2. Pour introduire l'« instinct filial »

I. Présentation d‘Imre Hermann

Comment présenter Imre Hermann ? Ce disciple le plus secret et. avec Mélanie Klein, le plus profond de Ferenczi fait ligure d’éminence grise : sans avoir jamais tenu la vedette il a marqué la psychanalyse du dernier demi-siècle. De Balint à Spitz, de Bowlby à Szondi, comme de Winnirotr à Hartmann ou de Roheim à Lacan, il n’est guère de pensée d’inspiration psychanalytique qui ne lui doive une idée directrice, une orientation majeure.

Or, n’est-il pas frappant de voir puiser une telle diversité de tendances à une et même source ? L’explication du fait n’est pas simple, loin de là. Mais une chose est certaine : dans le silence de son cabinet, « l’ermite de Buda » avait

poussé ses méditations plus loin que quiconque, et cela pour avoir élu domicile à l’endroit même où prennent vie les concepts pulsatiles de la science des sciences. Et pourtant... qui sait aujourd’hui que des clefs comme « unité mère-enfant », « relation duelle », « instinct filial » avaient été forgées dans cet atelier solitaire ? C’est grâce à leur ancrage dans l’impensé non formel, commun à tous, que les idées hermanniennes connurent leur influence, leur pénétration, mais cette même raison obligeait aussi Hermann à emprunter des détours étho-, ethno-, archéo-, voire paléontologiques mieux à la portée des esprits « scientifiques ».

Cette sapience d’au-delà des sciences, alliée à une expression touffue et diverse, causait au présentateur l’embarras qu’on devine. Devant la quasi-impossibilité de mettre à contribution aucune des formules préfacières d’usage, il lui a fallu innover. Aussi s’est-il résolu à trancher la difficulté en proposant deux introductions au lieu d’urte. La première, sous la forme d’un monologue fictif, conduira directement au creuset de l’invention, autour duquel auteur et lecteur pourraient se rencontrer. La seconde tentera de recueillir les fruits de cette rencontre en offrant un bref répertoire de quelques thèmes où s’entrecroisent les lignes de force de la démarche herman-nienne.

II. Parenthèmes [Ce qui veut dire : thèmes à « crochets ».]

Il était une fois, il n’était nulle fois, peut-être n’était-il pas..., oui, l’événement inaugural, l’u-topique l’u-chronique, a bien eu lieu. Qui le sait ? Le physicien ? Non ! Le biologiste ? Non ! L’historien ? L’archéologue ? Le paléographe ? Non, non et non ! Alors qui ? Le mythologue peut-être ? ou l’ethnologue ? N’y pensons pas ! Les prophètes ? Les prêtres ? Les illuminés ? Eux croient l’avoir trouvé... Illusion ! Ils ne font que sceller un interdit, l’interdit de savoir cela. Les psychanalystes enfin ? Rassurons-nous : eux non plus ne le savent, eux non plus ne défient l’anathème. Ne préfèrent-ils pas jouer au médecin ou au sociologue, à l’éducateur ou au zoologiste, quand ce n’est pas simplement au magicien ? Eux seuls pourtant le pourraient... car eux, les psychanalystes, disposent de l’instrument, ils possèdent, eux seuls, la machine à rebrousser le temps... d’avant le temps. Ne sont-ils pas, hors temps et hors lieu, témoins, jour après jour, de nouvelles « premières fois » ? D’entre eux, quelques-uns ont fermé les yeux pour, de temps en temps, regarder de l’oreille ; ils ont raconté aux oreilles de nos yeux clos ce qu’ils avaient vu. Parmi tous, eux trois : Freud, Ferenczi, Hermann.

De ce qui n’a jamais été, le divan se souvient... Comment cela ? L’Oreille perçoit bien ce qui est « dit », conçoit aussi ce qui est « tu »... Mais ce n’est point cela qu’elle entend. Pour tout dire, ne lui parviennent que lambeaux, fragments, pièces détachées ; ce qu’elle sait à l'avance est cependant capital : chaque morceau forme à lui seul une œuvre, partie d’une œuvre plus vaste, son mode de morcellement y compris. Une œuvre, oui, parce qu’elle porte en elle ce dont elle est née : désirs, conflits, souffrances. C’est ceux-là qu’elle écoute, l’Oreille, selon son postulat. Or, par définition, l’œuvre, présumée telle, était vouée à demeurer muette, illisible. Mais à force d’écoute, il arrive que, peu à peu, des vers, des strophes, voir le poème entier prennent corps, se détachent de leur créateur et le libèrent enfin vers de nouveaux ouvrages. Le poème déchiffré cède la place à la poésie incessante. Tel est le travail d’analyse.

Alors, une fois qu’il s’est fait entendre, le poète se lève et s’en va vers ses destinées.

Le porteur de l’Oreille, lui, reste et songe à l’œuvre qui lui a été délivrée. Nostalgique, il se dit :

—    Ah ! n’aurait-il pas créé ce nouveau poème, il aurait pu se souvenir de tant de choses...

Et de se raviser aussitôt :

—    Mais puisqu’ « il » était justement le poème, il y a dans mon soupir contradiction. Moi seul puis me souvenir pour lui, puisque avant d’être ce poème-ci, il en était un autre... que le suivant reprenait en effaçant, effaçait en le reprenant. Entre les deux, précisément, devait se placer ce dont il aurait dû se souvenir, le drame : événement, contrainte ou traumatisme, tombé dans l’oubli du poème, nécessairement. Si je le connaissais, ce drame, et si je connaissais aussi le poème précédent par lui démoli, alors je tiendrais le chiffre de l’histoire. Tâche malaisée ! A peine ai-je une équation pour au moins deux inconnues. Mais quand, après de longs tâtonnements, on ne sait quelle intuition me fait pousser le cri : « Eurêka ! », je tiens la quasi-certitude que les « racines » se sont confirmées l’une l’autre. Alors, mais alors seulement, j’ouvre les vannes du ressouvenir de ce qui lui était arrivé, du poème aussi que lui était à ce moment. Par là même j’apprends comment l’ancien s’est fait nouveau, comment le nouveau peut révéler l’ancien, nouveau par rapport à plus ancien encore et ainsi de suite. Ma position n’est-elle pas privilégiée ? Par-dessus toutes les mutations, elle me tient en survol. Ainsi vais-je, cheminant au fil d’une succession à rebours, de poème en événement, de traumatisme en poème, planant par-dessus tout, moi-même y compris, jusqu’aux confins des origines, jusqu’à me trouver confondu là avec toute l’humanité parlante, là même où prit naissance l’archi-poème inventé par suite d’un archi-traumatisme et dont nul ne songe à fixer la date et le lieu — il aurait fallu y être et nous avons tout fait pour n’y avoir jamais été — mais dont nous pouvons affirmer d’ores et déjà qu’il avait fait de nous les humains que nous sommes, cette forme d’autopoésie qui se peut rendre autocompréhensible, grâce à l’autotémoignage du superhominisé psychanalyste que je suis devenu.

—    De ce qui n’a jamais été — est-il autre chose que le poème que l’on est ? — de ce qui n’a jamais été, le divan se souvient... Moi-même : poésie, cette ressouvenance anime mes versets.

—    Mon poème, le voici, vous allez l’entendre. Il est aussi rigoureux que les mathématiques, aussi fantaisiste que les contes de fées. Fantaisiste, oui, parce que son contenu, son support d’images surgit de mon fantasme, ou du fantasme de ceux qui se disent des « savants ». Mais rigoureux aussi puisqu’il est postulé dans toutes nos pensées, dans tous nos gestes, dans toute notre vie. Vous criez à l’arbitraire. Vous aurez tôt fait de laisser vos doutes, je vous le donne en mille. Pour le moment apprenons à regarder : hordes primitives, pithécanthropes, singeons pendus sur guenons, guenons pendues sur les branches, yeux luisants de fauves, regard brûlant de chef, la forêt, la forêt, la bonne forêt originaire, puis, soudain, les cataclysmes, froid glaciaire, incendie, enfants dépendus de leur mère, mère dépendue de l’arbre, du feu, du feu, du feu partout, un feu qui « jette le froid », un feu qui réchauffe aussi, oui, mais à quel prix, au prix de devenir torche soi-même, torche brûlant de honte, des rouges feux de la honte, de la foudre ignée du regard qui fait honte, du regard qui, tel le feu, décramponne l’enfant de la mère, décramponne la mère de l’enfant, de l’enfant devenu son arbre... La mère et l’enfant ! Depuis toujours ! Leur indissoluble unité ! Dissoute pourtant, dissoute trop tôt, voilà de quoi nous sommes souvenir, souvenir agi, souvenir agissant : voilà notre instinct d’homme le plus primitif, notre instinct filial, toujours frustré, toujours à l’œuvre !

—    Or, voyez-vous, ce que je viens de prononcer pour clore mon élan n’est plus de l’ordre de la science-fiction du passé, ni de la science-observation du présent mais bien de l’ordre de la vérité première ou de la Vé-ri-té tout court, le sans-fondement de tous les fondements, de la fantasmatique, de la mathématique ; de la mythologie, de l’économique ; de la polémique, de la politique ; des -craties, des magies, des techniques, des arts... Oui, sans « les-yeux -luisants - qui-ont-décramponné-l’enfant-de-la-mère-trop-tôt » nous en serions encore à la poétique simienne du sécurisant pelage maternel. N’eût-elle été muée en nostalgie sans espoir, pour ne plus survivre qu’en un réflexe néo-natal et dans l’agilité de nos doigts éternellement affamés, éternellement en action.

—    Aussi bien dis-je : la mère perdue est la mère de tout. Enfants kidnappés, nous ne cessons de la refaire depuis la nuit des temps : d’abord comme répétition du même, faisant le temps précisément ; puis, comme rites, fétiches ou dieux ; fidélité, vérité, identité ; amour, amitié, inimitié ; élans, divan, psychanalyste... Et si de tout cela nous avons en partage un tant soit peu, de mère pelue point besoin n’avons, quelle qu’eût été l’ardeur de nos vœux pour son pelage —, d’ailleurs inexistant... Mère glabre de soi-même, voilà ce que c’est qu’être un humain. Et c’est combien triste, triste à en mourir... de rire.

 » *

L’analyste, qui sait, ne rit pas. Pas plus, d’ailleurs, qu’il ne meurt de sa science. Il est serein, comme un qui comprend de quoi la vie est faite. Il promène son regard : tout est en place, les livres lus, sur les rayons, les livres à lire sur le bureau, le fauteuil tend les bras : le prochain poète va bientôt sonner.

—    Que de mères à cramponner, se dit-il, rêveur, en allumant une cigarette. A ce bâtonnet, aussi, je me suspends, comme le bébé à la brindille. Qu’est-ce qui a bien pu forcer notre mère primordiale à perdre ses longs poils touffus, cet organe passif de l’instinct ? Il fallait sans doute qu’elle eût été elle-même un bébé décramponné et, de plus, qu’elle eût fait une identification mélancolique à « pas-de-poils-pour-bébé ». Alors, tout comme elle-même avait été laissée choir, elle fit tomber toute sa pilosité, faisant ainsi de sa peau devenue sans poils un premier avertissement de ce que la réalité existe, c’est-à-dire, qu’elle est, précisément, ce qui n’est pas, ce qui manque à l’instinct. Mais on sait que l’instinct, si malmené soit-il par la réalité, réclame son droit. Aussi la main de notre ancêtre, sa main vide, sa main avide, saisissait-elle tout, pierres, lianes, ossements — les saisissait, les rejetait, les reprenait, les triturait, jusqu’à tant et si bien que tous ces substituts de la mère guenon fussent devenus des outils idoines et intelligents, prestes à fabriquer toutes sortes de mères : mère-nourriture, mère-chaleur, mère-protection. Et toute la mère-civilisation n’est-elle pas faite de cette « réalité » de manque, transformée en illusion de cramponnement ?

—    Il y a du vrai dans tout cela, assurément. Mais je trouve encore cette explication par trop simpliste. Tout vient, certes, de l’archi-mélancolie, mais, ne doit-elle pas porter, lisible, la marque de son avènement ? Représentez par exemple notre singeon esseulé à la lisière de l’archi-forêt, flambant jusqu’au ciel, avec l’archi-mère là-dedans, en proie au bûcher. A côté de cette vision d’épouvante, le regard de braise des fauves était une plaisanterie. L’immense œil brûlant du brasier en lequel il vit la mère se métamorphoser n’offrait-il pas un spectacle on ne peut plus mélancoligène ? Quand il sera grand, mère ou père, cet enfant regardera donc son enfant de ce regard foudroyant que, par identification, il est devenu ; il le grillera de son ardeur maléfique, enflammera son visage de honte. Ce sera pour lui rappeler, justement, l’archi-catastrophe du décramponnement, de la chute, et cela au moment précis où, désespérément, l’autre recherche son crampon. « Tu n’as pas honte ? », cela veut dire : tu dois ressentir la brûlure, le bûcher qui te menace si tu ne lâches pas ta mère ! Tel est bien l’archi-sens des hontes qui nous sont faites, l’archi-modèle des affects de commande que tous les jours nous subissons. Combien, oh ! combien, fallait-il de souffrances traverser à l’enfant de la guenon pour devenir la mère de l’homme ! Se détacher comme l’archi-marâtre détacheuse ! Brûler de honte comme l’archi-marâtre flambante ! Cacher, se cacher comme l’archi-marâtre éclipsée, dérobée à la vue !... Cramponneur à défaut de crochet, chercheur à défaut d’objet, voilà comment le pauvre enfant simien s’est fait mère détacheuse, mère honnissante, mère cachottière.

