1. Notes du séminaire sur l'unité duelle et le fantôme26

La nécessité d’introduire l’unité duelle dans la métapsychologie

A quoi bon l’unité duelle ? Pour y répondre : anasémie. Comment se structure la conceptualité analytique ? Quel est le problème concret de l’analyse ? : transformer le symbole en métaphore. L’auxiliaire de cette démarche est la métapsychologie, c’est-à-dire un système de concepts qui n’a aucun statut dans le langage autre que d’être le

fondement ou la condition de possibilité en dernier ressort de tout ce que nous considérons comme humain. Bien qu’aucun statut ontologique voire logique ne puisse être conféré à cette construction, elle n’est pas arbitraire pour autant27. Elle est commandée par l’exigence clinique concrète. Elle sert très précisément à transformer ce qui apparaît comme symbole en analogie, en métaphore.

L’écoute analytique commence au moment où à la place de ce que dit le patient on entend des symboles.

Qu’est-ce que le symbole ? Le symbole est le résultat d’une opération qui reste cachée. Ce qui nous apparaît par exemple dans le symbolisme du rêve, c’est en réalité une série d’énigmes qui valent par leur allusion à autre chose que le sens manifeste. Or, à l’origine, tout symbole est métaphore. Ce n’est que par l’oubli forcé qu’elle devient symbole. C’est le refoulement de son origine métaphorique qui fait le symbole. Et bien sûr, le refoulement de l’origine implique un appareil à refoulement. Quand les deux « parties » sont réunies, le symbole cesse d’être symbole. La métaphore, d’où provient-elle ? De l’incorporation du décramponnement originel ainsi surmonté. La métaphore en devenant symbole (ayant une partie perdue) réalise métaphoriquement la coupure. Le symbole dans son être même est l'analogique de la coupure (du fait de ce qui lui manque). D’un autre côté il peut être saisi dans la ressemblance de son complément à ce qui manque au sujet. Ainsi quand on lui restitue sa part manquante, il se retransforme en sa métaphore d’origine.

Le symbole est donc une double métaphore. Celle de ce qui est coupé et celle de la coupure elle-même. Lorsque nous écoutons notre patient et que nous prenons son propos pour symbolique, nous avons pris le parti de restituer ce qui est coupé avec le moment de la coupure (introjection du refoulé), et de créer, sur le plan de la parole, une nouvelle intégrité.

La transformation du symbole en métaphore ne réussit pas toujours, loin de là, au moyen de la « sorcière » méta-psychologie. Tel est le cas précisément lorsque l’Inconscient recèle un fantôme (la présence d’un étranger dans l’Inconscient) ou lorsqu’il y a une crypte dans le Moi.

Car, finalement, la grande découverte de la psychanalyse était précisément la possibilité d’une telle transformation. Toute la théorie psychanalytique ne fait que théoriser cette expérience initiale, expérience enrichie par la suite d’autres, commandant chaque fois la refonte ou le réajustement de l’appareil psychique et fondant par là la psychanalyse comme une science capable d’évolution, au même titre que la physique théorique par exemple. La théorie psychanalytique est une science exacte.

C’est ainsi par exemple qu’à propos de l’Homme aux loups a commencé à se poser dans l’esprit de Freud la refonte de sa « sorcière », ce qui s’est manifesté dans ses préoccupations concernant l’identification mélancolique dès 1914 *• S’il n’a pas procédé lui-même à cette refonte assez tôt et s’il n’a fait que l’esquisser plus tard dans la seconde topique il n’en reste pas moins qu’avec la notion du Surmoi il a franchi une étape importante vers l’idée de la filiation dont résultent les structures topiques individuelles. Et certes, cette filiation se borne implicitement à celle du Surmoi et ne s’étend pas encore au désir inconscient.

Il aura fallu introduire le concept généalogique par excellence dans la métapsychologie — le concept de l’unité duelle — pour réussir la métaphorisation du symbole dans ces cas précisément où la métapsychologie était masquée ou faussée par la présence dans le sujet de ce que nous appellerons 11 fantôme dam l’Inconscient.

Il en est de même pour certains cas de cryptophorie ou encore dans d’autres cas où le sujet était entièrement décentré dans le fantôme d’un objet ou dans un objet fantôme.

L’unité duelle apparaît ainsi comme le balai de la sorcière qui lui permet de prendre son vol et de se poser à l’endroit convenable.

Le concept de l’un en tant que séparé-non-séparé

Parabole de la « Société Mon Bras Droit »

Le concept de l’unité ne se définit qu’au moyen du concept de la séparation d’avec son contexte. C’est parce qu’on l’a arraché d’un contexte que la chose acquiert cette qualité que désigne le concept d’unité (atome). C’est-à-dire l’UN est le séparé-non-séparé jusqu’au « non séparable ». Mais le geste même de la séparation est antérieur à l’avénement de l’unité et il ne peut être que répétition d’autres gestes semblables.

Il faudra, en remontant (si toutefois une telle fiction est légitime) à la première séparation, admettre que le schéma originel du geste de séparer est le fait de cet être fictif que l’on peut qualifier de ncn-séparé-séparé. Rappelons à ce sujet l’androgyne de Platon, cité par Freud comme ultime origine. Sa séparation en deux fait que les deux parties, même lorsqu’elles se réunissent à nouveau, ne donneront jamais plus l’intégrité fictive du non-séparé originaire.

Pour Hermann ce n’est pas le non-séparé initial homme-femme, le mythe-hypothèse de l’androgyne, qui serait cet original fictif, mais un autre non-séparé : l’unité originaire mère-enfant ; païdo-métér, disons. Tout comme pour l’androgyne, la séparation originaire apportera, ici aussi, ce par quoi aucun rétablissement de l’unité initiale ne sera possible.

A la différence cependant du couple homme-femme lequel portera virtuellement dans chacun de ses membres le génie du sexe qui lui manque (voir bisexualité), la disjonction du r païdo-métér t ne portera chez les deux partenaires que la plaie d’un seul manque, celui de la mère. En effet, voici le paradoxe : si à l’enfant manquera la mère, à la mère, à son tour, c’est encore la mère de l’enfant qu’elle fut, qui manquera.

Tandis que la complémentation génitale est sous-tendue par la bisexualité, la complémentation filio-maternelle n’obéit qu’à un seul principe : l’instinctfilial.

L'androgyne et le païdo-métér offrent donc un double mythe-hypothèse, un double instrument de pensée à l’aide duquel devrait pouvoir s’orienter une psychanalyse visant l’enfance du sexe. De plus s’ouvriraient des domaines jusque-là relativement inaccessibles, comme la « maniaco-dépressive », la « cryptophorie », 1’ « hystérie interne ».

L’unité duelle est donc le non-séparé-séparé, ou la séparation incluse dans le non-séparé. Le non-séparé, l’in-dividu, advient précisément par la séparation, qui a lieu à l’intérieur. Lorsque nous séparons une « chose » individuelle par un acte mental de découpage, il est évident que c’est seulement par notre acte de l’arracher à son contexte qu’elle peut apparaître comme une. Autrement dit, son unité vient de l’acte même de la séparation. Mais, pour que nous puissions accomplir cet acte de séparation il faut admettre que notre unité interne — à l’image de laquelle nous fabriquons les unités externes — est elle-même le produit d’une séparation, interne à nous.

Tout cela paraît bien philosophique, mais on peut illustrer cette thèse par une analogie grossière et superficielle certes, mais suffisamment éloquente de ce dont il s’agit.

Imaginons un homme ayant perdu son bras droit. Que pourrait-il se passer alors en lui, précisément ? Pour commencer, il pourra nier la perte de son merabreet il sera alors l’unité même de cette négation. Il continuera dont d'SpFoüver ce membre comme toujours présent, lui fournissant pour preuve des sensations des plus variées. Cette illusion du membre-fantôme est une hallucination du désir d’întégritéi et en tant que tel, une sorte d’unité. (Voir par exemple les prières qu’envoient les héros homériques avant d’aller au combat à l’adresse de leurs propres membres, comme : « Mes jambes chéries ! » — identification mélancolique avec la jambe chérie, en imaginant la souffrance qu’elle endurerait en se nécrosant, c’est-à-dire en « me perdant comme mére ». Voir aussi le cas de l’endeuillé qui consomme deux repas successifs au restaurant, décrit dans « Deuil ou mélancolie, Incorporer-Introjecter », p. 259.

