1. L’enfant majuscule ou l'origine de la genèse

La civilisation, quelle qu’elle soit, refoule le sens de l’Enfant. Voilà une proposition inaugurale qui ne va pas laisser d’étonner. Pour peu qu’on ait prêté attention à Ve majuscule dans « Enfant » on sait d’ores et déjà qu’il ne s’agira pas de l’enfant au sens courant du terme, qu’il ne s’agira pas de l’enfant de la pédagogie, pas plus que de celui de la psychologie, fût-elle comportementaliste ou généticienne. Si l’on nous prêtait le projet de vouer nos développements au divin Enfant de la religion nous n’écarterions pas complètement une telle suggestion d’autant que les divinités infantiles témoignent, pour sûr, d’un certain retour de ce refoulé que nous nous emploi-rions justement à débusquer, de ce refoulé même qui, pour le lecteur, fait l’objet de son incrédulité. Comment ?

— se demande-t-il en effet—, l’enfant de tous âges n’est-il pas un sujet permanent de préoccupation pour ses parents, d’occupation pour ses éducateurs, d’observation, d’études minutieuses, de soins dévoués, pour le biologiste, pour le psychologue, pour le pédiatre ? Sociologues, démographes, spécialistes du marketing se penchent sur son cas, sans oublier les juristes, les magistrats et les œuvres philanthropiques : il focalise littéralement l’intérêt des religions et des partis politiques. A tout bien prendre, il n’est question que de lui, petit ou grand, voyant le jour ou à naître, conçu ou à concevoir. Ne serait-il pas aberrant de soutenir que l’enfant serait victime d’un refoulement universel ?

Il doit exister pourtant quelque faille dans le raisonnement de notre interlocuteur imaginaire. Si l’enfant, comme il le remarque à juste titre, possède une omniprésence on ne peut plus thématisée dans notre civilisation, ne serait-ce pas conséquence nécessaire du fait même de ce refoulement, constamment à l’œuvre et sans cesse renouvelé, maintenant et maîtrisant — comme il se doit — une présence adultérée de son objet lui-même ? De fait nous vivons sur une rationalisation millénaire, devenue un préjugé indéracinable : l’enfant est un adulte en herbe, sa forme interne, son entéléchie demande à s’accomplir, et cela, en suivant les étapes prescrites d’une maturation euphysique et orthopsychique pour aboutir au même type d’êtres que nous sommes nous-mêmes. Or, songeons un peu, s’il en était vraiment ainsi, l’humanité aurait fini, il y a belle lurette, d’éliminer toutes les déviations en dys-et en para- et serait peut-être, à ce jour, délivrée de ses conflits internes. Elle vivrait alors dans la répétition euphorique de son orthocycle génératif. Il n’y aurait point eu l’Histoire et les inévitables catastrophes elles-mêmes n’eussent en rien modifié, grâce aux parties subsistantes, la joyeuse régénération du tout. Cette antique utopie de la répétition béate, soit comme fait prétendu, soit comme fin miroitée, habite, nonobstant quelques apparentes exceptions, toutes les idéologies religieuses, philosophiques, scientifiques ou politiques. Il suffira, pour s’en convaincre, d’observer le sort qu’on y fait à l’Enfant : dans tous les domaines cités règne l’adulto-centrisme, la normation par le « déjà-là ». La matrice, sorte de moule à reproduire le même, n’est-elle pas — dit-on avec un sentiment d’évidence — antérieure, dans le temps donc aussi en dignité, au fruit de sa gésine ? La filiation depuis la « mère biologique » ou le « père social » n’est-elle pas — ajoute-t-on avec l’air de surmonter les naïvetés premières — le modèle de toute pensée causale et génétique ? Les géniteurs sont posés, dans tous les cas, comme origines, repères et normes absolus, alors que la place réservée à l’Enfant demeure secondaire, dérivée, accessoire. Il serait aisé de déceler l’adulto-centrisme — pour qui en ferait l’analyse — dans l’ensemble des outils conceptuels, jusques et y compris les grandes catégories de la pensée, temporalité et causalité. Les effets habituels du langage communicatif, quel qu’il soit, impliquent toujours de quelque manière le refus de l’Enfant. Le langage — à l’exception de la poésie peut-être — constitue, par là, un instrument éprouvé depuis des temps immémoriaux pour opérer en chacun de nous le refoulement incessant du sens qui s’y trouve exclu, le sens de l’Enfant.

On refoule l’Enfant comme on respire. Nous commençons à peine, grâce à Freud, de nous éveiller à cette idée. Là réside le véritable malaise dans la civilisation. Or, aussitôt que nous nous apprêtons à formuler en mots ce que nous avons entrevu, en vertu même de l’inertie adulto-centrique du langage, nous nous mettons en devoir de tout replonger dans l’oubli. Une vigilance à toute épreuve sera requise pour nous garantir de l’ornière. Aussi souhaitons-nous que le lecteur non-complaisant, le seul qui vaille, relève en passant, les tentations de nos errements. Oui, nous aimerions le sentir « enfant terrible », un peu comme Zazie, ou l’analyste bien inspiré.

