Chapitre IX. Attitude masculine chez les névrosées

«  La recherche de la domination prend ses origines dans la peur d'être dominé par les autres et elle est préoccupée de s'assurer à temps l'avantage de la force sur eux. »

«  Si le luxe raffiné est poussé assez loin, la femme ne se montre vertueuse que par erreur et elle n'a aucune raison de souhaiter être un homme afin de pouvoir donner à ses tendances un champ d'action plus étendu et plus distingué ; aucun homme par contre désirerait être femme. »

KANT : Anthropologie.

Les expériences de la psychologie individuelle comparée ont montré que l'homme ne supporte absolument pas le sentiment motivé ou non motivé d'une infériorité. Là où nous constatons l'existence d'un sentiment d'infériorité, nous retrouvons aussi des sentiments de protestation et inversement. La volonté, dans la mesure où elle précède les actions - dans le cas contraire il ne s'agit que d'une volonté apparente - se dirige toujours dans le sens d'un «  en bas » vers un «  en haut », ce qui toutefois ne peut ressortir que d'une étude d'ensem­ble des manifestations psychiques.

Dans une série de travaux sur le mécanisme de la névrose, j'ai entre autres, décrit une constatation, pouvant être considérée comme étant un des facteurs principaux de la pathologie des névrosés : la protestation virile contre des sentiments et des tendances féminines, ou d'apparence féminine. Le point de départ de la disposition névrotique est une situation infantile pathogène où se manifeste sous sa forme la plus simple ce jeu des forces : d'une part l'insé­curité concernant le rôle sexuel futur, d'autre part des tendances renforcées essayant de jouer avec les moyens du bord un rôle masculin, dominateur, actif, héroïque.

Mise à part la certitude avec laquelle il est possible de démontrer dans les actions, désirs et rêves du névrosé ce détournement des lignes «  féminines » et le renforcement des lignes «  masculines », il ne doit pas nous étonner que la phase de la prise de conscience de son propre sexe se réalise chez l'enfant avec une forte charge affective. Beaucoup de malades racontent leur curieuse incertitude, concernant ce sujet, jusque tard dans leur enfance. D'autres portent d'une façon si évidente des traits de caractère d'une protestation virile exagérée, que leur adaptation dans le milieu social échoue, qu'il s'agisse de profession, famille ou vie amoureuse et mariage. Tous affirment sans hésitation - chez la névrosée ce témoignage nous frappe particulièrement - avoir toujours souhaité être un «  vrai homme » et avoir réalisé ce désir à leur façon. Mes constatations me permettent d'affirmer que ce qui, parmi ces remarques des névrosées, passe sans envergure dans la conscience, force avec la majeure partie de sa puissance, d'une façon d'ailleurs incomprise, le symp­tôme névrotique, ainsi que les actions et les rêves du névrosé. Qu'il me soit permis d'exposer quelques fragments d'analyses actuelles ou passées, qui nous permettent de saisir dans une vue d'ensemble l'attitude masculine chez les névrosées.

Premier cas. Tentative de remplacer par l'intelligence, la ruse et le courage le manque de virilité.

Une malade âgée de 24 ans, étudiante, se plaignant de maux de tête, insomnie et crises de colère excessivement violentes, dirigées avant tout contre sa mère, raconte les événements suivants : en rentrant un soir chez elle, elle assista à une scène dans la rue : un homme insulta une prostituée qui l'avait accosté. D'autres passants, essayant de le calmer, notre malade sentit encore un besoin irrésistible de se mêler aux débats et d'expliquer au coléreux la sottise de sa conduite. Il ressort de l'analyse qu'elle voulait agir «  comme un homme », passer outre son rôle féminin qui dans ce cas lui aurait imposé une attitude réservée, et qu'elle voulait se conduire comme «  entre hommes », mais mieux informée que les passants.

Le même jour elle avait l'occasion d'assister à un examen, en tant qu'audi­trice seulement. L'examinateur, un homme cultivé et spirituel, mais agissant dans le sens d'une affirmation virile exagérée, se moqua copieusement des candidates qu'il appela à plusieurs reprises des oies. Notre malade se leva furieuse, quitta la salle d'examen et médita le reste de la journée comment donner une leçon à l'examinateur. Le matin elle s'endormit et fit le rêve suivant :

«  J'étais complètement enveloppée de voiles, un vieux monsieur entra, me gronda et déclara que ces voiles étaient inutiles, de toute façon on pouvait voir à travers. »

Le vieux monsieur présente les traits d'un professeur de pathologie très connu et il est, comme l'affirme la malade, un personnage fréquent de ses rêves.

En même temps elle se rappelle souvent d'autres personnages, avant tout l'examinateur sévère et spirituel. Le lien de tous ces personnages se retrouve dans leur intelligence supérieure. L'expression «  on peut voir à travers les voiles » provient de nos conversations, pendant la cure.

«  Couverte de voiles »,, elle pense : par opposition à la Vénus de Milo. La veille elle en avait parlé et l'avait appréciée en tant qu'œuvre d'art. D'autres pensées se rapportent à l'attitude prude de la Vénus de Médicis et au manque de membres de la Venus de Milo, ce qu'on pouvait prévoir.

Un troisième ordre de pensées jette un doute sur les mots du vieillard. Ne pouvait-on pas, par plusieurs voiles - comme chez les danseuses - cacher quelque chose.

Il est superflu d'expliquer que, dans ses rêves, la malade était préoccupée de cacher son sexe. L'attitude de la main chez la Vénus de Médicis, le manque de membres chez la Vénus de Milo, expriment d'une façon suffisamment claire le désir de ma malade : je suis une femme et je voudrais être un homme.

Les deux événements de la journée, l'insomnie, le désir de se conduire dans la rue comme un homme, d'autre part de donner une leçon à l'examinateur ironique et de se duper soi-même en se voilant, représentent les éléments d'une chaîne dont le contenu forme la névrose de cette jeune fille. Mais dans le rêve percent des doutes sur la possibilité d'une métamorphose. Si on réduit ce doute à sa situation enfantine pathogène, il faut admettre qu'il correspondait dans l'enfance à une insécurité primitive, insécurité concernant le rôle sexuel futur. C'est à partir de ces phases que se développe ultérieure­ment la caractérologie névrosée, composée de traits apparemment masculins et de tendances protectrices, échafaudées pour se préserver contre le danger d'une attitude féminine, et ses risques de soumission, comme on peut surtout le constater chez des jeunes filles ambitieuses avec toutes leurs conséquences, parmi lesquelles on note surtout la frigidité.