Autre possibilité : le mutilé, au lieu de le nier, entreprendra d’incorporer le traumatisme. 11 le rééditera sur lui-même soit par le refus de la cicatrisation, soit par la

sensation de douleur lancinante dans le moignon (et non dans le membre p« ïïïï~commëplus haut) soit encore, par une paralysie du membre opposé, etc. Cela encore définira une nouvelle unité. Rester seul avec son membre perdu, le reconstituer par la~re ?ditipn~~du moment- de la perte : voila une seconde forme d’unité obtenue pair îa séparation. (Voir le cas du petit garçon qui vole des sous-vêtements pour sa sœur morte. Ibid., p. 266.)

On pourrait en imaginer une troisième : le cas d’une heureuse rencontre de plusieurs manchots, pourvu que *#* l’un d’eux ait l’idée de fonder, par exemple, une secte. t intitulée t Mon Bras Droit ». Voilà que dès lors le membre perdu acquerra une existence symbolique au moyen même de cette appellation, dans laquelle les membres d’une société (et ce n’est pas un vain mot ici) pourront communier. On pourrait pousser jusqu’à imaginer la vie d’une telle société, depuis l’érection de son emblème, un immense bras droit, périodiquement fleuri, les cérémonies d’initiation consistant à inscrire dans un livre les circonstances de la perte d’un membre précieux, une liturgie consistant à en faire le récit public, ou la répétition symbolique ; des cérémonies d’exorcismç jen,,xa^.jde.,jaetQur éventuel, chez tel ou tel individu, de la phase régressive

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d incorporation qui aurait du etre depassee au moyen du symbole. Ces exorcismes consisteraient par exemple à dou-blér lê Kras gauche paralysé d’un bras gauche factice, ou même en une lutte d’abord magique contre la disposition antisociale par excellence que serait le retour redouté du membre fantôme. Il s’agirait précisément d’une promotion à la phase de l’incorporation, ou d’un autre moyen, comme l’attouchement du moignon par l’emblème, mais aussi de l’invention de bras droits postiches à efficacité fonctionnelle — ce qui est une des caractéristiques de notre civilisation technique.

eans tous ces cas de solutions « sociales » il y a encore :é duelle, mais cette fois, avec un partenaire dualiste n’est plus qu’un symbole.

Grâce à quelle source vitale peut fonctionner un tel subterfuge ? Eh bien, précisément grâce à la suppléance

communion affective des,individus dans des actes sociaux rituelsmagiques, ou techniques. On observera donc que

l’unité duelle avec le symbole ne s’accomplit pas au niveau individueLmais a^hTvéàu d’m.çorps social.

Que se passe-t-il lorsque ce fonctionnement symbolique avec ses emblèmes et ses rituels se trouve brisé ? Il ne reste plus alors au membre de la Société Mon Bras Droit (et quelle est la société qui ne serait pas de ce type ?) qu’à individuellement sombrer dans la mélancolie ou dans la régression au stade du membre-fantôme.

Il est entendu que c’était là un exemple grossier, encore que non invraisemblable, mais qu’il y manquait au moins deux points de vue essentiels à la psychanalyse et, par conséquent, à la source de toute discussion possible : l’Enfant et la métapsychologie. On accédera facilement au premier point, c’est-à-dire à l’Enfant, en substituant au « bras droit manquant » de mon exemple grossier, la mère éclipsée. Admettre donc que nous sommes tous des mutilés de mere, et cela indépendamment de notre histoire person-nelle, “et cela par l’effet et la nature de la phylogénèse, pour ainsi dire. On dirait, si l’on voulait s’exprimer en termes de bio-analyse à la manière de Ferenczi, que chaque phase de l’enfance ne ferait que répéter ce qui constitue la formation de l’espèce : l’histoire des diverses manières traumatiques successives de perdre et de reconstituer symboliquement l’unité mère-enfant.

Au cours du développement de l’enfant, selon la diversité inscrite en lui des modes successifs de l’unité duelle, à chaque âge survient un refoulement du complément

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maternel propre a 1 âge précédent, et c’est ainsi que jusqu’à l’agëadülte se forme toute une stratification d’« imagos » maternelles dans 1 Inconscient dynamique. Au fur et a meïurë fle Ta maturation, l’union dualiste mère-enfant se transforme en union dualiste interne entre Inconscient et Moi.

Cette transformation prend fin d’elle-même dès l’intervention de la maturité génitale, selon les contingences des institutions sociales qui en prescrivent les modalités.

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Après ces quelques idées hâtivement tracées sur le caractère fondamentalement duel du concept d’unité, puis sur son t origine » comme acte de séparation et quant d son fonctionnement dans des r individus t gui en portent la marque (qui sont r divisé s-indivisible s t), sur le mode de structuration élémentaire de la société, sur, enfin — autre mythe — la nature concrète de cette séparation en tant qu’événement phylogénétique de la perte de la mère, objet de l’instinct filial ; après toutes ces considérations sommaires, il s’imposait d’illustrer par quelques exemples de clinique effective et fictive le travail de l’unité duelle en tant qu’un des fondements de l’intelligibilité psychanalytique.

Le fantôme : une sépulture dans l’autre

1° Le fantôme de Léonard et le désir secret de Catarina

Clinique fictive

La créativité multivoque du peintre, son mode de travail « lambinant », l’insouciance de la finition des oeuvres constituent — parmi d’autres — les bases de la réflexion freudienne sur le « cas » Léonard (cf. Un souvenir d’enfance i.

Nous connaissons aujourd’hui des jalons biographiques supplémentaires soulignés par lise Barande28, qui situe chronologiquement le « tournant » dans l’attitude du peintre autour de ses cinquante ans, lorsque celui-ci devient orphelin de ses deux parents. On apprend, en outre, que le bâtard, élevé dans la famille de Vinci, jamais négligé par son père Ser Pier, put facilement rencontrer sa jeune mère Catarina, qui vivait dans la proximité de la famille.

Si le lien mère-fils n’a jamais été rompu, un autre lien l’était bel et bien, celui entre Ser Pier et Catarina.

Or, c’est précisément ce problème-là, le lien coupé entre sa mère et son père — tel que la mère le ressent au fond d’elle-même — qui travaille l’Inconscient de Léonard. Il lui est transmis en vertu de l’unité duelle. Toutes les préoccupations de Léonard témoignent de cette question qui n’a cessé de le hanter : comment l’impossible serait quand même possible ? L’impossible quoi ?... N’importe quoi. Si telle chose est résolue alors l’autre le sera aussi : « alors ma mère aura mon père à elle et moi, je pourrais me détacher d’eux deux, de manière à en avoir introjecté le lien ». (Car un lien rompu, illégitime et secret demeure in-introjectable.)

La peinture est un bon moyen : par elle on pouvait tout représenter. Le portrait réussi — plus vivant que nature — le modèle absent est quand même aussi présent.

Mais le moyen qu’offre la peinture de présentifier l’absent, n’est qu’un moyen parmi nombre d’autres. Et nous savons que Léonard n’en a guère omis. Il apportait, à tous ceux qui à l’époque le consultaient pour des problèmes techniques, des solutions des plus ingénieuses (aérodynamique, thermique, etc.) En fait, toutes ses inventions techniques répondaient à la question initiale. Mais on sait aussi que la réponse trouvée, la réalisation ne l’intéressait guère. Résoudre un problème quel qu’il soit... et son salut est acquis pour un temps. Mais faire le travail d’ingénieur ou de peintre sur commande... rien de plus détestable pour lui.

