Examen de l’étape prégénitale la plus précoce du développement de la libido1

I.

Dés la parution initiale en 1905 des Trois essais sur la Théorie de la Sexualité, Freud nous a donné de sa conception de la sexualité infantile un tableau d’ensemble qui reste fondamental. Récemment ces considérations ont été complétées, comme en témoigne la troisième édition de cette publication.

Les progrès de l’expérience psychanalytique nous obligent à supposer certains stades de l’évolution précoce de la libido infantiles. Freud les désigne comme organisations prégénitales de la libido car ils ne permettent pas de reconnaître une signification prédominante des organes génitaux.

Dans ce texte, je traiterai de l’étape la plus précoce du développement que nous ayons été amenés à supposer. Je m’appuierai sur un matériel étendu d’observations, matériel datant exclusivement d’un temps qui précéda l’élaboration théorique des stades du développement en question. Aucune opinion préconçue dans le sens de la théorie des organisations prégénitales n’est donc en cause dans la collecte du matériel. Il ne me semble pas superflu d’insister sur ce point, puisque aussi bien toute élaboration ultérieure de la théorie de la sexualité peut être accueillie avec les mêmes objections que celles qui se firent jour dès la première parution des Trois Essais.

Cependant, je ne peux présenter mes observations et les conclusions qui en résultent sans donner un aperçu des fondements sur la base desquels l’étude des étapes prégénitales du développement a pu se constituer.

Pour étayer ses déductions à partir des phénomènes précoces de la vie sexuelle des enfants, Freud avait pu s’en référer à une autorité médicale qui, bien avant lui, avait abouti à des conclusions nouvelles et audacieuses, mais convaincantes. Ce travail préliminaire si important avait été l’œuvre de Lindner (1879) dans son étude sur le suçotement des enfants. Cet auteur n’avait pas méconnu le caractère libidinal du suçotement2 : il attira l’attention sur le fait que bien qu’il fût distinct du besoin de nourriture, l’enfant s’y adonnait avec une intensité qui absorbait toute son attention. Lindner observa aussi une excitation concomitante qui s’amplifiait jusqu’à atteindre une sorte d’orgasme et il valorisa l’endormissement qui en résultait comme un effet de la satisfaction obtenue. Il insista enfin sur la tendance à la préhension qui se mêle à la succion et reconnut les transitions fluides du suçotement à la masturbation, c’est-à-dire à une activité sexuelle indubitable.

Freud reprend les conceptions de Lindner. Il souligne les particularités de l’activité sexuelle infantile, que l’exemple de l’expression pulsionnelle primitive de la succion montre avec netteté : d’une part que la pulsion ne s’adresse pas à un objet étranger, mais est auto-érotique ; d’autre part que la première manifestation sexuelle n’est pas indépendante ; qu’elle prend appui bien plutôt sur une fonction nécessaire à la conservation de la vie, la succion de nourriture, c’est-à-dire qu’elle est la reproduction de l’excitation plaisante que l’enfant avait appris à connaître en tétant la nourriture ; enfin, que l’obtention de plaisir est liée à une zone érogène, la muqueuse des lèvres. La satisfaction du besoin de nourriture et celle de la zone érogène sont indissociables quant à leurs origines. La muqueuse des lèvres doit posséder d’ailleurs un degré variable d’érogénéité, différent d’un enfant à l’autre, puisque la tendance à sucer apparaît avec une intensité variable.

Freud attribue à la sortie de l’intestin une double fonction semblable à celle de l’orifice supérieure. L’orifice intestinal ne serait pas uniquement voué à l’excrétion, mais serait au service de la sexualité infantile en tant que zone érogène. L’enfant rechercherait les sensations liées à l’exonération intestinale ; la rétention du contenu intestinal permettrait de renforcer ces excitations. Il faudrait admettre une érogénéité variable d’individu à individu pour la zone anale comme pour les lèvres.

Le renforcement volontaire du plaisir lors de la défécation de même que lors de la succion serait l’équivalent de la masturbation génitale, par stimulation d’une zone érogène, qui apparaît également dès la petite enfance.

À côté des phénomènes auto-érotique de la petite enfance, Freud a décrit certaines composantes pulsionnelles déjà dirigées vers d’autres personnes prises comme objet sexuel (plaisir de voir et de montrer, composante cruelle active et passive). Ces « pulsions partielles » non encore groupées en une organisation poursuivraient de façon autonome la recherche d’une augmentation du plaisir. Ce n’est que plus tardivement que les zones érogènes et les pulsions partielles se subordonnent à la primauté de la zone génitale ; le développement atteindrait son issue normale lorsque la sexualité entre au service de la production.

Freud a récemment appelé stades « prégénitaux » les étapes du développement de la libido qui précèdent la primauté de la zone génitale. Il s’agit des stades préliminaires de la sexualité plus tardive « normale » ; la libido de l’enfant les parcourt en règle générale sans que l’entourage s’aperçoive des modifications en cours. Pour Freud ces transformations relativement imperceptible sont « actives et accessibles à l’observation grossière » dans les cas pathologiques (Freud).

La psychanalyse des névrosés a révélé l’existence de deux organisations prégénitales. L’organisation orale est la plus précoce. Freud considère qu’elle pourrait s’appeler aussi organisation cannibalique. Comme nous l’avons vu, l’activité sexuelle n’est pas encore à ce stade séparée de la prise des aliments. « Le même objet satisfait l’une et l’autre activité, le but sexuel c’est l’incorporation de l’objet. » Freud joint une remarque importante pour la compréhension du suçotement : « Le suçotement peut être considéré comme le vestige d’une phase fictive de l’organisation dont la pathologie impose la reconnaissance, et ou l’activité sexuelle, détachée de l’alimentation, abandonne l’objet étranger pour une partie du corps propre. »

Un autre aspect de l’organisation fut déduit de la psychanalyse de la névrose obsessionnelle. Freud en parle : « La deuxième phase prégénitale est celle de l’organisation sadique-anale. Le contraste qui marque la vie sexuelle s’affirme ici. Il ne peut pas encore être considéré comme l’opposition entre masculin et féminin, mais entre activité et passivité. La part active, c’est la tendance à la domination par la musculature corporelle. La muqueuse intestinale érogène est avant tout l’organe sexuel passif. Les objets correspondant à ces deux aspirations existent mais ne coïncident pas. Par ailleurs, d’autres pulsions partielles prennent la forme d’activités auto-érotiques. À cette phase, la polarité sexuelle et l’objet étranger sont reconnaissables. Par contre, leur organisation et la subordination à la fonction de reproduction ne sont pas acquises. »

Ce qui précède m’a permis d’esquisser l’état actuel de la théorie de la sexualité pour autant qu’elle nous intéresse ici. Alors que les observations de la littérature psychanalytique concernant l’élaboration de l’organisation sadique-anale ont suscité un intérêt particulier – je pense aux communications si importantes de Jones – l’étape « orale » précoce n’a pas encore fait l’objet d’un examen approfondi.