Deuxième cas. Éducation par une mère névrosée. Crainte de la maternité, suite d'une éducation défectueuse.

Une femme âgée de 38 ans, traitée pour accès d'angoisse, tachycardie, algies pectorales et douleurs dans la région appendiculaire, manifestait une attitude curieuse vis-à-vis de son enfant unique, une fillette de dix ans. Elle la surveillait à chaque pas, était toujours mécontente du rendement scolaire de l'enfant, malgré ses progrès, une enfant légèrement arriérée, mais pleine de bonne volonté. Pas une journée ne se passait sans scènes qui souvent se terminaient par des coups, scènes survenant à la suite de quelques controverses futiles entre la mère et l'enfant. Parfois le père était pris pour juge. Petit à petit l'enfant avait adopté une attitude inconsciente d'opposition et faisait des difficultés comme c'est dans pareille situation toujours le cas : au moment des repas, de l'habillement, du coucher, de la toilette et des devoirs 34.

Les premiers accès apparurent à l'âge de 19 ans, peu de temps après les fiançailles clandestines de notre malade, avec celui qui ultérieurement devait devenir son mari. Les fiançailles durèrent huit ans, malgré l'opposition de la famille, et elles étaient la cause d'innombrables querelles de famille. Peu de temps après le mariage les accès disparurent pour refaire leur apparition après la naissance d'un enfant. À cette époque le mari avait adopté le coïtus interruptus. Lorsqu'un médecin avait attiré son attention sur la nature prétendue dangereuse de cette habitude, et lui avait imputé la cause des accès de son épouse, le mari employa d'autres moyens anticonceptionnels. Le résul­tat était étonnant, les accès disparurent pour un certain temps. Brusquement ils réapparurent, sans le moindre changement dans les habitudes sexuelles du couple. Pendant trois ans ils résistèrent à toute thérapeutique. Mais la femme n'était pas frigide.

S'il existait une pure névrose d'actualité, sous forme d'une névrose d'angoisse, elle se manifesterait - depuis trois ans - sous le tableau que nous venons d'exposer. L'analyse, par contre, révèle son contenu psychique et sa structure hystérique. Les caractères de protestation virile se manifestèrent nettement par l'opposition, l'hypersensibilité, la recherche de la domination, l'ambition - alors que le sentiment d'infériorité se montrait maintenu par la fiction de tendances libidineuses, excessivement puissantes. Ces tendances «  libidineuses » existaient depuis l'âge de huit ans et elles trahissaient l'angoisse de la malade en face de son rôle féminin, peur de tomber et de donner naissance à un enfant. Ayant fait la connaissance de son mari, et pendant la très longue période de ses fiançailles, elle se servait de cette peur en l'arrangeant d'une façon inconsciente (hallucinatoire) en un dispositif solide de sécurité, auquel s'ajoutèrent des algies pectorales et abdominales pour rendre impossible tout rapport sexuel même dénaturé. Son imagination inconsciente lui reflétait sa propre image comme celle d'une fille passionnée, mais dépourvue de volonté, d'une créature immorale, obéissant aveuglément à son instinct sexuel. Or elle s'était toujours défendue contre cette fiction d'une féminité lubrique grâce à son angoisse et sa névrose. Là où d'autres jeunes filles ont leur morale, elle avait sa peur et ses douleurs hystériques. Cette lutte contre les lignes féminines se déroula dans son inconscient, mais dès son enfance, elle se manifesta dans la conscience sous la forme du désir conscient d'être un homme.

Toutes les fois où la situation devenait tendue - soit que malgré le coït interrompu le danger d'une grossesse lui semblait possible, soit que du fait de conditions difficiles, depuis trois ans, ce danger lui paraissait encore plus menaçant - elle réagissait par des accès vis-à-vis de son rôle féminin et partant vis-à-vis de son mari. La nuit, ces accès le troublaient dans son sommeil bien mérité. Ils devaient lui faire comprendre à quel point il était pénible d'être réveillé la nuit par des cris d'enfants. Elle pouvait, d'autre part, se soustraire à tout moment à son mari ou lui rappeler, par ses accès de dyspnée, la perspective menaçante d'une tuberculose à la suite d'une grossesse. Elle pouvait éviter la société et lier son mari à la maison, à son gré, et elle obligeait son époux rigide de se soumettre bien souvent à ses volontés. Son refus d'une deuxième grossesse s'appuyait sciemment sur la peur de donner naissance à un enfant débile.

Je voudrais souligner, en tant que résultat important de cette analyse, comment sa méthode éducative sévère, pleine de critiques et de réprimandes vis-à-vis de l'enfant, servait sa tendance inconsciente. Par sa précipitation, sa continuelle inquiétude et son incessante agitation elle voulait démontrer que déjà cet enfant unique lui causait trop de travail. Son entourage avait bien raison de lui dire «  heureusement que tu n'as qu'un seul enfant ». Elle poursuivait l'enfant à chaque pas, la reprenait constamment, faisait très souvent des crises de colère, l'empêchait soigneusement de se joindre à d'autres enfants sous la motivation rationnelle, basé sur une infrastructure inconsciente : l'enfant ne devait pas suivre le même développement que sa mère et ne pas déployer précocement son instinct sexuel.

D'autres mères agissent souvent autrement, à partir d'une attitude sem­blable, provenant de tendances identiques : elles n'arrivent pas à se séparer de l'enfant, ni le jour ni la nuit. Elles le gâtent constamment, s'en occupent sans cesse et troublent même son sommeil par des mesures superflues. Elles surveillent soigneusement l'absorption de sa nourriture, ses fonctions d'excré­tion, elles mesurent, pèsent et prennent la température. Si l'enfant tombe malade l'action nuisible de la mère redouble : «  ce que la raison commande devient insensé, le bienfait un fléau. » Jusqu'au jour où l'enfant commence à sentir sa force et il impose ses rênes à la mère. Il commence à sentir dans le comportement de cette dernière la tendance dominatrice, contre laquelle il se révolte par une désobéissance permanente.

