3. Histoire de peur

Le symptôme phobique : retour du refoulé ou retour du fantôme ?

L’enfant — dit-on — est phobique par nature. Freud disait : « Il l’est par sa nature oedipienne. » Le paradoxe de ses désirs libidinaux le force au refoulement. Or le refoulement mal bridé ramène l’angoisse. Le désir libidinal non renoncé, s’il faisait retour, s’il triomphait, amènerait ipso facto la situation de danger par excellence : la castration, c’est-à-dire, la destruction du désir même qui cherche à triompher. Alors, dit Freud, une bonne peur, bien qu’irraisonnée, mais nommable, bien circonscrite et maniable à l’extérieur (qu’elle agisse de façon temporaire ou prolongée), apparaît comme un verrou de sécurité contre la menace de l’angoisse diffuse. Reste l’inconvénient du symptôme, non prévu par son porteur, quoique ses avantages devraient, en bonne logique, l’emporter sur ses inconvénients.

Nous sommes en 1908. La phobie défend le moi contre la menace inarticulée du retour du refoulé. Cette menace surgirait sur le chemin œdipien. Élaborer, dans le transfert affectif, l’œdipe, la castration, faire venir au grand jour les mots du désir et de l’interdit, en les dégageant ainsi de l’angoisse, voilà en quoi consisterait le travail analytique. Il permettrait au moi de s’enrichir progressivement de son fonds libidinal refoulé. C’est grâce à une telle analyse que le petit Hans est censé avoir été débarrassé de son symptôme mal commode et avoir recouvré cette humeur optimiste et enjouée qui faisait le trait si apprécié de son caractère.

Et, disons-le, chaque fois que l’analyste rencontre la souffrance phobique : la peur des rues, des profondeurs, des rats, des loups, des papillons de nuit..., c’est cette conception qu’il aura tendance à mettre en œuvre. Quel est le désir refoulé ? Qui se cache derrière l’image du loup ? Du cheval ? Oui, qui est le castrateur ? Si l’entreprise réussit, il dira : « Voilà, ce fut une phobie légère », sinon : « une phobie pas comme les autres », « pas génitale », plutôt « prégénitale », « issue d’une angoisse profonde, non névrotique ».

Une telle phobie « non classique », Freud eut l’occasion d’en connaître également, et cela peu après la rédaction du cas du petit Hans. Qui peut ignorer aujourd’hui le mystérieux vieillard, lequel signe Wolfman ses tableaux et ses mémoires..., le fameux « Homme aux Loups » qui, vers l’âge de cinq ans, avait eu la curieuse phobie de voir apparaître l’image d’un loup dressé dans un livre ouvert. Pour Freud, le loup dressé, tout comme le cheval de Hans, devait correspondre à une image déplacée du père castrateur. Une fois que l’inconscient aurait livré l’image du père, se dressant contre le désir œdipien du garçon, Sergueï devait être en état de repartir dans ses steppes natales. Mais nous savons que tel ne fut pas le cas. La dynamique de sa phobie, ainsi que le sens de son cauchemar aux loups ne s’étaient pas laissé ramener au simple schéma d’une peur de la castration œdipienne.

Freud, quant à lui, s’en était bien avisé et tenta d’adapter sa théorie à ce cas réfractaire. Il définissait une nouvelle situation d’angoisse, celle de la scène primitive et des vicissitudes du souhait d’être pénétré par le père. Dans cette position dite « passive » ou « féminine », il pourrait y avoir une peur sui generis pour le garçon, celle de perdre son sexe dans le coït avec le pére.

Une nouvelle vue se révéla certes mieux appropriée au cas. Il n’en reste pas moins que l’Homme aux Loups — ses rechutes ultérieures le prouvent bien — n’avait pas livré à Freud la véritable clé de son mal, ayant débuté par sa phobie.

Pourquoi le petit Hans guérit-il ? et pourquoi Sergueï non ? Périodiquement, durant toute sa vie, Freud se repose cette question et tente des réponses variées. On trouve à ce sujet des remarques dans divers travaux : Métapsychologie, Inhibition, symptôme et angoisse, Le Fétichisme, et jusque dans Y Abrégé et l’ultime réflexion de Freud sur le Clivage dans le moi.