Comme le constate Freud. La supposition de ce stade nous est imposée par la pathologie. C’est dire qu’il s’agit de forme du développement qui restent peu accessibles à l’observation directe de l’enfant. À cet âge tendre, l’enfant ne peut apporter aucun éclaircissement sur sa vie pulsionnelle. Dans des conditions normales, ce développement des premières années se déroule si calmement qu’aucune manifestation nette ne signale à l’observateur les modifications en cours. Plus tard, lorsque le refoulement a gagné en puissance, l’individu, conformément à la nature des choses, est incapable de nous informer sur ces événement précoces.

Il est vrai que l’érotisme normal nous montre clairement que la bouche n’a pas renoncé à sa signification de zone érogène. L'étude des perversions sexuelles montre à l'évidence que la bouche peut prendre la signification d'un organe sexuel, qu'elle peut avoir un rôle génital. De plus, la psychanalyse des névroses montre que la bouche n'a perdu sa signification de zone érogène que pour la conscience. Cette signification persévère dans l’inconscient et se signale à la conscience par formations substitutives que nous connaissons comme symptômes névrotiques. Nous devons à la psychanalyse de savoir que ces manifestations ont la valeur d’« infantilismes » ; ils s’expliquent par la persistance de pulsions infantiles dans l’inconscient, ou bien ils sont l’expression d’un retour tardif à des stades dépassés du développement de la libido.

Freud mentionna dès 1905 – et précisément en invoquant les manifestations en relation avec la zone buccale – le fait que ces « infantilismes » refoulés sont devenus méconnaissables du fait de transformations multiples, qu’ils peuvent être inversés en leur contraire. Les névrosés dont la bouche fut le siège d’une érogénéité particulière, se signalant par un suçotement prolongé pendant des années, sont atteints de vomissements nerveux à un âge plus tardif.

Si toutes ces données nous autorisent à postuler un stade « orale » précoce de la libido, elles ne nous fournissent pas un tableau défini –une vue immédiate- de cet état archaïque dont la vie pulsionnelle de l’adulte normal est si éloignée. C’est pourquoi je voudrais souligner les manifestations de nature psychopathique, relativement inconnues ou bien qui n’ont pas été prises en considération. Ces manifestations prouvent qu’il peut exister chez l’adulte un arrêt véritable et indéniable à la vie pulsionnelle du nourrisson et que la libido de ces sujets offre un tableau qui correspond jusque dans les détails au stade oral ou cannibalique postulé par Freud. Je rapporterai les manifestations grossières d’un tel cas dans la mesure ou elles nous intéressent ici. Elles éclaireront une série de manifestations psychopathiques qui n’ont pas été jusqu’alors l’objet d’un examen particulier. Enfin il faudra procéder à l’examen d’une question soulevée par des publications concernant la psychogenèse de la névrose obsessionnelle. Les investigations de Freud3 et Jones4 montrèrent que la défense contre les pulsions sadiques anales donne lieu aux manifestations obsessionnelles. On est tenté de prévoir la formation de symptômes précis, typiques en cas de défense contre une rechute menaçante à l’organisation orale. Certains résultats de la psychanalyse semblent justifier cette prévision. Sur la base des acquisitions concernant l’organisation prégénitale précoce, j’entreprendrai de fournir une double contribution à la théorie psychanalytique : en ce qui concerne le problème de la constitution des états de dépression psychique, et le problème du « choix de la névrose ».

II.

Le matériel que je vais présenter est tiré de l’analyse d’un cas de démence précoce (schzophénie de Bleuler). Le patient n’offrait cependant pas le tableau bien connu d’une psychose délirante et hallucinatoire, etc., mais la variante de cette maladie que l’on désigne du non de démence précoce « simple ». Bleuler a depuis peu mis à part, comme appartenant à la « schizophrenia simplex », les malades de ce groupes dépourvus des symptômes grossiers mentionnés ci-dessus. Ils présentent, par contre, des troubles associatifs, des modifications de la vie affective et pulsionnelle comme il s’en trouve dans les cas typiques de l’affection à côté des idées délirantes, etc. l’activité associative de ces patients fonctionne de façon suffisamment ordonnée pour permettre une psychanalyse comme avec un psycho-névrotique. De fait, le travail est même facilité chez ces patients par l’absence de certaines inhibions. Une part importante de ce que les névrosés protègent de la prise de conscience et donc n’expriment pas, du fait d’un refoulement intense, est toute proche de la conscience chez ces patients et sera, à l’occasion, exprimée sans résistance.

Mon patient était issu d’une famille ou il y avait eu des cas de démence précoce catatonique. Ses dons intellectuels lui avaient permis de faire une école supérieure. Mais, hors de la contrainte scolaire, il ne progressa pas dans ses études universitaires; par contre, certaines particularités qui attiraient l’attention dès l’école s’accentuèrent. lorsqu’il entra en traitement, son comportement rappelait, à bien des égards, celui d’un enfant niais. Ni la branche qu’il étudiait ni les événements du monde extérieur ne parvenaient à l’intéresser. Il s’amusait de vétilles et de détails mais son attention concernait avant tout sa propre personne de façon très narcissique. Une idée subite, un jeu de mots pouvaient le préoccuper intensément. Son corps le captivait plus n’est habituel. Ses sensations génitales et anales revêtaient la plus grande importance. Il s’adonnait d’ailleurs à la masturbation tant anale que génitale. À la puberté, il se divertissait avec des jeux scatologiques, plus tard, il se préoccupa beaucoup de ses excréments ; il avait envie de se repaître de son propre sperme. La bouche, zone érogène, occupait une place privilégiée. Comme fréquemment dans de tels cas, le caractère sexuel de certaines manifestations, qu’un observateur objectif n’aurait peut-être pas valorisé, était conscient pour lui. Le patient dirigea mon attention sur la signification érogène de la bouche, lorsqu’un jour il me parla de « pollutions buccales » comme s’il s’agissait là de quelque chose d’évident et de connu. Questionné, il décrivit ce qui se produisait fréquemment chez lui. S’éveillant la nuit d’un rêve excitant, il remarquait que la salive lui coulait de la bouche. Laissant libre cours à ses associations, le patient en arriva à m’informer en abondance des autres aspects de la signification érogène de la bouche; je communiquerai ici les faits les plus probants.

De ce qu’il me dit, il ressortait que, petit garçon, il ne parvint pas à renoncer au plaisir de boire du lait. Il rapporte que, comme écolier, son envie de lait n’était jamais rassasiée, que cette tendance était encore actuelle, mais qu’en un sens elle s’était modifiée.

Jusqu’à quinze ans, il n’avait pas bu le lait dans un récipient, mais disposait d’une méthode spéciale pour le sucer. Il buvait en enroulant la langue derrière les dents de la mâchoire supérieure contre le palais et suçait. Le lait ne devait être ni froid ni chaud, mais de la température du corps. Ainsi il avait un sentiment particulièrement agréable. Spontanément, il ajouta: « C’est comme de téter le sein; je suçote ma propre langue comme un mamelon. » À quinze ans, il avait abandonné cette façon de sucer et avait entrepris d’absorber également des boissons froides.

