Souvenir-écran d'un événement de l'enfance de signification apparemment étiologique

Cette communication clinique est tirée d'une observation qui fut brève pour des raisons extérieures. De ce fait, je n'ai pas pu pratiquer une analyse selon les règles de l'art. c'est pourquoi, l'analyse du souvenir-écran garde un caractère fragmentaire. Quelques séances ne permirent pas d'élucider toutes les associations du patient. Parfois, j'ai dû établir certaines par un enchaînement personnel, que l'expérience psychanalytique rendait immédiatement compréhensible : je soulignerai expressément où j'ai procédé à de tels compléments.

Le patient, âgé de quarante-sept ans, se plaignait depuis sa jeunesse d'une compulsion à regarder les objets minutieusement et spécialement à considérer la face postérieure de chaque objet. Lorsqu'il l'avait ainsi examiné, il s'interrogeait sur son origine, sur sa constitution. Par ailleurs, depuis son enfance, il était contraint de prier et de ruminer des questions religieuses. Ces manifestations compulsionnelles étaient si violentes que le patient restait en quelque sorte accroché à chaque objet. Il ne pouvait plus exercer son métier, finalement il ne put plus quitter sa maison, car dans la rue chaque objet le retenait longuement. Il avait besoin de l'accompagnement permanent de sa femme qui devait le tirer après elle, pour empêcher qu'il ne séjournât pour un temps indéterminé près du premier objet que rencontrait son regard, s'interrogeant et se parlant à lui-même. Le comportement du patient à l'occasion de sa première visite chez moi servira d'exemple.

Devant la maison que j'habitais alors, il y avait un jardin sur la grille duquel était fixée une plaque à mon nom. Le patient ne se contenta pas de lire l'inscription ; ayant pénétré dans le jardin, il en éclaira le revers à l'aide d'une allumette. Selon la description de sa femme, il resta là quelque temps, parlant tout haut de la fabrication de plaques de ce genre. Lorsque sa femme l'eut enfin introduit dans mon cabinet, il s'intéressa à une figurine de bronze, la saisit sur la table, en contempla intensément la face postérieure. Il ne se laissa que difficilement distraire du cours des pensées ou il s'était engagé. Ce n'est qu'à la deuxième séance, en l'absence de sa femme, que le patient devint plus communicatif. Il nous rapporta tout de suite un événement de son enfance dont il gardait un vivant souvenir. Il déclara spontanément et avec certitude que cet incident avait déclenché toute sa maladie.

Il raconta qu'âgé alors de sept ans, il traversait une rue près de la maison de ses parents. Il passa près d'une maison dont la cave était aménagée en boutique. Il remarqua que la propriétaire se disputait avec d'autres personnes. Tout à coup, il la vit tourner le dos à ses interlocuteurs, lever ses jupes et leur montrer son derrière nu. Le patient retourna chez lui et raconta ce qu'il avait vu à la bonne, personne d'un certain âge en qui il avait confiance. Elle le remit à sa place… « Il était mal élevé et il n'aurait rien dû voir de tout cela… maintenant, le gendarme viendrait se saisir de lui. » Le patient décrivit avec beaucoup de vivacité combien ces paroles l'effrayèrent, qu'il en était « malade de peur ». Il avait alors prié pour se calmer, ce qui devint bientôt une compulsion à laquelle il ne pouvait résister. Il devait prier interminablement en répétant que Dieu veuille bien faire de lui un homme bon, beau, honnête, etc. Pour ne surtout pas sauter un mot de ses formules de prières de plus en plus longues, il écrivit toute une litanie sur un papier qu'il relisait de nombreuses fois tous les jours.

