Amenhotep IV (Echnaton)

Contribution psychanalytique à l’étude de sa personnalité et du culte monothéiste d’Aton

En l’année 1880, un grand nombre de tablettes couvertes de textes asiatiques furent découvertes prés du village égyptien de Tell-el-Amarna. Ces tablettes se révélèrent être des documents historiques importants et apportèrent des révélations remarquables sur le roi Amenhotep IV et la période de son règne. La possession simultanée des textes hiéroglyphiques de l’époque et des tablettes d’Amarna permit à la recherche d’esquisser un tableau suggestif de la personnalité de ce roi. Nous possédons une série d’ouvrages et de travaux sur l’histoire égyptienne qui nous enseignent une foule de choses intéressantes sur cette époque1. Ils m’ont fourni les bases matérielles de cette investigation. Je me réfère nommément aux œuvres de Breasted dont L’histoire d’Égypte est parue récemment en une très bonne traduction allemande, de même qu’à l’excellente monographie de Weigall sur la vie d’Amenhotep IV.

C’est avec un intérêt spécial, voire avec enthousiasme, que les égyptologues ont adopté le « roi hérétique », celui qui s’attribua le nom d’Echnaton, nous y reviendrons. Un tel intérêt peut paraître curieux et incompréhensible aux non-initiés, car trois millénaires et quelques siècles nous séparent de la période Amarna ! Mais lorsqu’un savant aussi compétent que Breasted considère ce roi comme la figure la plus extraordinaire de l’histoire ancienne de l’Orient, et pense devoir lui ménager une place spéciale dans l’histoire mondiale, nous avons envie de connaître les qualités, les faits qui ont valu à Amenhotep IV cette place d'honneur.

Amenhotep IV, qui appartenait à la XVIIIe dynastie, vivait au XIVe siècle avant J-C. Il ne fut ni un conquérant, ni un souverain avisé comme plusieurs de ses ancêtres. Bien plutôt, son bref règne vit fondre l’empire qu’ils avaient constitué, cependant que le jeune roi assistait, inactif, à la catastrophe. Sa grandeur est ailleurs ; dans un domaine idéal. On s’étonne d’apprendre, ne serait-ce que par allusion, le contenu de cette courte vie.

À dix ans, Amenhotep IV monte sur le trône, à vingt- huit ans, il meurt. Dans ce bref intervalle, il inaugure un bouleversement grandiose dans les domaines de la religion, de l’éthique, de la conception du monde et de l’art. Tout ce que nous savons de cette révolution nous persuade que le roi anticipait de loin son époque. Il apparaît comme le porteur d’idées qui, pour une part, ne seront reprise que plus de mille ans après lui. Si ses ancêtres furent puissants par l’action, le dernier rejeton direct de la XVIIIe dynastie fut un rêveur, un penseur idéaliste, un moraliste et un esthète. Il est le premier homme éminent dans le domaine spirituel dont l'histoire de l'humanité nous informe …

Pour qui a coutume de considérer tout ce qui est spirituel sous l’angle des découvertes freudiennes, la vie d’Amenhotep IV est une sollicitation à en tenter une étude psychanalytique. Elle laisse en effet transparaître de façon unique un homme de cette lointaine civilisation obéissant aux mêmes « complexes », agi par les mêmes mécanismes de défense que ceux que les recherches de Freud et de son école ont révélés chez nos contemporains.

La XVIIIe dynastie est la première époque de la « domination mondiale » de l’Égypte. Parmi les ascendants directs d’Amenhotep IV, Thoutmosis III en fut le fondateur. C’est pendant son long règne que l’empire s’agrandit jusqu’à l’Euphrate. La consolidation de la souveraineté égyptienne nécessitait chaque années une série imposante d’expéditions militaires. Le puissant Thoutmosis sortait vainqueur de ces entreprises. Son successeur Amenhotep II fut absordé par la tâche de soumettre définitivement les peuples asiatiques. Il surpassa tous ses prédécesseurs par son âme guerrière, sa sauvagerie et sa cruauté. Sa force corporelle était célèbre. On racontait qu’aucun autre homme ne pouvait tendre son arc. Son fils Thoutmosis IV, dont le règne fut court, était chétif. Il maintint la puissance politique de l’Égypte moins par ses exploits guerriers que par son mariage avec Gilluchipa, princesse asiatique, fille du roi Artatama de Mitanni (Mésopotamie). À sa mort, la régence fut assumée par la mère du fils mineur qu’il laissa jusqu’à ce que celui-ci accédât au trône sous le non d’Amenhotep III. Cette régence prépara le terrain à l’influence asiatique sur la cour d’Égypte. Le règne d’Amenhotep III entama la courbe descendante de la puissance égyptienne. Le sens guerrier lui manquait encore plus qu’à son père. C’était un chasseur enthousiaste, les comptes rendus de ses succès de chasse furent légués à la postérité, comme les faits de guerre de ses ancêtres. Il déploya à la cour un faste jusque-là inconnu. L’art put s’épanouir dans une période de paix prolongée. Mais les influences étrangères furent lourdes de conséquences, du fait que ce roi épousa lui aussi une étrangère qui s’appelait Teje. Elle était fille d’un prêtre apparemment immigré d'Asie, proche de la cour. Comme elle ne donna pas d'héritier mâle au roi, il prit une deuxième épouse. Celle-ci non plus n’était pas égyptienne, mais asiatique, Taderchipa, princesse de Mitanni, fille du roi régnant Touschratta. Avec elle, Amenhotep III avait choisi une cousine maternelle. Cependant sa femme Teje lui donna tardivement le fils tant attendu, le roi suivant, Amenhotep IV.

Avec les années, le gouvernement passa de plus en plus du roi à la reine. La politique extérieure n’en fut pas modifiée pour l’essentiel. Par contre, un renversement religieux se faisait sentir. La reine et son entourage tentaient de repousser le culte d’Amon et préféraient le dieu Aton, jusque-là peu populaire.

En ce temps-là, Amon était sans discussion le principal dieu d’Égypte2. La résidence des pharaons, Thèbes, était le centre le plus important du culte et les prêtres d’Amon jouissaient, tant à la cour que dans le peuple, d’une influence prépondérante. Le même rôle dominant avait appartenu précédemment à Ra (ou Râ), dieu principal de la Basse-Égypte, jusqu’à ce que des modifications de la politique interne aient déplacé le centre de gravité de la vie religieuse et politique vers la nouvelle ville résidentielle de Thèbes. Cependant le culte de Ra n’était pas aboli, nous trouvons même la tentative – si typique des conceptions religieuses égyptiennes – de fondre ces divinités rivales en une divinité unique, « Amon-Ra ». De telles divinités combinées étaient nombreuses. Les prêtres d'un dieu moins considéré aimait lui ajouter le nom de Ra ou d’Amon pour augmenter son prestige. Les historiens soulignent le fait remarquable, déjà noté, que le père de la reine Teje était prêtre d’une telle divinité combinée, Min-Ra. Min correspond à peu près au Pan des Grecs ; Min est une combinaison du dieu de la fertilité avec le dieu soleil dispensateur de vie. Le culte de cette divinité, d’Adonis, était familier dans la Syrie toute proche. L’influence asiatique progressait à cette période. Et comme le père de la reine était un prêtre vraisemblablement immigré d’Asie, on en arrive à supposer que le culte de Min-Ra favorisait des influences asiatiques.

Les inscriptions des années tardives du règne d’Amenhotep III comportent souvent le nom du dieu Aton qui fut honoré jadis en tant que dieu soleil, parallèlement à Ra, dans le Bas-Empire. La ressemblance sonore d’Aton et d’Adonis est frappante. Il n’est pas possible d’écarter la supposition que le nom d’Aton représente le culte d’Adonis venu d’Asie. Les chercheurs autorisés en font mention.