Les rêves de cette malade montraient régulièrement une séquence de cet ensemble de tendances psychiques et ils démontraient le dynamisme névroti­que avec son hermaphrodisme psychique et la protestation virile l'accompa­gnant. Le symbolisme de la position «  en haut » ou «  en bas » revenait souvent. Voici un de ses rêves :

«  Je fuis deux léopards et je me réfugiai sur l'armoire, je me réveillai angoissée. »

L'analyse révéla des idées se rapportant à la naissance d'un deuxième enfant, situation dont elle se libéra «  vers le haut » dans un rôle masculin. Cette même attitude s'exprime aussi dans son symptôme névrotique principal, la peur qui lui sert de moyen de protection principal vis-à-vis de son devoir féminin, donner naissance à des enfants. En même temps s'extériorise dans ce rêve, avec sa ligne dynamique ascendante, la tentative de s'élever par rapport à ces deux membres de la famille qu'elle ressentait comme menaçants.

Troisième cas. Tentative de «  retournement » en tant que protestation virile.

1º Cette tendance à vouloir tout renverser se rapporte aux efforts du sujet pour se conduire de façon virile et ressort de l'analyse d'un rêve. Mais je dois auparavant développer un thème que j'ai théoriquement exposé au début de cet ouvrage. Dans le sens de notre conception de l'âme, en tant qu'organe de protection, le sommeil est un état, voire une fonction cérébrale, où la fonction correctrice de l'organisation psychique a partiellement arrêté son travail. La profondeur du sommeil signifie de ce fait le degré de cette réduction de travail. La signification biologique de ce mécanisme pourrait se comprendre par le besoin d'accorder un répit aux fonctions cérébrales spécifiques les plus jeunes et les plus finement organisées, parmi lesquelles nous comptons la fonction correctrice. Cette correction se réalise par la mise en œuvre attentive de nos organes des sens, auxquels s'ajoute également l'appareil moteur. Étant donné que ce dernier - qui nous informe de notre existence au delà des frontières corporelles - est partiellement mis au repos pendant le sommeil, l'adaptation au monde extérieur est perdue dans une vaste mesure et de ce fait également la possibilité d'une correction quelconque. À partir de ce moment la fiction déborde et son contenu primitif, symbolique, imagé, représente une mesure de sécurité contre le sentiment d'infériorité. Dans cette fiction s'exté­riorise la réaction vis-à-vis d'un sentiment d'infériorité actuel comme s'il existait un danger de succomber à quelques menaces. Étant donné que cette pression hésitante est souvent comprise comme étant de nature féminine, dans une tendance protectrice exagérée volontairement, la fraction éveillée du psychisme réagit avec le but d'une supériorité par la protestation virile. Dans le langage de l'âme enfantine surgissent alors des représentations de nature abstraite, découpée, condensée, inversée, symbolique et sexuelle dont l'élabo­ration imaginaire, originelle, est née à partir d'une recherche accrue de sécurité.

La représentation symbolique, donc fictive du rêve ou de la constellation du rêve - qui demande à être réduite à ses contenus dynamiques - semble avoir préoccupé Bleuler, lorsqu'il parle de la signification symbolique des événe­ments sexuels. Freud et son école considéraient par contre ces données comme ayant une signification réelle, de pure nature sexuelle, comme par exemple les représentations sexuelles, les idées perverses, de masochisme et sadisme, des situations incestueuses. Examinée dans cette optique, la différence concernant le rêve et la névrose, entre la conception de Freud et la mienne, réside dans le fait que Freud considère la fiction volontairement exagérée des malades comme étant un événement effectivement vécu et que, passant à côté de l'intention, il l'incite à renoncer à «  l'imagination rendue consciente ». Ma propre conception va plus loin. Je m'efforce de réduire la fiction du sujet à ses origines imaginatives, tendancieuses et de remonter aux sources du sentiment d'infériorité et de la protestation virile. La faculté correctrice du malade, liée par sa position affective, ne peut être libérée que dans le sens du sentiment social et alors utilisée pour rétablir une harmonie entre la protestation virile et les exigences de la réalité. Car il est dans la nature de la névrose et de la psychose, de rendre inefficaces ses forces correctrices, un état où passe au premier rang la fiction du sujet dans le sens de la protestation virile. Le choix de la névrose est conditionné par la création infantile de cette fiction, et sa manière de s'imposer à son entourage, s'écoule dans la direction de la moindre résistance.

La manière d'agir inverse, dans certaines névroses, doit donc prendre sa source à partir de pareilles fictions originelles qui poursuivent manifestement le but d'inverser un rapport donné ressenti comme inférieur dans le sens d'une protestation virile. Cette tendance à tout inverser influencera alors de façon définitive la modalité de la névrose. Notre malade se caractérise par sa ten­dance à inverser la morale, la loi, l'ordre, etc., aussi bien chez elle qu'à l'extérieur. Le point de départ de cette manière d'agir était une fausse estima­tion, non justifiée, de son rôle féminin dont elle ressentait exagérément les dangers. Afin de lui échapper elle s'efforça de trouver les origines de sa féminité, avec l'espoir de pouvoir la transmuter en masculinité. Dans ses efforts elle s'était fixée sur deux événements, que sa mère lui avait racontés dès son enfance à l'occasion de ses actes de rébellion. Elle était venue au monde dans une position inversée et en plus, après la naissance d'un frère. Elle voulait donc renverser et sa naissance et la suite des naissances. Toute sa conduite visait toujours à obtenir l'effet contraire. Chez moi, elle s'efforça au début de jouer un rôle supérieur, de me donner des conseils et de gêner la conversation. Un jour elle s'assit sur mon fauteuil. D'une phase ultérieure du traitement je cite le rêve suivant :

«  Je regarde un manège de chevaux de bois. Plus tard j'y monte. Les tours deviennent de plus en plus rapides, je suis projetée et je tombe sur la personne assise devant moi. Puis nous tombons toutes les deux sur une autre, et ainsi de suite. Je me trouve finalement tout à fait en haut. Alors le propriétaire du manège dit : à présent nous allons tourner en sens inverse. Et tout d'un coup nous nous retrouvons tous à notre place. »

Voici les associations d'idées que nous raconte la malade déjà habituée à interpréter les rêves : «  Manège de chevaux de bois » pourrait représenter la vie, peut-être ai-je entendu dire un jour que la vie représente un manège de chevaux de bois. Que je tombe sur quelqu'un est la représentation, comme nous l'avions établi dans des interprétations antérieures, de l'homme, qui se trouve «  en haut », et se rapporte aux pratiques sexuelles. On dit d'ailleurs chez nous : tomber sur quelqu'un, c'est-à-dire se l'approprier. La multiplication spatiale de cette scène doit être comprise dans un sens chronologique : je tombe sur beaucoup de personnes, car vous me dites souvent que tout ce que je fais est à contresens et que j'inverse tout. Si les choses allaient comme vous le désirez je me trouverais à ma place et je serais une femme.