Cependant, le désir de lait n’était pas dépassé pour autant ; sa détermination sexuelle apparut souvent par la suite et le patient en parlait comme d’une chose évidente. Il s’éveillait fréquemment avec un besoin sexuel intense ; alors il buvait le lait tout prêt dans sa chambre à coucher. Souvent il lui arriva de se lever et de chercher du lait à la cuisine. Lorsqu’il n’en trouvait pas, il mettait un point final à son excitation en se masturbant : autrement, il se satisfaisait en buvant. Il éprouvait lui-même le désir de téter du lait comme son aspiration la plus profonde et la plus originelle. La masturbation génitale, malgré la puissance qu'elle exerçait sur lui, lui apparaissait comme surajoutée.

Les faits que j’ai mentionnés concernant ce cas parlent d’eux-mêmes. La signification sexuelle de la succion du lait, le rôle de zone érogène de la bouche ne font aucun doute. Le comportement nocturne décrit par le patient est visiblement une prolongation de celui que les enfants à prédisposition névrotique présentent au cours des deux premières années. De tels enfants s’habituent difficilement à un sommeil nocturne ininterrompu. Ils s’éveillent une ou plusieurs fois et manifestent par leurs cris, ou les autres expressions dont ils sont capables, qu’ils désirent le sein ou le biberon. La tétée apporte alors rapidement un état de satisfaction et de calme ; d’autres fois, l’enfant pourra se procurer une satisfaction substitutive en excitant la bouche ou une zone érogène – la zone génitale, par exemple – par l’introduction d’un doigt donnant lieu à une excitation masturbatoire adéquate.

Le comportement de notre patient coïncide parfaitement avec celui du nourrisson. Puisqu’en tant qu’adulte il éprouve comme la plus intense la satisfaction qui revêt un caractère d’incorporation, il montre clairement que sa libido a subi une forte fixation au stade prégénital oral ou cannibalique le plus précoce. La succion sert à la fois de méthode d’alimentation et de plaisir sexuel ; la signification première est réduite en faveur de la seconde. Rappelons à cet égard les « pollutions buccales ». D’habitude, nous considérons la salivation comme un signe d’appétit alimentaire. Chez ce patient pourtant, la zone buccale était à tel point au service de la sexualité qu’elle accompagnait l’apparition onirique du besoin sexuel. Ainsi, la libido montrait sa tendance à emprunter la voie de la zone érogène de prédilection de la petite enfance.

Il est intéressant de voir ce qu’il en fut du développement ultérieur de la libido du patient au cours de la psychanalyse.

Ses associations glissaient sans effort de la tétée de lait à des modes d’alimentation plus tardifs dans l’histoire du développement. Le patient apporta une réminiscence complétée d’aperçus nouveaux. Petit garçon, l’idée d’aimer quelqu’un équivalait à l’absorption d’une bonne chose. Depuis son enfance, il avait des « représentations cannibaliques »5. Il fut possible de les reconduire jusqu’à la quatrième année. À cette époque, il fut possible de confirmer la justesse de la précision chronologique. Il eut une nurse qu’il aimait beaucoup. Elle fut le centre des fantasmes cannibaliques. Bien plus tard encore, le patient souhaitait l’entamer et l’avaler « avec peau, cheveux et vêtements ». La psychanalyse parvint à aller encore au-delà.

Une association m’apprit que le goût de la viande lui rappelait celui du lait ; que tous deux étaient « gras et sucrés ». De même que pour le lait, il pouvait éprouver un brusque désir de viande. Que c’était comme s’il cherchait à remplacer la chair humaine. De là la voie associative menait au fantasme de mordre le sein féminin. L’articulation de la chair et du lait révélée ici. J’ajouterai que, alors qu’il était nourrisson, notre patient avait mené une vie riche en événements marquants. Diverses circonstances avaient nécessité des changements de nourrice pour préserver un allaitement prolongé. Ces événements devaient tirer à conséquence chez un tel enfant. Ils devaient faciliter la fixation à une période précoce du développement de la libido, c’est –à- dire la régression ultérieure.

Pour terminer, ajoutons que le patient éprouvait une grande jouissance à s’alimenter ! Ses tendances à se suralimenter en témoignent. Cet appétit n’était pas éprouvé comme ayant le même caractère sexuel ; il apparaissait aussi comme surajouté. Mais cette manifestation montre la tendance du patient à stimuler ses zones érogènes. Lorsque sa libido trouvait de nouvelles sources de satisfaction, les précédentes ne se réduisaient pas pour autant. Cette particularité caractérise aussi l’évolution ultérieure de la vie pulsionnelle du patient. Elle permet de saisir que sa libido n’acquit jamais une tendance univoque. Tant qu’il ne parvint à aucune position affective normale vis-à-vis d’autres personnes, ni à aucun choix objectal, les différentes zones érogènes conservèrent leur ancienne signification. Parmi elles, cependant, c’était la zone buccale dont l’excitation fut éprouvée avec le plus de plaisir et dont il parle avec le plus de chaleur.

Les particularités du cas peuvent se résumer de la façon suivante :

1° La signification de la zone orale prime sur les autres zones érogènes. Le plaisir de téter prévaut. La succion du lait donne lieu à un état de satisfaction.

2° La fonction sexuelle et la fonction nutritive sont intriquées dans l’acte de succion.

3° Vis-à-vis de l’objet qui a attiré les fantasmes de désir, il existe un désir d’incorporation (qualifié par le patient lui-même de mouvement cannibalique).

Ce sont les indices que Freud fut amené à considérer comme correspondant au stade le plus précoce du développement de la libido. Cet accord parfait ne surprend pas celui qui a reconnu, grâce à sa pratique analytique, à quel point les théories de Freud sont issues de l’observation immédiate, et à quel point elles sont loin d’être des spéculations éthérées.

Un adulte dont la libido correspond à la description que nous venons de fournir s’éloigne de façon considérable de la norme. Le caractère grossier des manifestations d’un tel cas nous permet d’aborder des phénomènes apparentés, que nous pouvons rencontrer chez d’autres personnes, sous une forme moins marquée ou plus dissimulée.

III.

Les variations chronologiques du sevrage sont considérables. Si elles s’expliquent, pour une part, par des raisons extérieures, il n'en reste pas moins que, pour une autre part, elles ne s’expliquent que par les différences individuelles des enfants. C’est ainsi que le passage de la nourriture sucée à la nourriture bue apparaît plus ou moins tard.

Les raisons extérieures sont d’ordre ethnologique, social et familial. Chez divers peuples pauvres, les enfants ne sont sevrés qu’à quatre ou cinq ans. Dans une population donnée, le sevrage est chronologiquement variable selon la région. Dans les classes populaires, il n’est pas rare de voir un enfant de quelques années obtenir de temps en temps le sein lorsqu’un enfant plus jeune est en période d’allaitement. certaines mères névrotiques diffèrent le sevrage de leurs enfants, car l’allaitement leur procure des jouissances corporelles. Il s’agit plus particulièrement de femmes frigides génitalement chez lesquelles la poitrine a acquis une signification excessive comme zone érogène.