—    Oui, ma cigarette ! mère ou marâtre, tu es tout cela et plus encore, dit le psychanalyste, en l’écrasant d’un geste décidé. Tu es le crochet sans attache, la mamelle sans repas, j’agrippe et je hume, je brûle et point ne rougis... Joli symbole, n’est-il pas vrai ? et superbement dense ! Victoire sur tant de manques, sur tant de victoires man-quées...

—    Songez donc à l’enfant, à l’enfant de l’homme, cette fois, et imaginez-le devant le spectacle d’un cramponne-ment hors de pair, celui des parents qui s’accrochent l’un à l’autre et qui le font, non pas n’importe comment, mais par un crochet scandaleux, dans une vocifération ahurissante. Les détacher ? Ils le tueraient. Mieux vaut se les cacher : ni vus ni connus. Alors, sous le drap, tous désirs frustrés, tous contre-désirs retenus, naît l’assassin-du-rival, autant dire : des deux coïteurs à la fois. L’assassin-sous-le drap, que fait-il dans sa détresse ? Sa réclamation figée dans la gorge, il s’immobilise fasciné, animal vaincu, il fait le mort...

—    Sorti de là, il entre... dans la mythologie ou, disons-le plus platement, dans les racontars. Il se fera appeler

Œdipe ! Si vous croyez à cette image de lui, qu’il veut accréditer, d’un Œdipe galant, chevalier protecteur de sa dame, amoureux jaloux de sa dame, petit homme libidineux de sa dame, détrompez-vous ! Ce qui l’anime, c’est la haine, c’est l’agression. Et toute haine, toute agression n’a qu’un objet, l’empêcheur du crampon-neinent, n’a qu’un objectif, la destruction de cet objet, pour le moins de son sexe, qu’il soit crochet ou anneau. Or, si l’archi-mère lui a ôté le crampon, elle lui a donné, par là même, un redoutable instrument de vengeance : l’art de faire honte. Dès lors l’enfant prend pour devise : « A mère vierge, père puceau. » Terrorisé terroriste, il serait sans pitié : pour un peu il ferait sauter l’univers. De fait, il se borne à entacher de honte les œuvres du sexe. Par l’enfant qui est en eux, les parents seront proclamés « lascifs », « immondes », « dénaturés » et seront contraints à la pudeur, à la cachotterie, au commerce nocturne. Où Œdipe passe, herbe ne repousse. Depuis que le monde est monde, vainement, l’humanité lutte contre la haine d’Œdipe.

— L’issue qu’elle pratique vaut ce qu’elle vaut. Freud l’a appelée le surmoi. Reconnaissons-lui, chez l’individu, une bien sombre histoire. Première étape : pour qu’il s’installe, il aura fallu que l’agresseur — sorti du cramponneur frustré — rencontre le rival sachant rendre la monnaie de sa pièce. Alors — deuxième étape —, bloqué dans son agression, l’enfant devient, grâce au mécanisme mélancolique, son propre rival, son propre persécuteur et accomplit désormais son ouvrage de soi à soi, en circuit fermé, se surveillant, s’agressant, se faisant honte tout seul. S’il n’a plus à rougir sous le regard sourcilleux des yeux-luisants, il portera une autre croix, celle du remords, un autre poids, celui de la culpabilité. De quel péché, au juste ? Il ne le sait ; pire, il ignore qu’il ignore. Comment saurait-il que son péché remonte aux temps immémoriaux de la phylogénèse, quand s’abattit sur lui la catastrophe du décramponnement, de la déréliction primitive ? Avoir été arraché aux arbres de l’Éden : voilà, apparemment, le « crime » du « premier couple ». Oui, le « péché originel » n’est rien d'autre que le châtiment pour la perte du Paradis. Après le « châtiment » et avant son résultat — le « péché » — se situe la naissance de la topique, intouchable fruit de la division.

—    Le surmoi, alias le décramponneur-agressif-édifié-à-l’intérieur, aura pour effet de couper l’enfant en deux littéralement. Honni, le cramponneur prend la fuite, s’emmure. Sa forteresse sera l’inconscient. N’agira au grand jour que l’autre instinct : le chercheur, à la condition, bien sur, de n’étre point « trouveur ». S’il l’était, par malheur, le rabat-joie reviendrait au galop pour lui faire lâcher prise. A moins que, le clivage se renforçant, la droite n’ignore ce que fait la gauche : tandis que l’une feint d’abandonner, l’autre dissimule et garde. Ainsi l’instinct chercheur s’inhibe-t-il au moyen de la tendance cacheuse, alors que, depuis sa cachette, vigilant, le persécuté guigne vers le surmoi. Je soupçonne là les origines d’une des plus admirables objectivations de la topique, objectivation qui maintient tous les instincts primitifs en éveil, en signifiant qu’aucun d’eux ne sera satisfait : je veux nommer le <r cache-sexe t.

—    Vous voyez comment cet archi-vêtement énonce et prescrit l’inhibition de l’instinct cramponneur (mais non du chercheur), celle de la tendance anti-instinct, la détacheuse (mais non de la cacheuse) ; vous voyez également comment il dénonce la connivence d’eux tous avec l’instinct génital. Celui-ci frustré, les autres s’exacerbent, celui-ci satisfait, les autres s’apaisent. Qu’on le comprenne une bonne fois : l’inhibition du cramponneur est native. Il ne peut être satisfait directement, il ne peut qu’être endormi, et encore à la condition que les autres instincts aient leur content. Or, tel est rarement le cas, on le sait trop bien. Alors comment se préserver du gouffre où le cramponneur entraîne lorsqu’il se réveille ? Gouffre de la colère, gouffre de la passivité, gouffre de l’automatisme caduc, gouffre de la mort, en somme. Le surmoi à lui seul n’y suffirait pas. Aussi est-il doublé par une autre instance, rejeton d’un autre instinct, instance de l’espoir, drapeau de l’instinct chercheur ; l’idéal du moi, guide de l’accession, moteur des réalisations. Ce militant impénitent, qu’ambitionne-t-il ? En prenant le contrepied du surmoi, il vise, en dernier ressort, à ôter le cache-crochet, à découvrir l’anneau, à prendre à l’« adulte » sa faculté de cramponner. Vœu impie, vœu fallacieux, vœu illusoire ! Car le surmoi, il le lui faut maintenir : sans pied, pas de contre-pied. Par bonheur, le surmoi est, de nature, crédule et borné, édifié à l’aide de mots il n’a besoin que de mots pour nourriture. Ainsi s’en laisse-t-il conter de bien belles ! « La fillette envie le petit pénis du garçonnet », ou bien « le petit garçon a très peur qu’on ne lui coupe ça s’il veut sa maman » : folklore verbal destiné à faire exister le surmoi, tout en se taisant sur l’essentiel, sur l’intérêt porté à la « grosse différence » entre sexe d’adulte et sexe d’enfant, sexe cramponneur et sexe inopérant. Cache-désir pare-haine, le couvre-sexe objective à merveille — pour, heureusement, ne jamais l’accomplir tout à fait — l’exigence du surmoi : séparation entre le sexe et le reste, entre l’adulte et l’enfant, entre la mère et le sujet, ce qui n’est pas sans ménager, pour la quête du chercheur, pistes, sentiers et détours, afin qu’il soit sûr d’avoir à cheminer longtemps, longtemps, avant de découvrir l’objet de l’idéal que ses yeux ne sauraient voir...

—    Tiens, mais on dirait que mon poème a pris une allure didactique, dit le psychanalyste en étouffant un bâillement. Comment suis-je tombé dans ce travers ? Ah ! oui, je le sais, ça m’est venu au moment où j’ai évoqué le surmoi. Pourtant, j’ai bien envie de reprendre mon élan. J’ai tant de chose à dire de la mère perdue, des mères perdues de tous les temps, de tous les lieux, des mères des vertébrés et des invertébrés, des mères de tous les règnes, l’animal, le végétal, le minéral aussi, pourquoi pas ? Je ne l’ai jamais osé tout à fait. Je me suis contenté de semer des germes. A bon entendeur, salut ! Mais qui donc a vraiment compris mon propos ? Qui a saisi le sens du cramponneur inhibé, de l’unité mère-enfant doublement complémentaire, doublement, m’entendez-vous, et pas simplement et platement comme la montagne et la vallée, ou comme l’épée et le fourreau, et pas même comme l’arbre et son fruit, mais doublement, doublement... Qui donc l’a compris ?

—    La mère de tout, c’est la mère perdue. Il y a en nous un creux de mère. Un creux de mère en nous avec un creux d’enfant. Le creux avec son creux, cela forme une unité : je l’ai appelé : l’unité duelle. Image en négatif, de ce qui serait la complétude, le plein de mère en nous et nous, son plein d’enfant. Plus de creux alors, nulle part, tout se tiendrait ensemble, sans la moindre fissure, dans l’absolue cohérence, ad vitam aetemam. L’instinct chercheur : au repos pour toujours ; l’instinct génital : en acte, sans relâche. Amour chimique, amour minéral ! Mais non, hélas ! — ou heureusement, qui peut le dire ? — la relation en double unité ne suit pas ce modèle. Le couple mère-enfant, le couple « narcissique », le couple « sado-masoçhique », le couple tout court, oui, le couple quel qu’il soit, est miné dans ses fondements. S’il s’accomplit quelquefois, c’est le temps d’une illusion, d’un passage, d'une tétée de vampire. Car, songeons un peu : si nous sommes tous des mutilés de mère, les mères y compris, alors nul d’entre nous ne saurait combler son creux par l’enfant. Et l’enfant à son tour, comment échapperait-il au destin d’être infidèle, si la mère, elle, l’est par définition ? En voulez-vous la démonstration par l’absurde : imaginez la mère idéale, la mère qui n’aurait point de creux que l’enfant ne pût combler. Mère cramponnée sur enfant cramponneur, tous deux sans père ni fratrie, sans sexe ni besoin. Pour eux le temps s’arrêterait, ils vivraient la félicité des immortels. Nul doute que, pendant de brefs moments, chacun de nous ait goûté à l’immortalité ; qui n’en garde pas l’indicible, le nostalgique souvenir ? Néanmoins, néanmoins... dois-je vous le rappeler, mes amis, point de mère qui ne nous ait trompés, lors de notre conception tout au moins, et cela rien ne l’effacera, dût-elle jurer mille fois de ne plus récidiver. Et, sachez-le, la versatilité est bien dans sa nature : n’a-t-elle pas trompé notre père, nos frères et sœurs, et avec nous-mêmes, précisément ? Un jour, il faudra bien se faire une raison. Pour ma part, c’est chose faite : fidèlement je me cramponne à ma théorie du cramponnement, celle de l’infidélité essentielle des mères, celle de ma congénitale déréliction. Cette théorie-là ne me quittera jamais, car elle ne saurait être trompeuse : elle met en mots la situation « avant-première », mère de la pensée-mère et de toutes les mères-pensées possibles.

— La pensée du cramponneur, c’est elle ma mère guenon. Je m’y tiens accroché, je m’y tourne, je m’y retourne, je tire une gorgée à sa mamelle et toujours je suis comblé.

Archi-mère universelle, c’est ce qu’elle est pour moi, je vous la recommande de tout cœur. Son tout dernier cadeau, tenez, une véritable petite cosmogonie ! ou pour être plus précis : une métrogonie universelle. Rendez-vous compte de ce qu’elle m’a fait tenir, rien de moins que ceci : je pourrais coucher sur mon divan les phénomènes, les comportements, les apparences, bref, tout l’univers des « savants ». Je pourrais donc ausculter ce qui se passe derrière la manifestation. La belle toison en perspective ! Vous souvenez-vous de l’océan « introjecté » dans le ventre de la bonne mére ferenczienne pour sauvegarder sa progéniture de la dessiccation ? Idée de génie, surprenante à coup sûr, mais non sans faille, avouons-le. Mon éminent maître s’était abusé d’un finalisme à la Lamarck. Double erreur, tribut de préjugés invaincus : il faisait de la mère

—    et non de l’enfant — l’agent de 1’ « introjection » ; de plus, il la dotait d’une faculté d’ingénieur, concevant, fabriquant embryons et annexes. Et ce fut la voie sans issue de la bio-analyse. Pour ma part, j’étais plus prudent : au lieu de descendre, comme lui, d’une enjambée de géant, tout droit aux Poissons, je me suis contenté de faire un pas de puce du côté des Primates. C’est là que j’ai retrouvé

—    et concrètement — l’archi-modèle de ce que nous autres humains faisons au symbolique : ce fameux cramponne-ment dont j’ai plein la bouche. Or, voyez-vous, le cram-ponnement c’est affaire d’enfant et non de mère et si elle refuse ses phanères — d’ailleurs inexistants — c’est pour avoir été elle-même l’enfant frustré de quelque guenon perdue. La généalogie de 1’ « instinct maternel » passe donc par l’instinct filial. Voilà qui change bien des vues sur 1’ « hérédité de l’acquis ».