L'interprétation de ce rêve a pu progresser jusqu'au point voulu, ce qui nous permet de prévoir que la malade répond à l'impression de son rôle féminin par une protestation virile. Cela signifie dans son sens, qu'elle veut renverser sa destinée naturelle et l'inverser en son opposé. La puissance de cette protestation ressort de la répétition et de l'intensité du mouvement vers le haut, dynamisme qui nous paraît particulièrement caractéristique pour la psychologie des types humains tels que celui du Don Juan, de la Messaline, des érotomaniaques et des maniaques en général. Le type de la Messaline est caractérisé par la conquête sans répit, en tant qu'expression du résidu de la tendance à l'inversion, dans le sens masculin, alors que chez Don Juan cette répétition de la conquête féminine doit être comprise comme protestation virile, amplifiée, traduisant la compensation et un sentiment d'infériorité. Cette puissante recherche de l'inversion se retrouve dans le renversement du cheminement de la pensée pendant le rêve. Le sens indique la «  montée » vers la virilité, alors que les mots expriment un mouvement descendant, la féminité. Dans sa «  Science des rêves » Freud a insiste sur le fait qu'il faut lire certains rêves à l'envers, sans pouvoir expliquer cette particularité. Notre conception permet de dire que cette tendance, est capable d'inverser dans la fiction du rêve même son apparence extérieure. L'état affectif de ce rêve est très nettement dirigé contre moi.

La malade se plaint de fréquentes céphalées le matin, comme également cette fois-ci, le lendemain de son rêve, céphalée qu'elle attribue à la position particulière dans laquelle elle se retrouve le matin. Tantôt sa tête dépassait le bord du lit, tantôt elle se retrouvait dans le lit, la tête au pied. Les deux positions peuvent se comprendre en tant que tentatives de retournement. Une autre fois la malade raconte un rêve, où toutes les personnes marchaient sur la tête. Il faut, dans cette observation, mentionner encore un détail qui fut particulièrement souligné par les parents : une véritable fureur de la danse, dont elle était saisie occasionnellement et qui l'obligeait de tourner dans des tourbillons effrénés. L'analyse révéla des fantasmes ou un homme la courtisait avec succès. Ici également revient le motif de l'action de se tourner, atténué par l'attitude debout, ou semble exclu ce que la malade craint le plus : la supériorité de l'homme. À l'occasion de la danse il existe une situation d'égalité, avait-elle décrété, et elle pouvait affectivement adopter l'attitude : «  ici je peux jouer le rôle de l'homme. »

La malade souffrait constamment d'énurésie et d'encoprésie car ce mal rendait un mariage impossible, réalisant ainsi la prédiction de sa mère, au temps de son enfance.

Où se trouve alors le sentiment d'infériorité actuel, vis-à-vis duquel la malade répond par une tendance à l'inversion. La veille du rêve, notre malade avait fait des reproches à une amie, qui avait rendu visite à un jeune homme, à son domicile. L'amie se défendit, en lui demandant si elle n'avait jamais commis une bêtise. La malade se remémora ultérieurement que, il y a quel­ques années, bien avant le début de notre cure actuelle, elle m'avait rendu visite, sans que sa mère le sache, pour m'exposer une requête personnelle. Étant donné la nature de nos relations, toute suspicion d'un sentiment tendre pour moi doit être exclu de sa démarche. Malgré tout, la résistance pendant le traitement avait recours à une fiction, comme si elle aussi s'était jetée dans les bras d'un homme. Elle s'attacha d'autant plus à cette fiction qu'elle pouvait en déduire l'impératif catégorique de ne jamais rendre visite à un homme, et que d'autre part elle pouvait utiliser son état affectif contre moi, qui menaçait sa supériorité, en gagnant de l'influence sur elle. Le rêve exprime un «  non » désobéissant et présente le même intérêt que les troubles neuropsychologiques de l'énurésie et de l'encoprésie. Car ils semblent vouloir dire : je ne me laisserai pas influencer par un homme, je veux être «  en haut », je veux être un homme.

Pendant notre traitement, alors qu'une amélioration commençait à se manifester, il lui arriva d'observer qu'un cousin qui, à cette époque, habitait chez eux, s'attaquait à une domestique. Notre malade en fut tellement effrayée qu'elle pleura toute la journée. C'est en pleurant qu'elle arriva à ma consul­tation en terminant, indignée, son exposé : «  À présent j'épouse le premier homme que je rencontre pour pouvoir quitter cette maison. » On pouvait supposer, partant de l'anamnèse de cette jeune fille, qui voulait toujours être un homme, que cet événement déclencherait chez notre malade une réaction, évoluant dans le sens d'une aggravation. L'idée d'épouser le premier homme venu devait éveiller chez cette malade, vu sa structure psychique, de sérieuses objections, se rapportant aux dangers de pareilles manières de faire. Dès le lendemain, son comportement avait changé, elle était plus remuante, particu­lièrement ponctuelle. Comme dans une attitude de défense, elle souligna sa ponctualité, puis elle raconta un rêve :

«  Je voyais alignés une série de candidats au mariage, vous vous trouviez à la fin de cet alignement. Je les passais tous en revue et vous choisissais comme mari. Mon cousin était très étonné de ce choix, et me demanda pourquoi j'avais fixé mon attention sur un homme dont je connaissais les défauts. Je répondis : «  C'est justement à cause de ses défauts. » Puis je vous disais que je voulais grimper sur un de ces hommes qui avait la tête pointue. Vous disiez qu'il valait mieux y renoncer. »

«  Une série de candidats au mariage ». Hier elle avait dit qu'elle voulait épouser le premier homme venu. Dans son rêve elle choisit le dernier, agissant donc en sens inverse. Puis elle se souvient d'une phrase, lue dans un traité de pédagogie : si une suite de représentations apparaissent successivement dans la conscience, chaque nouvelle annule la précédente. En rapportant ce souve­nir du traité de pédagogie au passage correspondant du rêve («  une série de candidats au mariage »), on comprendra qu'elle n'en voulait aucun, ce à quoi nous pouvions nous attendre. L'analyse nous dit encore ; ou du moins un homme que je connais à fond. Ce serait moi. Puis suit une idée de déprécia­tion : «  Étant donné qu'elle connaît mes défauts. » Le cousin sera étonné, comme elle l'a été (inversion) du fait de sa conduite. L'homme à la tête pointue est un de ses anciens admirateurs, au sujet duquel elle a été souvent ironisée. Il apparaît dans le rêve pour démontrer comment elle voudrait dépasser l'homme et comment, pour se retrouver «  en haut », elle voudrait grimper sur sa tête. Cette recherche de se trouver «  en haut », une des expres­sions les plus caractéristiques de la protestation virile, n'est dans sa signification psychologique qu'un synonyme pour «  renverser », et se traduit aussi dans la remarque dépréciante, concernant ma personne, dont elle connaît les défauts. Je lui avais conseillé en effet de renoncer à sa protestation virile, surtendue. Elle répondit par une remarque dépréciante à mon égard.