Mais nous retiendrons plus particulièrement ici le cas ou l’enfant aborde le sevrage avec des difficultés qui lui sont propres. Ces résistances peuvent apparaître lorsque l’enfant doit passer du sein de la mère ou de la nourrice au biberon. On observe alors des comportements très différents. Certains enfants s’y accoutument en quelques jours. D’autres, qui trouvaient difficilement l’énergie de téter le sein, préfèrent bientôt le biberon car la nourriture s’en écoule facilement. Enfin certains enfants se dérobent à ce changement avec entêtement. Cela se précise encore davantage lorsqu’on pense les faire renoncer complètement à l’alimentation sucée. Souvent les enfants à prédisposition névrotique réagissent à l’essai de sevrage par une prise de nourriture si réduite qu’ils obligent les mères à leur céder. De telles difficultés peuvent marquer certains cas jusqu’à l’âge scolaire. Je pense à une enfant de neuf ans qu’il fut impossible de décider à prendre son petit déjeuner à la table familiale. Pour lui éviter d’aller à l’école à jeun, la mère lui apportait au lit, tous les matins, un biberon de lait chaud. Les autres repas étaient pris en famille par la petite récalcitrante. Gött rapporte le cas d’un garçon qu’il fallut sevrer à l’âge de treize ans. Tout cela nous évoque l’observation que j’ai rapportée plus en détail.

Un comportement de ce genre ne peut s’expliquer que par le maintien tenace du plaisir de la zone érogène des lèvres que la succion procure à l’enfant. L’expérience nous enseigne que les personnes qui conservent ce plaisir infantile ont une inhibition grave du développement de leur sexualité. Dans une certaine mesure les pulsions alimentaires et sexuelles demeurent intriquées. Leur libido ne trouve pas normalement la voie de ce qui vit, de l’objet humain, mais cherche en premier lieu sa satisfaction à l’occasion de l’absorption d’aliments par succion. La place que ce plaisir peut tenir tardivement s’observe chez les personnes qui, adultes, éprouvent l’envie de sucer le sein de la femme. Ce mode d’activité sexuelle les excite plus que l’acte normal. L’un de mes patients m’expliqua le conflit émotionnel où le mettait ce genre d’activité amoureuse. Il craignait à la fois l’apparition du lait et éprouvait de la contrariété et de la déception qu’il n’y en eût pas. Dans ce cas l’intérêt sexuel pris à téter est nettement prédominant ; l’autre signification ne subsiste que sous la forme d’une attente curieuse de l’arrivée du lait.

La tendance de l’enfant sevré à sucer en léchant (« suçotement ») des matières sucrées est bien connue. Un désir compulsionnel de sucrerie n’est pas rare chez les névrosés masculins dont la libido est fortement refoulée. Ils trouvent un plaisir tout particulier à ce suçotement prolongé. Deux cas nets me permirent de constater que c’était l’auto-érotisme infantile qui fondait cette jouissance, qui écartait les mouvements actifs de la libido et apportait un tel bien-être aux patients. Je mentionnerai la prédilection de l’un de ces patients pour les sucreries sucées au lit, après quoi il s’endormait satisfait. Ici on reconnaît clairement combien ce comportement relève de celui du nourrisson. L’activité amoureuse normale était totalement refoulée. L’autre patient présentait des traits infantiles multiples. Sa libido n’aboutissait à aucune activité virile : il utilisait d’autant plus toutes les sources auto-érotiques de plaisir. Le matin, se rendant à ses activités, il avait coutume d’exécuter un jeu caractéristique. Il faisait semblant d’être encore un tout petit garçon et disait en prenant congé de sa femme: « Le petit garçon va à l’école maintenant. » En chemin, il s’achetait des sucreries et prenait plaisir à les ingérer paisiblement. Le patient parlait de ces enfantillages avec un ton chaleureux alors que la génitalité au sens de virilité n’était investie que d’un intérêt réduit. Au cours de la psychanalyse, de nombreux indices permirent d’inférer avec certitude que l’intérêt qui s’attache à la fonction sexuelle normale concernaient les activités auto-érotiques. Le fait que l’accentuation libidinale concerne le léchage de sucreries permet de reconnaître précisément l’absence de séparation des fonctions nutritive et sexuelle.

Si ce cas, brièvement esquissé, montre la fixation à la jouissance infantile de téter, un autre exemple pourra démontrer la régression ultérieure à cette source de plaisir.

Une jeune fille névrotique, masturbatrice depuis de longues années, est « éclairée » par une lecture sur la faute et le dommage que cela constitue. Prise de peur, elle se déprime. Elle supprime la masturbation. Au cours de cette période d’abstinence et de dépression, elle est souvent saisie d’une violente envie de sucreries. Elle les achète et les consomme dans le plus grand secret avec une impression de plaisir et de satisfaction dont l’intensité l’étonne. Cette patiente, qui a de tous temps éprouvé le plus vif dégoût de la relation avec l’homme, par cet interdit sévère de se masturber, a écarté sa sexualité génitale. Nous comprenons alors que sa libido emprunte une voie régressive et s’empare de la zone buccale. Ajoutons que la psychanalyse a découvert bien des raisons de croire à l’existence de désirs refoulés concernant la succion du sexe masculin. Depuis qu’il nous apparaît que l’absorption par succion buccale des substances avait pour certains la valeur d’un acte sexuel, d’autres manifestations fréquentes chez les névrosés s’en trouvent éclairées.

IV.

Bien des névrosés souffrent de fringales anormales. Ce symptôme apparaît souvent chez la femme et tout neurologue connaît ces patientes assaillies en plein rue par la faim et réduites au transport préventif d’aliments. La faim qui les ronge les éveille la nuit, et elles placent des provisions auprès de leur lit. Cette faim névrotique est sans rapport avec la vacuité gastrique, son apparition à intervalles irréguliers et par crises à cortège symptomatique pénible n’appartient pas au besoin normal de nourriture. Mentionnons en particulier les sentiments d’angoisse.

Les patients accusent eux-mêmes leurs « accès de faim de loup ». Ils perçoivent la différence avec la faim normale, mais ils ont cependant tendance à confondre les deux. Ils opposent la résistance la plus véhémente lorsque la psychanalyse révèle le rapport entre la fringale et la libido refoulée. Certains indices, cependant, trahissent la voie empruntée ; ainsi la fréquence des accès de faim chez les femmes frigides. L’un de mes patients qui présentait un remarquable symptôme de faim névrotique m’avisa que sa faim concernait jusqu’à ses bourses.

Certains mouvements libidinaux, que la conscience n’admet pas, se dérobent particulièrement bien derrière la sensation de faim comme derrière un masque. Il est possible de s’avouer à soi et aux autres une faim, même démesurée. Personne, y compris le patient même, ne soupçonne d'où le symptôme névrotique tire sa puissance. Cette faim peut devenir telle que toute l’existence du malade doit être adaptée et subordonnée au besoin alimentaire. Cette domination que la faim névrotique exerce sur les malades permet d’appréhender, a posteriori, la violence des pulsions refoulées qui trouvent là leur expression. À titre d’exemple, je rapporterai quelques faits de ma pratique qui peuvent paraître monstrueux.