Comme nous l’avons déjà dit, le décès d’Amenhotep III fut suivi d’une expansion du culte d’Aton. C’est pendant cette période de transition que se situe le début du règne du roi mineur Amenhotep IV (1375-1358 avant J-C.).

Le jeune roi était d’une constitution corporelle délicate et fragile. Il ne parvint jamais à une santé solide et mourut dés l’âge de vingt-huit ans. Il est dit également qu’il souffrait de « crises » (sur lesquelles je ne sais bien entendu rien de plus précis) et d’états visionnaires. C’est pourquoi on a prétendu qu’il s’agissait d’épilepsie, vraisemblablement aussi injustement que pour d’autres grands homme de l’histoire. L’épilepsie comporte régulièrement une détérioration mentale progressive du patient. Un être qui s’est distingué par des dons spirituels exceptionnels et qui les a conservés jusqu’à sa fin ne peut donc pas être considéré comme épileptique. D’après tous les documents, Amenhotep IV était un idéaliste, un rêveur désarmé en face des exigences importantes de la vie. Il ne s’agit pas là d’impulsivité épileptique ; le refoulement prononcé de sa vie pulsionnelle, les formations réactionnelles marquées de son caractère nous rappellent bien plutôt la façon d’être des névrosés. Souvenons-nous de ce que notre expérience nous prouve : que les êtres doués d’imagination – les poètes et les artistes – présentent constamment un ingrédient de traits névrotiques, et c'est parmi eux que nous classerions plutôt Amenhotep IV.

Si toutefois le jeune roi était jusqu’à un certain point la victime d’états névrotiques, à eux s’associaient une intelligence extraordinairement précoce et diverse, une affective d’une rare richesse. Nous reconnaissons en lui un type d’être qui existe de notre temps. Aujourd’hui aussi nous observons assez souvent dans une famille la diminution de la volonté active et des capacités corporelles. Tandis que le tronc qui se meurt donne encore naissance à tel ou tel rameau, qui représente une ascension sur le plan intellectuel, son épanouissement harmonieux spirituel et corporel est inhibé par une prédisposition névrotique.

L’histoire de bien des familles nous permet d’observer l’avènement d’une personnalité qui se fraie activement son chemin. Dès la génération du fils de cet homme une régression s’amorce. Bien souvent le fils ne jouit pas de la forte constitution du père. Si même il en a hérité, il croît à l’ombre d’une personnalité trop puissante et se trouve freiné dans son libre épanouissement. Il continue l’œuvre du père sans dépasser les succès de celui-ci. Son besoin de puissance s’exprime plutôt par des exigences accrues, par une tendance au plaisir et au luxe. La génération suivante semble avoir perdue encore en énergie et en activité et montre une tendance au raffinement intellectuel et à la sentimentalité. Faute d’être à la hauteur des exigences de la réalité, elle évolue dans le sens de la névrose.

Il y a là bien des correspondances avec le sens de l’évolution de la XVIIIe dynastie égyptienne, depuis ses représentants les plus anciens si puissants en passants par Amenhotep III jusqu’à son fils, le rêveur, le philosophe dont je veux maintenant examiner la personnalité à la lumière de la psychanalyse.

La méthode psychanalytique ne se contente pas de connaître les destins vitaux et de tracer le tableau clinique d’un névrosé ; elle veut pénétrer dans l’inconscient du patient et révéler ses relations avec les manifestations de la névrose. En collaboration avec le patient, nous reconstruisons l’histoire de sa libido, c’est-à-dire son état pendant l’enfance, l’effet du refoulement sexuel et le retour des désirs refoulés. Chaque cas nous permet à son reconnaître la signification qui revient à la position de l’enfant vis-à-vis des parents.

Mais nous avons appris que l’homme en bonne santé recèle dans son inconscient les mêmes forces pulsionnelles que le névrosé, que chez lui aussi, la position inconsciente vis-à-vis des parents forme un « complexe de base »3. Le fait que la libido du garçon se tourne d’abord vers la mère, que ses premiers sentiments hostiles, jaloux vont au père, est une observation qui peut être répétée pour chaque individu. Mais le sujet sain parvient à sublimer les pulsions dont les raisons sociales exigent le refoulement, tandis que le névrosé est ballotté d’un extrême à l’autre.

Le projet de prendre Amenhotep IV comme objet d’une investigation psychanalytique pourrait paraître fantastique et voué à l’échec, si nous n’étions pas renseignés de façon indiscutable sur son histoire et sur le « complexe parental » du jeune roi. Les faits dont nous allons parler frappent d’emblée par leur analogie avec les enseignements de la psychanalyse.

Dans le couple de ses parents – le roi Amenhotep III et la reine Teje – c’est cette dernière qui avait sans conteste le plus de poids. Cette femme intelligente et souple s’empara de plus en plus des rênes du gouvernement. Elle dominait le roi par sa volonté, son initiative, son sens pratique, alors qu’il portait de moins en moins d’intérêt aux affaires de l’État pendant les dernières années de sa vie. L’influence de la reine sur toute la vie de son fils est très facile à identifier. Il dut être très proche d’elle, dès l’enfance. Sa libido s’était fixée à sa mère avec une grande intensité, alors que sa relation avec son père porte la marque d’une disposition négative nette.

La cause de cette fixation prolongée du jeune roi à sa mère tient, en plus de sa valeur intellectuelle, à la beauté de Teje. Nous sommes à même d’avoir une représentation vivante de l’apparence de cette femme remarquable. Un petit portrait en buste appartenant à une collection privée (le musée de Berlin en possède une reproduction) nous offre l’image de cet amalgame de beauté, d’intelligence et d’énergie. Il est d’une vivacité si saisissante qu’il ne peut manquer aujourd’hui encore son effet sur le spectateur. Il suffit de regarder la reproduction pour comprendre que ce fils, fin et sensible, se soit fixé à ce point à sa mère.

Un lien libidinal d’une telle force et d’une telle durée avec la personne de la mère donne lieu ultérieurement à certains effets bien précis sur l’érotisme du fils4 adolescent ou adulte. Selon mon exposé dans un article précédent, ce lien lui rend plus difficile, à la période de la puberté, de détacher sa libido de sa mère pour la transférer à de nouveaux objets d’amour. Il arrive même que ce détachement échoue complètement. Le plus souvent, il réussit imparfaitement. À sa place apparaît la tendance à un lien monogame avec une personne qui devient le substitut de la mère. Ce transfert libidinal a coutume d’être définitif, irréversible.

Ce trait de monogamie est particulièrement net chez le jeune roi. Le destin de sa vie amoureuse tient en quelques mots. Peu après la mort de son père, il fut marié alors qu’il n’avait pas encore dix ans. L’épouse qu’il reçut était également une princesse asiatique, encore enfant. Il est remarquable que c’est là la troisième fois qu’une asiatique est élevée au rang de future reine. Future, car dans l’intervalle, la régence restait aux mains de la reine mère Teje et de ses conseillers. Adulte, la jeune reine donna le jour à une série de filles, l’héritier masculin souhaité fit défaut. Cependant Amenhotep IV ne se décida pas à prendre une deuxième femme comme son père, il se limita à cette Nefer-Nefru-Aton qu’il aimait par-dessus tout. Ce fait est plus remarquable encore lorsqu’on sait que les roi précédents entretenaient un harem selon les mœurs orientales. Amenhotep IV, Weigall le souligne, est le premier des pharaons à vivre de façon strictement monogame. Il se limita à un seule femme, que, de plus, il avait épousée dès l’enfance. Il renonça donc sa vie durant à un choix objectal personnel. Il se fixa à sa femme avec la même intensité qu’à sa mère. Même adulte il paraissait en public de préférence en compagnie des deux femmes qui, toutes deux, exercèrent une forte influence sur le gouvernement5.