C’est ainsi que lorsqu’un riche Florentin lui commande le portrait de sa maîtresse, il traîne en longueur, tergiverse, et, malgré ses difficultés pécunières, abandonne son projet. Cependant, un moment d’inspiration arrive, et ce moment — les historiographes l’ont établi avec précision — coïncide avec la date où son vieux père va rejoindre au ciel sa vieille mère déjà décédée. Alors Léonard va reprendre le tableau et il va le terminer. Cette fois-ci avec le plus grand soin. Non pas pour le livrer à son client mais pour le garder avec lui jusqu’à la fin de ses jours. C’était Mona Lisa, la Gioconda, la Bienheureuse, celle qui au ciel, s’unissait, enfin, avec l’objet de son désir.

« Comment cela serait-il possible quand même ? » Voilà la réponse définitive à la question qui était le moteur « à vivre » de Léonard. Le fameux sourire de la Gioconda est celui d’un mort à l’adresse d’un autre mort : spectacle à la fois fascinant et insupportable. Car nous, les spectateurs, à qui elle est offerte comme l’image de la vie accomplie, elle ne nous appartiendra jamais. Comme elle n’a jamais appartenu à Léonard autrement qu’un fétiche, lui donnant l’assurance renouvelée que dans la mort l’impossible bonheur de sa mère s’est enfin réalisé29.

2° Les pérégrinations d’un fantôme

Clinique effective

Un mort habite la religieuse. Elle est mélancolique. Au moment où celui-ci séduit la petite fille, il parle ainsi : « Je suis un mort. Je t’aime à jamais. » La religieuse, avec les paroles du mort en elle, dit, à son tour, à l’élève : « Je t’aime. »

La patiente, autre petite fille, ne fait qu’assister à l’idylle. Soeur Brigitte, si grave habituellement, a les yeux qui brillent. Ses lèvres tremblent. Son amoureuse la regarde, transie de bonheur. Elle, la patiente, les tuerait. Mais alors, comment garder le plaisir, la jouissance de Sœur Brigitte, modèle de la jouissance.

Dans la patiente le mort fait retour sous les traits d’un fantôme que (pour l’inconscient de la patiente), Sœur Brigitte, pour l’avoir perdu, incarne — l’homme qui rend son dernier soupir avec le nom chéri sur ses lèvres amoureuses ; l’homme que le dépit de la patiente fantasme au moment de rendre son dernier soupir avec le nom chéri sur les lèvres.

En effet elle est trop meurtrie d’avoir été laissée de côté. Sa camarade comblée, plus tard prendra le voile à son tour. Quant à la patiente, elle rejettera la religion. Il lui reste le fantôme et le fantasme dont elle l’a habillé.

Avec un tel fantasme et un tel fantôme comment se lier, alors, à un homme destiné à vivre ? A l’envers de Léonard, lequel, dans la mort, réunit ses parents, elle invente de faire revivre, par la magie des mots, l’amant perdu de la religieuse et de le lui rendre. Voici comment : elle se trouve pour amant un homme qui l’aime et parfaitement à son goût, prénommé Vital (avec ce nom il ne risque pas de mourir !) et nommé de son nom : Brigue. Dans cette conjonction de noms Sœur Brigitte (Brigue) retrouverait son amant et la patiente se serait défait d’un fantôme encombrant.

C’est là une œuvre d’art que cette trouvaille. Mais serait-ce vraiment l’issue ? Une liaison avec le revenant de Sœur Brigitte, fût-il rendu immortel ? Non. Elle ne pouvait résister à la tentation de ressembler à sa maîtresse d’antan et de se faire l’allumeuse de petites filles, fussent-elles des adultes de sexe mâle. Alors, ses lèvres s’étiraient en un sourire céleste, laissant deviner les mots : J’appartiens au Ciel, viens mourir avec mon nom sur tes lèvres, au Ciel tu me retrouveras, vierge.

Or, la circulation des fantômes ne s’arrête point là. Le mariage verbal de Vital avec Brigue n’était pas de nature à donner le plaisir. Aussi la liaison de Vital Brigue avec la patiente chancelle et se rompt.

La liaison se rompt mais pas î’amour de l’homme. Ainsi Vital emporte-t-il avec lui Sœur Brigitte, le fantôme de son ex-aimée. J’apprends incidemment que Vital ne tardera pas à se découvrir un amoureux du même sexe et dont il aura à fermer lui-même les yeux. Pour s’être consumé d’un amour chaste, cet ami se suicidait, en articulant à son dernier soupir, le nom du bien-aimé.

Le fantôme issu de Sœur Brigitte est loin d’être enterré...

Remarques cliniques et métapsychologiques sur le fantôme

La dernière fois il était question de savoir ceci : qu’at-tend-on au juste de la notion de l’unité duelle ? On en attend l’élargissement de l’écoute analytique là où les efforts de métaphorisation du symbole échouent. La cause de l’échec consiste en ce que l’analyste rencontre non pas des symboles traducdbles mais de véritables énigmes, ou des bizarreries dont il ne sait que faire, qu’il n’arrive pas à faire passer directement à l’état de métaphores. La question se pose alors : où gît le symbole et, plus loin, où gît la métaphore ? En d’autres termes : où gît la vérité ? Car la vérité en analyse n’est autre que le symbole éprouvé en métaphore. Il conviendra donc d’inventer pour la sorcière métapsychologie de nouvelles facultés comme par exemple la capacité de se faire ventriloque : discours parallèle ; médium : par lequel le fantôme s’exprime ; spirite : qui retrouve au dehors le fantôme (matérialisation, décorporation) ; ou magicienne : de manière à concilier deux fantômes contradictoires.

Une des conséquences de la nouvelle dimension métapsychologique introduite par la notion de l’unité duelle est l’installation dans l’inconscient dynamique d’un ou de plusieurs « étrangers » qui se manifestent non par le symptôme-symbole hystérique mais par la hantise, contraignant le sujet à des conduites réactionnelles non directement symboliques, ayant pour but de réduire, du moins momentanément, le constant traumatisme que constitue pour le Moi la présence du fantôme. L’idéal de ces conduites serait sans doute que s’ensuive une guérison du fantôme. De fait, elles ne parviennent qu’à le tromper, où à le paralyser pour un temps.

Quelle doit être la topique du fantôme pour nécessiter de telles mesures — précisément celles-là — et non pas d’autres ? Voilà une première question que susciteront les conduites non directement symbolisables de la phobie, de l’obsession et de certaines altérations non directement éloquentes du corps, etc. Cette première question est liée à une deuxième : quels ont pu être les moyens par lesquels le fantôme s’est installé dans l’inconscient ? Ces deux questions sont d’ailleurs inséparables et c’est en y apportant des réponses concrètes au cours de l’analyse que les propos et les conduites recouvrent leur sens métaphorique.

Chacun se souvient de la paralysie de l’hystérique liée à un « faux-pas » au figuré dont elle tient lieu. Pour méta-phoriser le symptôme il avait fallu mettre en œuvre les concepts de censure, d’inconscient, de refoulement dynamique, de retour du refoulé et quelques autres encore, ainsi que, bien entendu, les partis pris de transformer le symptôme en métaphores.

Mais lorsqu’un sujet hanté énonce par exemple qu’il « sent de la pourriture dans tout son corps » (ou — autre exemple — que quelqu’un lui donne « le réveil de la Belle au Bois dormant par le prince Charmant ») — ou encore d’autres bizarreries de langage, alors il faut se dire qu’un tel repérage métapsychologique s’avère insuffisant. Tout d’abord le patient peut aussi ne pas en faire part. Ce qui ne pourrait pas être le fait du précédent cas. De plus, cette déclaration semble le laisser indifférent. Il faudra des années pour apprendre que cet enfant naturel, sans père, abrite dans son inconscient le fantôme d’un père que la mère avait aimé jadis et qui, pour des exactions politiques, avait été qualifié de * fumier » par le grand-père maternel. « Je suis ton fumier de mari » — voilà la métaphore qui, une fois énoncée, permet de rejoindre la trajectoire d’Œdipe : « Comme je suis ton fumier de mari, tu ne pourras pas me refuser de m’aimer. » (C’est le point d’accrochage du fantôme par où on peut le ramener à l’œdipe.)