Une patiente très atteinte avait une fringale dès qu'elle s’éloignait quelque peu de son appartement. Elle ne quittait jamais sa maison sans provisions. Celles-ci épuisées, elle recherchait une pâtisserie ou un autre lieu pour calmer sa faim. Mais c’est de nuit qu’elle était assaillie le plus violemment. Au cours des années, elle arriva à prendre deux ou trois grands repas chaque nuit. Bien qu’elle ne se contentât pas de son dîner et mangeât abondamment avant le coucher, une faim dévorante la tirait régulièrement du sommeil. La conséquence fut, bien entendu, une prise de poids considérable. De nuit, la patiente absorbait surtout des légumes pour éviter de grossir. Pendant le traitement analytique, elle habitait dans une pension. Elle y avait amoncelé quantités de conserves. Tous les soirs, elle préparait les repas à prendre de nuit. Couchée vers dix heures, elle se réveillait par exemple à une, trois et cinq heures. Chaque fois, elle absorbait un bon repas. Très tôt, dès six-sept heures, elle se précipitait dans la cuisine pour quérir son petit déjeuner. Le comportement de la patiente rappelait vivement celui des petits enfants « gâtés » qui s’éveillent et ne se calment que lorsque leur mère leur donne à boire. De plus, elle était enfant unique. Le comportement de tels patients – avides de nourriture et tourmentés s’ils ne sont satisfaits – rappelle de façon surprenante celui des morphinomanes et de certains buveurs. En ce qui concerne ces états, la psychanalyse a pu montrer que le poison enivrant procure au malade une satisfaction substitutive des activités libidinales qui lui échappent. La boulimie compulsionnelle de certains névrosés a la même valeur.

Le dernier cas que j’ai rapporté diffère des précédents en ce que la patiente ne désirait pas du lait ou d’autres aliments à sucer, mais une alimentation solide répétée. L’ensemble de son comportement ne s’éclaire que si nous reconnaissons le plaisir conscient ou inconscient que la nourriture lui procurait. Bien qu’elle ne pût jamais bénéficier d’un sommeil ininterrompu, elle opposa la plus extrême résistance à l’analyse de ses fringales et au sevrage des repas nocturnes. Ce n’est pas seulement la prise d’aliments qui était importante, l’achat des provisions, la préparation des repas lui procuraient un plaisir préliminaire6.

V.

Les névrosés dont la sexualité est réduite au point d’être liée à la succion ou à l’alimentation ne semblent pas, selon mon expérience, avoir une tendance à sucer leur pouce. Par contre, les névrosés adultes demeurés francs suceurs de pouce ne présentent pas une accentuation libidinale de l’alimentation. Fréquemment ils ont un dégoût de la nourriture, du lait et de la viande, des nausées et une tendance à vomir.

Il peut paraître étrange mais je le crois véridique de considérer ces suceurs de pouce comme relevant d’un évolué du développement de la libido par rapport au groupe des névrosés qui nous ont retenus jusqu’alors. Leur libido s’est autonomisée par rapport au besoin alimentaire dans la mesure ou elle n’est plus liée à la succion des aliments. Bien entendu, la zone buccale a conservé son rôle primordial et ils demeurent loin d’un transfert libidinal aux objets. Au contraire, ils offrent dans la vie réelle les signes d’un refus net de la sexualité. La bouche joue un grand rôle dans leurs représentations fantasmatiques (fellation, cunnilingus) accompagnées fréquemment – mais non toujours – du sentiment négatif du dégoût et de la répulsion.

L’opiniâtreté avec laquelle ces névrosés maintiennent pratiquement la stimulation auto-érotique de la muqueuse des lèvres et – au minimum dans leur activité fantasmatique – l’utilisation érotique de la bouche s’éclaire, si nous considérons le comportement du petit enfant. Il suffit de nous rappeler l’intensité avec laquelle dès les premiers jours l’enfant s’adonne au plaisir du suçotement. Son empressement à porter les mains à la bouche, sa façon de happer ses propres doigts, son abandon, enfin sa succion rythmée et l’effet calmant de cette conduite nous montrent l’intensité de ces pulsions précoces. Cette emprise se révèle aussi dans le fait que certains adultes lui sont encore soumis.

Mais ces névrosés présentent d’autres ressemblances avec le nourrisson. Mon expérience m’apprend que les névrosés n’ayant pas dépassé le suçotement s’adonnent de façon marquée à l’excitation auto-érotique d’autres zones, en particulier de leur sexe. Chez l’enfant, aussi, nous trouvons à côté du suçotement la tendance à se saisir d’une partie du corps et à la tirailler rythmiquement. Il est habituel que l’autre main cherche la région génitale pour l’exciter par des mouvements du même genre.

Le suçotement du pouce des adultes, pour insolite qu’il nous paraisse, s’explique mieux encore si nous rappelons que la bouche de l’adulte normal n’a pas perdu le rôle de zone érogène. Le baiser nous apparaît comme l’expression normale de la libido. Bien entendu, ici, la zone érogène est au service de l’amour objectal. De plus, le baiser n’apparaît pas comme but sexuel, il ne représente qu’un acte préparatoire. Mais, ici, encore, les frontières sont floues. Certains formes de baisers peuvent réaliser le but essentiel de l’aspiration sexuelle. Il ne faut pas sous-estimer la fréquence des cas ou les lèvres assument la fonction génitale.

Je voudrais à nouveau donner des précisions issues de deux de mes cas de psychanalyse : elles montrent clairement le destin de la propension infantile à sucer et se complètent à bien des égards.

Un homme d’âge moyen souffrait d’une névrose d’évolution chronique – l’insomnie constituait son symptôme le plus gênant. L’essai de retrouver les causes psychosexuelles de ce trouble nous permit d’apprendre les faits suivants sur le destin de sa libido, ou, ce qui revient au même, sur le développement de sa névrose.

Le patient eut une tendance marquée à sucer son pouce dès la plus tendre enfance. Plus grand, devant la persistance de cette habitude, tous les moyens de la chambre d’enfants furent utilisés et l’enfant cessa effectivement de sucer son doigt enduit d’un liquide amer. Mais le résultat n’était qu’apparent. En réalité, le petit utilisait un coin de son oreiller ou de sa couverture pour s’y endormir en suçant ou en mâchant. Ses éducateurs durent intervenir à l’encontre de cette nouvelle habitude, mais l’effet fut une résignation préludant à un plaisir de substitution. Bientôt, on décela les traces de ses dents sur le montant de bois du lit. Il avait pris l’habitude de ronger le bois.

Au cours de la prépuberté, ce besoin d’excitations plaisantes de la bouche avant l’endormissement se renforça et devint la condition du sommeil. Parmi les somnifères auto-érotiques, la masturbation joua son rôle pendant des années. Après la puberté, vers la vingtième année, un combat serré se joua ou de vieux interdits de l’enfance rentrèrent en vigueur. À plusieurs reprises le patient réussit à se déshabituer de la masturbation mais ce succès lui coûtait de longues périodes d’insomnie. Aussi lui prescrivit-on des somnifères : il s’y accoutuma bientôt au point qu’ils devinrent l’enjeu d’une nouvelle lutte – qui se renouvela par la suite – alternant avec la lutte contre la masturbation. Enfin, en traitement avec moi, et se sentant un peu amélioré, il renonça deux soirs de suite au somnifère. Le jour suivant, il se présenta de mauvaise humeur. Alors qu’il était allongé comme d’habitude et rapportait le déroulement de la nuit précédente, je remarquerai qu’il suçait son pouce au lieu de me parler. Sa résistance n’eût pu se manifester plus clairement. Cette résistance qui dans le transfert s’adressait au médecin après avoir concerné les parents et les éducateurs disait à peu prés : « Si vous m’interdisez de mâcher mon draps, de me masturber, de prendre des somnifères, je retourne à mes satisfaction les plus anciennes. Vous voyez bien que vous n’arriverez à rien avec moi ! » Le fait qu’il suçait son pouce, en présence du médecin, est le signe évident d’une opposition précise.