— Quant à l’autre point, le finalisme, je l’élimine à son tour, du moins sous sa forme naïvement pragmatique. Je lui substitue un automatisme vital, cause de toute évolution : l’identification mélancolique, conséquence elle-même de l’unité duelle perturbée. Au moyen de cette clef-là je puis engendrer tous les vivants, et sans Lamarck, ni finalisme. Prenez l’exemple cher à Ferenczi : le Poisson. Pour moi, le cataclysme du sec eut pour effet, non pas de lui faire « introjecter » l’océan, mais tout simplement de l’inhiber dans son activité de fraie. Alors les mâles déposèrent leurs gamètes sur le seul endroit humide : les femelles ; ce devait être réciproque d’ailleurs. Les œufs non encore pondus, mais contaminés par quelque sperme vagabond, commencèrent à se développer à l’intérieur. A partir de là, tout le reste fut, au sein du réceptacle, l’œuvre de cette progéniture en voie de croissance. Ces êtres constamment frustrés se mirent alors à s’identifier à « pas-d’océan-pour-l’œuf » et s’entourèrent d’une membrane ou d’une coque, d’autres se mirent à pousser aux dépens du ventre, non sans avoir, au préalable, traumatisé d’innombrables congénères, fécondés ou non. Ceux-là, comprimés par d’autres, se comprimèrent ; déshydratés par d’autres, se déshydratèrent ; recevant les déchets des autres, se coprophorisèrent ; bref, ils devinrent, activement, en vertu de l’unité duelle, ce que les traumatismes subis les avaient faits et ce dont précisément les autres avaient besoin ; fournisseurs d’eau, de nourriture, appuis solides, os, remparts, amnios, non pas chacun pour son compte, mais chacun pour tous, tous pour chacun, tous et chacun ensemble, dans de longues chaînes de solidarité au sein du ventre dont ils ont de la sorte automatiquement créé en eux la préfiguration... en vue du temps où ils seront mères.

—    Aussi bien dis-je : la mère, c’est la créature de l’enfant. L’enfant est la mère de toutes les mères, de toutes les mères perdues et recréées. L’instinct filial ou l’instinct matrigène, comme on voudra, en quoi consiste-t-il, si ce n’est en la réédition incessante du combat entre deux mélancolies, la présente et la future, entre deux mères, l’une déjà gagnée comme perdue et l’autre dont la perte accomplie reste encore à gagner ?...

On a sonné.

—    Oui : le poème, c’est bien la mère. Encore faudrait-il savoir quel poème et quelle mère nous sommes en train de nous fabriquer... Mais tout cela, je ne l’ai pas-encore écrit..., murmure Imre Hermann en se levant pour introduire le poète suivant.

Mars 1973.

III. Glossaire de la thématique hermannienne

Remarques sur la lecture d’Hermann, l'anasémie et l'archi-psychanalyse

Imre Hermann est de ces auteurs qu’il faut inventer comme on invente une formation géologique enfouie. Recouvert de diverses strates, scientistes et autres, fragmenté par des pressions et des conflagrations, son ouvrage nous astreint à un véritable travail de reconstitution et de mise au jour. Rassembler les trésors qui, souvent, se dissimulent dans des subordonnées ou demeurent cachés dans l’interstice des phrases, voilà ce que, dans le présent glossaire, nous tentons d’amorcer. Il n’est pas question ici de mener un tel travail à son terme ; tout au plus s’agira-t-il, grâce à quelques indications, de permettre au lecteur de poursuivre Pexplicitation pour son propre compte. Dans la plupart des cas, le recours au présent glossaire suffira cependant pour combler les hiatus de la pensée et pour rétablir les enchaînements.

De façon générale, il conviendra de garder présente à l’esprit la démarche explicative fondamentale d’Hermann, et qui articule les changements évolutifs en termes d’incor-poration (mélancolique) de l’imago frustrante. Prenons un passage au hasard :

« (1) L’évolution intellectuelle des monothéistes a commencé avec le commandement de Moïse, interdisant la représentation de Dieu par l’image... (s) On conçoit que la suppression, voulue ou non, de l’intuition sensible comme support de la pensée conduise à l’épanouissement de l’intellectualité. (3) Ajoutons que l’Homme des cavernes passait une très grande partie de la journée avec un monde perceptif flou. (4) Peut-être subissait-il aussi l’interdit magique de représenter le visage humain » (p. 377).

La proposition (1) rappelle une idée freudienne, celle de la relation qui pourrait exister entre le développement de l’intellectualité et le décret interdisant la figuration de Dieu. La proposition (2) concède la valeur opérante d’un tel mécanisme mais suspend la question sur la nature, délibérée ou non, de l’interdit. Ce qui manque pour passer à la proposition (3) c’est l’interrogation proprement her-mannienne : comment un tel interdit — qui ne saurait être l’effet d’une simple décision — a-t-il pu advenir ? La réponse, contenue dans la question ainsi posée, va de soi dans l’univers hermannien, à savoir : un tel interdit n’avait pu résulter que de Y incorporation (mélancolique) d’une imago frustrante. Dès lors on a repéré la vraie question à laquelle la proposition (3) apporte la réponse : Quelle origine faut-il lui reconnaître pour que l’imago soit explicative de façon concrète ? Quelle serait une archi-frustration maternelle qui donnerait lieu à une telle imago ? Le mythe, le voici (3) : L’Homme des cavernes passait une très grande partie de la journée avec un monde perceptifflou. Or, nécessité fait loi : l’obscurité subie devient interdit de la luminosité, notamment de celle du visage. La proposition (4) complète l’explication par une conjecture qui n’étonne que si l’on a omis de compléter la phrase et de reconstituer les chaînons intermédiaires. En effet, la proposition (4) ne concerne plus l’étape troglodyte mais la suivante : l'homme une fois sorti des cavernes. Cela précisé et l’enchaînement rétabli, on conçoit fort bien la pertinence explicative du mythe.met-tant en scène l’Homme préhistorique pourchassé par le froid et confiné dans la pénombre des cavernes où il perd

— littéralement — la vue de son monde familier, notamment celle du visage maternel. La mère-jour perdue, c’est la caverne qui sera incorporée dans l’unité duelle sous forme de mère-obscurité. Le refoulement de la mère-lumière donnera lieu à sa figuration symbolique rituelle, sous forme de dessins et de sculptures (idoles). Or, quand l’Homme des cavernes retournera vers le monde de clarté, il ne pourra plus recouvrer la lumière, comme si elle n’avait jamais été perdue, mais il lui faudra exorciser — c’est-à-dire réaliser symboliquement — l’exigence de flou de son imago d’obscurité, soit en reconstituant la grotte primitive sous forme de sanctuaires sombres, soit en instituant l’interdit rituel de la figuration perceptuelle elle-même. Figuration de quoi, si ce n’est de ce dont la vue est le plus investie, le visage humain ? C’est donc le tabou de figurer le visage humain, abolissant l’idolâtrie, qui dut permettre de réaccéder à la lumière, mais cette fois à un niveau supérieur, celui de la figuration mentale. C’est cela qui autorisera toutes les métaphores de la lumière, « lumière de l’esprit », « clairvoyance des aveugles », etc. Nous ne prétendons pas avoir dégagé tous les chaînons de la démarche ni en avoir montré tous les prolongements. Nous nous sommes contenté d’attirer l’attention sur l’extrême fécondité de deux concepts : celui de l’incorporation mélancolique et celui de l’autoguérison par la figuration symbolique du refoulé.

On voit bien qu’une fois mise à découvert, une telle théorie a fort peu de rapports avec l’observation des singes anthropoïdes ou du nouveau-né humain, qu’elle ne s’inspire guère des « données » paléontologiques ni ne s’appuie sur la neuro-physiologie, pas plus, enfin, qu’elle ne dérive de l’observation ethnologique des mœurs et des coutumes. Au lieu de se réclamer de ces sciences, elle leur apporte sa propre dimension. Il s’agit là bel et bien d’un approfondissement de la démarche originale propre à la théorisation psychanalytique elle-même.

Quelle est cette démarche inventée par le père de la psychanalyse ? Rappelons-en le trait marquant, sur le plan de la pensée tout au moins, tel que nous avons cru le saisir.

Le caractère psychanalytique d’une théorie se reconnaît à un double paradoxe conjugué. Paradoxe d’abord de l’impossibilité de lui assigner un objet qui soit semblable aux objets des sciences, voire aux objets philosophico-mystico-théologiques. Les « lieux » de la psyché, leur « administration libidinale », leurs « changements de frontières », voilà ce qui serait, schématiquement, le domaine que la théorie cherche à mettre en mots, à révéler dans ses lois. Etrange univers dont les éléments constitutifs échappent à toute définition, à toute saisie par le langage ! Qui peut dire ce qu’est la topique ou la dynamique ? Qui prétend, ne fût-ce que suggérer, ce qu’est la pulsion ou dire comment elle se fait « représenter » par des affects, par des mots, par des images visuelles ? Paradoxe également — on le voit — que l’énoncé même de la théorie. En effet, si chacun des mots que l’on vient d’utiliser figure bien au dictionnaire, à le consulter, 011 ne fait qu’augmenter la confusion. Car, manifestement, l’usage psychanalytique des termes en question ne cherche même pas à les écarter de leur sens convenu, par exemple en leur conférant un sens figuré. Topique n’est même pas une manière de parler par métaphore, il s’agit vraiment d’une configuration de liettx au sens propre. Et cependant quand il faudrait dire où, en quel lieu se trouvent ces « lieux », nous n’avons plus que la réponse verbale : « dans la psyché », ce qui n’ajoute rien à notre savoir. Un lieu de nulle part, une économie sans « maison », une énergie hors mesure, tout cela semble défier le bon sens. Sauf en un seul cas. Le cas, précisément, où nous sommes à même de prendre ces termes autrement que pour des parties du discours, au propre ou au figuré, de les prendre, en quelque sorte, hors les lois de la diseur -sion pour n’y entendre qu’allusion à ce sans quoi aucune signification — ni au propre ni au figuré — ne saurait advenir. On appellera lieu (intra-psychique) la condition en nous de ce que nous puissions parler de quelque lieu que ce soit, force (intra-psychique) ce sans quoi nous ne comprendrions aucun phénomène intensif, économie (intrapsychique), cela même qui rend possible toute appréhension axiologique, tout projet, etc. Ces termes qui tentent l’impossible : saisir par le langage la source même dont le langage émane et qui le permet —pour autant qu’ils ne signifient rien d’autre que cette remontée même à la source de la signifiance — nous les avons appelés des anasémies23. Une théorie psychanalytique se reconnaît comme telle dans la mesure précisément où elle opère avec des anasémies.

Les concepts anasémiques classiques (pulsion, libido, inconscient, etc.) ont donc pour tâche de décrire l’indescriptible, l'X ignotum, le transphénoménal et cela, en partant de ce qui est donné : les phénomènes qui se produisent sur le divan analytique. On parvient à dégager les concepts anasémiques à une seule condition, à savoir que l’on proclame d’emblée que le phénomène est symbole, c’est-à-dire qu'il a un complément transphénoménal pour source d’intelligibilité. Or, le symbole — signifiance doublement tronquée — est, d’après la conception psychanalytique, ce qui sépare en réunissant, ce qui réunit en séparant. Cela est valable aussi bien pour son pôle inter-humain que pour son pôie intra-psychique, l’un n’étant d’ailleurs que l’image en miroir de l’autre. La notion même de l’intra-psychique suppose une psyché clivée en deux dont la partie subjective et manifeste renvoie à la partie trans-subjective qui fait l’objet des anasémies. Entre les deux, le symbole fonctionne comme cette intrigante qui, ayant séparé des amis, offre ses bons offices pour les réconcilier. Sa seule présence suffit alors à alimenter l’espoir des deux parties de se voir réunies à nouveau, mais aussi à les maintenir à distance l’une de l’autre. C’est bien ainsi qu’il convient de comprendre le sens des paroles, des affects et des représentations qui se produisent sur le divan. La théorisation psychanalytique se ramène en dernier ressort à poser le phénomène comme symbole et à en rechercher le complément anasémique.