Dès la mort du roi Amenhotep III, la reine, sa veuve, montra clairement combien elle inclinait au culte d’Aton, et combien elle tenait à faire de son fils mineur l’instrument de ses plans de réforme. À son accession au trône, Amenhotep IV reçut un titre très significatif. Son nom d’Amenhotep IV qui signifie à peu près « aimé d’Amon » fut complété par « grand prêtre du Ra-Horakhti qui à l’horizon se réjouit de son nom ; feu qui est en Aton ». Ainsi la mère désigne au fils le chemin qu’il doit suivre selon sa volonté.

Très officiellement, Aton était devenu le rival d’Amon ; mais rien n’indiquait encore que peu d’années après il serait élevé au rang de dieu seul et unique comme il advint lorsque le roi eut atteint sa majorité. Personne encore ne soupçonnait la nouvelle conception du monde, dont Aton devait être le centre. Teje était assez sage et prudente pour ne pas précipiter la transition vers le nouveau culte ou provoquer l’hostilité des adeptes de l’ancien rite. C’eût été d’ailleurs alors une entreprise sans espoir, de tenter d’emblée la lutte avec le clergé d’Amon. Cependant, les premières dispositions de sa régence permettaient de reconnaître le sens des aspirations de la reine.

Le premier édifice qui fut érigé sous le règne nominal d’Amenhotep IV fut le temple de Ra-Horakhti-Aton à Karnak. Une sculpture représente le roi adorant le dieu Amon, conformément à son nom. Mais la même œuvre contient aussi le symbole d’Aton : le disque du soleil au ciel, ses rayons terminés par des mains qui ceignent le roi. Nous pensons pouvoir reconnaître ici une sorte de prudent égard pour les prêtres d’Amon. Le roi montré en relation avec les deux divinités. Mais Thèbes, capitale et centre du culte d’Amon, reçut un nom nouveau : ville de l’éclat d’Aton.

Amenhotep IV commença à régner à l’âge d’environ quinze ans, âge qui correspond à la maturité corporelle. Très vite, la forte individualité de l’adolescent se fit jour. Avec le temps, chacun dut reconnaître qu’Amenhotep IV irait son propre chemin. Cependant, de son vivant l’influence de sa mère ne peut être méconnue. Le fils poursuivit avec un enthousiasme juvénile l’œuvre qu’elle avait commencée. Cette fixation à sa mère ne prend tout son relief que lorsqu’on la compare aux tentatives de se détacher de son père.

L’ensemble du comportement du jeune roi dans les années qui vont suivre s’inscrit sous le signe de la révolte contre son père, mort depuis longtemps déjà. Nous ne savons malheureusement rien de sa relation d’enfant avec lui, mais sa position pendant la puberté et les années ultérieures recoupe parfaitement celle que nous observons aujourd’hui chez de nombreux sujets : ils s’accrochent inconsciemment au père pendant l’enfance ; adultes, ils cherchent à se délivrer de cette dépendance intérieure. Vus de l’extérieur, ils donnent l’impression d’un combat contre le père. En vérité, ils s’élèvent contre une fixation inconsciente au père, ils veulent secouer le pouvoir de l’image du père. Ce n’est que de cette façon que peut s’expliquer la lutte que le névrosé poursuit apparemment contre un mort.

Le jeune roi était habité par le conflit de deux partis, l’un conservateur, l’autre révolutionnaire. L’expérience nous a appris que dans ce cas, une formation de compromis se constitue.

Ce que nous avons dit de l’adolescent ne fait pas prévoir une opposition impétueuse et violente contre le complexe paternel. Et de fait, nous allons voir comment le roi sublima en aspirations idéales son opposition à la puissance et à l’autorité du père. Ces aspirations concernèrent de façon décisive la Tradition transmise par le père. Lorsque par la suite, cependant, une tendance révolutionnaire plus violente apparaît, elle nous permet de soupçonner la force de la lutte intérieure qui se poursuivait en Amenhotep IV. Il existait donc une tendance révolutionnaire antagoniste d’une tendance conservatrice. Nous observons chez Amenhotep IV un processus que les névrosés nous ont permis de connaître. Ils refusent l’autorité paternelle en matière religieuse, politique ou autre, mais la remplacent et montrent précisément par là que leur besoin d’une autorité paternelle est inassouvi.

Il est difficile de trouver parmi les formations de compromis de ce type, de plus belles que celles que nous offre Amenhotep IV. Peu après le début de son règne, il rompt avec la tradition religieuse, avec Amon – dieu de son père – et se convertit à Aton, lui conférant une puissance et une autorité qu’aucun dieu n’avait possédées jusqu’alors. Il anime sous une forme nouvelle le très vieux culte du soleil de Basse-Égypte. Mais en renouant avec le culte de Ra – Horakhti – Aton il prend modèle sur les rois les plus anciens qui se considéraient comme les descendants directs de Ra. Pour affirmer encore plus clairement combien il se sent proche d’eux et loin de son père, il porte constamment la couronne de la Basse-Égypte, c’est-à-dire d’un empire beaucoup plus ancien et il tend depuis le début vers cette Basse-Égypte. D’autres symptômes encore apparaissent.

Nous rencontrons vers cette époque les premières modifications du style artistique. Elles sont fort caractéristiques. Le connaisseur de l’art égyptien relève certaines particularités dans les représentations du roi qui les distinguent au premier coup d’œil des œuvres antérieures : le crane et le cou allongés, le ventre proéminent, les hanches et les cuisses disproportionnées. Ces particularités ont trouvé toutes sortes d’explications. La supposition la plus fréquente est celle d’une difformité corporelle du roi, expliquant les aspects des représentations et des sculptures. Mais cette hypothèse dut être abandonnée lorsque la momie du roi fut retrouvée. Car l’ossature de la momie ne présentait aucune des déformations qui apparaissent sur les images d’Amenhotep IV. Weigall, de façon très spirituelle et très convaincante, a avancé l’argument que ces formes étranges remontent à des modèle archaïques, précisément, à ceux datant du roi le plus ancien de Basse-Égypte. Weigall fournit un tableau où il confronte de façon très instructive les représentations remontant aux origines de l’art égyptien et celles de l’époque qui nous occupe. Il semble évident que ce dernier style s’appuie sur le style archaïque6. Par cette reprise du style le plus archaïque, le jeune roi établit un lien particulièrement intime entre lui et les rois les plus anciens.

Le sens de ces premiers changements introduits dans le culte et l’art par Amenhotep IV lui-même est clair : le roi ne veut pas être le fils et le successeur de son père, mais le fils du dieu Ra. Il ne veut pas honorer le dieu de son père réel, mais son père imaginaire Ra (Aton).

Cela nous évoque les manifestations courantes que l’investigation psychanalytique des névroses a permis d’élucider. Il s’agit de ce que nous nommons des fantasmes de filiation comme nous en trouvons chez les névrosés.

À l’origine, le père est pour l’enfant le modèle de toute puissance et de toute grandeur. Lors de l’apparition de sentiments hostiles, le garçon détrône le père en imagination, en s’élevant éventuellement lui-même au rang de fils d’un roi imaginaire et en réduisant le rôle de son père réel à celui de père nourricier. Le fantasme d’être un prince est un fantasme des plus communs du garçon. Le même refus de la réalité donne lieu, chez les malades mentaux, à des idées délirantes dont le contenu traite de la haute ascendance du patient. Cet enchaînement d’idées nous est connu par les mythes et les contes où le héros est élevé comme fils de gens modestes jusqu’à ce qu’il parvienne au prestige souverain qui lui revient conformément à son origine réelle. Ces mythes expriment sous une forme voilée le conflit, aussi vieux que le monde, entre père et fils7.