La métaphore a été obtenue au prix de l’introduction d’un personnage fantomatique dans l’inconscient. Ce fantôme est la figure née de l’amour interrompu et honni de la mère, amour conservé dans son inconscient à elle et transmis dans l’inconscient du fils.

Les tentatives poùr se faire emprisonner n’en étaient pas moins métaphoriques par rapport au père dont il n’avait pas connu l’histoire.

Quel analyste digne de ce nom ne s’arrachera pas les cheveux à l’idée que la conduite de ce patient, frisant la délinquance, aurait pu être interprétée comme tentative d’auto-punition ou de masochisme congénital ? Alors que la métaphore « fumier » de réalisation œdipienne, doit s’imposer dans toutes ces conduites si peu avantageuses pour son bien-être.

De même imaginer ce « pourrissement » comme une transposition de plaisirs anaux, ou encore, considérer sa claustrophobie comme une identification à quelque pénis absorbé seraient autant de graves méprises quant au niveau libidinal où se situe le symptôme. Ce qu’il convient de déterminer c’est le mode historiquement établi qui permet d’opérer la conversion en métaphore. Métaphore, ici, de l’amour œdipien par rapport non pas à une instance, mais à un fantôme. Regard de la mère vers la prison où se trouve son « fumier » d’amoureux. Ne pas passer par l’idéal œdipien logé ici dans l’ICS en raison de la honte qui s’y attache, n’est-ce pas confirmer cette honte et se désavouer en tant qu’analyste ?

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Le patient est un enfant naturel qui abrite le fantôme de son père que la mère aime toujours. Après la supposition qu’il pouvait être le fils incestueux de son grand-père et de sa mère il a révélé l’histoire qui est arrivée à sa mère pendant la guerre... Tout devient clair, sa tendance à la délinquance, les menottes essayées... Un autre fait ignoré : l’offrande de ses cheveux, révèle son sens aussi : la mère tondue. Le grand-père dit de son père qu’il est un « fumier ». « Fumier » c’est le mot qui définit le désir de la mère. C’est l’homme désigné par le grand-père avec qui la mère avait eu une époque faste. Pour lui « fumier » c’est un lau-datif à condition de comprendre son fantôme. Plus que la vie lui importe d’être un t fumier t : être l’amoureux de sa mère. S’il peut dire à la mère : « Je suis ton fumier de mari » — voilà la métaphore œdipienne à condition de passer par le fantôme.

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* *

Comment peut-on s’apercevoir de la présence d’un fantôme ? Souvent on ne décèle pas le fantôme lors des premières séances. L’important n’est pas de le déceler immédiatement, mais d’éviter le court-circuitage. L’hypothèse du fantôme doit être toujours maintenue afin de conduire les analyses de sorte que le fantôme, s’il en est un, puisse se manifester. La condition de cette façon de faire réside dans la question de la localisation : de quel lieu viennent les éléments du discours ? Par exemple un analyste non averti de la technique du fantôme aurait considéré ce « pourrissement » comme l’orientation vers soi d’une agressivité. Il aurait orienté son travail vers un objet prétendument « attaqué ». Tous les symptômes présentés : la recherche de l’emprisonnement, la chute des cheveux, l’auto-dévalorisation, auraient reçu la signification imposée d’« auto-punition ». La conséquence de ce genre d’« application » peut aller du simple court-circuitage jusqu’à une catastrophe du type mélancolique importée. Une telle interprétation signifierait au patient que l’analyste n’aime pas sa vie. Cette catastrophe « importée » en lui par l’analyste risque d’engendrer les mêmes effets que ceux décrits dans « Deuil ou mélancolie », p. 275.

Le kàfer de monsieur E...

Il est question de la lettre n° 80 à Fliess écrite par Freud le 29 décembre 1897 :

« Très cher Wilhelm,

... Peu de jours après mon retour, j’ai réussi à saisir un petit fragment d’interprétation. M.E. que tu connais, a été victime, à l’àge de 10 ans, d’un accès d’anxiété au moment où il essayait d’attraper un coléoptère noir (Kàfer) qui ne se laissait pas faire. La signification de cet accès demeurait jusqu’ici obscure. En traitant du chapitre « perplexité », il me rapporte une conversation entre sa grand-mère et sa tante. Elles parlaient du mariage de sa maman, déjà morte à cette époque et, de cet entretien, il fallait conclure qu’elle avait longtemps hésité avant de se décider. E. . interrompt tout à coup son récit pour me reparler du coléoptère Kàfer dont il avait, depuis des mois, cessé de faire mention et ensuite des coccinelles (en allemand Manenkâfer) (la mère du malade s’appelait Marie). Il éclate de rire et interprète faussement sa gaité en disant que les zoologues donnent à ces bestioles le nom de septempunctate, etc., d’après le nombre de leurs points noirs, bien qu’il s’agisse toujours, en fait, d'un même insecte. La séance est ici interrompue et au début de la séance suivante il me raconte qu’il s’est rappelé la signification du « Kàfer ». C’était que faire7 « Perplexité »... Tu n’ignores sans doute pas que l’on peut chez nous qualifier une femme de « gentil Kàfer ». Sa bonne, objet de ses premières amours, était Française et il apprit le français avant l'allemand. Tu te rappelles notre conversation à propos de l’emploi des mots hineinstecken, Abort, etc. IHineinstecken, Abort = introduire, avortement et W.C.). »

Pouvoir saisir avec la main élude le désir de saisir avec l’esprit. Mais il a de l’angoisse dans l’éventualité de devoir « saisir » (= comprendre). S’il pouvait le saisir avec la main sans angoisse, s’il pouvait l’agir, il serait libéré de son désir de saisir par l’esprit la chose dont il s’agit. Comme le casseur de caillou des « Notules » ‘. U s’en va casser les cailloux, pour ne pas comprendre de quoi il s’agit. Là aussi on voit la manière de traiter le langage où la signification réalisée évite le drame originaire. De quel événement il s’agit, on ne le sait pas, mais il est certain que c’est un événement dramatique pour la mère (Abort-hineinstec-ken). Il joue pour ne pas comprendre. Et qu’est-ce qu’il joue ? Le drame de la mère enceinte et perplexe. Doit-elle ou non avorter ?

Le drame s’exprime — peut-on imaginer d’après ce fragment de texte — par le mot « que faire ? » qui est éliminé par l’homéophonie t Kàfer i et tout l’agi, c’est-à-dire non parlé, autour de cette nouvelle possibilité de signification. Le tout signifie : « fermer les yeux » devant le dilemme de la mère concernant un événement inavouable et qui ne doit pas entrer dans le discours infantile.

Le jeu est le fantôme agi, Monsieur E... joue le mot. L’échec du jeu déclenche l’angoisse.

La bouchère des mots

C’est une histoire d’avant l’autre guerre. Un boucher abuse de sa fille aînée. Ensuite de quoi il se donne la mort en se pendant à l’espagnolette de la fenêtre. Telle est la honte de la famille : l’inavouable secret. Après

i Cf. p. 431.

l’événement, la mère, avec son deuil sans fin et les frères et sœurs sont pris en charge et élevés par un oncle. Le nom du père est imprononçable. Une des sœurs, âgée de 6 ans à l’époque, grandit, se marie et donne naissance à des enfants. C’est sa fille, donc la petite fille du boucher, qui a entrepris une analyse. Elle se prévaut de symptômes dits phobo-obsessionnels.

L’analyse révèle une vie intérieure aussi variée qu’énig-matique, remontant à la petite enfance. Un des symptômes saillants et persistants : la peur panique des coléoptères. Autre symptôme : une constante dissection compulsive des mots, quels qu’ils soient, lecture à l’envers. Des fantasmes érotiques en rapport avec les genoux et avec la pendaison. Abstinence de manger tout ce qui a nom : viande, renvoyant à « boucher ». La charcuterie, elle, est autorisée. Elle ne sait rien de rien de l’histoire de son grand-père et peut-être sa mère non plus.