Imre Hermann excelle dans cette recherche psychanalytique classique et, pour ne citer que son instinct de crampon-nement, il en offre une abondante moisson. Or, son entreprise ne s’arrête pas là. Elle vise à remonter par-delà ce domaine mystérieux, donc par-delà l’originaire lui-même que les concepts anasémiques étaient appelés à cerner. Il s’agit pour lui à'engendrer ce domaine à son tour, jusqu’à produire l’anasémie en symbole, rendre manifeste le transphénomène en tant que phénomène.

Pour ce faire, l’auteur utilise ce qu’il appelle des archi-modèles. Ce sont des situations archaïques conjecturales qui, au moyen de transformations intelligibles, permettent de faire apparaître comme dérivé ce qui jusque-là passait pour originaire et de l’arrimer à plus originaire encore. Un bon exemple illustrant cette démarche est offert par l’anasémie du cramponnement, étudiée dans sa généalogie. L’archi-modèle est ici le petit singe qui, en vertu d’une conduite congénitale, se cramponne effectivement — et de ses quatre mains — à la toison maternelle. Supposons qu’il y eut inhibition de la conduite insdnctuelle pour quelque raison hypothétique, ceci pour rendre compte de l’archi-mélancolie advenue lors de la phylogenèse : voilà l’ana-sémie du cramponnement convertie en symbole (= retour du refoulé sous forme de métaphore tronquée), et le symbole converti en métaphore complète (comportant les deux termes de la comparaison). Grâce à une telle remontée — si incertaine soit-elle — le « manque » que l’on reconnaît au désir de l’Homme en tant que désir de fusion avec la mère, trouve des déterminations concrètes. Il pourra être repéré dans une foule des gestes inscrits en nous, quoique sous des formes détournées de leur sens initial. Ces gestes de l’instinct inhibé gouvernent toutes nos activités substitutives. Celles-ci peuvent se lire dès lors en tant que telles, c’est-à-dire, comme autant de réalisations symboliques ; toutes les figures afférentes au langage en témoignent. Le mérite, et non le moindre, d’une telle tentative d’engendrer le domaine anasémique — fût-ce sur ce mode mythico-conjectural — est d’orienter l’étude de l’inconscient dans le sens d’une historio-logie rigoureuse. L’entreprise hermannienne ouvre ainsi le domaine anasémique à une exploration concrète et illimitée.

Nous pensons pour notre part que cette démarche, inaugurée par Ferenczi ', mise en pratique mais non explicitée par Hermann et qui consiste à symbolifier l’anasémie en remontant à ses origines anté-primordiales, mérite un nom à part, et nous proposons pour la désigner le nom d’archi -psychancdys e.

Le but du présent glossaire sera d’ordonner, sous quelques maîtres mots, la thématique ainsi dégagée et collationnée, de manière à offrir un repérage synoptique auquel le lecteur pourra, si besoin est, se reporter en cours de route.

Affect

Pour Freud, l’affect se définit comme un représentant psychique de la pulsion. Hermann apporte à cette manière de voir d’importantes précisions. Notre auteur relève, en effet, que l’affect apparaît au sein du moi comme une attitude expressive s’adressant au monde extérieur et — méta-psychologiquement parlant — à l’inconscient où la relation mère-enfant s’est confinée. L’affect se compare dès lors au langage rudimentaire destiné à rééquilibrer l’unité duelle que forme le nourrisson avec sa mère. La nuance apportée à la théorie freudienne est la suivante : l’affect ne se réduit pas à une simple traduction de la demande pulsionnelle faite à l’appareil mental mais implique déjà, comme réponse à cette demande, la prise de position du

i. Thalassa, Psychanalyse des origines de la vie sexuelle, Payot, 196 »

moi. Or, une telle prise de position suppose, au sein même de l’appareil psychique, une instance tierce qui sert de repère et de motif à cette prise de position : le surmoi. Celui-ci, en effet, tend à maintenir la séparation entre le moi et le « ça », entre le sujet et son désir de cramponnement relégué dans l’inconscient. L’état idéal serait, certes, de pouvoir satisfaire les deux exigences à la fois. Or, cela n’arrive qu’exceptionnellement et le moi en est réduit à osciller entre les deux pôles de la psyché, aux exigences contradictoires. Tantôt il mettra de côté, provisoirement, le surmoi pour réaliser une fusion orgastique avec l’inconscient, tantôt il renoncera complètement à l’instinct, laissé dans l’apathie, comme pour ne survivre qu’en état d’hibernation. Entre ces deux extrêmes il réagira au danger émanant de la pulsion par diverses modalités de l’angoisse (voir ce mot), lançant ses signaux de détresse au surmoi, son partenaire duel, ou, si la menace venait de celui-ci, en se tournant pour aide et protection vers la mère, autre partenaire duelle, mise en réserve dans l’inconscient. Quelle que soit la tonalité de l’affect, il est de nature triangulaire.

L’affect est essentiellement langage, langage intra-psychique. Mais c’est aussi un moyen de communication par le corps lui-même, par ses états manifestés. L’affectivité, tout en traduisant un déséquilibre entre les instances, serait alors conçue comme un moyen approprié pour réduire les tensions internes. Il va de soi qu’en tant que prise de position, le vécu affectif — pour être sincère — doit s’alimenter de la tension interne des instances. Facteur dynamique, orienté vers une modification de la situation, l’affect se déroule par rapport au temps et vise à liquider une situation conflictuelle. Affect et abréaction sont inséparables.

Affect de commande

Lorsque l’affect fonctionne à l'encontre de ce qui vient d’être dit, c’est-à-dire, n’exprimant pas de tension intra-psychique, n’apportant pas de soulagement et revenant à la charge de façon répétitive, nous avons affaire à un affect importé dans le psychisme : à un aÿect de commande. La honte (voir ce mot) est l’affect de commande par excellence. Mais tous les affects, quels qu’ils soient, peuvent être importés dans le psychisme et y fonctionner sans être exigés par une conjonction topique adéquate. 11 est des personnes qui sont particulièrement aptes à éprouver, grâce à leur grande faculté d’empathie, c’est-à-dire grâce à une topique inachevée, les affects qu’on leur impose. Tels sont, bien entendu, les enfants et aussi les personnes à topique incomplètement constituée. On voit également comment une technique éducative, faite de menaces, de coercition ou, au contraire, de fusion affective, crée des personnalités divisées par la honte et fonctionnant sur un registre faux, ne produisant que des affects de commande.

Angoisse

L’angoisse, comme donnée intra-psychique, se figure au mieux par l’image du nourrisson en détresse qui appelle sa mère au secours. Ainsi le moi en détresse s’adresse-t-il au « ça » (le complément maternel précoce, devenu intra-psychique) et l’invite, comme jadis, à rétablir l’unité primitive de la psyché, telle qu’elle fut avant le clivage.

On comprend que la nature de l’angoisse est commandée par le mode même du clivage. Selon les diverses relations des instances topiques entre elles, on distinguera une grande variété de situations de péril possibles, justiciables d’un tel appel.

Schématiquement on distinguera deux sortes d’angoisse :

i° Celle qui pressent et redoute l’institution de la topique, c’est-à-dire, le clivage de la psyché. Ici entrent en ligne de compte des reviviscences d’archi-perceptions phylogénétiquement refoulées. Ainsi la voix tonnante du père-en-colère évoquera le « tintamarre interne » provoqué au niveau de l’oreille moyenne par le réflexe de Moro, qui serait l’esquisse d’une fuite cramponneuse devant le danger. De même, son regard pénétrant fera revivre l’archi-perception fascinante des « yeux-luisants », yeux redoutables, d’autant que leur regard foudroyant provoque la désorientation spatiale, et fait perdre la vue du complément maternel. Cette sorte d’angoisse peut être qualifiée d’angoisse d'esseulement (par arrachement à la mère).

30 Une deuxième sorte d’angoisse est le propre d’une topique déjà mise en place et résulte d’une demande ins-tinctuelle excessive, menaçant, par son procès tourbillonnaire, de submerger le moi. Ici, l’angoisse s’adresse au « ça », non plus comme à un objet du (Tamponnement mais comme à une mère cramponneuse et égoïste qui cherche sa propre satisfaction immédiate sans égard aux exigences de son enfant (le moi *). Cette sorte d’angoisse est une angoisse de régression ou de séduction par l’instinct2.

Qu’elle appartienne à l’une ou l’autre catégorie, l’angoisse est marquée d’une structure triangulaire. Cela est évident pour le premier cas mais se démontre également pour le second. Qu’il s’agisse, en effet, de la peur devant un tiers qui menace l’unité duelle ou de la peur qu’un appel trop pressant à l’unité duelle ne vienne compromettre le bon rapport établi avec le tiers déjà intériorisé, l’angoisse se développe toujours sur deux dimensions, en raison de son mouvement à double repérage : recul devant le danger, en même temps que fuite vers l’objet protecteur.

L’angoisse s’oppose à la timidité, laquelle, dans son va-et-vient en direction de l’objet, craint et désiré à la fois, fonctionne sur un mode unidimensionnel. On conçoit que la transformation de la timidité en angoisse puisse constituer un moment fécond du processus ana-

1. En effet, toute réalisation immédiate de tout instinct relégué dans le « ça » peut être assimilée à une levée mortelle de l’inhibition frappant l’instinct de cramponnement (mortelle, c’est-à-dire anéantissant la topique en place). Aussi l’angoissé dépressif se cramponne-t-il à la mére intérieure pour, paradoxalement, la supplier qu’elle sauvegarde le décramponnement déjà institué. Cf. la 0 position dépressive » et le « deuil » selon M. Klein : la mère perdue pleure, avec son enfant endeuillé, sa propre perte. Pour Hermann, mère et enfant pleurent ensemble la douleur au dernier d’avoir perdu le cramponnement.

s. Ces deux sortes d’angoisse recouvrent à peu près les notions kleiniennes d'angoisse paranoïde et d’angoisse depressive. Notons à ce propos cjue l’objet partiel kleinien ne signifie pas Sein ou Pénis mais une partie manquante de l’unité duelle. Il est regrettable que de tels contresens grossiers et si répandus viennent défigurer l’intuition klei-nienne, née en même temps et des mêmes sources que le concept d’unité duelle proposée par Hermann.

lytique. Ajoutons, du point de vue du même processus analytique, que ce qui est anxiogène est essentiellement une représentation ou une présenrificadon de la situation du danger. Tandis que les mots qui ne font que désigner ces situations sans les présentifier peuvent être dépourvus de toute charge affective (d’où la possibilité d’évoquer verbalement une scène traumatique tout en évitant l’angoisse qui s’y attache) — il est des mots hautement anxiogènes, d’autant qu’ils ont fait partie de la situation traumatique.

On peut se demander toutefois si les « situations d’angoisse » qui émergent ne sont pas, en dernière analyse, des tentatives de rationalisation, visant à rendre compte de faits, somme toute, irréductibles. Ne pourrait-on pas soutenir précisément qu’il existe une angoisse autogène et gratuite qui serait la cause profonde, sinon la condition suffisante, des « situations de danger » ? Hermann n’exclut pas l’idée que la simple accumulation libidinale non déchargeable puisse être anxiogène. Dans cette optique, étant donné l’inhibition congénitale de l’insdnct de cramponnement, les demandes excessives émanant de cet instinct pourraient fort bien occasionner des montées d’angoisse concomitantes. Dès lors, vivre sous le coup de l’angoisse serait le lot de la condition humaine.

Archi-perceptions (réminiscence d’-)

Hypothèse hermannienne selon laquelle il existerait des perceptions frappées de refoulement phylogénétique pour avoir été, à un moment donné, contraires à leur vocation et pour avoir entraîné la désorientation spatiale — autrement dit, la perte perceptuelle de la mère et de l’environnement familier. C’est le retour de ces archi-perceptions qui agirait dans l’effet confondant du regard coléreux et dans d’autres perceptions-écrans. Dans un cas, celui des « yeux-luisants » on peut reconstituer la perception originaire, masquée par l’accommodation qui, d’après Hermann, est un fait de la culture. Or, il faut un regard non accommodé pour percevoir, dans des yeux non accommodés, l’effet d’une émotion intense (colère) sous forme d’un éclat rougeâtre, apparaissant à la faveur d’un agrandissement émotionnel de la pupille et se produisant selon le principe du rétinoscope. La peur devant les « yeux-luisants » est peut-être aussi à l’origine de la fréquente symbolisation du courage par l’aptitude à regarder le soleil (Attila). De même, le « tintamarre interne », produit mécaniquement par le réflexe de Moro, au niveau de l’oreille moyenne du bébé, et en rapport avec le cramponnement refoulé, pourrait bien être à l’origine de la peur ressentie, lors de situations d’angoisse, à percevoir les sonorités du corps propre (peur du craquement des os, des bruits de la bouche ; le « diable grince des dents », etc.).