L’action d’Amenhotep est bien conforme à cette direction. Il méprise l’ascendance paternelle réelle et la remplace par quelque chose de supérieur. Mais comme il est réellement fils de roi, le fantasme de l’origine royale usuel chez d’autres ne pouvait l’élever au-dessus de son père. Il était bien obligé de monter plus haut : aux dieux. Aucun mortel ne le dépassait en puissance. Il ne restait à l’imagination que la possibilité de relier sa propre existence à celle d’un être supra-terrestre. Amon ne pouvait tenir ce rôle de père, puisque Amenhotep III l’honorait. L’influence maternelle désignait Aton, c’est-à-dire Ra qui, de plus, était considéré primitivement comme le père généalogique des premiers roi.

Ainsi le règne d'Amenhotep IV ne débuta pas par des faits de guerre, ou des événements de politique extérieure, mais par des innovations idéologiques. Dans l’immédiat, il ne s’agissait pas d’innovations proprement dites, mais d’un retour au plus ancien, au préhistorique. Cependant, au fur et à mesure de sa maturité, le roi innova et personnifia le passé auquel il s’articulait. Nous possédons des preuves précieuses montrant que la révolution artistique est le fait de l’initiative personnelle du roi : certaines inscriptions funéraires d’artistes ayant exécuté les constructions du roi. Il était d’usage en Égypte que l’inscription tombale soit en quelque sorte le récit personnel de la biographie du mort. C’est à de telles inscriptions que nous devons une grande part de notre connaissance de l’histoire égyptienne : l’architecte royal Bek – qui créa la nouvelle capitale dont nous allons parler – nous apprend ainsi que sa Majesté lui donna des instructions. On pourrait voir là, mais certainement à tort, une flatterie de courtisan à l’adresse du roi. Même sans de tels témoignages, nous sommes en mesure de reconnaître l’esprit du roi dans l’art de cette époque. La peinture et les arts plastiques de son vivant sont une incarnation des idéaux auxquels le jeunes rêveur se consacra de tout son être. Nous reparlerons de l’accent qu’il mit sur la vérité dans son enseignement éthique, et de son réalisme artistique qui nous semble si moderne.

Si ses prédécesseurs avaient poursuivi l’extension et la consolidation de leur puissance politique, le descendant aspirait à l’élargissement constant de son horizon spirituel. Il consacra son intérêt à l’art étranger, aux religions et aux mythes des autres pays ; tout nous porte à croire qu’il mobilisa les cercles influents de la ville pour les questions qui le préoccupaient.

Deux ans après son accession au trône, le souverain de dix-sept ans fit un pas d’une portée considérable par rapport aux principes admis. Il fonda une nouvelle résidence nommée « Achet-Aton » (Horizon d’Aton). Il la fit construire à quatre cent cinquante kilomètres au nord de Thèbes, jusqu’alors la capitale. Ainsi il s’éloignait ostensiblement de la ville d’Amon et allait vers le delta du Nil (c’est-à-dire l’empire le plus ancien). La nouvelle ville d’Aton est située à la place de l’actuel Tell-el-Amarna ; c’est ici que furent trouvées les tablettes déjà mentionnées. Des palais et des temples splendides furent élevés. En Nubie et en Syrie, deux villes furent fondées, qui reçurent des noms attestant leur consécration au dieu Aton. Deux ans plus tard, Amenhotep IV, âgé de dix-neuf ans, quitta définitivement Thèbes et transporte sa résidence à Achet-Aton. Simultanément, il modifia son nom et s’intitula dorénavant Echnaton, « agréable à Aton8.

Dans l’intervalle, des conflits sévères l’opposèrent au clergé d’Amon qui se dressait contre ses innovations. Echnaton fut d’acier, il chassa les clergés hostiles à Aton de leurs possessions, il combattit la vénération de tous les autres dieux et éleva Aton au rang de dieu unique du pays. La guerre fut, plus particulièrement, déclarée à Amon. Echnaton s’employa à effacer les traces du dieu, dont son père et lui tenaient leur nom. Ce nom haï ne devait plus être prononcé. C’est ainsi qu’il décida de supprimer les noms d’Amon et d’Amenhotep de toutes les inscriptions et monuments. Dans cette entreprise de purification, l’hostilité retenue ou sublimée du fils éclate de façon agressive. Le procédé du roi est comme la réalisation d’une très vieille malédiction orientale à l’adresse du contradicteur et qui consiste à souhaiter que personne ne pense plus jamais à lui. Echnaton cherchait à rayer le souvenir et d’Amon et de son père. Plus tard, lors du décès de sa mère Teje, il réalisa les conséquences ultimes de ses actes. La momie de Teje ne fut pas enterrée à côté de celle de son mari mais près de la ville d’Aton, dans un caveau qu’Echnaton se destinait à lui même. L’inscription tombale la qualifie d’épouse « Nebmaaras ». Nebmaaras était un nom personnel d’Amenhotep III, qu’il n’avait pas porté officiellement en tant que roi. Il est plus remarquable encore que le mot « mère » n’est pas tracé selon le signe hiéroglyphique usuel, celui du vautour , mais écrit lettre par lettre. Le signe du vautour ne signifie pas seulement mère mais aussi la déesse courage, épouse d’Amon. Ce signe aurait recelé une référence indirecte, mais précise à Amon et il devait donc être évité. Echnaton désirait que sa mort le fasse reposer avec sa mère, séparée de son époux. Il perpétuait jusque dans la tombe la rivalité avec le père pour la possession de sa mère. Il accomplissait sur les mort ce qu’il n’avait pu faire aux vivants. Par ce trait de caractère, Echnaton nous rappelle beaucoup le comportement des névrosés.

S’il évita désormais avec ostentation le nom de son père, le roi utilisait chaque occasion pour se désigner comme fils d’Aton. Les inscriptions d’Achet-Aton le démontrent clairement. S’il s’agit, par exemple, d’une province consacrée au dieu, il est dit : « Ce territoire de… à …. doit appartenir à mon père Aton. »

L’érection de la nouvelle résidence et de ses sanctuaires va de pair avec l’élaboration de la nouvelle religion et de son culte.

Aton est père d’Echnaton, mais pas dans le sens ou Ra valait comme père des premiers rois. Le nouveau dieu est un père idéalisé, il est non seulement le père du roi au sens étroit, mais celui de toutes les créatures, l’origine de tout. Il n’est pas – comme Ra ou Amon – un dieu parmi ou au-dessus d’autres, mais un dieu unique, non pas un dieu national, mais un dieu universel – également proche de tous les êtres.

Remarquons qu’Echnaton n’adore pas la divinité du soleil, mais la chaleur du soleil comme force dispensatrice de vie personnifiée en Aton. Breasted (éd. Allemande, p. 296) insiste justement : « Si Echnaton ne fait pas mystère de l’identité de la nouvelle divinité avec le dieu Ra il aspirait à autre chose qu’à la vénération solaire. Le mot Aton remplace le vieux mot dieu (neter) et le dieu est distingué de l’astre céleste. On ajoute désormais au nom de l’ancien dieu l’explication : cela signifie " l’ardeur qui est dans le soleil (Aton) " et occasionnellement on l’appelait aussi " Maître du soleil (Aton) ". »

On peut dépasser le point de vue de Flinders Petrie qui considère Echnaton comme le précurseur du monothéisme. La doctrine d’Echnaton contient non seulement des éléments du monothéisme juif, de l’Ancien Testament, mais va plus loin que lui à certains égards. Il en est de même lorsque l’on confronte les idées d’Echnaton avec le jeune christianisme de treize siècles son cadet. Certains aspects nous font penser à des conceptions modernes issues de l’influence des sciences de la nature.