Pourtant, il existe au moins trois références quant au chemin que Freud avait entrevu, et qu’il manqua d’emprunter, pour approfondir sa théorie de la phobie. Tout d'abord, celle offerte par la métapsychologie établissant le fait de la « communication d’inconscient à inconscient ». Fait très remarquable : l’inconscient d’un être peut réagir sur l’inconscient d’un autre être en éludant la conscience. Voilà bien qui mériterait d’être étudié plus à fond, surtout en ce qui concerne la question de savoir s'il n’y a là aucune manifestation d’activité préconsciente. Quoi qu’il en soit, la constatation du fait est indéniable *. » Il ne s’agit certes pas de quelque phénomène mystique de l’ordre de la télépathie, mais sans doute d’amorces de communications conscientes et qui font leur chemin dans l’inconscient, sans toujours pouvoir faire retour dans la conscience. Et cela probablement de par leur nature indicible ou requérant le refoulement. Dans la référence que donne ensuite Inhibition, symptôme et angoisse, le symptôme phobique apparaît comme un signal d’angoisse, un langage, une façon de dire qu’il y a danger. Son objet est déplacé par rapport à un objet de peur initial, auquel il se réfère en réalité. D’où on aurait pu conclure que le symptôme phobique ne présente pas les caractéristiques d’un symptôme-compromis hystérique et, de plus, ne résout aucun.problème économique.

] n L’inconscient », in Métapsychologie, trad. Marie Bonaparte et Anne Berman, Paris, Gallimard, 195*, p. J 4s - J 43.

Enfin, un passage dans le Journal de Lou Andréas Salomé34 que voici :

« Le lendemain du Congrès (9 septembre 1913), avec Freud au Hofgarten. La longue conversation confidentielle sur les cas curieux des transferts de pensée qui le tourmentent beaucoup. Il y a là un point duquel il espère qu’il ne lui sera pas nécessaire de s’occuper durant sa vie : j’espère le contraire.

« Dans l’un des nouveaux cas, les choses se présentent de la façon suivante : ...

« La mère avait “ abre'agi ”, ce qui, chez la fille, garda une intensité aussi grande que si c’eût été son expérience à elle et qui dépasse de loin toutes ses propres expériences... »

Retenons la date de 1913. Voici trois ans que Freud poursuit l’analyse du Wolfman. N’est-il pas surprenant de constater que ce n’est pas l’étrange Russe, mais une patiente femme qui le conduit à l’idée, non exploitée du reste, qu’une personne en séance, présentant les signes de la plus intense émotion, peut être pourtant entièrement absente d’elle-méme ? Cela signifie que lorsqu’une telle personne dit « je » elle ne se réfère pas à son identité selon l’état civil, ni même à une autre personne prise en charge par un effet d’identification. Cela signifie que, détachée de sa propre source libidinale, elle ne produira que des émotions-fantoches. A la place de la fille — dit Lou —, c’est la mère qui « abréagit ». A la place de la patiente, dirions-nous depuis quelque temps avec Nicolas Abraham, c’est un fantôme qui fait des siennes, qui vient35. Pour accéder aux conflits propres à la patiente, il faudra d’abord faire en sorte que le fantôme s’évanouisse et, en attendant, remplacer la question : quel refoulement fait retour dans le symptôme ? par celle-ci : quelle est la nature du fantôme qui revient hanter ? et comment va-t-il se diluer pour rendre la parole, serait-ce celle du refoulement, au malheureux sujet, victime de la hantise ?

Existe-t-il un « obstacle intérieur qui retienne Freud d’avancer sur la voie pourtant entrevue ? Voilà une question bien complexe que, pour ma part, je n’ai pas compétence pour aborder.

Rappelons à ce propos une fois de plus et cela en laissant de côté la personne même de Freud, les méfaits d’un préjugé psychanalytique particulièrement tenace, ayant survécu même à l’observation clinique plus haut mentionnée et faite par Freud en 1913. Je veux parler du préjugé du « je ». Il consiste, quand on vous dit « je », à entendre la première personne du singulier. Or, dans la phobie, en particulier, comment définir l’identité de ce « je » qui prétend avoir peur ? A l’âge où surviennent de tels symptômes, la première fois, peut-on prétendre que « je » désigne vraiment le sujet de l’état civil ? « J’ai peur de... » ne se traduirait-il pas plutôt par : « Il y a peur de... », ce qui a l’avantage de déplacer l’accent de la « peur » proprement dite, sur son expression verbale et mimée36.