Sa position vis-à-vis de l'homme se trouvait menacée du fait de l'expé­rience qu'elle avait pu réaliser en observant son cousin. Dans l'expression exagérée de sa protestation virile elle ferma à clé la porte de sa chambre à coucher, comme si le cousin voulait également s'attaquer à elle. Autrefois c'est par son énurésie et par son encoprésie qu'elle cherchait une protection contre le mariage, tout en imposant à sa mère l'obligation de s'occuper d'elle. Le retour à une situation enfantine se rapporte à la caractéristique d'une très grande abstraction. Le malade névrosé cherche d'une façon tendancieuse des souvenirs de son enfance, lui permettant de se mettre en valeur, et de se protéger contre les dangers présents ou futurs, contrairement à l'artiste et au génie qui, en étroite connexion avec la réalité, s'efforce activement de trouver des voies nouvelles. Il faut y ajouter que chez les névrosés l'aperception infantile, peu discriminative, ne se trouve pas corrigée dans le sens de la société, mais dans celui d'une puissante sécurité personnelle, à tout prix. On arrive ainsi à l'impression d'un aspect infantile, qu'il ne faut pas comprendre dans le sens d'une inhibition psychique mais dans celui d'une équation infan­tile, d'après laquelle le malade cherche à s'orienter dans la vie.

On retrouve également cette tendance à «  l'inversion » sous la forme d'une superstition, qui incite le sujet à agir comme s'il s'attendait, au contraire, à l'opposé de certaines satisfactions intensément désirées. Ces sujets donnent l'impression de vouloir se moquer de Dieu ou du sort, et cette manière de procéder nous trahit le puissant sentiment d'insécurité, incitant le sujet à maîtriser par un artifice, ces forces surnaturelles, terribles et malveillantes. À côté de ce trait de caractère on en retrouve un autre qui consiste à provoquer chez les autres une mauvaise impression de sa propre situation, afin de ne pas éveiller la jalousie et la haine des autres. Une tendance semblable se retrouve dans la psychologie collective, avec sa crainte du «  mauvais oeil » et ses «  sacrifices », ces derniers offerts afin de se concilier les bonnes grâces des forces surnaturelles. Souvenons-nous de «  l'anneau de Polycrate ».

2º E. W., âgée de 24 ans, benjamine de la famille, souffre depuis cinq ans de manifestations obsessionnelles. Jusqu'à l'année dernière elle présentait des difficultés grandissantes pour parler. Elle s'arrêtait, cherchait ses mots et avait constamment l'impression d'être surveillée en parlant. De ce fait, et dans la mesure du possible, elle évita la société, était déprimée et incapable de profiter d'un enseignement, qu'elle désirait pourtant vivement, afin de parfaire son instruction. Sa mère, personne nerveuse, constamment mécontente, dont le trait caractériel saillant était l'avarice, s'efforçait de la détourner de ses idées sombres et de traiter ses difficultés de langage par la sévérité, parfois aussi, en la confiant au traitement de médecins spécialistes. N'obtenant pas de résultat, elle confia sa fille à des parents habitant la capitale ; les difficultés de langage avaient complètement disparu à son retour. Un an plus tard, dans ses conver­sations avec moi, je ne notais aucune difficulté de ce genre, mais d'autres symptômes s'étaient manifestés. Ayant échangé quelques mots avec un interlocuteur elle était régulièrement envahie par l'idée que sa présence et sa personne étaient ressenties d'une façon désagréable. Cette idée obsessionnelle, qui la préoccupait constamment, la maintenait dans son état dépressif et la faisait fuir toute société 35. L'idée obsessionnelle avait, dans son cas, la même signification que les défauts de langage : pouvoir se soustraire à la société.

Dans ma pratique je me suis toujours efforcé d'utiliser les premiers rensei­gnements provenant du malade pour me faire une idée sur la raison d'être du symptôme morbide. Il faut saisir cette idée dans le sens d'une fiction, dans le sens d'un «  comme si », avec la conviction que la poursuite de l'analyse apportera des compléments utiles. En même temps pouvons-nous, en nous basant sur notre expérience, évoquer la question : quelle position dans la vie devrait occuper la malade, si elle se trouvait dans des conditions normales. De ce fait on arrive à acquérir des points de comparaison permettant de mesurer le degré de variation de la norme et le dommage social, engendré par la maladie. Alors on s'aperçoit que cette image d'une personnalité, évoluant normalement dans l'espace social, effraye pour différentes raisons le malade qui s'efforce de ne pas la regarder en face. Dans notre cas il est facile de deviner que la jeune fille essaye de se préserver contre des relations normales avec l'homme. Il serait toutefois erroné de prétendre que par cette supposition l'énigme est résolue, même si, grâce à mon travail psychologique, le motif essentiel de cette réserve se trouve indubitablement défini par sa crainte de l'homme, sa peur de devoir se soumettre. L'espoir d'une guérison est lié à la mise à jour du développement défectueux spécifique de la malade, dévelop­pement qui doit être corrigé par une intervention pédagogique. Cette interven­tion prend son point de départ dans les rapports malade-thérapeute, qui reflètent toutes les phases de l'attitude sociale du malade. Il faut en tenir compte car, à défaut de cette prise de conscience, certaines remarques du malade risquent d'être mal comprises, et le thérapeute court le danger de passer à côté des attitudes bienveillantes ou hostiles de son malade envers sa personne.

Dès la première séance la malade confirme certaines de nos suppositions. Elle prétend avoir toujours été une enfant saine, heureuse de vivre et supérieure à ses camarades. Voici ce qu'elle nous raconte comme souvenirs : Lorsqu'elle avait huit ans, sa sœur aînée s'étant mariée, son beau-frère tenait beaucoup à la réputation et aux apparences, et lui interdisait la fréquentation d'enfants pauvres et mal élevés. D'une façon générale son entourage la critiquait beaucoup. Pendant sa scolarité un instituteur l'avait traitée de façon injuste, sa conduite l'avait bien souvent blessée.