Une hallucination d’enfant fascinante et angoissante : un brillant oiseau à la fenêtre, traduit de sa langue étrangère en français comme si l’on disait : « avec son prop pé », soit : « avec son propre père ». C’est la hantise du fantôme. Peut-on penser qu’à cet âge tendre elle rêve à l’histoire de sa tante incestueuse ? Comment aurait-elle su ? Peut-être par la gouvernante, en service depuis dix ans et qui aurait subodoré le secret de la famille ? Elle est congédiée d’un jour à l’autre, mystérieusement. S’agit-il d’une mesure prise par l’oncle-tuteur, dans l’intention de trancher net et d’empêcher que le secret soit connu ? c’est là illusion de béotien ! Connu, il l’est de toute façon, encore que non-dicible : nom, prénom et profession de l’auteur du forfait, vivent intensément dans les inconscients, aussi bien dans celui de la fillette que dans celui de sa mère.

Chez cette dernière, la hantise revêt la forme de l’œdipe honteux et cryptique de son père : elle tombe amoureuse d’un aventurier atteint d’une maladie honteuse. Une tare pour une jeune fille à marier qu’une histoire comme celle-là ! Elle n’épousera un bourgeois sain que grâce à la vigilance de l’oncle.

Quant à notre patiente si, enfant, elle se prive de viande ou qu’elle rêve à un personnage portant le nom travesti de son grand-père ou qu’enfin, en vraie bouchère de mots, elle en coupe en morceaux le prénom, tout cela est hantise, retour du secret, contournement de la nes-cience prescrite. La hantise est là dès le début. Sa première impression de son analyste : « oui, c’est étrange, vous avez les mains d’un boucher » — dit-elle. Peut-on appeler cela du transfert ? Oui et non. Son attirance pour ce boucher n’est pas le retour de l’infantile. C’est une hantise. La hantise d’accomplir le vœu de l’œdipe maternel occulte et passé à la fille de façon mystérieuse. Cet œdipe-là, aucun analyste ne saurait l’interpréter sans connaître les faits.

Or, c’est justement les faits qui d’emblée se dérobent. Ils ne seront construits ou re-construits que grâce à une écoute nouvelle, celle du fantôme, une décennie plus tard.

En attendant, l’analyse se poursuit sous l’égide de l’œdipe personnel et des problèmes fraternels. Mais peu importe le contenu des interprétations. La relation nostalgique de la mère à son propre père trouve bien, par le fait même du divan, son expression symbolisée. Dans le dialogue analytique chacun parlera à côté.

Un rêve : Au parc zoologique, dans une serre chaude, il faut monter un étage pour admirer ces magnifiques plantes appelées : Alcestes.

Il faut monter d’une génération (= d’un étage) pour admirer l’inceste (« avec son propre père », comme l’avait halluciné la petite fille).

Un autre rêve : Mémorial hiéroglyphique à l’endroit où des affamés avaient dépecé Un cheval. Ç’avait été une vraie boucherie !

Un rêve bizarre, récurrent : « avec un affect bizarre, innommable » : j’ai commis un crime quelque part, moi, ou un autre, comme dans la nuit des temps. Était-ce moi, n’était-ce pas moi ? Il y avait eu crime et on me jugeait : j’avais découpé quelqu’un et puis je l’avais mangé.

Le boucher à l’œuvre.

Petite, elle avait tout un rituel d’exorcisme pour toucher aux couverts de table.

L’analyste devra attendre longtemps pour obtenir enfin un rêve, comportant l’objet phobique : le coléoptère. Par là même, le fantôme pourra être repéré et dissipé.

La patiente regarde son analyste en train de découper

un coléoptère qui dans sa langue maternelle porte le nom : BOGAR. L’analyste jette un regard sur la patiente et tire sur un cordonnet qui lui pend d’un coin de l’oeil. Ce cordonnet est à la fois comme l’interrupteur de la lampe et comme une chaîne de douchette. Dans sa langue « doucher une affaire » c’est l’étouffer. Quant au BOGAR découpé il fait penser à ce jeu qui consistait à découper les mots pour en faire des anagrammes et des mosaïques. La bouchère des mots à l’œuvre. Or, il suffit de répéter très vite le mot BOGAR pour se voir réunir, dans l’ordre inverse, les deux parties en lesquelles il a été tranché. BOGAR, cela donne GABOR, le prénom même du grand-père suicidaire dont l’histoire ne se révèle qutà ce moment, ainsi que bien d’autres détails, racontés tout récemment par une parente lointaine, en visite chez la patiente.

Analyste et patiente sont étonnés de concert de cette révélation et dès lors toute l’histoire dramatique, passée sous silence, de la famille maternelle se reconstitue sans peine et se rend intelligible. Notamment un autre suicide, celui que commit la mère de la patiente et qui manifestement fut calqué sur celui de son objet œdipien occulte : les deux se pendirent à genoux, sur l’espagnolette d’une fenêtre.

Un écrivain un peu doué ferait un conte fantastique à partir de cette cohérence des mystères qui ne se donne que sur le mode de la communication des Inconscients d’une génération à l’autre. Quant à l’analyste, de tels faits ouvrent pour lui un nombre considérable d’interrogations sur sa pratique et sur sa théorie.

Pour n’en signaler que quelques-unes : i° Il s’agit de la problématique de la communication des Inconscients, 20 du rapport de ces phénomènes avec la libido, 30 de la détermination topique précise de la formation appelée Fantôme, 40 du mécanisme propre à son retour : la hantise, et notamment en quoi elle diffère du retour du refoulé dynamique.

La compulsion de répétition et son « au-delà »

Il est question de 1’ « Au-delà du Principe du plaisir » de Freud (GW, XIII) et de l’affinité mentionnée par Freud entre la névrose de destinée, la névrose trau-matique et le jeu de la bobine de l’enfant observé par lui.

« S #

On a compris que la névrose de destinée renvoyait au fantôme.

*

« #

La névrose traumatique, d’autre part, c’est la répétition du moment traumatique qui la caractérise, non pas tel qu’il a été vécu, mais tel qu’il aurait pu être vécu.

On aurait tendance à assimiler le traumatisme à un vécu orgastique provenant de la brusque ouverture de l’Inconscient. Or, il n’est pas dit qu’un tel orgasme, même sur le mode analogique, soit impliqué dans le traumatisme. Ce qui est plus probable au contraire c’est l’ouverture, réelle ou fictive de l’Inconscient pendant ou après le traumatisme, ayant le pouvoir de réveiller un fantôme qui le travaille.

Dans les situations de danger extrême l’Inconscient peut s’ouvrir et la mère qui s’y loge peut se manifester en offrant son « aide » (Hermann). Mais comme elle y habite avec sa propre topique et, le cas échéant, avec les traces de ses propres blessures secrètes, ainsi qu’avec son exigence de nescience concernant celles-ci, ces moments de brusque ouverture s’avèrent particulièrement propices pour donner libre cours au travail d’un fantôme menaçant d’envahir le Moi tout entier. C’est alors que la névrose traumatique — avec sa symptomatologie caractéristique de rêve répétitif du « trauma objectif qui me frappe moi » — fonctionne comme un garde-fou contre l’envahissement fantomatique aliénant : invasion par les éléments d’un drame activement non-su « en » celui qui le subit (et maintenu, en lui, dans la nescience pour l’autre, selon l’exigence de l’autre).

Le « puissé-je avoir peur de la catastrophe externe dont l’arrivée est imminente et à laquelle la mère me réveille » garantit le non-retour de la catastrophe interne à laquelle la mère « m’endort ». Dans la répétition onirique de ce vœu l’effroi maternel puise l’espoir que la publication éventuelle de ses secrets, dans un moment extrême, n’aura pas lieu.