En attendant, constatons que nous n’avons pas le moins du monde éclairé le sens de notre majuscule ni, par conséquent, la signification de cet Enfant qu’elle découvre. Mais c’est là, en définitive, l’objet même de cette communication. La majuscule ici fait allusion à un champ de questions ultimes non encore formulées de la théorie psychanalytique. Ne nous étonnons pas qu’il faille y aller par quatre chemins.

Avant de nous y engager il sera prudent d’indiquer par où ils passent et de leur donner des noms en conséquence. De ces chemins le premier devra nous mener à la faillite des évidences grâce à ce que nous appelons le paradoxe de l'orgasme et nous définira le statut gnoséo-logique de la psychanalyse. Le second survolera l’immense domaine de la suggestion à effet post-hypnotique et des moyens de la destituer, l’introjection et le transfert, itinéraire traversant un paysage de faux-semblant et qui mérite de se dénommer : les mirages de l’objet. Un troisième chemin nous introduira à la sémantique particulière de la théorie psychanalytique, à ces non-sens insignes qui remontent à la source de tous les sens et baptisés, pour cette raison, anasémie, chemin qui aboutit à la notion requérant la majuscule, l’Enfant comme anasémie. Le quatrième chemin enfin, épousera la dimension propre au symbole, qui relie le domaine anasémique au domaine phénoménal et révèle le sens originel de l’Enfant, dont il est issu. C’est le sentier de montagne de la psychanalyse des origines. Il faudra l’avoir franchi pour comprendre pourquoi la seule authentique révolution humaine est celle qui délivre l’Enfant de sa condition de refoulement où le maintiennent les civilisations.

A preuve de ce refoulement on pourrait citer toute l’histoire de la philosophie occidentale. Pour notre propos il suffira de nous arrêter à ce tournant pourtant révolutionnaire qu’a constitué, pour la pensée contemporaine, la phénoménologie de Husserl.

Ayant poussé le doute cartésien à sa limite ultime, un homme partait à la recherche de la certitude absolue. Il lui fallait abandonner toute idée reçue, pour ne retenir que ce qui se présente « en personne », sans préjugé ni déformation, ce qu’il appelait t die Sache selbst t, « cela même donc il s’agit », chaque fois que nous parlons de vérité, de monde extérieur, ou enfin, de quelque contenu que ce soit. Or — première constatation —, cela, dont il s’agit vraiment, dans tous ces cas, se définit comme une « direction de la conscience » orientée vers des objets, posés comme réels, imaginaires, fictifs, etc., objets s’étendant d’ailleurs aux propres actes de conscience. Il est une deuxième constatation non moins capitale : tout comme les objets, quels qu’ils soient, ne peuvent être visés, perçus ou conçus dans leur unicité, mais seulement en rapport avec d’autres objets, « sur fond d’autres objets », dans une multiplicité de « profils », de même les actes qui les visent impliquent des actes de comparaisons d'actes, des intentionnalités multiples et leurs synthèses. De tels actes de comparaison s’effectuent souvent à la faveur d’organes gémellaires ad hoc biologiquement institués, comme les deux yeux, les deux oreilles, offrant immédiatement deux profils qui de par leurs différences peuvent s’unifier en un objet unique, ou d’autres organes, tel le toucher, produisant le même effet au moyen d’une discrimination localisante dans l’espace de leur étendue. Mais quelle que soit leur qualité et à quelque objet qu’ils s’adressent, les actes intentionnels, en accomplissant des synthèses, convergent non seulement sur leur corrélat d’objet, mais aussi sur un pôle immanent, l’fgo. Or, il est un acte, en apparence privilégié, où l’objet de l’acte est l’ego lui-même : quand je touche une main de l’autre main, dans ce seul geste ego figure deux fois, dans la coïncidence de deux actes distincts : je me sens touchant, je me sens touché. Geste privilégié en apparence seulement — disions-nous — car il n’est d’acte intentionnel qui — en dernière analyse — ne se ramène à cette rencontre de soi avec soi. Tel se définit l'ultime fondement — selon les diverses étapes de la pensée husserlienne — de toute connaissance intellectuelle ou affective, et, finalement, de toute vie. Ce retour radical à la « chose dont il s’agit vraiment », a permis, certes, de faire place nette de l’énorme masse de verbiage que charriait la pensée européenne et ouvrait l’espoir de féconds recommencements. Or, à y regarder de près, le déblaiement magistral n’a été suivi que d’un nouveau foisonnement de mots et de logologies, si ce n’était l’agnosticisme mystique ou un scepticisme rabat-joie.