Automutilation

Pour Ferenczi, la coupure autotomique symbolise la mort (le refoulement) de la partie de soi encore vivante mais que l’on ne peut conserver sans mettre en danger l’ensemble. Pour Hermann, l’automudlation correspond à la répétition symbolique du traumatisme : avoir été mutilé de l’objet cramponné. Elle peut être spontanée ou rituelle. Dans ce dernier cas, elle implique aussi le mouvement inverse (c’est-à-dire l’abandon du défunt par l’endeuillé) et joue le rôle d’une expiation symbolique de n’avoir pas respecté l’unité duelle jusque dans la tombe.

Dominance (hiérarchie)

Structure hiérarchique de la société, instituée en tant que division de la population selon des fonctions supérieures et inférieures et conférant aux individus des pouvoirs inégaux, tant pour la jouissance des biens que pour l’emprise sur leurs semblables.

L’archi-modéle de la dominance est offert par l’organisation (de nos jours contestée) de la horde simienne où l’individu le plus fort (mâle ou femelle) s’assurerait la priorité ou l’exclusivité de l’accouplement et jouirait d’une autorité souveraine, conquise de haute lutte, sur les rivaux et les partenaires sexuels.

Or, tandis que dans les groupes simiens l’exercice de la dominance est lié à la présence effective de l’animal dominant, dans les sociétés humaines cette dominance est intériorisée sous forme de surmoi et fonctionne en l’absence même de l’individu dominant ou de son représentant.

L’exercice de la dominance équivaudrait alors chez l’Homme à une sublimation de ses archaïques tendances fratricides : ce serait l’effet d’une transformation des tendances agressives, notamment à la faveur du besoin de réaliser, à même le vaincu, le cramponnement inhibé. La nostalgie du cramponnement ayant eu raison de l’agressivité à mi-chemin du meurtre, pouvait permettre l’institution de la relation maître-esclave et de ses innombrables variantes et degrés de symbolisation.

Dramatisation

Répétition symbolique en actes (et non en reviviscence affective ni en description verbale) d’un traumatisme subi. Le jeu de fort-da est une dramatisation symbolique, répétant en actes, la disparition et le retour de la mère. Le symbole proprement dit est ici la ficelle de la bobine, virtualisant présence et absence à la fois. Ce qui permet l’introduction du symbole dans la situation traumatique, et par conséquent la dramatisation, c’est le fait que le sujet y figure comme dédoublé : il est à la fois lui-même et se voyant de l’extérieur. Autrement dit, la dramatisation implique un tiers observateur du traumatisme, et auquel, pour partie, le sujet s’identifie. Le symbolisme est inventé au nom de ce tiers.

Il en est de même pour la dramatisation rituelle. La condition permissive en est également la présence d’un tiers, c’est-à-dire la communauté cultique avec laquelle chacun des membres entretient une relation duelle compensatoire. Si dramatiser c’est symboliser, la répétition symbolique n’est concevable qu’à l’intérieur d’une communauté où chacun joue le double rôle de substitut de l’objet perdu et de témoin de la scène symbolique de la perte.

Duelle (unité —, relation —, relation en unité — )

(Ail. Dualunion ou Doppeleinheit ;

Dualverhàltnis).

Cheville ouvrière de la théorie d’Hermann, l’unité duelle, avec ses divers moments et états, constitue pour l’auteur l’ultime principe d’intelligibilité qui régit les faits métapsychologiques, aussi bien dans leur fonctionnement que dans leur genèse. L’unité duelle se réfère à une période où mère et enfant auraient vécu inséparables, dans l’unité redoublée de leur complétude respective.

Que faut-il entendre par cette formule ? Il existerait

— pense-t-on — une période durant laquelle la mère est censée offrir, grâce à l’instinct maternel, une satisfaction entière aux besoins de l’enfant. Or, l’originalité de la vision hermannienne consiste à récuser l’existence d’un tel instinct et à le ramener à l’instinct filial. Ce dernier, posé comme universel, fonctionne aussi bien chez l’enfant que chez la mère. Ce qui diffère ce sont les mécanismes respectifs de mise en œuvre. Tandis que chez l’enfant l’instinct s’oriente directement vers son objet complémentaire, chez la mère, le même instinct agit par empathie ou projection identificatoire. Le prétendu instinct maternel n’est rien d’autre que l’aptitude de la mère à projeter dans l’enfant son propre instinct filial et à l’y vivre comme par procuration. Grâce à l’empathie maternelle, les partenaires de l’unité duelle sont branchés l’un sur l’autre à la manière des vases communicants, avec le maintien d’un niveau constant de la demande et de la satisfaction. L’archi-modèle qui vaut pour une telle situation est offert par la relation instinctuelle de cramponnement effectif qui existe entre le petit singe et sa mère. Dans ce cas, la simple observation suffit à mettre en évidence l’empathie réciproque des instincts de cramponnément respectifs entre mère et enfant. Grâce à elle l’instinct prend du regain chez l’un chaque fois que chez l’autre il tendrait à se relâcher.

Ce qui s’observe chez l’Anthropoïde, et ce qui ne saurait s’observer chez l’humain, rend pourtant intelligible un certain nombre de phénomènes humains. Pour passer du cramponnement simien effectif au cramponnement anasé-mique chez l’Homme, il suffit d’appliquer au premier un mécanisme de transformation rationnelle : l’inhibition phylogénétique. Si le recours à l’archi-modèle ne lève pas l’anasémie, il suggère tout au moins qu’il est possible

— en principe — de la réduire à l’effet d’une mutation intelligible (l’inhibition survenue du cramponnement). De fait, si l’anasémie fondatrice des concepts d’anaclitisme (Anlehnung), de « réunion », de « fusionnement », d’« adhérence » a pu s’énoncer comme autant de modes symboliques de cramponnement, c’est bien grâce à l’introduction du modèle simien. Sous cet éclairage, l’anasémie de l’unité duelle prend alors un sens concret : c’est le désir-impossible de se cramponner à la mère, des pieds et des mains. Elle permet de rendre compte d’un certain nombre de faits cliniques (ex. : connexion main-bouche-yeux), ethnologiques (automutilation de la main) techniques (poser des pièges), etc.

Un tel fonctionnement en vases communicants peut servir également d’archi-modèle à la projection, c’est-à-dire, au mécanisme qui consiste à rapporter au monde extérieur ce qui se déroule dans le propre psychisme. Le même mécanisme nous fait assister à l’archi-constitution du monde extérieur (= la mère comme objet séparé) par frustration de l’instinct filial.

Cette frustration de l’instinct servira également d’ar-chi-modèle pour la constitution de la topique humaine, à condition de rapporter cette frustration, supposée, à la phylogénèse. Dès lors, contrairement à ce qu’on observe chez l’individu simien qui, lui, finit tout naturellement par se détacher de la mère, l’enfant humain, dont l’instinct de cramponnement a subi une inhibition congénitale, ne peut qu’éprouver douloureusement sa condition de non-cramponnement, et en projeter l’agent sur un personnage extérieur qu’il réintériorisera sous forme de surmoi, agent brutal du détachement. Un tel développement est responsable du clivage progressif du psychisme : les désirs de cramponnement à la mère seront, sous la pression du surmoi, relégués dans un secteur séparé de soi, dans ce que, depuis la seconde topique freudienne, il est convenu d’appeler le « ça ».

Lorsque ce clivage est accompli sans reste, l’unité duelle prend fin et il s’institue une relation aux autres lesquels signifieront alors simultanément promesse et interdit du cramponnement. La mère et les désirs filiaux à son égard seront maintenus vivaces et constitueront, avec d’autres instincts inhibés, la localité psychique appelée : le « ça ». Le moi y plongera ses racines mais ne s’y cramponnera véritablement que dans des situations de danger extrême *.

Dès lors, le sujet ainsi libéré de la relation maternelle pourra mettre en œuvre son instinct de recherche en vue de trouver un partenaire génital. Quant à l’unité duelle, elle sera entièrement transposée, dans le cas idéal, sur le plan intra-psychique et elle déterminera le rapport mutuel entre les deux instances : le moi et le « ça ».

Or, un tel clivage infra-psychique est rarement complet et, dans la plupart des cas, il subsiste, parallèlement, une relation de cramponnement tnter-psychique, relation dont les partenaires vivent suspendus l’un à l’autre et, généralement, en état de conflit entre le désir de fusion et le besoin de détachement. Telle est la double exigence, paradoxale, de la relation en unité duelle : souhaiter que l’autre soit à la fois étai et désir de cramponnement.

Chez Hermann, l’idée d’un clivage dans le psychisme se ramène à celle de la séparation d’avec la mère-complément. La partie du psychisme qui se définit comme désir de la mère absente (désir de cramponnement) se révèle dans son néant lors de la situation analytique dont la configuration permet d’élaborer le caractère illusoire de la relation avec la mère extérieure et intérieure. Dans ce sens, l’inconscient fonctionne à proprement parler comme, dans l’illusion des amputés, la partie manquante du moignon. Cette image, si déplaisante, exprime vigoureusement le sens de mutilation et de castration que revêt la séparation d’avec la mère. La relation duelle n’est qu’utopie de complémentarité. De fait elle ne réalise que la

1 Cf les solutions miracles trouvées en cas de péril extrême, où le « ça » joue le rôle de bonne mère. Il existe également des situations de dangers internes, lors des demandes pulsionnelles excessives, lorsque le « ça » prend le rôle de la mauvaise mère qui veut se débarrasser de l'enfant avant que soit achevé son affranchissement.

réunion de deux « moignons » et l’on comprend qu’une telle réalité face à une telle nostalgie ne saurait donner lieu qu’à d’amères déceptions. Reconnaître ce qui nous manque congénitalement, c’est en même temps libérer ce que nous avons : notre faculté de chercher des compléments symboliques, le complément génital y compris.

La description des diverses variantes de cette relation duelle entre partenaires dits « dualistes » remplirait un traité à elle seule. (Mentionnons seulement — à titre d’exemple — l’agression provoquée chez l’autre pour obtenir la séparation souhaitée, etc.) Néanmoins une bonne intelligence de ce concept clef permet à l’analyste de se repérer tout intuitivement dans les vicissitudes de la relation transférentielle.

Fantasme

Pour Freud, le fantasme — comme l’affect — est un représentant psychique de la pulsion. Pour Hermann, il implique tout comme l’affect, une prise de position du moi vis-à-vis de la demande instinctuelle. Ainsi la situation du « rapt d’enfant », effectivement vécue comme telle, se distingue du fantasme de « rapt d’enfant » de manière radicale. Dans le premier cas, l’unité mère-enfant s’angoisse devant la menace de dislocation. Dans le second, au contraire on retrouve le souhait inavoué : puisse intervenir la séparation d’avec la mère ! Les fantasmes ne recouvrent donc pas la réalité psychique mais la masquent et ne l’expriment que de manière détournée, méconnaissable. Mais s’ils l’expriment néanmoins, c’est en passant par le détour des représentations possibles au niveau du moi, et rarement conforme à la conjonction réelle des instances intrapsychiques, au moment dynamique considéré. Pour en revenir au fantasme de 0 rapt d’enfant », la réalité dynamique du moment consiste en un danger pour le moi de se laisser envahir par des demandes excessives de cramponnement de la part de l’inconscient. L’apparition du fantasme de « rapt » tend à contrecarrer le moment dynamique dont il résulte, il doit être considéré comme un instrument de refoulement et de stabilisation.

Le fantasme se distingue du symbole en tant qu’il est complaisance — fausse — envers l’instance anti-instinct (ex. : fantasme phobique considéré dans son intégralité reconstituée) et vise à maintenir le statu quo, alors que le symbole, par sa répétition, exorcise le traumatisme et défixe de l’imago frustrante, tout en permettant la réalisation symbolique de l’instinct (jeu defort-da). (Voir aussi Symbolisation.)

Honte

La honte est un affect. En tant que tel il se rapporte à l’inconscient-mère. Or, à l’encontre de tous les affects, ce n’est pas pour lui faire une communication, l’appeler au secours, etc., mais bien pour signifier à un tiers extrapsychique que l’on a rompu avec la mère, que l’on récuse son propre désir de cramponnement. De fait, il ne s’agit pas d’un affect spontané comme dans le cas de l’angoisse qui se développe du seul fait de la topique, mais d’un affect de commande, imposé en quelque sorte de l’extérieur, par des moyens artificiels, visant à produire un clivage dans le psychisme. La topique (ça — moi — surmoi), une fois installée, exclut les situations de honte et leur substitue les situations de culpabilité. Autrement dit, la honte est le fait de l’enfant dont la topique est encore en cours d’installation, et comporte un honnisseur, au moins virtuel, à l’extérieur. Ce dont il rougit n’est pas encore réprouvé profondément mais seulement dérobé à la vue du tiers. La honte va de pair avec le secret et la division du moi. La culpabilité peut être expiée, la honte, elle, ne peut être que niée ou dissimulée.