Cette réminiscence concerne un événement qui avait sollicité fortement la scoptophilie du garçon. Cependant la valeur pathogène de cet événement devait d'emblée susciter le doute, bien que le patient affirmât que l'événement fût inaugural, que c'est à sa suite immédiate qu'il se fit des reproches et commença à prier compulsionnellement. Il était à remarquer que le patient rapportait cette histoire sans aucune retenue. Nous avons coutume de constater que les réminiscences étroitement imbriquées à la maladie ne peuvent être portées à la connaissance du médecin qu'à la suite du dépassement de résistances considérables. Mais surtout, la relation causale si sûrement établie par le patient entre cet événement et la névrose obsessionnelle souffre d'invraisemblance interne. Une menace telle que celle de la bonne n'ébranle pas d'habitude un garçon à ce point. La réaction naturelle qu'on pourrait attendre d'un garçon de huit ans, de milieu bourgeois, élevé dans une maison ou séjournent des domestiques, serait qu'un tel événement et la menace qui le suivit l'amusent ou le laissent indifférent. De toute façon, on voit mal comment un fait unique et minime pourrait susciter une névrose d'une gravité inhabituelle, prenant de plus en plus d'ampleur au cours des années. Aussi pouvait-on admettre que cette réminiscence avait emprunté sa « valeur–souvenir » à d'autres souvenirs refoulés dans l'inconscient. il devait s'agir d'un souvenir-écran1.

Au cours d'une investigation plus poussée concernant son enfance, le patient assura n'avoir jamais vécu d'autres événements de caractère sexuel. Il insista beaucoup pour dire que lui et ses frères et sœurs avaient été élevés « de façon très décente ». Il ne s'était jamais rien produit avec les domestiques. Au cours de cet entretien, nous en arrivâmes à la question de la personne avec laquelle le patient, enfant, avait pu partager sa chambre à coucher. Le patient devint incertain. Il m'apprit que pendant un temps il avait dormi dans la même pièce que ses sœurs. Mais il ne s'y était jamais rien produit. Une résistance précise se fit jour. L'association suivante fut le souvenir d'avoir dû un jour tapoter la nuque de sa sœur aînée, car elle en souffrait, ou pour une autre raison2. Puis un autre souvenir émergea. La nourrice qui l'avait allaité, une « belle personne », était restée dans la maison de ses parents après le sevrage. Il se rappelle avoir partagé le lit de cette nourrice pendant sa cinquième année. À nouveau, il m'assura de façon stéréotypée que : « là non plus, il ne s'était rien produit ». Aussitôt une association l'obligea à se corriger ; il avait toujours aimé s'étendre le long du corps de la nourrice, en particulier contre ses fesses. Il se rappela tout à coup avoir remonté parfois sa chemise pour être au contact immédiat de cette partie de son corps3.

Une autre réminiscence s'associa à celle-ci. Le patient rapporta qu'il avait été malade à l'âge d'environ sept ans. Sa mère l'avait donc pris dans son lit. À cette occasion, il avait relevé la chemise de sa mère. Ce qui s'était passé avec la nourrice trouvait son prolongement.

Le patient localisa cette réminiscence à la même période de sa vie que la scène décrite en premier.

Ces données fragmentaires ne nous permettent bien sûr pas une image complète de la genèse de l'état pathologique. Cependant, elles nous font reconnaître dans l'enfance du patient les phénomènes de la vie pulsionnelle qui, d'après Freud4, donnent lieu à la forme dite « Grübelsucht » (à type de rumination) de la névrose obsessionnelle. Nous soulignons le voyeurisme de caractère sexuel marqué. Le garçon ne se contenta pas de regarder ce qui s'offrait occasionnellement à sa vue, il chercha à dénuder activement la partie du corps qui l'excitait.

Pour autant que quelques séances permirent de le savoir, il avait agi ainsi auprès de sa nourrice à l'âge de quatre ans, puis auprès de sa mère à l'âge de sept ans. Ces réminiscences n'émergèrent bien entendu que progressivement, tandis que le patient parlait de façon bien plus détaillée d'une autre scène de son enfance et l'avait mise à l'avant-plan d'emblée, et de façon visiblement tendancieuse.

