce cas, l’état de ravissement était particulièrement marqué ; il semblait au patient, lors de ses états oniriques, que « tout n’était que théâtre ». Je rappellerai qu’au cours de la démence précoce on voit aussi des états crépusculaires qui partagent avec l’hystérie des caractéristiques importantes. Des états oniroïdes à évolution traînante, où le sentiment d’étrangeté était au premier plan, ont été décrits par Wernicke, Juliusburger et d’autres auteurs20.

Les cas que nous avons analysés appartiennent sans exception aux psychonévroses graves. Mais il serait erroné d’en conclure que des états oniriques ne surviennent pas chez les névrosés légers. Il est certain que de très nombreux patients en sont atteints, que leur cas soit bénin ou sévère. Tous ont une propension à la rêverie diurne ; ils ne parviennent pas à surmonter leur nostalgie de l’activité auto-érotique de leur enfance. Les rêves éveillés ou les formations complexes qui en dérivent leur servent à s’évader temporairement de la réalité pour retrouver le pays de l’enfance. Un sujet est-il prédisposé à la production d’états oniriques, il lui suffira d’une excitation minime, qui touche à ses complexes refoulés, pour l’y amener.

C’est surtout chez les névrosés légers que les états oniriques échappent à l’observation médicale, ou bien ne sont pas reconnus dans leur signification véritable. Il n’est pas exceptionnel, par exemple, qu’une patiente explique au médecin — et le fait ne se limite certes pas au cadre de la psychanalyse — qu’elle se sent hypnotisée par lui. C’est un phénomène très clair de « transfert ». La patiente est inconsciemment disposée à se soumettre à la volonté du médecin, c’est-à-dire qu’elle est prête à se comporter passivement devant une agression du médecin, qui est désirée par son inconscient. Son imagination travaille intensément à l’accomplissement de ce désir. Il s’ensuivra un ravissement onirique, et les autres phénomènes que nous connaissons. Pendant qu’elle se trouve chez le médecin, la patiente traverse un état de rêve. D’autres hystériques se sentent hypnotisées par la présence d’un homme quel qu’il soit. J’ai traité une patiente qui était toujours prise d’angoisse dans le tramway. Elle avait l’impression d’être « transpercée » par les regards de tout homme se trouvant assis face à elle. Il en résultait à chaque fois un état qu’elle décrivait comme une sorte d’hypnose, et qui se terminait dans l’angoisse.

D’autres jeunes filles névrosées disent qu’au cours d’une conversation avec un homme, elles se sentent soudain ravies à la réalité ; elles entendent le son de leur propre voix comme si elle émanait d’une étrangère. Alors survient le « vide de la pensée », qui se termine dans l’angoisse et dans un sentiment de honte. Grâce à l’analyse, on apprend que ces sujets se livrent massivement à des rêves éveillés. Ils s’adonnent volontiers à leurs fantasmes le matin dans leur lit. À la faveur d’une circonstance favorable, le fil de ces rêveries est repris, et c’est alors que se déroulent les autres stades typiques de l’état onirique.

Dans l’article cité plus haut, Freud a donné un tableau concis du motif et du but de l’apparition des crises hystériques. C’est par association que la crise hystérique émerge lorsque le complexe est mis en jeu par un enchaînement avec la vie consciente ; elle est suscitée organiquement quand la libido exaltée pour des raisons externes ou internes, ne peut être abrégée. Il est clair qu’en règle générale les deux séries causales coïncident. Les mêmes facteurs déclenchants jouent dans la genèse des états oniriques.

Selon Freud, les crises hystériques sont avant tout au service de la tendance primaire de la maladie (fuite dans la maladie), c’est-à-dire qu’elles représentent une consolation pour le patient ; en outre elles servent les bénéfices secondaires de la maladie, lorsque cet état procure des avantages pratiques. On peut en dire autant des états oniriques. Un excellent exemple de fuite dans la maladie nous est offert par le patient E, qui après la mort de sa mère tomba dans un état onirique prolongé. Ces états concourent également à un but actuel et pratique, : c’est ce que démontre chacun des cas exposés. Chez plusieurs malades, lors d’une situation désagréable, l’état de rêve se produit comme « sur commande ». Mais il faut bien souligner que de nombreux sujets le provoquent sciemment et volontairement, pour se soustraire au déplaisir, ou s’assurer une satisfaction. On se rappellera ici la relation génétique qui relie les états oniriques à la masturbation ; c’est encore à cette dernière que recourt fréquemment le névrosé pour trouver une consolation, par exemple pour se libérer d’une humeur pénible.

Comme le rêve, les états oniriques névrotiques ont pour fonction la préservation du déplaisir21. Mais ils jouent en outre un rôle positif dans l’acquisition de plaisir. Le patient B, qui grâce à l’état onirique est arraché à son attitude passive, n’échappe pas seulement au déplaisir, mais dans les premiers stades du processus, il tire une satisfaction positive de son activité fantasmatique.

La modification du but sexuel, telle qu’elle se produit dans les états oniriques du patient B, n’est pas la règle. Il en existe un autre type, représenté par exemple par la patiente C. Les fantasmes s’orientent ici dans le sens de la passivité déjà dominante. Ce qui confère aux affects masochiques une intensité exceptionnelle.

Les états oniriques, tout comme les autres phénomènes de la névrose, offrent au névrosé le substitut d’une activité sexuelle qui lui est interdite. Son inconscient fait usage de cet équivalent, dans la mesure où la satisfaction de certains désirs peut être évitée. Par contre, si la libido obtient une gratification suffisante, les états oniriques régressent, pour disparaître complètement. C’est ce qui s’est produit chez une dame légèrement névrosée, que j’ai eu l’occasion d’observer, dès qu’elle fut sexuellement satisfaite dans le mariage. Chez un jeune homme qui se trouvait en traitement chez moi pour impuissance psychogène, l’activité incessante de sa vie sexuelle fantasmatique rétrocéda à une mesure normale, lorsqu’il retrouva sa puissance et put atteindre à une satisfaction suffisante.

L’analyse des états oniriques apporte une preuve de plus de la remarquable fécondité des théories de Freud. Depuis que l’exploration psychanalytique existe, nous ne sommes plus limités à une simple description des symptômes des névroses qui ne permettrait pas la compréhension de leur nature et l’explication des caractéristiques individuelles de chaque cas. Il nous est possible de saisir les conditions et les motifs de leur genèse, de montrer les forces pulsionnelles à l’œuvre et les tendances qu’elles recèlent. Nous sommes à même de saisir les particularités individuelles d’un cas, du fait que nous ne tenons pas compte uniquement de la vie pulsionnelle actuelle du névrosé, mais soumettons à nos investigations ses désirs infantiles refoulés. Car le tréfonds de sa pensée et de ses aspirations tend à la répétition des situations infantiles de satisfaction, dont son inconscient conserve la mémoire.