Quelles peuvent être les raisons d’une telle succession ? Husserl lui-même, reconnaissons-le, éprouva sa vie durant, l’insatisfaction de ses limites et n’eut de cesse de reprendre son ouvrage. Son disciple, Heidegger, à son tour, après avoir fait la critique pertinente, mais utopique, de la pensée du maître et annoncé à grand fracas l’avènement, enfin, d’une véritable théorie de l’être, demeure, à ce jour encore et près d’un demi-siècle plus tard, redevable de l’ontologie promise. Mais comment en serait-il autrement si l’on considère la triple omission de l’idée de l’Enfant : i° Les contenus concrets de l'ego ne sont engendrés que sur le mode d’une accumulation d’habitus s’inscrivant dans un sujet défini à l’avance quant à son essence, sans qu’aucun changement qualitatif réel intervienne au cours de sa constitution *. De toute évidence, l’Enfant, comme origine de la genèse, comme celui par qui advient le nouveau, n’a aucune place dans une telle conception. 2° L’abîme qui sépare le Je et le Me n’est guère perçu davantage, encore moins thématisé. Leur coïncidence miraculeuse se révèle comme le nec plus ultra de l’appréhension humaine et nous interdit l’accès du no man’s land qui entre les deux s’étend. Si le fait de l’inconscient freudien n’est pas nié (cf. note, p. 207) il n’est jamais conçu comme la source des sens se constituant dans l’auto-affection. L’Inconscient, 1’« éternel infantile »onto-et phylogénique, origine de toute création, étant méconnu, il ne reste plus au radicalisme husserlien qu’à rebrousser chemin et à récupérer, sous le titre de « constitution transcendantale », préjugés, idées reçues et habitudes de pensée. 30 Enfin, si la coïncidence du Je et du Me a qualité d’ultime fondatrice pour toute expérience possible, aucune question quant à la genèse de ces deux protagonistes complémentaires ne serait recevable. Autrement dit, jamais rien ne saurait advenir, car toujours, tout est déjà advenu — du moins virtuellement dans la conjonction originaire du Je et du Me.

Ces reproches valent également pour Heidegger, muta-tis mutandis. Mais si, pour sa part, il a récusé les naïvetés de son maître, sur ces trois points il n’en manque pas moins d’apporter des correctifs positifs. La bénéfique destruction qu’il opère de la pensée métaphysique ne lui ouvre pas davantage l’accès à l’idée cruciale de l’Enfant.

Nous allons arrêter là l’exposé critique de la pensée la plus prestigieuse de notre époque non sans être frappé par l’aridité de notre propre style ni sans relever la lassitude croissante du lecteur psychanalyste. C’est que dans toute cette problématique centrée sur la recherche de l’évidence nous avons l’obscur sentiment d’une question radicalement éludée : l’évidence — ce qui se donne à voir de loin

1. Voir nos « Réflexions phénoménologiques sur les implications génétiques et structurales de la psychanalyse » in Genèse et Structure, Mouton, 1966, reproduisant les textes du colloque tenu sur ce problème à Cerisy-la-Salle en i960, p. 77.

— nous intéresse-t-elle ? Dans l’affirmative, le fait-elle pour elle-même ou seulement par rapport à autre chose qui, elle aussi, serait, ou non, une évidence ? Quelle est la source évidente de l’intérêt que nous portons à l’évidence ? L’évidence d’une tour d’église à l’approche d’une ville pour le voyageur d’autrefois, c’était la certitude qu’il allait trouver gîte et nourriture. Le témoignage du pénis érigé apporte, lui aussi, une évidence, un indice saillant, celle d’un désir à assouvir. Mais ce que l’on voit de loin n’est pas encore accomplissement. Et, certes, l’évidence du touchant-toucher est immédiate, mais serait-elle une évidence, serait-elle du tout, si elle n’annonçait pas quelque autre évidence, quelque autre accomplissement ?