Si cette observation permet de reconnaître avec une rare précision les relations du suçotement du pouce et de la sexualité, le fragment suivant d’une autre psychanalyse montrera les manifestations compliquées qui sont issues du plaisir infantile de sucer.

Parmi les névrosés il en existe chez lesquels le goût à sucer fut marqué de tous et d’autres, assez nombreux, qui à l’âge adulte ont tendance à se servir de la bouche de façon perverse. Ils luttent contre de telles actions et finissent par présenter des symptômes nerveux qui se déroulent dans le domaine buccal. Le patient dont je parlerai maintenant appartient à ce groupe.

Ce patient de dix-sept ans, qui me fut envoyé par son médecin de famille, se montra très taciturne et fermé à la première consultation. Alors que je n’obtins de lui que de courtes réponses, je remarquerai les mouvements de sa bouche. Tantôt il se mordait la lèvre supérieure ou inférieure, tantôt il les léchait avec sa langue. Souvent il aspirait ses joues, puis il serrait les mâchoires jusqu’à rendre visible le relief des masséters. Par intervalles, le patient ouvrait largement la bouche, puis la refermait ; d’autres fois, on pouvait le voir se sucer les dents ou les gencives.

Lorsque le traitement parvint à lever, de temps à autre, l’inhibition verbale, il révéla quantité d’événements liés à la cavité buccale ayant un caractère plaisant. Une tendance invincible à sucer apparut plus spécialement. Qu’il fût seul ou en compagnie, occupé ou non, il exécutait en permanence des mouvements de succion.

Une anomalie de la position des dents lui avait valu un appareil vers l’âge de treize ans. La pression de cet appareil était douloureuse ; mais le patient tut ses difficultés et réagit à l’excitation par une succion de la portion douloureuse de la mâchoire. Il utilisait la langue pour caresser et chatouiller son palais, ce qu’il éprouvait voluptueusement. Le malade n’imaginait pas la nature sexuelle de cette façon de faire. Il paraît justifié, dans un tel cas, de parler de masturbation orale.

Certains symptômes étaient étroitement liés à l’érogénéité de la cavité buccale. Indiscutablement, le caractère forcé de sa façon d’ouvrir la bouche toute grande avait cette origine. Car dès que le patient se trouvait avec un homme, il avait le fantasme obsédant de prendre son pénis dans la bouche. Tandis qu’il s’abandonnait en frissonnant à ce fantasme, essayant à demi de s’en défendre, il avait ce mouvement saccadé dont le sens ne pouvait laisser aucun doute.

C’est pour nous un fait d’observation courante qu’un oragane trop mis à contribution comme zone érogène ne parvient plus suffisamment à remplir ses autres fonctions7. Dans le cas rapporté ici, la bouche se dérobait aux fonctions sans caractère sexuel. En compagnie d’autres personnes il était quasi impossible à ce patient de parler ou de manger. Ainsi, il ne pouvait pas, par exemple, converser avec ses collègue dans leur salle commune. Il lui était impossible de consommer en cours de matinée un casse-croûte comme certains le faisaient. Il repartait avec son pain, le midi, sans en avoir pris une bouchée et le jetait dans la rue. Cela pour échapper aux questions qui auraient pu lui être posées à la maison. À cet égard, l’effet du traitement fut remarquable. À peine sa position homosexuelle obsessionnelle et angoissée eut-elle cédé et accordé une place à l’intérêt pour le sexe féminin, il devint capable de manger et de parler avec ses collègues.

Ces deux cas montrent l’emprise du plaisir de sucer à l’âge adulte et son influence sur le comportement d’ensemble de l’individu. À côté d’une minorité de cas schématiques, il existe bien des personnes qui paient un certain tribut à leur zone buccale sans en arriver à des symptômes névrotiques graves. La discordance entre leur auto-érotisme et leurs intérêts est comblée par des formations de compromis. De tels sujets sont, par exemple, capables et actifs dans leur profession. Ils parviennent à sublimer valablement une partie de leur libido, mais leur auto-érotisme leur dicte des conditions dont dépend l’accomplissement de leurs performances. Je traitai un névrosé qui ne pouvait se livrer à un travail intellectuel qu’après s’être masturbé. Certaines personnes, de même, ne peuvent réfléchir intensément qu’en mettant un doigt dans la bouche, ou en mâchonnant leurs ongles ou un porte-plume. D’autres se mordent ou se lèchent les lèvres lorsqu’ils sont préoccupés. Leur auto-érotisme ne tolère le travail que s’il reçoit une satisfaction en partage. Il en est ainsi lorsque fumer devient une condition pour travailler comme chez bien des hommes, mais les circonstances sont plus complexes dans ce cas.

Il est vraisemblablement impossible de scinder la tendance, l’habitude normale, de l’obsession pathologique. Du point de vue pratique, on peut s’en tenir à un critère : la façon dont l’individu supporte une privation de l’excitant habituel. La réaction à l’absence d’une source de plaisir à laquelle il est fixé de façon morbide a un caractère pathologique. Elle s’exprime par la formation de symptômes névrotiques.

VI.

Indubitablement, la satisfaction des besoins sexuels exerce une influence sur l’égalité d’humeur de l’homme normal. Mais la bonne santé permet de supporter le manque épisodique, dans certaines limites. Par voie de sublimation, certaines satisfactions substitutives sont acquises. On peut en dire de même d’un grand nombre de névrosés. D’autres, cependant, sont intolérants à l’extrême à toute réduction du plaisir habituel et cela d’autant plus que leur vie pulsionnelle s’est moins éloignée du niveau de la petite enfance. Ils ressemblent beaucoup aux enfants gâtés. Leur libido exige sans arrêt les satisfactions habituelles. Ainsi ils deviennent totalement dépendants et réagissent avec le plus vif déplaisir lorsqu’ils doivent renoncer. Ce déplaisir vire au malaise, à la mauvaise humeur.

Cette origine de la dysphorie névrotique n’est peut-être pas assez soulignée d’habitude.

La satisfaction auto-érotique a une double signification pour le névrosé : elle sert à prévenir l’indisposition et écarter celle qui est déjà installée.

Observation en premier lieu tous ces névrosés qui, dès le matin, ont recours au moyen habituel qui les préserve de se sentir mal ; il s’agit de gens qui se séparent difficilement du sommeil. Chaque journée, chaque retour à la vie vigile est teinté de déplaisir. Celui-ci durerait et troublerait toute leur journée, s’ils ne s’adonnaient à la satisfaction habituelle – à titre prophylactique. À cet égard, les excitations de la zone buccale que nous avons envisagées ont une grande signification. Ce comportement des névrosés ne peut mieux s’expliquer qu’en revenant à un exemple déjà cité. Je rappelle la petite de neuf ans qui ne pouvait se résoudre à quitter son lit avant d’avoir reçu son biberon de lait.