Les prières et les hymnes qui ont été conservés et dont le plus représentatif sera rapporté ici permettent de saisir clairement la conception de l’essence du dieu unique selon Echnaton. Aton est l’être aimant et bon qui traverse le temps et l’espace. Cette douceur et cette bonté étaient étrangères aux divinités égyptiennes antérieures de même qu’aux hommes qui les vénéraient. Aton ne connaît ni la haine, ni la jalousie, ni la punition du Dieu de l’Ancien Testament. Il est le dieu de la paix et non celui de la guerre. Il est libre de toute passion humaine. Echnaton ne se le représenta pas incarné comme les anciens dieux, mais comme spirituel et impersonnel. C’est pourquoi il interdit toute représentation figurée du dieu. En cela il est précurseur de la loi mosaïque. Aton est la forme dispensatrice de la vie à laquelle toute existence est redevable d’elle-même.

Weigall remarque que la conception de dieu d’Echnaton est plus proche du christianisme que du mosaïsme. Il saisit particulièrement bien que « the faith of the patriarchs is the lineal ancestor of the Christian faith, but the creed of Akhnaton is its isolated prototype » (p. 117).

La vision de l’univers, l’ensemble du système religieux montrent la tendance exclusive d’Echnaton vers la spiritualité. Non seulement le culte des images, mais tout ce qui en fut l’accessoire et le lest est proscrit. Le cérémonial de la religion d’Aton était très simple, tout allait dans le sens de la nouvelle foi devenait compréhensible et proche grâce aux hymnes du poète royal. Il n’y avait aucun élément de fuite du monde, ni d’ascèse. Les dieux des morts et du monde souterrain furent abolis, Osiris perdit sa signification. Les punitions de l’enfer qui constituaient une pièce essentielle de la vieille croyance ne furent plus mentionnées. Au mort on ne prêtait qu’un seul souhait, celui de revoir l’éclat du soleil, c’est-à-dire d’Aton. Les prières insérées dans les tombes ne concernaient plus que ce vœu – « que son âme voie le soleil ».

Mieux que toute description, le grand hymne que nous transcrivons expose les idées religieuses d’Echnaton. C’est pourquoi je le cite dans son intégralité9.

L’éclat d’Aton

Ton apparition est belle aux confins du ciel,

O vivant Aton, principe de vie !

Quand tu te lèves à l’horizon oriental du ciel,

Tu combles chaque pays de ta beauté,

Car tu es beau, grand, étincelant, tu domines la terre.

Tes rayons embrassent les pays et tout ce que tu as crée.

Tu es Ra ! et tu les as tous faits captifs ;

Ton amour les enchaîne.

Bien que tu sois loin, tes rayons sont sur terre,

Bien que tu sois haut, tes empreintes font le jour,

La nuit

Lorsque tu disparais aux confins occidentaux du ciel,

Le monde dans l’obscurité est comme mort.

Ils dorment dans leurs chambres,

Leurs têtes sont enveloppées,

Leurs nez sont bouchés et l’un ne voit pas l’autre,

Leurs biens cachés sous leur tête leur sont dérobés,

Sans qu’ils le sachent.

Chaque lion sort de sa tanière,

Tous les serpents piquent.

L’obscurité règne, le monde se tait,

Car celui qui le créa a pris son repos aux confins du ciel.

Le jour et l’homme

La terre est illuminée

Lorsque tu te lèves aux confins du ciel,

Lorsque – Aton – tu veilles au ciel,

L’obscurité est bannie quand tu envoies tes rayons.

Les deux régions10 fêtent chaque jour

Veillant, debout sur leurs pieds,

Car tu les as mis droits.

Ils se lavent et prennent leurs habits,

Leurs bras se lèvent pour t’adorer, lorsque tu parais.

Tous les hommes font leur travail.

Le jour et les animaux et les plantes

*

Le bétail est satisfait de son herbage,

Les arbres et les plantes fleurissent,

Les oiseaux voltigent au-dessus des marécages

Et leurs ailes s’élèvent pour t’adorer toi,

Les moutons gambadent,

Tout oiseau, tout ce qui vole,

Tous, ils vivent, lorsque tu t’es levé au-dessus d’eux.

Le jour et l’eau

Les bateaux remontent et descendent le fleuve.

Chaque route est ouverte, car tu brilles.

Les poissons bondissent devant toi

Et tes rayons sont en plein dans la grande mer.

La création et l’homme

Tu es celui qui conçoit le garçon dans la femme,

Qui a fait la semence de l’homme,

Qui donne la vie au fils dans le ventre de la mère,

Qui le calme pour qu’il ne pleure pas.

Tu es sa nourrice dans le sein maternel,

Tu es celui qui donne le souffle pour animer ce que tu as créé !

…le jour de sa naissance,

Tu ouvres sa bouche à la parole

Tu crées, selon son besoin.

Création des animaux

Le poussin pépie dès la coquille,

Tu fournis le souffle pour l’animer

Lorsque tu l’as achevé,

Afin qu’il puisse percer sa coquille.

Ainsi, il sort de l’œuf,

Pour pépier, tant qu’il peut,

Il court partout sur ses pattes

Lorsqu’il sort de l’œuf.

Toute la création

Comme tes œuvres sont multiples

Elles nous sont cachées,

O toi, seul dieu, dont la puissance est unique,

Tu as crée la terre selon ton désir,

Alors que tu étais seul :

Les hommes, tous les animaux grands et petits,

Tout ce qui est sur terre,

Ce qui se promène sur ses pieds,

Tout ce qui est là-haut – volant,

Les pays de Syrie et de Nubie,

Et le pays d’Égypte, tu mets chacun à sa place

Et tu donnes selon le besoin,

Et chacun a son bien

Et leurs jours sont comptés.

Leurs langues s’expriment différemment,

Leur aspect et leur couleur sont différents.

Oui, tu as distingué les hommes les uns des autres.

Irrigation de la terre

Tu as créé le Nil dans le monde souterrain,

Tu le fais surgir selon ta volonté,

Pour tenir en vie les hommes

Lorsque tu les as faits,

Toi, leur maître à tous !

O soleil du jour – effroi des pays éloignés,

Tu créé en eux aussi la vie.

Tu as mis un Nil au ciel

Pour qu’il descende pour eux

Et fasse des vagues sur les monts et la mer,

Et arrose leurs champs parmi leurs résidences.

Comme tes plans sont merveilleux, ô maître de l’Éternité,

Le Nil du ciel est pour les pays étrangers

Et pour les animaux qui vont dans le désert.

Le (vrai) Nil sourd du monde souterrain pour l’Égypte,

Ainsi tes rayons nourrissent chaque jardin,

Lorsque tu te lèves, ils vivent et croissent pur toi.

Les saisons

Tu fis les saisons, pour créer toutes les œuvres,

L’hiver, pour les rafraîchir et de même la chaleur (de l’été).

Tu as fait le ciel lointain pour t’y lever,

Pour voir tout que tu as fait,

Tandis que tu étais seul,

Étincelant sous ta forme d’Aton animé,

Depuis l’aube rayonnant, puis t’éloignant et revenant.

La beauté par la lumière

Tu as fait des milliers de formes à toi tout seul.