Il n'est pas trop audacieux de supposer le déroulement suivant. Le garçon avait satisfait son voyeurisme excessif auprès de sa mère. La psychanalyse des états obsessionnels nous l'a appris, de tels actes de caractère incestueux entraînent les pires auto-accusations et les expiations les plus compliquées. Le patient souffrait au plus haut point des reproches qu'il se faisait, mais il les mettait en relation causale avec une scène anodine. Il y a visiblement là un déplacement dont les motifs sont clairs. Le patient s'était approché trop près et trop activement de sa mère ; de la scène de la boutique dans la cave, il avait par contre été le témoin involontaire, surpris. Il refoula dans l'inconscient le premier de ces faits et se délivra ainsi du souvenir le plus pénible. Par contre, il garda dans sa mémoire un événement beaucoup plus anodin et lia à celui-ci les reproches véhéments qu'il se faisait. Le gain qui résulte de cette technique n'a guère besoin d'être souligné. On peut y reconnaître avec quelle intensité le patient a éliminé de sa conscience le souvenir pénible proprement dit, puisque pendant des années il a souvent revécu la scène de la boutique, mais que, par contre, les faits importants de son enfance n'ont pu réémerger qu'au moment de la psychanalyse.

Le motif déclenchant extérieur du déplacement que nous supposons ne nous est pas inconnu. Lorsque le garçon raconte l'événement à la bonne, elle le gronde de son indécence et lui décrit les conséquences de son comportement. Ces paroles n'ont pu impressionner à ce point le garçon que dans la mesure ou elles éveillèrent le sentiment qu'il avait fait bien pire. Cette brusque prise de conscience put déclencher immédiatement les auto-accusations, les prières compulsionnelles, etc. Apparemment, elles étaient bien sûr la conséquence de la scène de la boutique.

Ainsi celle-ci nous apparaît comme un souvenir-écran correspondant jusque dans le détail à la définition donnée par Freud en 1899. D'après Freud, les souvenirs-écrans sont des réminiscences à grande valeur de souvenir malgré leur contenu indifférent. Cette valeur n'est pas due à leur contenu, mais à leur relation avec un autre contenu refoulé. Le souvenir-écran est un fragment d'un souvenir important ou bien le représente symboliquement.

Comme Freud le constate, derrière la scène infantile anodine, se cachent des représentations pénibles jouant un rôle dans la vie actuelle du patient. Il est hors de doute qu'au moment de notre observation le patient était encore dominé par son voyeurisme « postérieur ». les reproches qu'il s'adressait à ce sujet trouvaient un dérivatif partiel (déplacement) dans le recours à un événement infantile apparemment pathogène.

La signification de souvenir-écran accordée à la scène de la boutique dans la cave trouve une confirmation d'origine différente.

Le patient apporta d'autres souvenirs concernant sa puberté et les années qui suivirent et au cours desquelles les manifestations pathologiques s'aggravèrent au plus haut point. Cette aggravation fut précédée d'un événement sexuel vécu, très proche de celui qui avait été analysé à fond. Le patient nous dit que, alors qu'il avait dix-huit ans sa mère avait pour une raison quelconque traversé sa chambre pendant la nuit. Elle avait dû le croire endormi. Il l'avait vue retroussant sa chemise de sorte que ses fesses étaient découvertes.

Il est à remarquer que là encore, le patient, selon sa description, n'est que le spectateur involontaire lorsqu'une femme se dénude elle-même. On peut supposer que la pulsion voyeuriste était alors particulièrement vive et qu'elle prenait une direction incestueuse. Il ne fut pas possible de savoir si le patient accomplit un acte dans ce sens. Mais il est vraisemblable que les reproches qu'il s'adressait concernant ses émois incestueux furent déplacées sur la scène nocturne rapportée par lui. Aussi, y aurait-il un deuxième souvenir-écran.

Bien entendu la description faite par le patient demande une révision critique. Elle donne l'impression d'une élaboration tendancieuse. Il n'est pas bien concevable que la mère se soit ainsi dénudée en traversant sa chambre. Le déroulement réel reste invérifiable. Mais sans aucun doute, le désir du patient de voir sa mère dénudée était propre à fausser sa perception tandis que sa mère traversait sa chambre. Il est possible qu'il crut voir ce qu'il désirait voir. Cette perception ou ce souvenir faussé correspondraient donc à la réalisation d'un désir.

Les réflexions précédentes voudraient apporter une contribution à la psychologie des troubles de la mémoire. Par ailleurs elles rappelleront au praticien de quel scepticisme il doit s'armer vis-à-vis des affirmations des patients, surtout lorsqu'elles concernent l'étiologie de la névrose. Les souvenirs-écrans de ce genre, que le patient met si volontiers au premier plan, servent à induire le médecin en erreur, à distraire son attention des couches psychique plus profondes.