Je m’occuperai plus attentivement des névrosés qui chassent leur état de malaise par une excitation orale plaisante. C’est à dessein que je ne choisirai pas l’alcool ou l’effet narcotique vient compliquer le tableau.

Considérons le cas d’une jeune patiente cyclothyme que j’observai. le contact avec d’autres personnes lui paraissait extraordinairement difficile. Elle se retirait plutôt et s’adonnait entièrement à ses tendances auto-érotiques. Lorsqu’elle était déprimée, elle recourait à différents moyens ; en particulier elle s’achetait quelque chose à manger et tandis qu’elle s’alimentait sa belle humeur lui revenir. Une autre méthode agissant sur son humeur la caractérise : elle se promenait des heures durant en tramway et tirait un vif plaisir du mouvement. Se sentait-elle déprimée, elle passait une grande partie de la journée en tramway et en consommation des victuailles qu’elle portait avec elle.

Les racines infantiles de ces manifestations me furent enseignées par l’analyse d’un jeune homme que je traitai pour des troubles névrotiques de l’humeur. Très fixé à sa mère, il ne parvint pas, même plusieurs années après la puberté, à transférer sa libido sur d’autres personnes féminines. Pendant un temps, son travail professionnel lui fut une satisfaction substitutive jusqu’au moment ou des circonstances particulières suscitèrent un conflit intérieur dont, évidemment, il ne prit pas conscience. La fixation à la mère et la tendance à s’en détacher entrèrent en lutte, le travail cessa de satisfaire le patient. Une période de mauvaise humeur fut la proche conséquence où le surprit un événement bizarre. Un jour, il se coucha las de la vie, sans appétit et désireux de dormir. Sa mère lui apporta une tasse de lait. Lorsqu’il porta la tasse à sa bouche et que ses lèvres touchèrent le liquide, il eut, selon expression : « une sensation faite de chaleur, de douceur et de sucré » ; elle le déconcerta et en même temps lui apparut comme une vieille connaissance, simultanément elle exerça sur lui un effet calmant inexplicable. L’analyse apporta bientôt la solution de cette énigme. Le patient avait été allaité par sa mère pendant toute sa première année et avait tété avec appétit selon le témoignage des parents questionnés par la suite. Au cours des années suivantes, il avait souvent saisi le sein de sa mère et en parlait avec des expressions tendres appartenant à la langue enfantine. Lorsque sa tentative de détachement échoua et qu’il se sentit indisposé, il se tourna inconsciemment vers la source de plaisir la plus ancienne de sa vie. Le lait que lui tendit sa mère éveilla les traces mnésiques plaisantes les plus anciennes et parvint ainsi à calmer provisoirement son humeur.

Ainsi s’éclaire un phénomène bien connu du neurologue. Les névrosés déprimés ou irrités sont souvent soulagés – pour un temps seulement bien entendu – par la prise d’un médicament alors même que celui-ci n’a pas d’action suggestive de l’ordonnance médicale. Mais l’expérience répétée montre que le névrosé peut absorber un petit quelque chose – non ordonné médicalement – et obtenir un effet calmant. On méconnaît ici un facteur important. Pour tout homme, il y a eu un temps ou l’absorption de liquide délivrait de toute irritation. L’effet de « suggestion » de la fiole n’est pas seulement le fait du médecin traitant, mais aussi de sa propriété de combler la bouche du patient par quelque chose qui éveille les souvenirs de jouissance les plus anciens.

La tendance de certains à se faire prescrire une diète après l’autre en se rapprochant le plus possible d’un régime liquide s’explique pour une part de la même façon. Rappelons ces patients qui adorent se laisser cajoler par une infirmière.

Mais n’oublions pas le refus alimentaire, si fréquent chez nos patients. Il apparaît sous bien des formes, souvent camouflées, dans le cadre des maladies névrotiques. Je ne rappellerai que le manque d’appétit, le dégoût devant la nourriture, la nausée et le vomissement ; il n’y a rien à ajouter à ce que nous avons dit précédemment de l’origine de ces symptômes.

Dans les dysphories, la tendance au refus alimentaire est souvent consciente et ouvertement exprimée. Elle est particulièrement marquée dans les cas que nous rangeons parmi les psychoses. Cela justifie que nous attendions de la psychanalyse de ces cas un éclaircissement des causes profondes du refus alimentaire.

VII.

Deux symptômes prennent rang parmi les manifestations les plus importantes et les plus importantes et les plus marquantes des manifestations dépressives. Ils ont rapport à la prise de nourriture. Ce sont : le refus alimentaire et la peur de mourir de faim.

Il y a plusieurs années, lors de mon premier essai8 pour démêler la structure des troubles mentaux dépressifs par le truchement de la psychanalyse, je n’accordai pas à ces symptômes l’attention qu’ils me paraissent mériter maintenant. Je pense pouvoir fournir une contribution nouvelle à la psychogenèse des états dépressifs, mais je suis conscient de rester loin d’une solution globale et définitive du problème.

À observer un déprimé mélancolique, on a rapidement l’impression que le malade nie la vie. Il est alors facile de considérer le refus de nourriture comme l’expression d’une tendance suicidaire. Cette explication ne peut en soi infirmée. Le psychanalyste ne peut pourtant pas s’en contenter car elle est incomplète et partielle. La question se pose : pourquoi ce patient décidé à mourir a-t-il choisi le chemin long et incertain de l’inanition ? De plus, l’expérience analytique préserve d’accepter trop facilement une conception qui fait remonter un phénomène psychopathologique à des causes conscientes et logiques.

De même la constitution du second symptôme mentionné – la peur de mourir de faim – ne s’explique pas facilement. Cette peur se retrouve avec une fréquence particulière dans les états dépressifs de la sénescence. Une conception psychologique simple invoquerait le fait que l’homme qui vieillit est soucieux de son existence à venir. Comme la sénescence comporte un penchant accru aux troubles nerveux et psychiques, le souci en question trouverait son expression selon la disposition de l’individu – ou dans une peur morbide ou dans une idée dépressive délirante.

Une telle façon de voir n’atteint pas l’essence de cet état. Elle s’en tient strictement à l’énoncé de la représentation pathologique – à son contenu manifeste. Elle n’atteint ni les forces en jeu dans la psychose ni la signification profonde des symptômes.

La psychanalyse suit à la trace le contenu latent de la représentation morbide. Dans un article antérieur déjà cité, j’ai pu montrer que les déprimés sont en deuil de leur capacité perdue à vivre. L’involution, pendant laquelle les états dépressifs sont les plus fréquents, comporte une dévalorisation de l’érotisme génital. Chez les femmes, le sentiment de ne plus être l’objet des vœux masculins est particulièrement significatif. Mais la psychanalyse des états dépressifs survenant chez des sujets plus jeunes montre une association similaire. Le malade se défend de la perception consciente de cette modification intérieure. Simultanément, la libido subit une transformation régressive que nous devons considérer comme fondamentale.

L’approfondissement de la structure des psychoses dépressives m’a conduit à supposer que chez ces malades la libido régressait au stade le plus primitif qui nous soit connu, à ce stade que nous avons appris à nommer oral ou cannibalique.