Dans les villes, les villages, les bourgades,

Sur la route ou auprès du fleuve,

Tous les yeux te voient devant eux,

Lorsque tu es le soleil diurne au-dessus de la terre.

Aton et le roi

Tu es dans mon cœur,

Personne qui te connaisse

Sauf ton fils Echnaton.

Tu l’as mis dans le secret de tes plans

Et de ta force.

Le monde est dans ta main

Tel que tu t’es levé, ils vivent (les hommes)

Lorsque tu es disparais, ils meurent,

Car tu es toi-même le temps de la vie

Et par toi-même le temps de la vie

Et on vit par toi.

Tous les yeux contemplent ta beauté

Jusqu’à ce que tu disparaisses.

Tout travail cesse

Lorsque tu sombres à l’Occident.

Lorsque tu te lèves, ils deviennent,

Ils poussent pour le roi.

Depuis que tu as fondé la terre, tu l’as érigée,

Tu l’as érigée pour ton fils

Qui est issu de toi-même

Le roi, qui vit de la vérité,

Le maître des deux contrées Nefer Cheperu Ré, Va en Ré,

Le fil de Ré, qui vit de la vérité,

Le maître des couronnes, Echnaton dont la vie est longue ;

(et pour) la grande épouse royale, celle qu’il aime,

La maîtresse des deux pays, Nefer Nefrei Aton,

Qui vit et s’épanouit pour toujours et à jamais.

Le texte de ce poème est si clair qu’il se passe de commentaire. Je voudrais simplement insister sur certaines parties caractéristiques.

La strophe initiale traite de l’amour d’Aton qui emprisonne les pays et les êtres. C’est bien la première fois dans la vie spirituelle de l’humanité que l’amour est fêté comme puissance qui conquiert le monde. Nous aurons à y revenir pour traiter de l’éthique d’Echnaton.

La description de la bonté divine dont tous les êtres jouissent sans distinction, rappelle beaucoup la poésie des psaumes hébraïques. Breasted et d’autres attirent l’attention sur la ressemblance étonnante entre certains passages de l’hymne à Aton et le Psaume 104. Il concerne notamment les versets 20 à 24 et 27 à 30 :

« Lorsque l’obscurité règne, c’est la nuit, en elle se meuvent les animaux de la forêt. Les jeunes lions hurlent de faim, exigeant de Dieu leur nourriture. Lorsque le soleil paraît, ils se retirent et reposent dans leur habitation. L’homme se rend à son œuvre et à son travail jusqu’au soir. Comme tes œuvres sont multiples, Jahwe ! C’est ta sagesse qui les créa, la terre est pleine de tes créatures.. »

« Toi, ils attendent tous qu’en son temps tu leur donnes leur pitance. Tu donnes, ils ramassent ; tu ouvres ta main, ils se rassasient de bonnes choses. Tu caches ta face, ils sont perplexes, tu leur retires le souffle et ils redeviennent de la terre. Tu envoies ton souffle et ils sont et tu renouvelles la face de la terre. »

on peut admettre comme vraisemblable que le Psaume 104 est né sous l’influence directe de la poésie d’Echnaton11.

Dans son commentaire de l’hymne d’Aton, Flinders Petrie signale l’absence non seulement de tout ce qui touche au polythéisme mais aussi de toute conception anthropomorphe du Dieu unique. S’il faut apporter quelques restrictions à cette impression, il n’en reste pas moins que cette conception est monothéiste plus que toute autre. Il faut reconnaître que le culte d’Aton est au sens profond la vénération d’une force de la nature, d’un principe impersonnel.

Nous avons déjà mentionné qu’Aton n’était pas représenté, mais symbolisé par le disque solaire dont chaque rayon s'épand en une main. Sur les représentations, ces mains environnent le roi, son épouse et parfois ses enfants.

En s’attribuant Aton comme père, le roi faisait remonter son origine à une force impersonnelle. Cela nous rappelle la conception du Christ par le Saint-Esprit. Mais Echnaton n’est pas conçu par Aton avec une épouse humaine. Il n’y a pas trace d’une telle pensée. Aton est pour lui à la fois père et mère.

La religion d’Echnaton ne peut pas être considérée pour elle-même. Elle ne devient compréhensible dans son ensemble que si l’on tient compte de l’éthique du roi, foyer de tous ses intérêts, de son sentiment religieux et de la conduite de sa vie.

L’éthique d’Echnaton rejette toute manifestation de haine, toute violence, comme le Christ le fera quelques siècles plus tard. Comme il est dit dans l’hymne d’Aton, il voudrait régner par l’amour. Il est ennemi du sang répandu sous toutes ses formes. Il fait enlever partout les représentations de victimes humaines. Les convoitises guerrières n’existent pas pour lui. Adorant Aton comme maître de la paix, il ne veut aucune guerre dans son royaume. À ce point de vue, il est intéressant de comparer Echnaton avec ses ancêtres. Il suffit de penser à Amenhotep II, guerrier cruel. On raconte de lui que les gouverneurs syriens faits prisonniers lors d’une campagne furent pendus à son bateau qui remonta triomphalement le Nil. Le père d’Echnaton, moins belliqueux que ses prédécesseurs, manifestait cependant des tendances guerrières en chassant passionnément. Le fils refoula quasiment toute expression de tendances agressives ou cruelles. Son éthique reposa surtout sur sublimation marquée des composantes pulsionnelles sadiques. Les conséquences les plus graves pour lui et son royaume résulteront de l’obéissance rigide à de tels principes éthiques.

C’est surtout après la mort de sa mère qu’Echnaton chercha à réaliser ses idéaux sans tenir compte des obstacles qui devaient se présenter. Il voulait combler de paix son royaume ; au sens d’alors : le monde entier. Il en vint à méconnaître complètement que son époque n’était pas mûre pour de telles aspirations. Il méconnut également le rôle de la haine et de l’avidité, etc., dans l’existence de chacun et chaque peuple. Il était à la tête d’un royaume qui ne pouvait que se morceler faute d’une main énergique qui le ressemblât. Mais lui essaya d’enchaîner le monde par l’amour, par une action semblable à celle qu’il attribuait à Aton.

Non seulement Echnaton dédaigna d’agrandir ou de maintenir son royaume par la force, mais il se refusa à user de sa puissance souveraine en temps de paix. Ce fut une rupture avec toute la tradition de la cour. Les pharaons avaient de tout temps joui d’une vénération presque divine. Echnaton se montra modeste et simple, sans la prestance du souverain. Les représentations de sa personne le montrent dans une attitude naturelle. On ne trouve plus trace de la geste héroïque des anciens pharaons. Il se montre au peuple en famille. Les reproductions en témoignent. Il proclame et répète qu’il n’est pas le souverain sévère et inaccessible auquel le peuple est habitué, qu’il ne prend pas plaisir à régner et à exercer sa puissance, qu’il ne connaît de joie qu’esthétique. Il aime à se nommer le roi « qui vit dans la vérité ».

Cette aspiration à la vérité semble digne d’examen. il faudra des siècles après Echnaton avant que les civilisations les plus remarquables condamnent le mensonge. En faisant de la vérité le principe de l’art, Echnaton allait au-delà de la considération éthique de cette valeur.