Ce que dit Husserl à propos de l’objet qui, pour n’être pas un fantôme c’est-à-dire inaccessible à la perception, doit être donné sur fonds d’autres objets, devait valoir également jusque pour le fondement de toute donation : l’évidence elle-même. Force nous est donc de récuser comme contradictoire l’utopie husserlienne de l’évidence absolue. La pure perception du « pommier en fleurs », du « clocher » ou de l’« érection » est une simple abstraction, sans aucune réalité effective en dehors d’un contexte d’intérêt. Ainsi, l’intérêt des plaisirs préliminaires se situe par rapport à l’orgasme qui va les couronner, leur évidence sera donc fondée sur quelque chose « qui n’est pas donnée comme présence ». Oui, certes, dira-t-on, mais pourquoi ne ferions-nous pas précisément de l’orgasme ce fondement absolu, cette ultime évidence qui n’aurait pas besoin d’autre chose que lui-même ? Ne serait-ce pas là, pour un phénoménologue sexué, l’ultime fondement et le garant de toutes les évidences ? Hélas, malgré cette concession, sa quête de l’absolu devra être déçue une nouvelle fois. Il se pourrait, en effet, que l’orgasme fasse irruption sans crier « gare » — comme dans les rêves parfois — ou au contraire qu’il refuse tout bonnement sa récompense aux actes préparatoires. Il peut même avoir lieu, sans que dans un acte réflexif de ressouvenir, nous en prenions connaissance. Voilà donc une « évidence » qui n’en est pas une puisque de près ou de loin, il peut se dérober à la vue. L’orgasme à son tour refuse ainsi de s’assumer comme « ce dont il s’agit vraiment ». Il n’apparaît plus dès lors comme fondement et ultime raison, mais comme le don de quelque dieu, comme l’arbitraire faveur d’une puissance occulte. Cette puissance, si nous croyions la tenir en élaborant des fantasmes efficaces propres à la contraindre, nous devons reconnaître que plus d’une fois elle fait des siennes et que nous en ignorons la vraie nature. Et certes, le Je peut avoir l’illusion de son libre arbitre et de la véracité de ses expériences fantasmatiques confirmées par l’orgasme, il ne saurait nier l’opacité du côté du Me, ce qui incite à le prendre comme une chose du monde extérieur ; ici comme là on dira : si j’agis de telle ou de telle manière j’aurai telle ou telle réponse. Or, c’est là l’opposé même du but recherché par le penseur.

Devant un tel constat d’échec, on aurait tort de s’étonner qu’aucune tentative de recours ne soit proposée à quelque idée, même superficielle, de l’Enfant. En effet, à examiner la démarche phénoménologique sous un angle plus familier à l’analyste, que voyons-nous ? Tout d’abord la déception vécue par un enfant, des « certitudes » proposées par ses Objets. Les mots sont vides, s’ils ne sont pas remplis de contenus intuitifs effectifs. Ces contenus, où les trouver ? Non pas dans les Objets, certes, qui déçoivent, mais en soi-même, seule source et garant de toute certitude. Il y a là, sans conteste, identification à l’Objet, mais à un Objet qui se dérobe sans cesse.

N. A.

Manuscrit inédit, 1967.

Fragment, partie d'un tout, donc, porteur en symétrie des points de la ligne de brisure de l'ensemble dont il dut choir L'Enfant — selon l'anasémie établie par le texte de 1968 (t L'écorce et le noyau t) ià, comme origine de la genèse — devait continuer son t développement t dans un séminaire de Nicolas Abraham à l’Institut de Psychanalyse en table ronde avec lise Barande et Maria Torok. Tout à fait indépendamment de leur volonté et par des conjonctures purement externes, ce projet de séminaire fut réduit en t fragments t. Disons seulement de ces conjonctures qu 'elles pourraient relever de cet t abominable t que Nicolas Abraham décrit, de sa dernière plume, dans l’t Entracte de la vérité 1 précédant le VIe acte (p 450).

Si donc, de ces • quatre chemins t annoncés dans cette introduction au séminaire qui ne put avoir lieu, seul le premier s’ébauche dans le t Fragment t, les trou autres ne restent pas pour autant des sentiers-fantômes pour des pas perdus. Le lecteur pourra retrouver leur fil dans t L'intro-

duction à Hermann t et dans le t Glossaire t (p 334 et p 347) où t la signature se discute entre Imre Hermann et Nicolas Abraham »

En effet, rappelons que Nicolas Abraham fit la rencontre de l’ouvrage d’lmre Hermann (en Iÿ6ÿ) par les bons soins d'Ivan Fonagy qui venait de sortir le texte hongrois de Budapest et qui lui demanda de s’occuper de sa publication Nicolas Abraham voulait reconnaître dans l’auteur de cet ouvrageintitulé en hongrois Les instincts primitifs de l’homme — ce qu’il appela, avec humour t mon rétrocurseur t La lecture anasémique qu’il fit d’Imre Hermann — lecture qui lui inspira la • traduction » du titre initial hongrois en • L’instinct filial t français (on touche par cette traduction d l’idée de l’Enfant mtyuscule, de l’Enfant métrogène, de l’Enfant origine de la genèse)lui offrit la possibilité de l’édition d’Hermann et aussi, par là même, l’expression bien qu’indirecte et partielle mais non moins sûre et déterminée de ce dont le t Fragment t restait redevable.

Ces circonstances permettent de saisir également le heu d insertion (ta logique et non chrono-logique) du t Fragment t dans le présent ouvrage

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