Les mots qu’offre la mère pour signaler la présence de la catastrophe onirique imminente sont destinés à un maniement objectif précis : ils doivent désigner sans équivoque la chose dont on a à avoir peur (trauma) et au sujet de laquelle on peut échanger des propos. Comme, paradoxalement, dans la névrose traumatique cette chose a déjà eu lieu effectivement, il faut supposer à la base de ce paradoxe le brusque réveil d’autres horizons du même mot devant mener à d’autres catastrophes, celles-ci non-nommables, ayant eu lieu dans une autre vie (= dans la vie de la mère par exemple), dans un * au-delà de moi ». Or, dans cette autre vie et dans cette autre topique, les autres horizons du même mot, ses horizons secrets (à ne pas envisager ouvertement) sont destinés à la non-existence, au silence, à la mort sans sépulture (par exemple : drame encrypté dans la mère).

Ce n’est qu’au cours du travail analytique du traumatisé que l’on pourra retrouver d’autres paroles du même mot (autant de messagers des horizons cryptés, « au-delà ») :

—    homonymes, cryptonymes, rimes animées en actes, etc.,

—    autant d’effets de hantise, témoins, également, de l’intensité et de la tension qui revient et qui convient au drame initial devenu figé et muet dans un « au-delà de moi ».

*

« « 

Qu’y a-t-il de semblable entre ces cas : névrose de destinée, névrose traumatique et le troisième mentionné, c’est-à-dire la découverte que fait l’enfant des pouvoirs de la parole dans le jeu de la bobine, dans le jeu du tfort-da » ? Avant cette découverte l’enfant, à proprement parler, n’a pas d’inconscient pas plus qu’il n’a de conscient. Ou, pour être plus précis, il n’a d’autre conscience ou d’autre Inconscient que celui de la mère. Les paroles qui émanent d’elle sont comme ses seins, ses cheveux, ses gestes, son être affectif, avec son harmonie et ses contradictions, avec ses gestes pour autrui et gestes pour soi, où, pour l’enfant, conscient et Inconscient de la mère se confondent. C’est ainsi que l’on peut dire que le mot, la parole de la mère, est un bout-de-mére, une partie de la mère.

La découverte de l’enfant a lieu lorsque ces bouts-de-mère qui sont les paroles se décentrent de la personne même de la mère pour désigner des événements objectifs, c’est-à-dire non grevés par l’Inconscient de la mère.

Lorsque l’enfant observé par Freud envoie la bobine dans son berceau en disant « o-o-o-o » [fort = loin, parti, là-bas) il est entendu pour lui que la parole est univoque d’autant qu’elle est détachée de la mère et de son Inconscient. Lorsque l’enfant fait coïncider le mot et l’événement c’est qu’il a réalisé à ce moment précis le refoulement de l’Inconscient de la mère. Et cela sans l’avoir perdu pour autant, car ce refoulement ouvre pour lui le chemin de l’utilisation avec autrui de la parole en général.

Ce qui importe dans le fort-da est moins la différence phonématique découverte des deux syllabes que la différence qui, par l’effet magique de la coïncidence créée entre les mots et les choses, sépare désormais pour l’enfant la conscience d’avec l’Inconscient de la mère.

A la place de l’Inconscient de la mère la parole va signifier l’objectivité du monde extérieur. Cette substitution est analogique, plus exactement, l’analogie de cette substitution du pôle verbal maternel par le pôle verbal objectif permet de retrouver, grâce au refoulement de l’Inconscient maternel, des analogiques de la mére dans le monde extérieur.

Plus même, elle permet de revenir à la mère à un autre niveau de communication qui tendra, par la suite, au moment de ce qu’on appelle « latence », à faire abstraction de l’Inconscient de la mère au profit d’une objectivité qui se veut sans Inconscient.

Bien entendu, par la parole, l’enfant n’est débarrassé qu’en apparence de l’Inconscient parental car, précisément, par l’apprentissage même de la parole, il le reprend à son compte sur le mode de ce que j’ai appelé : fantôme. L’Inconscient maternel est contenu dans la parole de l’enfant sur le mode du fantôme.

On a vu comment se heurte l’objectivité des mots d’origine maternelle à l’Inconscient maternel par exemple dans les symptômes phobiques et obsessionnels, ainsi que dans les névroses traumatiques, etc.

Voilà le point d’articulation où nous apparaît clairement l’analogie du fort-da et des deux autres modes de manifestation de l’instinct de mort cités par Freud.

C’est dans la mesure même en effet où la référence objective de la parole implique le refoulement de l’Inconscient maternel qu’il y a à la fois introjection mais aussi création ou risque de réveil de fantômes virtuels.

I.a répétition joyeuse de la découverte est de la même espèce que les deux autres types de répétition signalés par Freud : ce sont autant de précautions ou de contre-investissements pour empêcher le retour du fantôme.

Mais cette répétition est aussi joyeuse au même titre que l’est le mot d’esprit, car elle permet ici comme là de chasser, par la magie des mots, le spectre du mort.

En bref, on peut dire que les mots sont des bouts de la mère amputés de son Inconscient de manière que celui-ci soit remplacé par la signification objective.

*

« « 

Il resterait quelques mots à dire des métasémies, c’est-à-dire des changements de signification d’un mot commandé par un contexte, et des figures de style.

/

Au fil de la « bobine ». Parole du fantôme spécificité du langage parlé

Le jeu de l’enfant : psychanalyse aristotélicienne de la catharsis ou psychanalyse du narcissisme blessé, c’est-à-dire, une tentative de symbolisation avec la souffrance cachée dans l’Inconscient maternel, mise en place par l’exercice des paroles maternelles ?

Ce que joue l’enfant n’est rien d’autre que la mise en symboles de la blessure infligée à l’appareil psychique maternel tel qu’il en a hérité de la mére au moment considéré *.

Si le traumatisme se définit par la défaite d’un refoulement analogique à celui que comporte l’appareil psychique de la mère (et non pas à ce qu’imposent les interdits maternels à l’enfant comme appareil psychique fictif) alors on peut dire que le jeu et plus particulièrement les jeux secrets ne font rien d’autre que de symboliser cette défaite.

Exemple : phobie. Dans la phobie, l’enfant ne fait que jouer (symboliser) la peur des parents que leur appareil psychique — hérité des grands-parents — ne soit mis en péril.

C’est dans le même sens qu’il faut entendre le jeu du fort-da30.

Dans l’observation de Freud il est un détail surprenant : on sait qu’avant l’invention du jeu complet l’enfant lance les objets au loin en disant : « o-o-o-o » (fort, parti). Mais curieusement quand la mère revient d’une longue absence, il la reçoit avec les mots : t Be'bi o-o-o-o » (= bébé parti) alors même qu’il est présent (da). Comme s’il disait : « Quand tu dis o-o-o-o Maman, tu penses à a-a. Il y a en toi un problème avec o-a3. »

Alors que par le jeu de la bobine Ernst a déjà manifesté sa compréhension du sens objectif du mot, — en disant : « Bébi o-o-o-o » — tout en étant présent, ici (da)

— il signifie à la mère qu’il n’est pas dupe du sens inconscient de son « o-o-o-o-a-a » refoulé en elle.

Donc : Maman a beau être t da t, de retour, ce qui la préoccupe c’est que Papa, lui, est loin (fort, parti à la guerre). On voit déjà l’embryon d’une communication phobique. De même quand il joue par la suite à la bobine, il fera une commémoration ludique du fait que la préoccupation de maman a heureusement pris fin avec la réapparition d’un équivalent de papa dans la personne même de son grand-père (Opa, en ail. ').

Ce jeu-là implique un refoulement attribué à la mère, à savoir, celui de la non-identité de grand-père au père.

Voilà qui explique pour nous le caractère si poétique de ce jeu de fort-da, considéré comme le type même du premier langage symbolique parlé. Dans ces deux voyelles déjà toute une histoire de l’Inconscient de la mère se raconte de manière symbolique. Ainsi que l’histoire du grand-père. Pensons seulement au jeu de « guerre » d’Ernst lors duquel il lance les objets au loin, en disant : t Geh weg in K(r)ieg ! t (= va-t-en en guerre !) et au double emploi de ce mot comme i° Krieg = guerre (pôle objectif) et 20 knegen = obtenir, recevoir (pôle inconscient) : le père étant loin, Opa et sa fille Sophie peuvent se bekriegen (= s’appartenir mutuellement). Mais l’histoire de ces deux voyelles continue encore dans le nom du père d’Ernst qui est un o-o-a-a-a le photographe Halberstadt, etc.