Breasted le constate, Echnaton apprit aux artistes de sa cour à laisser « le ciseau et le pinceau raconter ce qu’il voyaient réellement ». « Le résultat – dit-il – fut un réalisme simple et beau qui était plus limpide et plus juste qu’aucun art antérieur. Les attitudes des animaux furent saisies sur le vif, le chien chassant, le gibier en fuite, le taureau gambadant. Car tout cela participait de la vérité dont vivait Echnaton. »

L’éthique sexuelle d’Echnaton nécessite une mention bien que certains aspects en aient été évoqués, sa fixation monogame en particulier. Toutes les sources d’information soulignent l’amour profond qui liait Echnaton à sa femme. Il se dispensa d’épouser une deuxième femme, alors qu’il n’avait pas d’héritier mâle. Toute occasion lui était bonne pour se montrer au peuple au sein de sa famille. Nefer Nefru Aton lui avait donné quatre filles qu’il aimait tendrement. Le bonheur qu’Echnaton goûtait dans sa vie familiale, il l’exprimait en insistant dans les manifestations officielles, les inscriptions, etc., sur sa vénération pour la reine. Il la qualifia de bien des façons : « Maîtresse de mon bonheur » et autres. Ainsi il tentait de propager parmi le peuple une nouvelle conception du mariage, une autre position de l’homme vis-à-vis de la femme. Nous avons déjà signalé que le règne d’Echnaton vit grandir l’influence des femmes à la cour, d’une façon jusque-là inconnue.

Un relief du musée de Berlin montre particulièrement bien la délicatesse des relations qui unissaient le roi et la reine. Il montre le roi, silhouette juvénile presque féminine, appuyé sur un bâton et face à lui la reine qui lui fait sentir un bouquet de fleurs. Aucune œuvre de l’art égyptien ne montre quoi que soit de semblable quant au contenu ou à la conception (voir la reproduction dans l'édition allemande de l'histoire d’Égypte de Breasted).

La tombe d’une des filles, morte prématurément, renferme un tableau qui illustre également les tendres sentiments qui unissaient le roi aux siens. Jamais auparavant le deuil d’un enfant mort n’avait été exprimé ainsi.

Et quelle délicatesse de sentiments dans l’hymne à Aton ! Rappelons seulement la description du poussin sortant de l’œuf.

Étroitement liés à l’évitement de toute brutalité s’inscrivaient l’horreur du laid, le besoin de beauté. L’hymne à Aton débute par la description de la beauté du dieu. Echnaton n’encouragea pas uniquement les art figuratifs. Il traça des jardins splendides et s’enivrait de la beauté de leurs fleurs et de leurs animaux. Il porta un intérêt tout particulier à la musique. Ainsi, son désir de jouissances ennoblies, son aspiration à sublimer prenaient maintes formes.

L’édifice d’ensemble constitué par la religion d’Echnaton, sa conception du monde et son éthique forme un tout étonnant par sa grandeur et par sa structure interne. Mais un plan de réformes remaniant aussi profondément la vie populaire exigeait à la fois une puissance d’action et une vision pratique estimant à leur valeur les puissances contraires qui allaient l’entraver. l’adolescent héritier d’un empire n’aspirait à rien moins qu’à l’introduction d’une religion mondiale à dieu unique. Mais tandis qu’il établissait la souveraineté du dieu, il perdit la sienne.

Il est clair que l’empire d’Aton ne pouvait être consolidé que dans la mesure où le roi conservait son propre prestige. Mais plus il réduisait la marge entre le peuple et lui conformément à son idéal, plus il se faisait d’ennemis parmi les prêtres de l’ancienne divinité ; plus radicalement il tentait de faire aboutir ses réformes, plus son influence sur le peuple diminuait. Seuls lui-même et quelques rares élus étaient mûrs pour sa religion, elle n’était pas conforme aux besoins des masses. Weigall établit un parallélisme entre l’introduction du culte d’Aton et celle du Christianisme. Il en conclut que l’expansion rapide et universelle du christianisme fut possible dans la mesure où les objets de vénération perceptibles et anthropomorphes laissaient un certain jeu aux besoins des masses. À côté du Dieu unique il y avait le personnage du Christ plus proche des hommes – le diable – les anges – les saints – les esprits, etc... La croyance en un être divin demeurant invisible n’aurait pas pu pénétrer le peuple. Cette donnée, bien identifiée par Weigall, explique probablement le faible attrait du monothéisme mosaïque qui suivit de peu le culte d’Aton.

Autant les documents nous instruisent des bouleversements intérieurs qui se produisirent sous le règne d’Echnaton, aussi peu nous apprennent-ils des événements de politique extérieure. Il ne se passa rien. Et c’est ainsi que des tribus pillardes créèrent l’insécurité aux frontières. Simultanément une part des vassaux syriens se révolta et s’attaqua à ceux qui restaient fidèles. Ceux-ci demandèrent l’aide de l’Égypte. mais ces demandes restèrent sans réponse. Pendant la seizième année du règne, les hittites envahirent la Syrie. Le roi souffrait alors de la maladie qui devait l’emporter deux ans plus tard. Hostile à toute intervention armée, il abandonna à elles-mêmes les provinces asiatiques menacées. C’est à cette époque que se situe une correspondance curieuse qui nous a été transmise en totalité par les tablettes trouvées à El-Amarna. Il s’agit de tablettes portant un texte cunéiforme venant d’Asie. Elles contiennent les plaintes de plus en plus pressantes des vassaux asiatiques qui ne pouvaient plus résister aux séditieux et à l’invasion barbare. Nous donnons un passage caractéristique de ces requêtes que Breasted cite d’après les lettres d’Amarna de Knudtzon. Les anciens de la ville menacée de Tunip appellent à l’aide contre Aziru, vassal renégat. « Si Aziru pénètre à Simyra, il nous fera ce qui lui plaît, sur le domaine de notre maître, du roi, et cependant notre souverain se tient loin de nous. Et maintenant, Tunip, ta ville, pleure et ses larmes coulent et il n’y a pas de recours pour nous. Depuis vingt ans nous avons envoyé des émissaires à notre souverain, le roi d’Égypte, mais aucune réponse n’est venue, pas un seul mot. »

Les troubles s’accrurent dans les provinces et l’une après l’autre les villes importantes et les points d’appui de la puissance égyptienne furent perdus, ainsi les villes et les districts d’Askelon, Tyr, Sidon, Simyra, Byblos, Aschdod, Jérusalem, Kadesch, Tunip et les vallées du Jourdain et de l’Oronte et bien d’autre territoires. Mais Echnaton n’était pas ébranlé par tout cela, il vivait dans ses idéaux et laissa périr cet empire périphérique de l’Égypte que ses ancêtres avaient constitué au prix de grands sacrifices.

Au cours des derniers mois de sa vie, ce rêveur couronné montra encore combien les détresses de son royaume l’ébranlaient peu. Au lieu de parer au danger extérieur, il ne songeait qu’à effacer toutes les traces du polythéisme précédent. La dernière mesure de son règne dont nous soyons informés est l’extirpation des noms des anciens dieux pour autant que cela n’avait pas encore été fait. Une telle action était particulièrement peu appropriée à cette période. Le prestige du roi diminuant, il ne convenait pas de donner au peuple et aux prêtres qui l’influençaient une occasion directe de scandale. Cette faute, Echnaton la commit et il semble que seule sa mort, qui survint peu après, préserva sa souveraineté d’une fin violente.

À peine Echnaton disparu, les prêtres d’Aton menèrent la contre-réforme. Ils récupérèrent bientôt leur puissance extérieure. Smenkhara, le gendre d’Echnaton, n’était pas homme à protéger l’œuvre de son prédécesseur. Le temps de son règne fut d’ailleurs court. Echnaton fut stigmatisé comme hérétique et son œuvre détruite aussi complètement qu’il l’avait fait lui-même de celle qui lui fut transmise. Son nom eut le même destin que celui qu’il avait imposé au nom de son père et à celui du dieu Amon. Jusque sur les murs de son sépulcre, on détacha son nom au marteau pour annuler le mot haï qui rappelait Aton. De plus, la momie de la reine Teje qui reposait prés des restes d’Echnaton fut enlevée et enterrée auprès d’Amenhotep III. Et de même qu’Echnaton avait rejeté le nom d’Amenhotep, l’un des descendants, qui se succédèrent rapidement, fut contraint de transformer son nom de Tut-Anch-Aton en Tut-Anch-Amon.

