Une analyse de rêve par Ovide

Dans le troisième livre des Amours d’Ovide, se trouve à la cinquième Élégie, la description détaillée d’un rêve. Le poème est comme suit dans la traduction presque littérale et très réussie du Dr. Alexander Berg1 :

« C’était la nuit, et le sommeil avait clos mes yeux fatigués, quand cette vision vint porter la terreur dans mon âme. Sur une colline exposée au midi s’étendait un bois de chênes touffus, dont les branches servaient de refuge à des milliers d’oiseaux ; au-dessous se déployait une plaine tapissée du plus vert gazon, et arrosée par un filet d’eau qui y coulait avec un doux murmure. Je cherchais, à l’ombre des arbres, un abri contre la chaleur ; mais, jusque sous l’ombre des arbres, la chaleur me poursuivait. Voici que, broutant le gazon semé de mille fleurs diverses, une blanche génisse s’offrit à mes regards ; elle était plus blanche que la neige nouvellement tombée, et qui n’a pas encore eu le temps de se transformer en eau limpide ; plus blanche que l’écume frémissante du lait qu’on vient de ravir à la brebis. Un taureau, son heureux époux, l’accompagnait ; il se coucha sur la verdure, à ses côtés. Ainsi étendu, il rumine lentement l’herbe tendre, et se repaît une seconde fois de sa première nourriture. Bientôt, le sommeil lui ôtant ses forces, je le vis pencher vers la terre sa tête armée de cornes ; une corneille, qui avait rapidement fendu les airs, vint aussitôt s’abattre eu croassant sur le vert gazon ; trois fois elle enfonça son bec impatient dans le poitrail de la blanche génisse, et en arracha comme des flocons de neige. La génisse, après avoir hésité longtemps, quitta la prairie et le taureau ; mais, sur sa blanche poitrine, on voyait une tache noire. Dès qu’elle vit d’autres taureaux qui paissaient au loin dans de gras pâturages (loin de là, en effet, d’autres taureaux paissaient l’herbe tendre), elle courut se mêler à leurs troupeaux, et prendre sa part des richesses d’un sol plus fertile.

"Ô toi, qui que tu sois, interprète des rêves de la nuit, si celui-là cache quelque chose de vrai, dis-moi ce qu’il signifie.” Quand j’eus ainsi parlé, l’interprète des rêves de la nuit, réfléchissant longuement à ma vision, me répondit : “La chaleur dont tu cherchais à te garantir à l’ombre du feuillage, mais sans pouvoir y parvenir, c’est le feu de l’amour ; la génisse, c’est ta maîtresse ; blanche comme la génisse est ta maîtresse ; toi, tu es le taureau qui suivait sa compagne ; la corneille, de son bec aigu, déchirant le poitrail de la génisse, c’est une vieille débauchée qui cherchera à corrompre le cœur de ton amante. La longue résistance de la génisse, qui finit par abandonner son taureau, c’est le refroidissement de ta maîtresse, qui te laissera sans elle dans ta couche solitaire ; ces traces livides, ces taches noires qui souillent la poitrine de la génisse, c’est la marque de l’adultère qui flétrit le cœur de ta belle.”

À ces paroles de l’interprète, mon sang s’était retiré de mon visage glacé, et une nuit profonde régna autour de moi. »2.

L’interprétation du rêve donnée dans le poème est - au sens de notre analyse scientifique du rêve - incomplète. En particulier, la tendance du rêve (réalisation de désir3) n’est pas clairement mise en évidence. L’interprète du rêve passe sous silence la teneur symbolique des six premiers vers (collines, bois touffus, oiseaux, eau). Par la suite, il reconnaît toutefois si parfaitement le sens des symboles, qu’il en ressort un accord frappant avec nos points de vue actuels.