A passer en revue tous les jeux d’enfant on doit pouvoir

imporiame dans un travail plus vaste en cours d’élaboration, lequel se donne comme tâche d’examiner dans les textes freudiens 1’ « auto-in-analvsé » de Freud — selon l’heureuse expression de J. Derrida — c'est-à-dire les éventuels effets de fantôme ou de crypte de Sigmund Freud lui-même, avec, bien entendu, leurs incidences sur la théorie, la clinique et la métapsychologie freudienne (Notes de M. T.)

1 Signalons l'étonnante rencontre dans la lectùre de l’Inconscient de Freud avec Jacques Derrida dans son séminaire : « La Vie la Mort » (cl Legs de Freud, in Études freudiennes, 1978). Là, la négation de la philosophie par Freud se nie en la personne même dénommée Sophie dont le fils « sérieux », Ernst renvoie spéculairement, spéculativement et spectaculairement à son grand-père (« PP ») son mouvement inconscient gravé mais non « écrit ». Mouvement d’où surgit une autre spéculation celle-ci « écrite » sur les pulsions de mort et de vie (Notes de M T.) y retrouver la dramatisation symbolique non pas seulement de leurs propres pulsions mais des données inconscientes héritées des parents.

C’est valable pour toute dramatisation symbolique dans le jeu de l’enfant et tout cela est du domaine du langage.

Pourquoi alors distinguer dans ce vaste champ du langage, c’est-à-dire de la symbolisation par l’acte, par le geste et le son, le langage parlé ? Le privilège de celui-ci sur les autres modes consiste en ce que parmi tous ces moyens de communication les mots seuls possèdent le caractère d’être à double polarité, renvoyant — à travers la présence phonématique — à celle qui n’est pas là parce que refoulée et à celle qui est manifestement visée comme objectivité absente. Le privilège des mots sur les autres modes de symbolisation apparaît dans le fait des rêves, lesquels sont constitués à partir des mots ; et cela même lorsque des affects violents ou des gestes de toutes sortes en font partie en apparence. Les rêves ne font que dramatiser et visualiser le pôle objectif de certains mots qu’il s’agit de retrouver pour enraciner le symbole qui est en eux dans l’Inconscient.

Langage et unité duelle

Le langage en tant que tel n’est pas du domaine de la psychanalyse. En psychanalyse nous rencontrons des mots, des phonétismes, des accents, des dires et non-dires. Dans la mesure où nous pensons que la psychanalyse est la science fondamentale par excellence, nous pouvons espérer qu’elle est seule en mesure d’énoncer des propositions fondamentales concernant ce sujet. Il y a des chances que ce soit la psychanalyse qui vienne en aide à la linguistique pour résoudre un grand nombre de problèmes qui dans ce domaine restent posés.

Quant à la psychanalyse, tout au début elle croyait avoir affaire à des significations, tel le symptôme hystérique. Une des découvertes de Freud a été de constater que ces significations postulées mais non encore déchiffrées devaient se réduire à des injonctions, donc à des mots. C’est ces mots-là qu’il s’agissait de retrouver et de restituer pour résoudre le symptôme. Dans ces cas les mots étaient dramatisés dans un état du corps qu’ils avaient comme ensorcelé.

Dans d’autres cas, tel le rêve, c’est encore des mots qu’il s’agissait de retrouver sous la vision onirique. De même pour les actes manqués ou des lapsus. La théorie de Freud, pour la résumer de la manière la plus rapide, consistait à expliquer ce rôle central du mot par toute une théorie de la médiation entre divers niveaux. De l’Organique au Psychique d’abord, et c’étàit le Messager pulsionnel qui faisait le joint. A l’intérieur du Psychique, de la pulsion inconsciente au Préconscient-conscient, c’était la représentation du perçu et les affects. Enfin, du Préconscient au Conscient, les mots et d’autres modes signifiants codifiés. (Cf. L’écorce et le noyau, p. 203.)

Ce qui ressort essentiellement de ces théories, c’est que le mot, quant à son origine, provenait du monde extérieur et il était stocké dans le PCS sous forme de représentation acoustique. Mais d’un autre côté ces représentations acoustiques elles-mêmes étaient reliées vers l’intérieur à des représentations de « choses » (comprenant sans doute aussi des représentations acoustiques de « choses » et de mots-choses) greffées sur les pulsions. Les systèmes ainsi étagés étaient donc à la fois solidaires et cependant séparés par des barrières plus ou moins perméables que les messagers des niveaux divers avaient vocation de franchir dans les deux sens. Cela veut dire que dès les débuts la psychanalyse avait conçu les mots du langage comme bipolaires, c’est-à-dire à double virtualité, quant à leur direction, « extérieur-intérieur », ou mieux, centrifuge et centripète.

C’était déjà dire aussi que les deux pôles symétriques n’étaient point identiques et que le mot pouvait dire autre chose pour la conscience que pour l’Inconscient. Il était évident aussi qu’en tant que traces mnésiques, les mots étaient reçus de l’extérieur, c’est-à-dire de ce que l’on pourrait appeler : la fonction maternelle de l’environnement. Et c’est aux moments successifs de l’installation d’un membrement topique que les mots acquerraient leur bipolarité.

Restait un problème : de quelle manière les mots pouvaient-ils devenir à la fois des représentants préconscients de la pulsion et constitutifs de la barrière à ces pulsions ? La deuxième topique n’a pas apporté de réponse à cette question. Le surmoi, pour être efficace, devait maintenir les mots afférents aux pulsions prohibées, dans les zones inconscientes du moi.

Un des objectifs, cependant, de la cure analytique était de libérer ces mots quitte à laisser au Moi la décision de donner suite ou non aux demandes pulsionnelles devenues conscientes. Or, l’introduction de l’instinct de mort n’a pas résolu le problème de savoir comment le surmoi, « pure culture de l’instinct de mort », pouvait prendre en charge les représentants verbaux qui semblaient devoir être l’apanage exclusif de la libido. Rappelons, que selon Freud, l’instinct de mort travaille dans le silence et que, par conséquent, il n’est pas médiatisé par les mots. Il est muet par essence. Si toutefois il donne naissance au surmoi c’est grâce à son intrication avec la libido qui en fait, par le truchement de la crainte de castration, un idéal. Les interdits agiraient alors au moyen du langage comme autant d’orientations vitales pour la libido. Reste à savoir comment les messagers pulsionnels peuvent être détournés de la sorte de leur vocation initiale. Une réponse indirecte à cette problématique est esquissée dans la théorie de l’unité duelle.

Pour Hermann l’Inconscient est constitué fondamentalement des pulsions filiales et de la pulsion génitale, encore que les deux entretiennent des relations étroites. L’Inconscient existe dans la mesure où il y a eu phylo- et ontogénétiquement refoulement du désir de former une unité duelle avec la mère. A prolonger sa pensée, les mots ne seraient pas seulement des messagers des pulsions refoulées mais aussi, et par définition, l’instrument même de leur refoulement.

De cette manière, ils sont aussi bipolaires mais de plus, ils portent en eux-mêmes un dynamisme en raison même de leur double fonction opposée. Si le mot sert encore à communiquer avec une fonction maternelle extérieure, il est en même temps le témoin que l’unité duelle est rompue puisque le sujet doit l’emprunter pour entrer en rapport avec une mère incorporée comme distante et comme cause, elle-même, de cette distance. La communication verbale implique par conséquent aussi bien le désir impossible de se cramponner à la mère que la tendance à s’en détacher. C’est donc cette double fonction de la parole qui rend possible simultanément son usage comme interdiction et comme réalisation du désir. On voit que — grâce à sa double fonction opposée — le langage est toujours d’abord un fait de dé-maternisation.