Les traces de cette transformation rétrograde de la libido apparaissent également lorsque l’involution se déroule normalement. Chez les névrosés les indices de ce processus sont indubitables. Mais il s’agit en général d’une régression moins poussées, selon un cours tranquille et progressif. Les manifestations de ce genre sont si connues du psychanalyste que quelques indications suffiront.

L’âge de l’involution est, pour bien des gens, marqué par une attention plus grande portée à la nourriture. Avec la diminution de la fonction sexuelle (au sens droit), les aliments, leur choix, leur composition sont l’objet d’un intérêt accru. L’aspect régressif de ces intérêts est dénoncé par la préférence infantile fréquente pour les choses sucrées. Il est remarquable que la fonction intestinale est également l’objet d’un intérêt accru. Plus la zone génitale est hors de cause, plus l’individu revient au plaisir de la bouche et de l’anus. Il n’est pas rare de voir augmenter avec l’âge la tendance à prendre pour sujet de conversation les intérêts oraux et anaux.

Comme je l’ai dit, ces manifestations sont fréquentes chez les névrosés. Les représentations concernant l’absorption de nourriture prennent un caractère hypocondriaque9.

Dans les états dépressifs mélancoliques, la libido semble régresser jusqu’au stade le plus précoce du développement. Cela veut dire qu’au niveau inconscient, le mélancolique éprouve vis-à-vis de son objet sexuel un désir d’incorporation. Inconsciemment, il existe une tendance à avaler l’objet, à le détruire.

Dans un travail antérieur, déjà cité, j’avais montré certaines concordances remarquables entre la structure de la mélancolie et celle de la névrose obsessionnelle. J’avais notamment insisté sur l’ambivalence des sentiments et la prédominance originelle du sadisme dans la vie affective des patients. Je me vois actuellement contraint d’insister sur une différence qui me semble essentielle. La conception d’une libido plutôt hostile vis-à-vis de l’objet du désir et qui tend à l’anéantir subsiste bien entendu. Mais, contrairement aux convoitises sadiques de l’obsédé, la voie du désir inconscient du mélancolique semble vers la destruction par dévoration de l’objet d’amour.

Une part des auto-accusations des mélancoliques trahit de telles pulsions pour une oreille avertie et ce bien qu’elle restent totalement inconscientes pour le patient. Ces reproches ont bien des caractère typiques. Tel malade se déclare être tout bonnement le plus grand criminel de tous les temps, il se veut à l’origine de tous les malheurs, de tous les péchés. Pour qui connaît le mode d’expression des névrosés et des psychotiques le sens profond de ces auto-accusations hyperboliques est facilement compréhensible. Le malade se défend de prendre conscience de représentations précises qui seraient particulièrement effroyables et intolérables. Je crois justifié de supposer qu’il s’agit des pulsions cannibaliques.

Dans certains cas, c’est une évidence. Ainsi E. Kraepelin, dans son Traité de Psychiatrie, note parmi d’autre exemples : « Le malade a précipité le monde entier dans le malheur, mangé ses propres enfants, absorbé la source de la grâce. » Mais presque toujours, ces accusations subissent une déformation.

Il est une forme d’idée délirante dépressive ou le fantasme du désir cannibalique s’exprime avec précision. Jadis, cette idée délirante était très répandue mais, même maintenant, elle n’a pas encore disparu. C’est l’idée d’être métamorphosé en un animal sauvage qui dévore les hommes. Cette auto-accusation était répandue dans la vieille psychiatrie qu’une certaine forme de « possession » était désignée sous le nom de lycanthropie. C’était le délire de transformation en loup-garou.

Mais, plus fréquemment, les auto-accusations des malades subissent une déformation curieuse. Tandis que le patient désavoue consciemment la qualité de l’acte souhaité, il s’accuse d’une quantité de méfaits qu’il lui est impossible de commettre.

Si nous admettons que les désirs les plus profondément refoulés du mélancolique sont de nature cannibalique, que ces « péchés » en fin de compte remontent à une nourriture défendue, abhorrée, nous comprenons alors la fréquence du refus alimentaire. Le patient se conduit comme si seule une abstention alimentaire complète pouvait le préserver d’exercer ses pulsions refoulées. En même temps, il s’applique la seule sanction correspondant aux impulsions cannibaliques inconscientes : la mort par inanition.

Ainsi, la peur des malades de mourir de faim se comprend aisément. La pulsion à « incorporer », à dévorer l’objet désiré, se heurte à des résistances internes puissantes. Comme d’autres pulsions, le désir cannibalique se transforme en peur névrotique lorsque sa réalisation se heurte à des résistances démesurées. Il est menacé à jamais du destin de l’insatisfaction ; jamais la zone buccale ne devra connaître cette satiété que désire l’inconscient. La peur de mourir connaître cette satiété que désire l’inconscient. La peur de mourir d’inanition en découle.

Je ne peux pas quitter le thème des troubles mélancoliques sans insister sur le fait que je n’ai cherché à expliquer que les désirs inclus dans certains idées délirantes dépressives et les pulsions inconscientes sous-tendant certaines particularités du comportement, mais non les causes de la dépression mélancolique en général. Je n’avais pas l’intention de résoudre un aussi vaste problème au cours de cette investigation.

VIII.

Les pulsions cannibaliques inconscientes qui me semblent fonder certains symptômes précis des troubles mentaux dépressifs existent aussi chez l’adulte normal. Elles apparaissent occasionnellement dans ses rêves.

Un homme que je connais me fit part du rêve suivant. Il vit devant lui un plat d’aliments que sa femme lui avait préparé. La masse contenue dans ce plat avait l’air d’un légume sur lequel se trouvaient comme si il avaient été cuits ensemble les jambes d’un enfant. Au cours du rêve, ces jambes rappelèrent au rêveur celles de son petit garçon. Il s’éveilla épouvanté et se rendit compte qu’il avait été sur le point de dévorer en rêve les membres de son propre enfant.

L’horreur que cet homme ressentait à la seule pensée d’une telle action, est semblable à celle que nous inspirent les habitudes des peuplades cannibales. Aujourd’hui encore, chez certains peuples, il arrive qu’un chef tue ou fasse tuer son fils rebelle et le consomme.

Dans les légendes des peuples civilisés, nous rencontrons le dieu qui dévore ses propre enfants. Ce n’est pas ici le lieu de préciser des particularités ethnologiques et mythologiques. Je me réfère au riche matériel que Rank a élaboré dans son œuvre sur le thème de l’inceste, particulièrement le chapitre consacré au thème du morcellement.

Les données diverses ici rassemblées nous obligent à accorder toute sa valeur à l’hypothèse de Freud d’une étape cannibalique du développement de la libido. Cette phase de la vie pulsionnelle individuelle correspond bien au cannibalisme conservé jusqu’à aujourd’hui chez certains peuples, mais qui fut également une étape chez les « peuples civilisés » sur le long chemin de leur développement. Et de même que certaines productions psychiques des sujets sains et malades rappellent ce stade précoce de leur enfance, de même les mythes et les contes populaires conservent les traces du passé le plus lointain.