Qu’est-ce qu’ « avoir honte » ? C’est, en dernière analyse, perdre le contact avec la mère, objet du cramponnement, perdre le sens de l’orientation spatiale qui permettrait de la retrouver, de l’orientation psychique qui porterait vers elle symboliquement, c’est donc aussi être coupé momentanément d’avec l’inconscient. Pour s’être vu spolié de son désir intime, percé à jour, le honteux s’éprouvera dans un brusque dénuement, sentira le sol maternel se dérober sous ses pieds. Envahi de confusion, il sera la proie facile du regard brûlant qui se pose sur lui et, ne pouvant s’empêcher d’en être contaminé, rougira, comme pour réaliser dans son corps l’effet de l’archi-situation du décramponnement par le feu : « brûler » — au figuré — par identification à la mère livrée au bûcher de l’archi-forêt, en proie à l’incendie.

Comment agit le honnisseur pour induire un affect qui n’entre pas naturellement dans la dynamique intrapsychique ? Il faut pour cela qu’il ait décelé dans la conduite à honnir le désir caché, celui du cramponnement, ensuite qu’il ait refoulé en lui son propre désir homologue ; il faut, enfin, que tout en flétrissant, il s’offre lui-même comme objet de cramponnement. Ces trois conditions remplies, il pourra mettre en œuvre les techniques de honnissement, élaborées depuis l’aurore de l’humanité.

Pour ce faire, il aura recours aux effets des deux archi-perceptions les plus angoissantes : celle des yeux-luisants et celle du « tintamarre interne ». Il y aurait là comme un rappel des souvenirs du traumatisme phylogé-nétique ayant eu pour résultat douloureux la perte du cramponnement. Face à la voix qui s’élève et aux yeux perçants qui lancent du feu, l’enfant honni revit son angoisse originaire et, grâce à son état aigu de décomplé-tion, il fait du honnisseur une mère nouvelle manière qu’il est prêt à incorporer. Voilà, en quelques mots, la naissance du surmoi. Or, si paradoxal que cela paraisse, le travail du honnisseur est appelé des vœux de l’enfant, en raison même de la non-viabiiité congénitale de l’instinct honni.

Si l’avènement du honnisseur est une exigence inhérente à la maturation, on comprend devant quel conflit insoluble se trouve placé le sujet lorsqu’il est doté d’un honnisseur honteux ou honni lui-même. Incapable d’installer en lui le surmoi, garant de la topique, un tel sujet subira une division à l’intérieur même du moi, division donnant lieu à une grande variété de topiques impraticables, généralement létales, allant de la phobie, de la perversité morale à la psychose ou à la mélancolie suicidaire.

Celui qui n’a pas réussi à installer un surmoi vivable, est soit un honteux soit un éhonté. Dans les deux cas il dissimule sa honte et cela pour ne pas alimenter l’instinct chercheur de l’autre, en lui signifiant que le détachement d’avec l’objet a bien eu lieu. Car, nul n’ignore que la société est basée sur la répression du cramponnement. Aussi la crainte que l’objet de la honte, fût-ce un simple désir non conformiste, ne soit éventé donne lieu à une véritable angoisse « sociale ». Cela est valable même pour une topique bien constituée. Rien, en effet, n’est plus redoutable que la perspective d’être exclu du groupe pour avoir enfreint, soi-même ou un représentant du surmoi, les lois non écrites de la société.

Ajoutons que la dialectique de la honte n’est pas seulement centrifuge (crainte d’être exclu), elle est aussi centripète (honte induite par l’exclusion). L’aspect centripète de la honte, avec le décramponnement douloureux qu’il implique, donne lieu à une recrudescence de l’instinct de recherche qui, à défaut de perspectives extérieures, se retournera sur le sujet lui-même sous la forme d’une incessante autocritique, voisine de la rumination mélancolique. La honte de se trouver exclu de la communauté pour une raison inconnue est à même d’ébranler une topique solidement constituée et de donner lieu à une désagrégation de style psychotique.

Instinct

Le concept métapsychologique de Trieb : pulsion, instinct, désigne la source énergétique qui alimente l’appareil psychique sans quoi aucun phénomène psychique intensif ne serait concevable ni, par conséquent, aucune appréhension dans le monde extérieur de quelque phénomène intensif que ce soit. Pour Hermann, la pulsion est instinct, au sens presque biologique. Pour lui, au travers de ses divers modes de symbolisation, l’instinct humain se prête à une étude aussi concrète que son archi-modéle : l’instinct animal. Il doit être saisi avec tous ses caractères et non se réduire à une poussée indéterminée, émanant de l’inconscient. La nature de l’instinct se dénonce dans le comportement et dans le lan-gage :

i° par l'organe qu’il met enjeu (exemple : les mains et, par transposition, les yeux, pour l’instinct de cramponnement). Aux organes actifs de l’instinct correspondent des organes passifs : main cramponneuse — poils à cramponnement ;

2° par Yacte spécifique qu’il accomplit (exemple : la marche, pour l’instinct de recherche) ;

3° par l’objet spécifique auquel il se rapporte (exemple : l’aliment pour l’instinct de nutrition) ;

4° par son mode d’orientation (exemple : l’orientation est thermique pour l’instinct de cramponnement, olfactive pour l’instinct de recherche) ;

5° par les situations types, c’est-à-dire, des désirs et des aspirations dans le contexte de la vie sociale (rapport mère-enfant — situation œdipienne pour l’instinct de cramponnement, etc.).

Les instincts archaïques se manifestent sous des formes modifiées par la vie sociale. Sous leurs formes primitives ils restent confinés dans l’inconscient et n’obtiennent que des satisfactions symboliques.

Quels qu’en soient le nombre et la nature, ils se ramènent à divers aspects de la relation mère-enfant et sont dominés par l’instinct de cramponnement. Chaque fois qu’un problème économique se pose — en raison de la frustration de n’importe quel instinct — il y est répondu par un changement dynamique, réveillant toujours le même cramponneur inhibé. On le comprend aisément si l’on considère que, d’après Hermann, la topique elle-même, en tant que division de la psyché en inconscient et en moi, résulte du refoulement de l’instinct cramponneur. En cas de régression, cet instinct tend à revivre, inhibé quant au but, déformé par d’autres instincts (compromis) ou complètement modifié (par exemple en instinct d’agression). Les compromis régressifs du cramponneur sont innombrables, mais on n’en parvient pas moins à les identifier, ainsi dans les faits de « se faire porter », de dépendre ou, au contraire, de faire du protectionnisme, de s’obstiner (s’accrocher à son idée), de retenir ses matières, de bégayer (se cramponner par les cordes vocales pour se détacher ensuite), etc.

Les instincts archaïques sont des instincts partiels. Quant aux critères de l’instinct, voir Introduction.

Instinct d’agression

L’instinct d’agression, en tant que dérivé de l’instinct de cramponnement, utilise les mêmes organes que celui-ci. Son acte spécifique, musculaire, vise à mettre en morceaux, à aplatir, à réduire à néant : à détruire l’organe de cramponnement de l’autre. Son objet est l’obstacle au cramponnement, c’est-à-dire, essentiellement, le rival — son orientation se fait olfactivement ou visuellement —, ses situations types relèvent de la frustration du cramponnement (« rapt d’enfant », Œdipe).

L’instinct d’agression ne résulte donc pas, selon Hermann, de l’alliance de la libido avec l’instinct de mort, mais d’une quelconque frustration insdnctuelle, frustration qui prend invariablement le sens du cramponneur frustré. Alors celui-ci, normalement inhibé, se réveille sous forme d’agresseur. C’est pourquoi il convient de se garder du contresens analytique qui prend à la lettre le contenu importé par l’agression. Une telle naïveté se trouve singulièrement confondue lorsqu’on croit « guérir » l’agressivité par le maternage, alors qu’il s’agit de tout autre chose : par exemple, de recouvrer l’usage de l’instinct de recherche. Le fait que l’agressivité vise le rival du cramponnement n’est pas davantage une preuve que la disparition de celui-ci résoudrait le problème.

Un autre aspect de l’instinct d’agression c’est la « bonté » inconsciente qu’il implique. Cette « bonté » correspond à une certaine conjonction des instincts et sa traduction en termes de moi repose sur des bases radicalement différentes de celles qui donnent lieu à la formation réactionnelle.

Instinct chercheur ou de recherche

Instinct partiel et auxiliaire aussi bien de l’instinct filial que de l’instinct génital. Le chercheur se met donc en quête d’un objet qui ne lui est pas propre, avec prépondérance cependant de l’objet maternel. Son acte est le déplacement dans l’espace à l’aide des organes de locomotion, son orientation procède selon la chaleur et l’odeur. Le chercheur se déclenche quand d’autres instincts se révèlent insatisfaits, ce qui est nécessairement le cas pour le cramponneur tout au moins ; il tend à se socialiser dans la quête indéfiniment renouvelée, prescrite par des idéaux du moi. C’est lorsque ces idéaux sont impossibles à édifier dans le moi, ou qu’ils se trouvent compromis, qu’appa-raissent les formes régressives du chercheur : fugue, poriomanie, vagabondage et, à l’échelle psychosociale, nomadisme permanent ou saisonnier, migration des populations, expatriation massive.

Le chercheur peut se trouver bloqué à son tour et on assiste alors à des perturbations dont la dynamique est décrite sous le titre de syndrome de cramponnement. En bref, selon la théorie hermannienne, l’instinct chercheur est l’instinct qui, par son incessante activité, supplée à l’inhibition native du cramponnement et alimente le moi de son énergie libidinale propre.

On pourrait ajouter que c’est le chercheur — en raison même de ne jamais pouvoir se reposer dans une adéquation à l’objet « trouvé » — qui entretient l’écoulement du temps humain. Quand « le temps s’arrête », c’est signe que le chercheur est bloqué.

Instinct cramponneur ou de cramponnement

L’instinct de cramponnement mis en évidence par Hermann est présenté comme un instinct partiel, au même titre que le voyeurisme-exhibitionnisme, le sadisme, la pulsion d’emprise, etc. Celui-là, précise Hermann, comme ceux-ci, se rapporte à la relation maternelle. A ce titre, il ressortit aux instincts de conservation et participe à Pétayage de la libido. Or, à la différence des autres instincts partiels, l’instinct de cramponnement a ceci de particulier qu’il apparaît comme congénitalement inhibé chez l’Homme et — en dehors de quelques survivances réflexuelles chez le nouveau-né (réflexe d'agrip-pement, réflexe de Moro) — il ne saurait se décharger directement. S’il se manifeste, c’est sur le mode indirect ou symbolique, comme cramponnement par le regard, comme attachement à la présence, comme, aussi, préhension manuelle d’objets quelconques. Sur un mode symbolique supérieur, il est actif dans les conduites de garder, sauvegarder, conserver par-devers soi, tant au propre qu’au figuré. En dehors de ses rejetons spécifiques, le cramponneur inhibé peut également se transformer en d’autres instincts, comme celui de l’agression. Hermann n’est pas loin de soutenir qu’en fin de compte tous les instincts partiels seraient des dérivés du cramponnement inhibé. Par conséquent il n’y aurait véritablement que deux types d’instinct : l’un se rapportant à l’objet maternel et l’autre à l’objet génital. Aussi — estime-t-il — l’enfant, c’est-à-dire l’individu génitalement immature, ne saurait appréhender le génital que sur le mode du cramponnement. Ses yeux ne se dessillent que lors de la maturité génitale, lorsque l’objet de sa quête filiale s’enrichit d’une exigence nouvelle : l’aptitude à la fécondation. Le seul fait que le cramponneur et ses dérivés servent d’étai à la libido génitale suffirait pour expliquer qu’ils sont, de part en part, de nature sexuelle. Mais on doit l’admettre également pour mieux rendre compte de ce que l’atteinte qui leur est portée équivaut toujours à une castration. On conçoit enfin que cette castration puisse être exorcisée par des modes symboliques et permette d’orienter la libido vers des réalisations génitales.

Bien que subissant une inhibition native, l’instinct cramponneur n’est pas frustré pour autant, car, en plus des actes substitutifs que l’on vient de mentionner, son énergie propre va se reporter sur un autre instinct qui lui est intimement coordonné : l’Instinct de recherche (voir ce mot). Chercher sans relâche des substituts au crampon maternel, chercher, en particulier, à s’approprier du mystère qui, pour l’enfant, enveloppe le « crampon » génital (épistémophilie), voilà des issues dynamiques pour le cramponneur inhibé.

Chez l’Homme, le rapport mère-enfant ne se déduit pas directement de l’instinct cramponneur. Il est aussi institution. En tant que telle, il passe par la symbolisation de cet instinct en conduites socialement prescrites et trouvant ses vrais motifs dans une communion sociale

à propos des actes de la maternité (voir Symbolisation).