Si l’on fait abstraction d’un tel préjugé concernant le « je », qu’en est-il du symptôme phobique ? Le plus souvent, même une rationalisation poussée ne permet pas de découvrir, dans la chose crainte, le moindre soupçon du redoutable. Hurler de peur parce qu’on veut vous montrer une image quelconque et devant laquelle de toute manière vous auriez tout loisir de fermer les yeux ? Il ne peut donc s’agir que d’une allusion symbolique à un autre objet de crainte, inconnu du reste, et cela d’autant qu’il n’est pas issu des désirs ou pulsions du sujet-enfant, mais provient d’un autre lieu : l’inconscient du père ou de la mère, où sont inscrites leurs craintes non énoncées, leurs appréhensions, les causes de leur servitude, leurs défauts cachés. Cela même qui fait qu’ils ne sont pas les dieux d’unité et de cohérence, de témérité et de puissance que l’enfant petit souhaiterait.

Avec des mots plus simples, on pourrait dire que l’enfant phobique ne fait qu’énoncer dans son symptôme une histoire de peur, peur dont ses parents sont victimes, soit eux-mêmes directement, soit du fait d’un héritage que, bon gré mal gré, ils transmettent à leur progéniture réfractaire.

En 1967 j’ai présenté, dans un cercle de collègues, un

petit travail au sujet, justement, d’une histoire de peur très répandue dans notre culture : la « peur du loup ». Pourquoi le loup ? A quoi tient le choix de cet animal pour signifier l’idée de la peur aux enfants ? Qu’est-ce qui inspire les histoires de loup que l’on fabrique à leur intention ? La conclusion en était que ce genre de phobie infantile renvoie souvent à un grand-parent, et cela par l’intermédiaire de la peur que la mère ressent, inconsciemment, devant sa propre mère. Peur que celle-ci ne la châtre en lui ravissant la maternité. Cette peur inconsciente, aussi fréquente que la peur du loup des enfants, donne à supposer que le « loup » est choisi précisément par une référence implicite à la grand-mère. Le loup n’est-il pas le seul mammifère, à part la grand-mère, bien entendu, qui assume la charge d’élever un enfant humain ?

A l’époque, le renvoi de la phobie aux grands-parents ne fut qu’une intuition. Depuis, la récente théorie du « fantôme », élaborée par Nicolas Abraham, apporte à la problématique de la phobie, comme à bien d’autres, une clarté accrue.    ^

On appelle « lantôme », en général, une formation dans l’inconscient dynamique, qui s’y est installée, non du fait d’un refoulement propre au sujet, mais du fait d’une empathie directe du contenu inconscient ou renié d’un objet parental. C'est dire qu’il s’agit là d’une formation qui n’a pas été, en tant que telle, le produit de l’autocréation du sujet par le jeu des refoulements et des introjections. C’est dire encore que le fantôme qu’il porte en lui lui est étranger. C’est dire enfin que les diverses manifestations du fantôme, que nous appelons hantise, ne sont pas directement reliées à la vie pulsionnelle et ne sont pas à confondre avec des retours du refoulé. Bien au contraire, le fantôme se manifeste volontiers — et c’est alors qu’on s’en aperçoit le piieux — comme une gêne pour l’intro-jection de la vie pulsionnelle propre, au travers des interdits qui régulent celle-ci et la mettent en forme.

Le caractère étranger du fantôme n’est pas sans rappeler le caractère indirect du symptôme phobique. Et si le sujet phobique s’exprime et agit au moyen de son propre appareil psychique, son symptôme, la phobie elle-même, semble venir d’ailleurs. Sa vocation de vouloir dire, ne donne lieu qu’à l’irréductible opacité de son dire lui-même. Néanmoins, cette opacité cède à l’invocation d’un fantôme spécifique dont le concept nous est apparu comme la clé même de l’intelligence de la phobie.

Or un fantôme de phobie présente ce caractère particulier qu’il vient hanter pour inciter à dénoncer une peur parentale occulte et jamais formulée. Il induit, au moment de la hantise, un état semblable au sommeil, au cours duquel la scène de la peur sera jouée selon les lois du rêve (visualisation agic, déguisement, etc.). Le sommeil vigile contrefait ici l’acte et l’effet du refoulement ou de l’escamotage parental. Notons à ce sujet, que la hantise phobique est l’expression d’une certaine loyauté, d’autant qu’elle maintient dans l’inconscient l’objet véritable de la crainte des parents.

Je propose maintenant d’éprouver le concept de fantôme phobique sur le cas, devenu classique du petit Hans. On sait que celui-ci développa, dans des circonstances minutieusement décrites par Freud (avec l’aide du père de l’enfant), une grave phobie du « cheval ». Phobie disparue, comme elle était venue, sur une intervention unique de Freud et qui fut, comme l’on sait, du type œdipien : le « cheval » serait le père, par déplacement sur l’animal, et la phobie figurerait une intense crainte de castration, en rapport avec des désirs pour la mère.