Echnaton était un révolutionnaire – bien entendu pas au sens ordinaire du mot. Ses pulsions agressives, il les avait sublimée de façon étonnante et muées en un amour englobant tous les êtres – à tel point qu’il n’opposa aucune violence aux ennemis du royaume. Son hostilité la plus forte était dirigée contre son père, que, pourtant, elle ne pouvait atteindre puisqu’il n’était plus au nombre des vivants. Cela nous rappelle le comportement de certains névrosés qui, trop faibles pour se dresser contre des vivants, abréagissent leur haine et leur soif de vengeance aux dépens des morts généralement sous forme de fantasmes ou de symptômes névrotiques.

Nous avons vu que malgré son opposition à la puissance paternelle, Echnaton ne pouvait se passer d’une autorité représentant cette puissance. Ainsi, il se créa un religion taillée à la mesure de ses besoins personnels, centrée sur un dieu paternel. Il lui conféra une autorité totale, la toute-puissance que tout enfant attribue à son père à l’origine. Il en fit le Dieu unique prenant appui, c’est transparent, sur la paternité unique. Ainsi, il devint le prédécesseur du monothéisme mosaïque, dont le dieu unique a les traits révélateurs du patriarche, du souverain unique de la famille. Enfin, il attribua à ce nouveau dieu l’amour et la bonté sans limites qui le caractérisaient lui-même. Ainsi, comme les hommes l’ont si souvent fait, il se créa un dieu à sa propre image - pour ensuite en tirer son origine. Aton est le reflet d’Echnaton et de toutes ses qualités. Et s’il désigne Aton comme père, cet enfant de son imagination, cette âme de son âme, nous pouvons reconnaître ici son souhait : être issu d’un père ayant les mêmes qualités personnelles que lui-même.

Bien des sujets et plus particulièrement des névrosés de notre temps se forment une religion et un culte privés. Comme la psychanalyse nous permet souvent de le voir, ils sont en révolte contre le père du plus profond de leur inconscient, mais leur besoin de dépendance est transféré sur un être divin, c’est-à-dire supérieur au père. Il arrive qu’il se sentent appelés à propager les idées issues de leur complexe paternel et deviennent les promoteurs d’une religion ou les guides d’une secte.

Dans d’autres cas, le fils tente de remplacer le père véritable par un père idéal imaginaire. Bien entendu, celui-ci possède alors les qualités et les traits de caractère par lesquels le fils pense dépasser le père. Le noyau de ces productions fantasmatiques semble être le désir de s’être conçu soi-même, d’être soi-même le père. Dans l’hymne que nous avons rapporté, il est dit d’Aton – ce double d’Echnaton à la toute-puissance paternelle, élevé au rang de dieu - qu’il s’est conçu lui-même !

Sa relation au père explique qu’Echnaton devint le promoteur d’un culte monothéiste et le fondateur d’une religion d’amour. Il reste à savoir pourquoi il choisit Aton et non une autre divinité, comme foyer du culte. Nous avons déjà énuméré certaines raisons : la pénétration du culte asiatique d’Adonis, la prédilection de la reine mère pour Aton et son influence sur son jeune fils. Mais cela n’explique pas la ferveur du grand hymne d’Echnaton, ni la vocation qui orienta toute sa pensée, sa force, sa vie au service d’Aton. À partir tant de l’expérience psychanalytique que des données de la psychologie des civilisations, je tenterai de trouver une motivation interne au comportement du roi.

Des recherches récentes ont montré le sens de symbole paternel du soleil12. Cette signification se trouve dans la psychologie des névroses et des troubles mentaux et dans les représentations populaires. Le soleil se prête particulièrement à être le symbole du Dieu unique car contrairement à d’autres astres, il suit son cours solitaire.

Echnaton, nous le disions, ne vénère pas l’astre lui-même, mais son ardeur. La chaleur du soleil est vécue par les peuples comme une force qui conçoit, qui donne la vie. Ainsi en est-il pour Echnaton. mais en raison de sa forte tendance à sublimer, apparaître une seconde signification de la chaleur solaire ; elle devient symbole de l’amour d’Aton qui englobe tout. Les premiers vers de l’hymne le disent clairement. Les rayons du soleil qui embrasent tous les pays sont identifiés à l’amour universel d’Aton. Ce symbolisme nous est connu par les rêves des sujets sains ou névrosés. D’ailleurs le tableau clinique des états névrotiques comporte des sensations anormales de chaleur ou de froid. Elles sont liées à l’érotisme des patients avec qui elles entretiennent des rapports transparents. Nous n’en parlons qu’en passant.

Qu’il nous soit permis de faire un pas de plus, même s’il nous conduit dans un domaine purement hypothétique. Initialement, nous avions signalé les relations entre Aton et le dieu syrien Adonis. En Adonis, on vénérait le personnage d’un très jeune homme mourant prématurément. Si l’on songe que le roi s’était créé, comme dieu, une image de lui-même13, on peut penser à une identification avec Adonis. Chérif et malsain depuis l’enfance, envisageant le destin d’une mort prochaine, il pouvait bien établir cette comparaison. Ses aspirations ne le portaient pas à l’action virile, mais à une vie dans la beauté.

Avec son dieu Aton, Echnaton a en commun un trait particulier : celui d’être solitaire. S’il avait rassemblé autour de lui un petit nombre d'adhérent, il n'entretenait aucun lien vivant avec son peuple malgré ses tentatives. Un refoulement sexuel exagéré gêne les rapports affectifs de tout homme avec ses semblables et lui dérobe un juste sentiment de la réalité. L’aboutissement, c’est le repli auto-érotique si fréquent chez les névrosés et précisément chez les plus doués : les réalisations fantasmatiques des désirs deviennent l’objet exclusif de l’intérêt. Le névrosé ne vit plus dans le monde des fais réel mais dans celui que son imagination a créé… Il est en dehors des circonstances réelles comme si elles n’existaient pas pour lui. Il vit dans le monde de ses rêves et de ses idéaux, où ne règnent qu’amour et beauté. Il n’a plus d’yeux pour la haine et l’hostilité, l’injustice et le malheur qui sévissent en réalité parmi les hommes. Comme dans l’hymne, il ignore que dans la nature, le plus fort domine, et que le faible est misérable ; il voit les créatures sautant et gambadant, il les entend jubiler en l’honneur de leur créateur.

C’est ainsi qu’Echnaton fut sourd aux appels de ses vassaux asiatiques, aveugle aux atrocités qui se déroulaient dans ses provinces. Son œil ne percevait que beauté et harmonie alors que son royaume se désagrégeait. « À Achet Aton capitale neuve et splendide, le temple d’Aton retentissait des chants de louange au dieu de l’empire – mais cet empire n’existait plus » (Breasted).

La mythologie grecque nous parle du jeune phaéton, fils d’Hélios, qui eut la présomption de conduire le char du soleil à la place de son père. Il perdit le contrôle des chevaux, fut précipité hors du char et paya de sa vie. Le destin de ce fils du soleil nous touche par sa similitude avec l’histoire d’Echnaton. Lui aussi engagea sa course sur l’aile de pensées audacieuses. Aspirant aux espaces solaires il laissa tomber les rênes que son père avait tenues d’une main ferme. Le destin de tant d’idéalistes s’accomplit : tandis qu’ils vivent dans un monde de rêve, la réalité les réduit à néant.