À l'âge de 18 ans un jeune étudiant qui se trouvait dans son cercle, avait beaucoup de succès auprès de ses amies. Elle seule, ayant ressenti sa suffi­sance, l'avait ouvertement contré. De ce fait ses rapports avec lui empiraient visiblement, l'étudiant la blessant et l'humiliant constamment, ce qui la décida de se retirer de plus en plus de la société. Un jour il lui fit dire par une fille malveillante, qu'il voyait clair en elle et qu'il avait compris qu'elle jouait seulement un rôle et qu'elle était tout autre en réalité. Cette remarque banale la mit dans un état de grande insécurité 36. Elle méditait constamment ces paroles et fit montre d'une grande distraction dans ses rapports avec d'autres person­nes. Pendant la conversation apparaissait toujours dans son esprit l'image de l'étudiant et ses réflexions, gênant le libre cours de l'entretien, elle devenait tendue, mesurait chaque parole et se trouvait bloquée dans son langage. De ce fait elle voulait toujours rester seule, se contentant de la présence de sa mère querelleuse, auprès de laquelle d'ailleurs, elle ne retrouvait plus sa tranquillité. Des traitements médicaux, effectués à plusieurs reprises, ne donnèrent pas de résultat. Il est intéressant de retenir également le point de vue de la mère d'après lequel tous les symptômes, chez sa fille, étaient dus à l'imagination et que cette dernière pourrait se conduire autrement, si elle le voulait. Cette critique indisposait toujours la fille qui rétorquait que sa mère ne comprenait pas ce qui se passait en elle.

Ainsi passèrent quatre années, jusqu'au moment où on se décida à envoyer la jeune fille, qui fréquentait de moins en moins la société, chez des parents, à Vienne. Elle y resta quelques semaines et retourna chez elle, apparemment guérie, c'est-à-dire sans difficultés de langage, mais beaucoup plus réservée, parlant très peu.

Peu de temps après son retour, des idées obsessionnelles firent leur apparition, à la suite d'une scène mouvementée avec l'étudiant qui, une fois de plus, avait essayé de l'humilier en face de ses amies.

Elle raconte d'autres souvenirs. L'étudiant en question avait une fois organisé par vengeance un complot contre une jeune fille, incitant ses amis à ne pas l'inviter à danser lors d'une soirée dansante. La jeune fille avait quitté la salle, en pleurant. Il aurait dit d'une autre jeune fille, qu'elle se mettrait sur la tête s'il le lui demandait. Elle répondit affirmativement lorsque je lui deman­dai si cet étudiant ne lui avait pas paru sympathique.

À la séance suivante elle me raconta un rêve que j'expose ici, suivi de son interprétation.

Voici son rêve :

«  Je me trouvais dans la rue, marchant devant un ouvrier qui conduisait une fillette blonde » ; puis la malade raconta avec hésitation, tout en affirmant ne pas savoir comment elle pouvait avoir de pareilles idées érotiques : «  le père s'était attaque de façon coupable à la fillette. Je lui disais : laissez l'enfant tranquille. »,

En l'encourageant elle se décida à me donner l'explication suivante. Se trouvant l'année dernière à Vienne, en visite chez son frère, elle a vu au théâtre, devant elle, un homme qui faisait des attouchements coupables sur la personne de sa fillette. Ce n'était d'ailleurs pas un ouvrier. À peu près à la même époque, un cousin, à l'occasion d'une excursion, voulut soulever ses jupes ; elle se défendit en lui criant : «  laissez-moi tranquille. »

La petite fille blonde, c'était elle-même dans son enfance. Il y a quelque temps elle avait lu dans un journal qu'un ouvrier s'était attaqué à sa fille. Le point de départ de ce rêve était des idées sur la maladie et la mort du père (ancien tabétique). Interrogée sur l'état de santé de ses parents, au début de nos entretiens, elle avait demandé à sa mère les causes du décès de son père et avait appris qu'il était mort d'une atteinte de la moelle épinière. A ma demande si elle connaissait les causes exactes de cette maladie, elle répondit que d'après ce qu'elle avait entendu dire, cette maladie était due au fait d'avoir beaucoup vécu. Je lui dis que cela n'était pas exact, quoique, jusqu'à nos jours, beaucoup le pensent. Le père aurait mené une vie inactive, passant ses journées à l'auberge ou au café. Il est mort lorsque la malade avait six ans. Une de ses sœurs s'était suicidée, il y a trois ans, parce que son fiancé l'avait abandonnée.

À ma question pourquoi elle marchait «  devant » l'ouvrier, elle répondit : «  parce que tous les événements se trouvent derrière moi. » Elle n'arrive pas à identifier l'ouvrier, mais elle sait qu'il était mal habillé, grand et maigre. Je lui remémore, me basant sur une opinion préconçue, qu'elle voulait être devant, donc supérieure aux hommes, et que d'autre part un beau-frère l'avait mise en garde contre la fréquentation d'enfants mal habillés, d'enfants d'ouvriers. Le rêve semble continuer cette mise en garde, toutefois dans une autre intention, à savoir l'éloigner de tout commerce avec les hommes. La malade se tait. Une autre question, en rapport avec la personne de son père et avec le problème de l'inceste, à savoir si le père était grand et maigre comme l'ouvrier du rêve, obtient une réponse affirmative.

L'interprétation du rêve permet d'y retrouver, surtout en rapport avec la situation psychique probable de la malade, une mise en garde contre les hommes. Nous y retrouvons la confirmation de notre hypothèse de travail, la maladie de cette jeune fille doit lui servir à se préserver de toute fréquentation masculine. Le rêve, ainsi que la maladie, représentent donc une mesure de précaution ce qui confirme le caractère psychogène de la maladie. Je voudrais davantage insister sur ce problème fondamental de la névrose et du rêve, que je considère comme une manifestation de la pensée prospective, dans le but d'une protection de la supériorité personnelle et de la valorisation du sujet.