Ceci posé, les interrogations se pressent.

Une première : pourquoi ce choix du « cheval » et non pas d’un « couteau », d’une « locomotive », ou d’un « chien méchant » ? Effet de pure contingence ? Autre question : pourquoi, si l’hypothèse d’une crainte de castration a quelque fondement, le petit Hans ne manifeste-t-il pas la moindre crainte devant aucun de ses parents réels, pas plus que, par la suite, devant Freud lui-mème ? Le simple déplacement aurait-il suffi pour l’en délivrer ? Cela tiendrait du miracle... ! Comment expliquer aussi, le caractère manifestement dynamique, apaisant ses phobies pour un temps, de sa mise au courant de la vie sexuelle des adultes, et surtout du fait que sa mére « n'avait pas de fait-pipi » ? Une telle révélation n’aurait-elle pas dû avoir plutôt pour effet d’exacerber les craintes de castration ? A toutes ces questions, on répondra provisoirement ceci : certes, la manière dont survient la guérison ne contient pas nécessairement le pourquoi du symptôme ; guérir par l’interprétation œdipienne ne signifie nullement avoir été malade de l’œdipe.

La situation dans laquelle le petit Hans était élevé et les liens étroits que les parents entretenaient avec Freud, avant et pendant cette période phobique, donneraient plutôt à penser qu’une de ses difficultés consistait précisément à se voir interdire l’accès au conflit œdipien, et par conséquent, à échapper aux jolis schémas assortis de la crainte de castration que Freud finit par lui suggérer avec tout le succès thérapeutique que l’on sait. On a tout lieu de penser que le conflit en question fut importé dans le petit sujet par l’interprétation, plutôt que résolu. Bien au contraire — on va le comprendre — c’est l’introduction artificielle d’un conflit qui devait aider à chasser un « fantôme » gênant.

C’est ce qui apparaît clairement à travers de très nombreuses données. Cet absent, omniprésent, n’était autre que la personne de Freud lui-même. Il suffit de citer deux faits décisifs : 1 ) avant son mariage, la mère avait fait une analyse avec Freud ; 2) depuis l’âge de trois ans, tous les faits et gestes du petit Hans étaient communiqués par son père à l’ex-analyste de sa femme, sur la demande de celui-ci. Les deux parents, au lieu de s’appartenir pleinement l’un à l'autre, apparaissent comme polarisés par Freud et, par conséquent, peu aptes à répondre aux exigences d’élaboration œdipienne de l’enfant. Celui-ci ne pouvait qu’osciller à travers le double destin : servir d’ob-jet-plaisir et d’objet-peur par rapport à un absent, médiatisé par père et mère respectivement. Objet-plaisir dans le rapport du père avec Freud et objet-peur dans le rapport de la mère avec, probablement, sa propre mère, transférée sur son ex-analyste, substitut d’une fixation maternelle. De ce dernier aspect de la situation de Hans témoigne le moment dynamique précis où éclate la phobie. C’est le moment même où le fantôme de Freud entre en scène. L’événement est connu : il s’agissait du « fait-pipi » de Hans : lors d’une toilette, la mère refusait « d’y mettre le doigt » qualifiant ce geste — réclamé par l’enfant — de « cochonnerie ».

L’enfant n’est pas sourd. Comment n’entendrait-il pas la voix fantomatique qui répété une ancienne injonction faite à sa mère de ne pas mettre son « doigt » là où il ne faut pas ? Curieusement — comment ne pas le relever — elle ne dit pas « la main », mais « le doigt ». L’enfant ne saurait le formuler — l’oserait-il ? —, il ne s’agit pas de son « fait-pipi » à lui, mais de son « fait-pipi » à elle, Maman, qui, elle aussi, tombe sous le coup de la défense d’y toucher. Serait-ce le Professeur qui le lui interdit ? Maintenant, Maman n’est qu’une petite fille dépitée et contrite, obéissant à un adulte sévère. Et certes, une mère peut, sans dommage, énoncer un interdit sur la masturbation, mais à la condition expresse qu’elle ne fasse pas figure de victime passive. Alors elle pourra être investie comme idéal du moi. Si, au contraire, c’est la propre crainte du parent devant le sexe qui est transmise par l’interdit, il est évident que celui-ci manquera alors à sa vocation d’idéal à égaler et d’obstacle à vaincre. Tel ne semble pas être le cas, précisément, de la mère de Hans qui reproduit sur son enfant l’interdit dont elle fut victime elle-même.