* t * « 

ICe séminaire de juin 1974 eut une suite dont les traces sont malheureusement perdues. A la réflexion ultérieure nous croyons retrouver son fil conducteur dans l’analyse d’une expression utilisée par N. A. dans les Notules sur le fantôme : « On s’aperçoit, peu à peu, d’une chose surprenante : le travail du fantôme recouvre, point par point, ce que Freud a décrit sous l’intitulé de l’instinct de mort. En effet, et en premier lieu, il n’a pas d’énergie propre ; aussi ne peut-il être « abréagi » mais seulement nommé. En deuxième lieu, il poursuit dans le silence son œuvre de déliaison. Ajoutons qu’il est supporté par des mots occultés, autant de gnomes invisibles qui s’appliquent à rompre, depuis l’inconscient, la cohérence des enchaînements... »

En effet, cette expression de r gnome t que nous dit-elle ? Ne pourrait-on pas obtenir, en 1’ « ouvrant », la continuation de ce qui a été, dans les notes, perdu. Ne consti-tue-t-elle pas, en même temps, une réponse implicite à la question du « passage des mots de l’Inconscient de l’un à l’Inconscient de l’autre ».

Les germes contenus dans le mot gnome sont les suivants : gnome — connaissance ; mais gnome, en tant qu’être estropié : connaissance tronquée (par la nescience, pourrait-on supposer) ; gnome — être invisible, contrôlant les éléments de l’intérieur de la Terre.

Rappelons que le travail de la hantise n’est concevable qu’en vertu de l’unité duelle et que la progression de celle-ci sera différente dans tous les cas où l’appareil psychique de la mére comporte une inclusion cryptique. Dans ces cas-là la bipolarité des mots dont il fut question ne pourra pas renvoyer à i° l’Inconscient de la mère et 20 au maniement objectif, intersubjectif des mots (déma-ternisation), mais à i°« l’Inconscient artificiel « delà mère qui est la crypte logée dans son Moi et 20 à son maniement expressif bizarre, rendant le sujet hanté inapte à la communication intersubjective habituelle.

Les cryptonymes — du côté de la mère — auraient donc la fonction des gnomes qui surveillent la crypte maternelle dont ils constituent en même temps les messagers estropiés ; leur état de « paralysie » véhicule en même temps l’exigence de la nescience quant à leur origine dramatique. Du côté de l’enfant, c’est eux, les cryptonymes, c’est-à-dire les manifestations verbales estropiées des mots d’origine (estropiées en cryptonymes, rimes, etc.'), qui auront le pouvoir de « travailler » les schémes virtuels potentiels inconscients de l’enfant, en orientant ceux-ci vers l’animation des rimes de rimes de la mère. Les effets de hantise qui constituent ainsi un déguisement au deuxième degré des cryptonymes maternels (un pas continué dans l’évolution du degré de « mensonge ») feront, par conséquent, obstacle à la fonction « dé-maternante » habituelle de la parole.

Ajoutons encore : si l’on peut affirmer que le vœu de la crypte est le : t Wo Ich war soll Es werden » (que devienne inconscient ce qui fut conscient), l’enfant issu du crypto-phore ne pourra que confirmer et renforcer cette topique particulière en s’incarnant dans une topique renversée où sa « réalité » (bizarre) — délire partiel ou total — symbolisera avec la réalité cryptée de la mère. Cette « réalité » pour être bizarre n’est cependant pas moins intersubjective et « vitale » que la « réalité » intersubjective habituelle de la vie. Elle n’aura qu’une seule particularité : celle de fonctionner par rapport à un drame vital intersubjectif t ailleurs », dans un * au-delà de soi », dans la

1 Pour revenir au cas relaté dans les « Notules » du « chasseur de

f ;ros papillon », celui-ci inclura dans sa boîte de cyanure de préférence es lépidoptères dénommés Bombyx : l’animation de celui qui s’est envolé à l’époque des bombes, pendant la guerre — un X inconnu — (enfermé dans le ctcur de la mère) — enfermé — étouffé dans une chambre à gaz.

Voir également à ce sujet une grammaire ancienne, ensorcelée en « grimoire », que René Major chiffre et déchiffre dans un cas de fantôme typique : « Miroir de l’insensé » in Rêver l’autre, Paris, Aubier-Montaigne, 1977 (p. 85).

crypte de la mère, engageant par là une scène léthale répétitive pour celui qui subit les effets de hantise31.

M. T. 1977]

Le « mort » du mot

Mot et topique ont même structure. Ce qui veut dire que le mot a son « mort » de la même manière que le sujet. Quand deux sujets parlent ensemble cela présuppose qu’ils ont ensemble une base de compréhension symbolique commune : le sens du mot. Cette structure correspond à la structure de base de la vie sociale.

Lorsque nous dormons, alors va se déconnecter le « mort commun » des mots, qui avait été érigé en symbole : les mots du rêve ne dérivent pas du sujet mais de son « mort » interne qui loge dans son propre Inconscient. De ce fait le sens actuel des mots reste en quelque sorte à l’intérieur du « mort » du sujet ( = sens latent). En ce qui concerne l’image du rêve, elle n’est autre que la réalisation visuelle en « monde de rêve » des mots privés de leur sens actuel. Il n’est donc pas étonnant que cette réalisation en image en vienne à éviter — du fait du travail du sujet — les significations qui se sont retirées dans son Inconscient et que celui-ci en vienne à créer de telles représentations à partir des mots qui ne troubleront pas le fonctionnement topique. L’interprétation du rêve consiste à reconstituer les mots du « mort » à partir des images et à retourner vers la signification qui est restée à l’intérieur de l’Inconscient en suivant (le fil de) ces mots reconstitués.

Le mot est 1’ « enfant » et la signification est son « mort ». Le langage codifié est l’analogique de la structure de l’unité duelle. Les signifiés du dictionnaire sont des tentatives analogiques pour substituer le drame défunt du mot, qui l’a séparé de sa signification dramatique. Le signifié n’est pas secondaire. Du signifié résulte la coupure du signifiant du drame. La structure de communication de la langue correspond à la « Société Mon Bras Droit »'. Il y a un signifié commun, ce qui veut dire que deux sujets ne peuvent communiquer qu’à travers une instance tierce.

Comment cette structure de communication fonctionne-t-elle ?

Note ad : « des sens opposés dans les langues primitives » de Freud32

Ken-Kart : le caractère en apparence oppositionnel du « même mot » est dû au fait qu’il désigne non pas une qualité (la pensée qualitative étant plus tardive) mais le drame même où 1’ « opposition » avait pris naissance et avait donné lieu au discernement qualitatif. Lors du processus de ce discernement l’une des qualités antithétiques est entrée dans la langue à la faveur de la seconde, celle-ci constituant en quelque sorte l’Inconscient de la première.

Pour l’enfant, d’une manière générale, les mots ne sont pas des porteurs de significations, du moins à l’origine, mais des porteurs mémoriels d’un drame qui leur a donné naissance dans l’exigence impérieuse d’opérer — avec leur aide — une distinction, d’instituer une différence. Ce moment est souvent traumatique et les deux significations antithétiques s’en trouvent refoulées au même titre. Le drame alors n’est évoqué (pour des raisons économiques à élucider) que par une troisième signification, c’est-à-dire, un homonyme33.

Le langage nous induit dans une mentalité statique où l’on appelle un chat un chat. Or, à l’origine, il ne saurait y avoir ni de signifié statique c’est-à-dire ne surgissant pas dans la différence, ni de signifiant solitaire désignant le signifié. Ainsi pour l’enfant le mot surgit dans une relation nécessairement dramatique avec cependant un signifié amputé soit du désir de l’enfant lorsqu’il s’agit d’un interdit, soit de l’Inconscient de la mère lorsqu’elle communique sa propre vision statique de l’univers. Généralement il s’agit des deux à la fois, c’est-à-dire de la transmission du clivage qui s’opère dans la situation globale où surgit le mot.

N. A.

Manuscrit inédit, 1974-1975.