La pensée humaine normale, comme aussi ses dynamismes prépsychiques (inconscient) se trouvent sous la pression des tendances protectrices. L'auteur, Steinthal, a décrit d'une façon semblable le psychisme en tant que force organisatrice, qui répond à un très haut degré aux exigences utilitaires. D'autres auteurs ont insisté sur l'intentionnalité empirique de la pensée humaine. Plus près de nous Vaihinger (la philosophie du semblant 1911), dont les idées me furent connues longtemps après l'élaboration de mes conceptions, concernant les tendances protectrices et les arrangements, expose dans son livre un riche matériel de travaux, défendant des vues analogues. Claparède s'efforce d'expliquer le symptôme névrotique par une notion d'atavisme, tentative qui doit être refusée, comme d'ailleurs celles de Lombroso et de Freud, étant donné que dans la direction de la moindre résistance les possi­bilités des temps passés peuvent revivre à tout moment, sans rapport direct avec des dispositifs de sécurité antérieurs. La notion de l'intentionnalité inclut celle de téléologie. Mais il ne nous dit rien sur la manière et la nature intime d'une adaptation. Ma conception de cette intentionnalité dit très clairement que la tendance dominante du psychisme est caractérisée par le souci de la précaution, s'élevant en tant que superstructure compensatrice sur le senti­ment, organiquement conditionne, d'une insécurité. La pénible sensation de l'insécurité et de l'infériorité chez des enfants pourvus d'organes déficients, ressentant une intense infériorité relative en face de leur entourage, les force à une plus puissante élaboration des tendances protectrices, qui dans leur point extrême, au delà de la disposition névrotique, touchent à la psychose et au suicide.

Nous nous souvenons qu'une sœur de notre malade voyant son amour rejeté, a eu recours au suicide dans une phase d'amplification de son sentiment d'infériorité : attitude de colère et de vengeance, qui me semble fondamentale pour la compréhension de la constellation suicidaire. Dans le dynamisme infini, remplissant la vie, se trouve inscrite la protestation virile, composante rassurante, comme si l'attitude masculine était l'équivalent de la sécurité et de la pleine valeur.

Une vue d'ensemble sur le matériel fourni par cette malade nous montre un ensemble de souvenirs où l'homme cherche à acquérir une position privilégiée. Dans un de ses rêves cette conception se trouve confirmée, rêve où «  comme dans une esquisse », elle présente tous les hommes, donc aussi son père - c'est le sens de la constellation incestueuse - comme vicieux ou cor­rompus. En face de ces instincts effrénés, elle se protège comme le gibier devant le chasseur.

Cette attitude définie par la retraite et la défense, demande à être étudiée quant à ses origines. Nous pouvons nous attendre a des renseignements concernant des attaques, dans le sens le plus large du mot et à une attitude réactionnelle, résultat d'un sentiment d'insécurité de cette jeune fille, nous permettant de comprendre l'étiologie exogène de la maladie, non pas en tant qu'enchaînement logique, comme si un événement avait, par un mécanisme causal, entraîné des conséquences, mais en tant que résultat erroné de l'attitude d'insécurité de la jeune fille et des exigences de l'entourage. En ce qui con­cerne ses premiers souvenirs, ils semblent confirmer notre hypothèse. La malade se souvient de jeux avec d'autres enfants, lorsqu'elle était âgée de quatre à cinq ans. Elle jouait alors au père et à la mère, jeu où elle acceptait souvent le rôle de la mère. Elle jouait également au docteur, jeu qu'on retrouve fréquemment parmi les jeux préférés des enfants. Du premier jeu on peut déduire le besoin de l'enfant d'imiter les adultes ; on y retrouve souvent une note érotique. Dans le deuxième jeu cette note érotique est encore plus accentuée, car il est accompagné de déshabillage et d'attouchements. La mala­de raconte d'ailleurs qu'elle se souvient avoir procédé à pareils attouchements. En rapport avec ses souvenirs, elle me raconte qu'à l'âge de cinq ans, enfermée dans une chambre avec le frère d'une de ses amies, âgé de douze ans, elle a été incitée à des manœuvres masturbatoires, qu'elle pratiquait jusqu'à l'âge de seize ans.

Puis la malade insiste sur la lutte qu'elle a menée contre la masturbation. Le motif fondamental sous-tendant cette lutte était la crainte de devenir sen­suelle et d'être la victime du premier homme venu. Ses renseignements étayent notre hypothèse de sa crainte de l'homme, l'incitant à souligner, dans une recherche de protection, sa propre sensualité qui probablement ne s'écarte en rien d'une sensualité normale. Mais il est actuellement difficile de l'évaluer, étant donné la situation qu'elle a su créer elle-même. Il est certain que la malade surestime sa sensualité et nous nous garderons bien de la suivre dans cette évaluation. Elle est un juge corrompu, son jugement concernant sa sen­sualité sert son but personnel : se protéger contre la fréquentation des hommes.

Les débuts de l'analyse permettent déjà de comprendre que, dans un but de sécurité, la malade déprécie l'homme : «  tous les hommes sont mauvais - ils veulent soumettre la femme, la salir, la dominer. »

On peut s'attendre à ce que notre malade nous fournisse une série de tenta­tives typiques ou moins typiques, s'efforçant, à tout prix, de se montrer supérieure, d'annuler les avantages réels ou allégués de l'homme dans notre société, en un mot de faire tomber les privilèges de l'homme par ses traits caractériels et d'occasionnelles tentatives de révolte. Dans sa conduite se retrouve tout l'armement de la lutte d'émancipation sociale de la femme, mais sous un aspect déformé, insensé, infantile et dépourvu de valeur. Cette lutte individuelle, on pourrait dire cette entreprise privée, contre la suprématie masculine, montre (en tant qu'analogie, précurseur, compagnon de la grande bataille sociale pour l'égalité des sexes) ses origines dans une tendance à égaler l'homme, à parvenir d'un état d'infériorité à sa compensation.