La réponse de l’enfant est immédiate. Il va mettre en scène, pour sa maman châtrée, une histoire de peur : celle-là même qui la fait trembler devant un personnage inconnu du petit Hans, devant un fantôme.

Pourquoi, demandez-vous, ce fantôme a-t-il nom : « cheval », Pferd ? et pourquoi ce « cheval » a-t-il quelque chose de noir autour de la bouche (Mund) ? D’après ce qui précède, ma réponse s’impose : « Il faut avoir peur de Freud (Pferd), il y a quelque chose de pas clair autour de Sigmund (Mund). C’est lui qui retient le plaisir (Freude) de maman '. »

C’est donc lui qu’il faudra aller trouver pour le lui reprendre. En effet, le petit Hans qui met en scène si bruyamment la peur de la mère devant le fantôme (Freud-Pferd) n’a, quant à lui, nullement peur du Professeur et, le moment venu, il saura lui parler d’égal à égal. Ce n’est pas pour savoir dramatiser la peur des parents que le petit phobique aurait à craindre pour son propre compte. Bien au contraire !

Si notre héros est déçu par une mère qui ne s’appartient pas quant au sexe, il ne l’est pas moins par le père qui n’a que le Professeur à la bouche, au sujet, justement, du « fait-pipi » de Hans dont les plaisirs masturbatoires

i Cf. Barbro Sylwan, « C’est pour mieux t’écouter, mon enfant », Études freudiennes 7-8, 197s, p. 121-13 !.

(Freude) sont interprétés au nom du Professeur comme cause même de sa phobie. Aussi le petit patient renfor-cera-t-il ses démonstrations phobiques, dénonçant par là la servitude des deux parents à la fois.

Tout ce que Hans dira, et que le pére note en sténo ( !), va être communiqué au Professeur, au nom prédestiné, détenteur aussi du plaisir (Freude) du père. C’est sûrement lui qui défend, à Papa aussi, de faire la « cochonnerie » ; ce qui n’empêche nullement Hans, non seulement de s’adonner à la masturbation de plus belle mais aussi d’en faire l’aveu plus d’une fois, à l’adresse de cet absent envahissant qui est censé l’interdire. Par cet aveu, il signifie son défi : si vous, vous avez peur du Professeur, moi non ! Certes, le grand absent omniprésent ne joue-t-il pas le même rôle pour les deux parents. Si pour la mére, c’est un objet de fixation, un interdicteur, il vaut de plus, pour le père, comme objet de désir et objet idéal. Papa ne craint pas de toucher au « fait-pipi » de Hans pour lui faire faire son besoin. Il gratifie son fils de ce dont lui-même cherche à être gratifié par le Professeur, en lui adressant des comptes rendus. Quoi qu’il en soit, les deux parents de Hans se comportent vis-à-vis du fantôme commun comme deux enfants sages, craignant tous deux qu’en cas de désobéissance il ne fasse scandale (krawallmachen) comme le « cheval » de la phobie. Dans une variante de son symptôme, Hans leur montre qu’il leur appartiendrait à eux, de « faire scandale » à Freud pour s’en rendre autonomes.

Quant à lui, pour son propre compte, il n’a rien à craindre de la part de Freud. Il y a belle lurette que ce fantôme est devenu son ami intime et il passe ses journées à « jouer à freud », avec des petits camarades (Freunde), réels et imaginaires. Et, lorsque, le moment venu, il se trouvera dans le cabinet du Professeur, face à face avec ce qui était jusque-là son « fantôme », loin de le craindre ou de se laisser affecter par son auréole, il lui parlera comme à une vieille connaissance, comme à un personnage, qu’à travers ses parents, il avait longuement imaginé de rencontrer enfin et avec qui il pourra parler d’égal à égal, tout en considérant son père qui l’accompagne comme l’enfant du Professeur.