Or, le maternement en tant qu’acte symbolique — et il l’est toujours chez l’humain — se fonde sur une négation de l’instinct, négation qui ne se réduit pas à la simple jalousie parentale à l’endroit du nourrisson. En prolongeant la pensée d’Hermann on pourrait aller jusqu’à soutenir que tout soin maternel et, aussi, tout acte éducatif renchérit sur l’inhibition native du cramponnement. Que l’on songe à l’invention du fijet porte-bébé, entérinant et aggravant le décramponnement congénital, ou à l’emmaillotement, entravant l’instinct jusque dans sa moindre velléité, à la maîtrise du moment du nourrissage, à la prescription sociale du sevrage, aux exigences d’obéissance sphinctérienne, etc., mais aussi à la fréquente prohibition des succédanés du cramponnement comme le suce-pouce, la masturbation infantile, etc. Il est vrai aussi que ia présence de l’interdicteur (et de toute la société qu’il incarne) sert le plus souvent de substitut pleinement satisfaisant au cramponnement inhibé, et cette duplicité même de son rôle commande la structure de la réalisation symbolique de l’instinct (voir Symbolisation).

Pour ce qui est du statut de l’instinct de cramponnement comme concept, voir « Remarques liminaires » in fine.

Quant à la dynamique de l’instinct de cramponnement et ses déviations, voir Syndrome de cramponnement.

Instinct filialinstinct maternel

Hermann distingue, en dernière analyse, deux sortes d’instinct : ceux qui se rapportent à la relation maternelle et ceux qui concernent la relation génitale, encore que les premiers ne soient pas, loin de là, laissés de côté pour la mise en œuvre des derniers. Il n’en reste pas moins que les instincts propres à l’enfant sont tous dirigés vers la mère (orientation métrotrope). D’autre part, l’instinct, dit maternel, se ramène à des effets d’empathie et de ressouvenir suscités par la demande de complémentation infantile. C’est pourquoi nous avons proposé de grouper l’ensemble des instincts partiels, tous métrotropes, sous la dénomination d’instinct filial. Il est sous-entendu que ce terme désigne essentiellement l’instinct de cramponnement dont, selon Hermann, les autres instincts partiels pourraient tous dériver en fin de compte. Cette dénomination permet également de mettre l’accent sur une constante implicite de la pensée hermannienne : les moments décisifs de toute évolution comportent une privation de l’instinct filial.

Masochisme (théorie du)

La théorie hermannienne du masochisme est fondée sur la proposition cardinale selon laquelle la douleur « physique » n’est vécue comme telle que pour autant qu’elle symbolise une souffrance intra-psychique (anasé-mique) due à un échec de symboliser l’instinct. Autrement dit, la douleur est le symbole même de l’arrêt de la symbolisation. (Quant à la « douleur morale » elle est la métaphore de la douleur physique ; elle ne doit pas être confondue avec la souffrance m/r« -psychique.) Livrer une partie du corps propre à la douleur pour préserver l’intégrité de l’organisation psychique, c’est non seulement reporter une souffrance centrale aux périphéries mais aussi utiliser le symbole « douleur » comme langage. Le petit singe a un seuil algique élevé, mais réagit avec les signes d’une douleur violente à l’annonce d’une séparation d’avec la mère. On peut soutenir que la douleur comme affect élémentaire traduit à l’origine l’état de décomplédon maternelle (vitale) du nourrisson. C’est dire que, d’emblée, la douleur est appel à un complément. Au cas où l’appel n’est pas entendu, aura lieu l’incorporation mélancolique de la situation algogène elle-même, à titre de substitut maternel. Ce qui par ailleurs signifie que toute incorporation résulte d’un état de souffrance, ce que la clinique met en évidence.

Ces points précisés, nous sommes à même d’interpréter le fantasme dépressif-masochique de « l’excrément dans la bouche ». Il s’agit là — pour l’adulte — d’une anticipation symbolique de ce qui menace le « ça », assimilé à la mère et, par conséquent, le moi propre qui en dépend, au cas où la situation de décramponnement devrait se prolonger. Alors, en effet, le « ça » deviendrait excrémentiel en raison de l’incorporation mélancolique du détachement d’avec lui. Ce serait comme si le psychisme subissait une destruction interne : séparé du « ça », le moi serait condamné à être celui qui se rejette lui-même, comme il a été rejeté lors du traumatisme, à moins — autre formule — d’entretenir avec l’inconscient-mère des rapports de rejet constamment réitérés. Un remède à cette situation intra-psychique, lorsqu’elle n’existe qu’à l’état de menace, consiste à réaliser, par anticipation, la douleur psychique redoutée sur le mode périphérique (voir Périphérisation), c’est-à-dire, à même le corps propre. Grâce à ce stratagème, le contact avec le « ça » pourra être préservé. L’acte masochique symbolise et exorcise la douleur intra-psychique de la séparation d’avec la mère. Sa vocation est essentiellement thérapeutique. Un autre aspect de cette autothérapie, l’érogénéité de la douleur masochique, destinée à prévenir la mélancolie, se donne à comprendre également. La séparation du moi d’avec le « ça » équivaudrait à une castration totale ; le geste masochique qui la réalise symboliquement — pour mieux l’éviter de fait — libère la libido menacée, mais, par là même, il se donne pour condition sine qua non de tout accomplissement libidinal. Le geste qui restitue la libido est celui-là même qui la fixe.

Une autre forme du masochisme — non moins éro-gène — a une visée tout opposée à la précédente : ménager la séparation d’avec la mère et, sur le plan intra-psychique, instituer le clivage entre le moi et le ça et installer le garant de ce clivage : le surmoi. Dans ce cas, l’acte masochique sert à vaincre la peur de la séparation. La fixation du « masochiste » à un objet tiendrait au refus de celui-ci d’accomplir l’acte « sadique » libérateur. Ainsi les provocations masochiques ne sont pas forcément au service de la fixation, mais peuvent viser également à l’amorce de la séparation souhaitée.

Il va sans dire que ces deux formes du masochisme sont inséparables l’une de l’autre ; tout au plus peut-on parler de prépondérance temporaire. Masochisme de cramponnement et masochisme de détachement constituent les moments d’une même dialectique.

Modèle

« Par modèle nous entendons toute situation, toute scène ou tout mode de comportement qui, sans être identique au phénomène envisagé, peut être transformé en lui par une simple opération de la pensée (déplacement, substitution de personne, symbolisation, etc.). Proposer des modèles c’est décrire par comparaison, ce n’est pas fournir une explication de cause à effet » (p. 2*9).

Un modèle ne se confond pas avec un processus précurseur. Ce dernier est réduit à partir d’un état ultérieur, et il est supposé en contenir, du moins virtuellement, les caractères. Le premier, au contraire, peut présenter des différences radicales avec l’état considéré, et le passage de l’un à l’autre ne s’opère pas par une sorte d’accomplissement ou de perfectionnement mais par des procédés de transformation qui nous sont connus par la psychanalyse. Ainsi le modèle du complexe d’Œdipe ou de la situation œdipienne chez les singes n’est pas, comme on pourrait le penser, un œdipe embryonnaire, mais l’effet de tout autre chose : la structure de dominance qui caractérise le groupe simien. D’ailleurs, l’animal dominant peut aussi bien être le mâle que la femelle.

Périphérisation

Ensemble de mécanismes de défense variés ayant en commun de reporter sur les périphéries un conflit, une souffrance, un danger qui affectent le noyau du psychisme.

Par périphérie on désigne tout ce qui est extérieur au noyau, quel que soit le degré de cette extériorité : le corps propre, son intérieur, sa surface, jusqu’aux objets et aux personnes. La périphérisation comporte toujours une dramatisation, avec un spectateur interne ou externe, qu’il s’agisse de réalisations « somatiques » les plus variées, conversionnelles ou autres, de scènes aménagées (masochisme érogène) de revers provoqués (masochisme moral), etc. Autre point important : nous y avons toujours affaire à des tentatives d’autoguérison d’un mal menaçant l’organisation psychique en place. Ce sont là autant de conditions pour n’être pas englouti par le tourbillon instinctuel.

Quel que soit le degré d’éloignement, par rapport au noyau, du champ où s’opère le mécanisme de périphéri-sation, il convient de la distinguer soigneusement de la projection. Si cette dernière (voir ce mot) procède par élision des « moi gnons » dualistes (Voir Duelle) pour opérer sur les « fantômes », la première reste cantonnée dans les « moignons », le sien et, par identification, celui des autres. Dans ce sens, la périphérisation serait le modèle de l’introjection pulsionnelle.

Projection

La notion de projection, au sens habituel du terme, suppose un sujet qui, vu de dehors, semble se débarrasser sur autrui de certains désirs réprouvés. Le phénomène a été abondamment décrit mais son mécanisme profond, sa condition de possibilité n’ont jamais été véritablement élucidés. Pour Hermann, l’archi-modèle du phénomène de la projection est l’empathie materno-filiale réciproque, observable chez les Primates. Dans le cadre de l’unité duelle, cette empathie fonctionne à la manière des vases communicants. On peut exprimer cela en disant que l’équilibre de la relation instinctuelle se maintient grâce à la projection réciproque des instincts homologues l’un sur l’autre. Chez l’humain, une telle relation symbiotique ne saurait exister en raison même de l’inhibition native qui frappe l’instinct de cramponnement des deux partenaires dualistes : il ne peut donc s’agir que de suppléances plus ou moins réussies. Or, si par suite d’un défaut des suppléances, l’enfant se trouve décomplété, il ne retrouvera son intégrité que sur le mode hallucinatoire, à la manière de l’amputé qui présentifie son membre manquant par la souffrance qu’il lui attribue et avec laquelle il s’identifie (projection identificatoire). Lorsque, pour diverses raisons, manque la phase identificatoire (en raison d’un interdit par exemple) on a affaire à la projection pure. (Le sujet ne souffre ni ne désire, il est indifférent à la souffrance, aux désirs attribués à l’autre, ou encore, pour refuser l’empathie, il hait, et projette sur l’autre la haine ou l’indifférence, etc.)

La notion de projection joue un rôle central dans les théories freudienne, ferenczienne et hermannienne de la constitution du monde externe. Les trois auteurs sont d’accord pour y faire intervenir l’effet de frustrations instinctuelles, mais tandis que les deux premiers font dériver le monde externe d’une projection du corps propre, l’originalité d’Hermann (et qu’à certains égards il partage avec M. Klein) consiste à le concevoir comme substitut du corps maternel dont on est privé. Selon lui, nous vivons avec le monde non pas une relation spéculaire mais une relation complémentaire.

Symbolisation

Bien qu’Hermann n’ait pas formulé explicitement sa théorie de la symbolisation, celle-ci sous-tend sa démarche et il convient d’en dégager l’esquisse.

Le précurseur (et non pas l’archi-modèle) de la symbolisation est donné dans cette coutume, universelle chez les singes, que l’on dénomme : le service dermique ou, improprement, l’épouillage. L’observateur y décèle plusieurs aspects : 1a détachement de peaux, de corps étrangers ; 20 ce faisant, intérêt maternel porté à son semblable ; 3° le caractère rituel de l’opération, accomplie généralement en collectivité ; 40 le sérieux presque tragique qui est prêté à cette opération.

L’interprétation hermannienne du phénomène est la suivante : déjà chez les Singes il existerait une certaine limitation du cramponnement. Les gestes du service dermique figureraient dès lors l’inéluctable détachement d’avec la mère, alors que le fait même des soins prodigués impliquerait la pérennité de l’attachement. La valeur symbolique de l’acte proviendrait précisément de son caractère rituel, c'est-à-dire de la communion des membres du groupe dans cette activité, communion suppléant à l’unité duelle. Le sérieux exprimerait alors le rapport à une exigence rudimentaire, probablement phylogénétique, d’une limitation temporelle du cramponnement. Ce qu’il importe c’est de noter le caractère social du geste-symbole qui figure à la fois la dissolution de l’unité duelle et l’institution d’une sorte de relation duelle dé-maternalisée et ritualisée. Il convient donc de ne pas perdre de vue que l’efficacité symbolique tient précisément au caractère social de l’institution, c’est-à-dire à la création qu’elle comporte d’une nouvelle manière d’unité dualiste : la communion avec les membres d’un groupe. C’est d’autant que le contenu ou l’à-propos de la communion n’est pas l’unité duelle mais le détachement qu’il y a symbole et c’est parce que la communion sociale restitue quand même — quoique sur le mode symbolique — le cramponnement perdu que, malgré le traumatisme de la séparation, la vie peut continuer. Symboliser c’est donc exorciser le traumatisme en le répétant dans un contexte qui, symboliquement, le répare. La communion dans les rites offre cette réparation symbolique implicite, alors que l’affirmation symbolique, opposée et ouverte (concernant le traumatisme du décrampon-nement), forme le contenu même de la rituelle cultique24. S’intégrer dans le social c’est réaliser ce paradoxe qui consiste à se cramponner à la mère-société par l’incessante symbolisation rituelle du détachement.

A continuer cette pensée on peut en retrouver l’analogique dans la genèse et le fonctionnement des organismes vivants, depuis les plus complexes jusqu’aux plus élémentaires. Il existerait une loi de la symbolisation, co-essentielle à la vie elle-même. Non pas symbolisation compromis-suelle d’un conflit entre instinct et interdit comme chez Ferenczi, mais symbolisation exorcisante d’une incorporation pénible ou létale. Ici, la dramatisation en commun du traumatisme subi serait à même d’apporter à la fois la différenciation des individus selon leurs rôles respectifs dévolus et la synergie fonctionnelle de l’ensemble du groupe.

