6. La maladie de soi-à-soi

note de conversation sur la « psychosomatique »

On a vu la signification que revêt la psychanalyse pour les patients « endocryptiques » dans la première phase du processus. On a noté que durant toute cette phase le retour régulier sur le divan a la même signification libidinale que celle que le patient donne à la régularité de ses fonctions physiologiques (respiration, péristaltisme, menstrues, etc.). La maladie qui affecte ces fonctions, si elle devient éloquente, ne parle qu’au sujet lui-même et non pas aux autres. La traduction : « de même que je reviens vers toi (analyste) de même persiste l’espoir en moi de rejoindre un jour l’expérience encryptée », ou encore : « l’amant retrouvera l’aimée », à la faveur de cette traduction en paroles, la maladie de soi-à-soi (asthme, colite, etc.) peut connaître un certain répit. La face cachée de la plupart des maladies dites « psychosomatiques », c’est le « retour », dans la douleur, dans la maladie, dans la catastrophe physiologique, du « mort-qui-mène-le-deuil ». En effet, le fantasme mélancolique à proprement parler, celui de l’empathie de l’w objet-mort-et-endeuillé-de-ma-perte », est devenu tabou. Or, le sujet dit psychosomatique n’est pas capable de produire le fantasme mélancolique du deuil que mène l’objet pour lui — de ses larmes, de ses lamentations, de ses auto-accusations, etc. Il doit, pour une raison, se couper même de son fantasme mélancolique, car l’accepter, serait-ce inconsciemment, signifierait revivre le traumatisme narcissique autodestructeur de la séparation. Par ailleurs, on doit supposer qu’il n’a pas de raison non plus de le persécuter sur le mode paranoïaque (= persécution de la propre crypte mélancolique « projetée » à l’extérieur). Il reste donc à mi-chemin entre « mélancolie » et « paranoïa ». (Il y a toujours une possibilité paranoïaque quand on n’est pas autorisé à faire le deuil au nom de l’objet perdu et, en effet, il arrive parfois que ces patients psychosomatiques « sortent » un aspect paranoïaque.)

Qu’advient-il quand un sujet endocryptique ne peut en aucune manière produire le fantasme mélancolique ? Quand il ne saurait d’aucune manière évoquer le contenu de la crypte ? Il ne restera alors qu’à utiliser le corps propre d'une façon quasi-hystérique en évitant ainsi l’identification endocryptique. On sera à tel point dans la peau d’un autre que l’on en aura un ulcère par exemple.

Rien alors du fantasme mélancolique n’aura à venir à la surface sous forme d’affects ou de mots. Il est entendu que les autres fantasmes n’en sont pas nécessairement absents, sauf le fantasme mélancolique.

Ce sera une sorte de « conversion interne ». La maladie qui « advient » — comme une catastrophe — n’est autre qu’une hystérie de soi-à-soi.

Mais qui est malade ? C’est le défunt. De quoi ? Il en est malade : il ne peut pas « digérer » ce traumatisme que lui avait infligé la perte du sujet. C’est en tant que tel qu’il est incorporé : « Je porte en moi un, qui est mort, ne pouvant digérer ma perte. » (Notons que la perte a eu lieu à cause d’un traumatisme subi par l’objet et non pas à cause d’une infidélité de sa part et c’est cela qui peut sauver l’amour-propre de tel ulcéreux.)

A la place du fantasme mélancolique refoulé du « deuil-par-le-défunt-pour-son-objet-perdu » (contenu cryptique, ou en cas d’ouverture de la crypte : identification endocryptique) on aura un processus de nécroplasie (les capillaires se rétractant, n’irriguent pas l’estomac — circulation insuffisante — ulcération). La vaso-constriction « fabrique » le « mort » à l’intérieur (ulcère). Celui-ci « pleure » à travers la maladie sa plainte : « de ne rien avoir à manger » (= aimer), de « n’avoir que des acidités, des amertumes et des aigreurs » (= pas de douceurs). Le porteur d’ulcère (nécrose) est porteur d’un objet mort en tant que celui-ci, ne pouvant pas digérer la perte de son sujet aimé, doit en mourir : le porteur de nécrose a été obligé d’avaler la perte avec toutes ses circonstances indicibles. La nécrose semble correspondre à un fantasme d’empathie non produit concernant le sujet mort pour l'objet-

La raison des localisations particulières reste à éclaircir dans chaque cas.

Tel porteur d’ulcère subit un accident (il perd un doigt de la main) et parallèlement guérit de son ulcère. Il perd son doigt comme il avait perdu l’objet et en même temps il accomplit le deuil aussi de cette perte, puisqu’il porte désormais, au vu et au su de tout le monde, le symbole de cette perte. Il n’a donc plus à se perdre dans le deuil (indicible) de l’objet. Et le deuil et la perte sont accomplis.

L’auto-mutilation qu’il s’est fait subir (doigt coupé) a déplacé sa problématique sur un autre plan. Il s’agit cette fois-ci de l’auto-mutilation (signe de deuil) de son objet perdu qui l’avait aimé. Par cet acte il se trouve exorcisé. Il n’a plus à refouler le fantasme mélancolique (interdit) du deuil mené par l’objet pour lui. La perte « a eu lieu ».

Dans tous ces cas la maladie est de soi-à-soi. Elle ne s’adresse pas éloquemment aux autres (comme par exemple dans l’hystérie).

La « psychosomatique », quand il ne s’agit pas de conversion hystérique, semble se ramener à une conversion interne. Celle-ci peut être vue comme un cas particulier de la « périphérisation » (cf. Glossaire Hermann, infra, p. 373). La crypte mélancolique est poussée à la « périphérie » de l’appareil psychique : le corps. La maladie remplace le mot du défunt : « j’en pleure », « j’en suis malade », « je ne me nourris plus depuis ».

La querelle des psychosomaticiens qui disent : « la maladie tient lieu de fantasme » et des kleiniens qui disent : « la maladie est la Mère-vengeresse » p. ex. (entre autres fantasmes possibles) — tombe à l’eau purement et simplement. La conversion interne — c’est-à-dire la maladie de ioi-à-5oi — ne vise pas d produire des symptômes visibles à l’extérieur, éloquents d’un état à exorciser, mais elle tient lieu vis-à-vis de soi-méme du fantasme d’empathie impossible. Il résulte de cette conversion interne des symptômes tels, qu’ils sont souvent tout à fait étrangers à la signification que l’on peut leur donner par rapport à ce dont il s’agit réellement. La précipitation de l’acide urique dans le cas de la goutte et des maladies apparentées ne vise nullement la douleur, mais il s’est produit des changements de type conversionnel dans la physiologie dont les symptômes en question sont des conséquences secondaires et non éloquentes.

D’autres cas de « psychosomatique » : par exemple l’asthme, correspondent au travail d’un fantôme dans l’Inconscient. Exemple : tel problème secret, « irrespirable » pour un père fait retour sous forme d’asthme chez le fils.

N. A. et M. T.

Été 1973