Or, à sa grande surprise, le petit grand-père qu’il se croit être sera bien vite remis en place. A sa place d’enfant de ses parents adultes. Contrairement à toute attente, le Professeur lui montrera son oedipe de petit garçon et sa crainte d’être châtré par son père. Le « cheval » n’est autre que le père et la crainte du petit garçon n’est autre que celle de devoir affronter ce père si lui, l’enfant, cherchait à se rapprocher de Maman. Si non est vero, bene trovato... Le papa-enfant est rétabli dans sa dignité, et Freud-le-Bon-dieu se dissout dans le nuage de ses théories. Plus besoin du Professeur à la maison, puisque le père détient désormais l’autorité morale. L’heureuse intervention a fait d’une pierre deux coups : tout lecteur pourra constater qu’à partir de cette visite — comme par enchantement —, le père, à son tour, acquiert une certaine autonomie et se conduit avec son fils en analyste de plus en plus affirmé.

L’histoire ne dit pas quel est l’effet de ce changement sur la mère, mais, selon toute vraisemblance, il ne doit pas manquer d’être bénéfique. Pour le petit Hans, le fantôme s’est évaporé et désormais il dispose de parents pour mener à bien à leurs côtés, le jeu introjectif des désirs et des interdits.

L’heureux dénouement du cas du petit Hans contraste avec l’insuccès relatif de celui du Wolfman. L’administration de l’œdipe eut, certes, un effet thérapeutique. Mais non pas, oserais-je dire, un effet psychanalytique proprement dit. Pourquoi ? Il y a des chances d’en trouver la raison, à considérer l’hypothèse de Nicolas Abraham37, dans la différence de nature des deux histoires de peur et de leur mise en scène respective. Hans jouait au nom de ses parents leur peur d’être châtré par Freud, tandis que le Wolfman, dans sa phobie, aurait mis en scène un acte libidinal indu et la crainte des parents qu’il ne fût découvert si l’enfant en parlait. « Fantomiser » ce que l’on sait par obligation de « nescience », peut donc également conduire à des manifestations phobiques.

On comprend, évidemment que, dans un tel cas, l’oe-dipe et la castration soient d’un secours très relatif. La peur transmise par la mère ne concerne pas directement son appareil psychique à elle mais celui du père, portant en lui une crypte objectivée dans un fait réel. Ce dernier ne relève pas de l’oedipe, puisqu’il semble avoir été la conséquence de l’affection mélancolique du père. Ici, l’interprétation œdipienne ne peut avoir qu’un rôle de prothèse, et non de résolution du conflit.

Que plus d’un demi-siècle après la relation de ces cas par l’inventeur de la psychanalyse, l’on soit parvenu à des vues quelque peu différentes des siennes (et englobant un plus grand nombre de faits) prouve que la psychanalyse n’est pas une dogmatique, ni un art du placage, mais, qu’en mettant en œuvre ses méthodes rigoureuses, elle peut progresser sur le chemin de la théorie, aussi bien que sut celui de la pratique, comme une science vivante et toujours renouvelée.

M. T.

Etudes freudiennes, Paris Denoël, 1975, n°* 9-10.

A propos du 045 du petit Hans1

Le cas du petit Hans est tout à fait démonstratif de la fonction de l’analyste auprès — du moins — du patient phobique. En effet, l’interprétation œdipienne a fait son effet dans ce cas, dans la mesure où Freud personnellement et réellement avait été l’objet des craintes inconscientes des parents.

La situation analytique permet que tout occupant du fauteuil puisse devenir pour le patient cet objet de crainte ou ce honnisseur ou encore ce secret que portent en eux ses parents. Il doit rendre possible d’être celui qui occupe la place d’un Freud pour un petit Hans et cela pour, précisément, le démentir. Par exemple en remettant le fantôme à sa vraie place : dans l’Inconscient des parents. Il est évident qu’une telle désimplication de l’analyste ne peut se faire qu’à la faveur de quelque artifice conjoint du type : interprétation œdipienne. Tant qu’on interprète l’œdipe à lui seul, en éludant le fantôme, on se borne à la suggestion thérapeutique. Seule l’analyse du fantôme assortie de l’œdipe (et n’oublions pas que Freud a inventé cet œdipe pour se guérir de son propre fantôme) mérite le nom d’une analyse non magique celle-là, comme la précédente, mais permettant d’atteindre le fonds concret de l’humain

i. Comment ne pas se rappeler à ce propos le cas si étrange d’Œdipe mythique dont le fantôme actif était son propre inceste ignoré autant de lui que de ses sujets. Il aura fallu vingt années, le temps d'une génération pour que le lien entre le meurtre de Laios et l'avènement d’Œdipe fût dénoncé par une calamité générale et réclamât à être noué La peste thébaine, chose remarquable, ne fut pas l’effet de l’inceste mais, selon l’oracle, le signe de la présence du meurtrier du roi dans la cité