Sans aller plus loin dans le développement des conséquences théoriques et pratiques d’une telle vue, notons seulement ceci : l’incorporation du traumatisme, généralement létale, est dépassée vers la symbolisation exorcisante, grâce à la restitution, latérale en quelque sorte, de l’unité duelle perturbée, au moyen de la communion sociale.

Syndrome de cramponnement

Ensemble de perturbations dans la synergie de la paire d’instincts : cramponnement-recherche et de leurs antagonistes respectifs : tendances au détachement et à la cryptophilie (voir Chapitre IV).

Phylogénétiquement, tout le psychisme humain doit être conçu comme un syndrome de cramponnement, réunissant en un tout plusieurs symptômes : l’inhibition du cramponneur (relégué dans le « ça »), recherche incessante de l’objet perdu (idéal du moi), attachement à l’ennemi du cramponnement (surmoi).

Ontogénétiquement, c’est par rapport à ce « tableau » que se présente le syndrome de cramponnement. Il est l’ensemble cohérent des effets — topiques, dynamiques et économiques — d’un réveil indésirable du cramponneur. Lorsque par suite de la non-satisfaction de n’importe quel instinct non inhibé, un tel réveil se présente dans la clinique, on assiste à une véritable récapitulation régressive de diverses étapes qui ont dû constituer l’évolution de l’animal simien jusqu’à l’Homme. En un mot, le syndrome de cramponnement est une régression cohérente, constitué d’un retour du cramponneur ainsi que des modifications qui en résultent pour les autres instincts et instances.

Tendance (anti-instinct, pare-instinct)

Ce qui tend à s’opposer au fonctionnement d’un instinct. Effet d’un clivage survenu au sein de la psyché, la tendance correspond aussi à une force capable, en retour, de maintenir le clivage dont elle est issue. Elle est l’ancêtre du surmoi et forme avec l’instinct un couple antagoniste congénital. Ainsi l’instinct cramponneur a pour adversaire la tendance détacheuse, l’instinct chercheur — la tendance cacheuse, etc.

Antagoniste de l’instinct, la tendance en porte la marque, comme en négatif. D’où, d’après Hermann, la possibilité de la reconstituer dans sa phylogénèse avec le bénéfice de mieux saisir son mécanisme d’action. Le mythe-hypothèse de l’origine fait appel à trois concepts : l’archi-unité mère-enfant au sein de laquelle l’instinct fonctionne sans entrave ; un archi-traumatisme ayant perturbé l’unité duelle d’une manière déterminée : disparition dans les flammes, dans l’eau, par meurtre, etc., du terme maternel de l’unité duelle ; intériorisation par le « moignon » dualiste de sa partie manquante au moyen de la répétition du traumatisme, ou par le maintien de la plaie ouverte (archx-incorporation).

La tendance naît de la souffrance et fonctionne dans la souffrance. C’est ce qui la distingue de l’instinct qui, pourtant, avait été tendance à son tour jusqu’au rétablissement décorporant — dirions-nous — d’une nouvelle modalité d’unité duelle avec, non pas la mère précédemment perdue, mais une incarnation ad hoc, de l’imago maternelle, issue du traumatisme. C’est une telle décorporation hors du « moignon », et créant à l’extérieur une mère nouvelle manière qui avait permis de transformer la tendance en instinct, par rapport auquel un nouveau traumatisme donnera naissance à une tendance anti-instinct nouvelle. Telle était la clé hermannienne de l’évolution biologique.

L’Homme aurait alors ceci de particulier que n’ayant pas encore réussi à décorporer un nouveau partenaire maternel, correspondant à ses tendances, doit mener une lutte incessante aussi bien contre ses instincts archaïques devenus caducs que contre ses tendances nécessairement destructrices et, par conséquent, autodestructrices. Aussi les mécanismes, dits de défense, dégagés par Freud, sont-ils, pour partie, dirigés contre les instincts et, pour partie, contre les tendances. Il importe de bien les distinguer (voir chap. 10).

Tendance cacheuse ou cryptophile

L’instinct de recherche se déclenche lorsque le cramponnement est frustré. Il suppose donc une rupture préalable de l’unité duelle. Lorsqu’il est inhibé à son tour (par exemple quand le « moignon » dualiste est frappé de paralysie), il se projette sur la partie fantôme, les rôles s’inversent et c’est le sujet-moignon inhibé dans la recherche qui en devient l’objet. En s’identifiant au rôle initial du fantôme, « rester-caché-pour-le-chercheur » le « moignon » incorpore son impuissance à chercher. Activement, tout comme sa partie perdue, il se fera introuvable, non pas pour vraiment se soustraire à l’autre, ni pour s’enkyster dans la solitude, mais pour mieux vivre, au travers de l’autre, son propre instinct de recherche. Celui qui se cache est perpétuellement à l’écoute de la réalité. S’il se fait persécuté, membre-fantôme d’un autre, c’est pour que la recherche, menée par l’autre, ne s’arrête jamais, sans quoi il redeviendrait le « moignon » irrémédiablement mutilé, avec l’obligation de répéter sur lui-même le traumatisme de la séparation. (Voir Tendance détacheuse.) Si le sujet caché est un persécuté, en tant qu’objet de son partenaire, il se vit aussi comme persécuteur par rapport à lui. En effet, l’objet, quand il se cache, ne saurait, pour le sujet, que devenir agressif, en raison de l’agressivité même du cramponnement frustré qui se projette sur lui. Le rapport persécuteur-persécuté est donc celui, non pas de deux « moignons » dualistes, mais de deux membres fantômes, avec l’élision des « moignons » précisément.

Se cacher implique la mauvaise joie de frustrer le chercheur de la retrouvaille, surtout quand elle est agressive. Tel est l’état d’esprit de l’embusqué qui se cache en s’identifiant à l’objet se cachant et se réapproprie la mauvaise joie attribuée à sa victime : « Tu voulais m’échapper, mais tu es bien pris, salaud ! » L’affût est objectivé dans le piège qui comporte la même ironie : « Tu voulais te cacher ? C’est par ta volonté même de te dissimuler (dans le piège) que tu te fais cramponner. » L’action du piège tient de la magie, en retournant le sens même de la dérobade en son contraire, la retrouvaille, réalisant ainsi l’économie de la recherche.

Le détective, à son tour, récupère son instinct chercheur inhibé. Sa tendance cacheuse, résultat de cette inhibition, sera projetée sur la tendance homologue de sa cible. Mais si l’autre se cache — dit-il — c’est qu’il projette son instinct chercheur. Le détective se fait support de cette projection et c’est par cette double médiation qu’il récupère l’exercice de son propre instinct de recherche. (« Moi je ne me cache pas — dit le détective — c’est l’autre qui se cache. Par conséquent l’autre suppose que je le cherche, c’est donc l’instinct de recherche de l’autre, et non le mien, qui me guidera et qui me le fera trouver. »)

Tendance détacheuse ou de détachement

L’instinct de cramponnement, lorsqu’il est inhibé dans toutes ses issues : agression, tendresse, recherche, crypto-philie, donne lieu à une tendance apte à le maintenir dans le refoulement définitif : la tendance détacheuse. Elle s’installe chez l’enfant quand les organes de la recherche et de l’agression sont encore inopérants. Elle consiste — à bout de ressource — à répéter le traumatisme en se prenant soi-même pour objet. Cela se passe généralement de manière que le « moignon » qui subsiste de l’unité duelle se met à la place supposée de son membre fantôme et réédite, avec lui-même, le traumatisme de la séparation (« se laisser tomber »), ou, la même chose mais par projection sur autrui, sous forme de dramatisation sadique, ou encore, par décorporation sur un partenaire dualiste, en répétant, son propos, la séparation dans une alternance des rôles respectifs de « moignon » et de 0 fantôme ».

La tendance détacheuse, réalisée sur le mode projectif, est le fait de l’éducateur, du honnisseur, des agents de l’appareil judiciaire, etc. La même tendance, réalisée sur le mode décorporant, est le fait de leurs partenaires dualistes, les « enfants », les « pécheurs », les « criminels ».

Topique (origine et sens de la)

Effet de l’inhibition phylogénétique de l’instinct cramponneur. Le mythe-hypothèse de l’origine qui permettrait d’« engendrer » la topique humaine repose sur un double postulat : un archi-traumatisme ayant interrompu le cramponnement à la mère ; l’incorporation, de style mélancolique, de cet état de fait, par la répétition de soi à soi du traumatisme du décramponnement (modification de l’imago maternelle originaire, avec exigence de refouler l’instinct). C’est donc l’incorporation du trauma qui est rendue responsable de la division du psychisme en deux parties incompatibles : la partie refoulée comprenant le cramponneur avec l’imago de la mère cramponnée et la partie manifeste qui cherche, activement, à reproduire le traumatisme du détachement — qui s’y attache pour ainsi dire (retour du refoulé). Ces deux parties correspondent, respectivement, à l’inconscient et au moi.

Cet archi-modèle de la topique se distingue encore de nos instances par l’absence d’une triangulation intrapsychique explicite, à savoir par l’absence du surmoi. Celui-ci se constitue chez l’enfant par projection de son instinct d’agression sur le rival (se définissant justement comme le support d’une telle projection), agression réincorporée ensuite comme garante du décramponnement et libérant le moi de la répétition traumadque. Dans la mesure où toute société se fonde sur l’exorcisation symbolique des traumatismes, le surmoi est appréhendé en même temps comme le représentant du social, agressif et cramponnable à la fois. La topique trinitaire, une fois constituée, les archaïsmes du cramponneur et du déta-cheur cèdent la place à une attitude de sérieux — fût-elle empreinte d’humour — qui rappelle étrangement l’attitude scrupuleuse et appliquée des Primates lors de l’accomplissement de leur acte social par excellence : la prestation réciproque des services dermiques.

Ajoutons pour terminer que la topique joue aussi un rôle de protection pour les parents génitaux face à l’enfant cramponneur et agressif qui est en eux et qui tend à les empêcher d’accomplir l’acte sexuel signifiant pour lui un cramponnement à interdire. Notons à ce propos que la séduction sexuelle subie par l’enfant signifie pour celui-ci une double frustration : celle de se voir — comme il le souhaiterait — interdire le cramponnement et celle de devoir servir d’étai à un cramponneur.

Tourbillon de l’instinct

On qualifie souvent le procès de l’impulsion passionnelle par les métaphores de « gouffre », d’« abîme », de « tourbillon ». A l’inverse, pour que nous puissions saisir le sens pour nous de l’irrésistible aspiration du maelstrom, il faut que nous ayons en nous un répondant intra-psychique (anasémique). Pour Hermann, ce répondant est la structure même de l’instinct tel qu’il vit dans l’inconscient. L’instinct n’y agit pas comme un vecteur simple mais comme un couple de forces qui confère à son procès un dynamisme constant et des incurvations variables. Chaque instinct aurait ainsi sa courbure, définissant jusqu’à la structure de l’espace où il est appelé à se déployer. Le caractère tourbillonnaire est propre à tous les instincts, d’autant que tous supportent un conflit de réalisation donc un couple de forces toujours prêt à amorcer la décharge tourbillonnaire. Les défenses pare-instinct agissent précisément de manière à maintenir le moi au bord du gouffre, le plus loin possible du centre d’attraction où toute la topique risquerait de sombrer25.

De plus, la décharge de l’instinct pourrait mettre en cause le fonctionnement d’autres instincts et, par là, également, produire un effet létal. Par exemple, le cramponnement inhibé, transformé en colère dévastatrice, etc.

Le tourbillon vital peut se répartir sur deux personnes, en agissant à double induction. Exemple : l’inaffection maternelle provoque l’agression de l’enfant, celle-ci accentue celle-là et vice versa jusqu’à l'explosion, etc.

Vœu terminal

Ayant parcouru le présent glossaire, le lecteur n’aura pas manqué — nous l’espérons — d’être saisi d’une passion nouvelle, de la même passion qui s’était emparée de nous dès le premier contact avec le texte d’Hermann : prendre une pensée çà et là et — par un cheminement aussi plaisant qu’incoercible — en reconstituer l’itinéraire avec les paysages environnants. Tracer, ne fût-ce qu’en pointillé, telle ou telle ligne du réseau que, virtuellement, Hermann a tissé dans la totalité humaine, en retrouvant en cours de route des sites déjà entrevus, aller de surprise en surprise, inéluctablement, tout en s’écriant : « Ah ! mais je l’ai toujours su... comment ai-je pu l’oublier ? », c’est ce que — selon notre vœu — le lecteur appellera désormais d’un seul mot : hermanniser.

N. A.

Paris, Mars 1972

Introduction de N A. pour l’Instinct filial d'Imre Hermann, traduit par Georges (Cassai, Paris, Denoël, 1972.