On trouvera comme traits caractériels plus ou moins saillants : l'arrogance, surtout vis-à-vis de l'homme (dans notre cas envers l'étudiant) peur de rester seule, timidité, souvent cachée par l'arrogance, tendance à ne pas aller en société, protestation ouverte ou cachée contre le mariage, surestimation de l'homme ; mais aussi grande tendance à plaire afin de conquérir, manque d'aisance. Les symptômes névrotiques de notre malade représentent de véri­tables traits de caractère. Le symptôme du blocage en société et ses idées obsessionnelles - lui faisant croire que les gens lui sont hostiles - mènent vers le même but et proviennent de son propre état affectif hostile, de son insuffi­sant sentiment social, complété par une méfiance toujours en éveil. La morale, l'éthique, la religion, la superstition peuvent être employées abusivement pour soutenir sa thèse. Parfois ces malades nous rendent le rapport social difficile, du fait de leur bizarrerie, de leur incongruité, de leur désir de tout posséder, de leur tendance à l'opposition, excessivement puissante. Semblable à l'éduca­teur, le médecin devra s'expliquer avec tous ces traits de caractère, non pas dans une situation de «  transfert », mais parce que ces traits sont présents à l'examen social, qu'il résument même toutes les forces et toutes les tendances du malade, conditionnées par l'attitude antisociale du sujet, l'incitant à se placer avec son côté impoli de façon agressive en-vers les autres. Par moment apparaissent des tentatives de révolte, à allure masculine, ou des attaques contre l'homme, que le médecin aura parfois l'occasion de connaître. Il faut les comprendre comme un «  non je ne veux pas me soumettre, je ne veux pas être une femme, vous n'aurez pas de succès auprès de moi, il faut que vous ayez tort ». Ou encore, on constate des essais de faire changer les rôles, de donner des ordres pendant la cure, de s'asseoir - dans le sens propre et figuré du mot - à la place du médecin, de lui être supérieur. C'est ainsi qu'un jour notre malade arriva chez nous, en me disant qu'après la dernière séance elle s'est trouvée encore plus énervée. Une autre fois elle raconte que pour la première fois elle avait assisté à un cours de sténographie qui l'avait énervée, comme jamais «  un cours ne l'avait fait ». Lorsque je lui dis que son attitude était dirigée contre moi, la malade renonça à son opposition, au moins dans ce domaine. Son problème n'était pas résolu mais, ayant pu se convaincre que je ne prenais pas au sérieux pareille attaque et que je ne voulais nullement la rabaisser, elle manifesta moins d'hostilité à mon égard.

Dans cet état d'esprit les malades adoptent bien souvent une attitude on ils s'efforcent de tout faire à l'envers. «  Comme si » de ce fait, l'apparence de toute féminité pouvait être évitée. C'est ainsi que notre malade rêva que toutes les filles se tenaient sur la tête. L'interprétation révéla le désir d'être un homme et pouvoir se tenir sur la tête, comme le font souvent les garçons, attitude qui est toutefois interdite aux filles, pour des raisons de bienséance. Cette différence est retenue en tant qu'exemple et elle agit presque de façon symbo­lique. Bien souvent se manifeste également le refus de la malade de rendre visite au médecin et le désir que le médecin - inversion - rende visite au malade à son domicile. Cette tendance à inverser les choses se trouve le plus souvent exprimée dans le rêve, par le remplacement de l'homme par la femme, ou joue également la tendance à la dépréciation, encore mieux exprimée par un symbole hermaphrodite, ou par des idées de castration, très fréquemment retrouvées par tous les auteurs. D'après Freud et d'autres auteurs, l'élément, certes secondaire, de cette idée réside dans un ébranlement provoqué par une menace de castration. J'ai pu me rendre compte que, dans les fantasmes de castration, l'insécurité quant au rôle sexuel a laissé ses traces, et qu'ils expri­ment la possibilité d'une transformation de l'homme en femme. Le rêve d'une de mes malades illustre cette idée d'une façon remarquable.

«  Je me trouvais en traitement chez le spécialiste du nez. Le médecin était absent, occupé à opérer. Son assistante pratiqua sur moi l'ablation d'un os. »

Par l'analyse de ce rêve, que la malade raconte comme étant sans intérêt, nous apprenons qu'elle se trouvait, il y a quelques années, en traitement pour des végétations. Le médecin lui était excessivement sympathique. Ce fait suffisait pour l'éloigner de lui. En rapportant ce souvenir aux événements de la veille, on peut rétablir un très net rapport avec ma propre personne. Il m'a également été possible d'éveiller ses sympathies, en passant outre à ses préjugés concernant l'homme. Ces dispositifs de sécurité commencent donc à fonctionner pour la mettre en garde. La «  grande sensualité » et le «  brutal désir de l'homme » sont des dangers, dont elle doit d'avance se préserver dans le rêve. L'assistante n'était pas en réalité médecin et elle n'avait jamais prati­qué d'opération. Mais le rêve crée l'institution de la femme médecin, le rêve exprime en outre l'idée de la transformation d'un homme en femme et sa plus grande dépréciation. Il soulève le problème de la transformation des sexes. L'os qui a été enlevé évoque le sexe masculin. On peut se demander si, étant enfant, notre malade ne se croyait pas transformée en femme du fait d'un acte de castration. Cette hypothèse est niée par notre malade. De nombreux exem­ples m'ont prouvé que des données de cette théorie sur la sexualité, et que d'autres théories analogues, ont pu rester dans un stade prépsychique, «  qui veut dire que toutes les conditions étaient données pour qu'elles prennent naissance, mais que cet état ne s'est jamais cristallisé en un jugement con­scient, ou même ne s'est jamais formulé verbalement (Watson) ». Dans beaucoup de cas il est possible d'apporter la preuve de pareille fiction consciente. La fréquence de ces fictions conscientes et le fait que les malades, présentant les prémices de ces fictions, se conduisent comme si le fantasme était conscient et justifié, nous permettent de tirer une très importante conclu­sion : ce qui est efficace dans le psychisme n'est pas la prise de conscience, mais le sentiment de l'infériorité spécifique et de l'insécurité qui dessinent les lignes prépsychiques, se façonnant dans la conscience sous forme de juge­ments ou de fantasmes, si cela s'avère nécessaire 37. Si, par contre, le sentiment d'infériorité est basé sur des sensations qu'on pourrait évaluer comme étant de nature féminine, nous retrouvons dans la fiction directrice la tendance du névrosé à une compensation, sous l'aspect d'une protestation virile.

Nous avons à présent une suffisante compréhension de ce rêve pour nous rendre compte que la malade regrette sa féminité (ablation de l'os), non sans protester contre le fait que l'homme lui est supérieur. Sa protestation virile suit ici un idéal personnel d'égalité : le médecin devrait lui aussi être transformé en femme, ce désir rejoint son souhait d'être un homme. Car dans les deux cas l'annulation de son sentiment d'infériorité est le but de ce qu'elle désire. Elle l'atteint par l'élévation de sa personne et par la dégradation de l'homme sur­estimé. Il nous manque encore la compréhension pour le passage du rêve : «  le médecin était absent. » La malade nous déclare qu'elle ignore pourquoi le spécialiste du nez était ailleurs. Il convient à la tendance de ce rêve de voir dans ce passage l'éloignement de l'homme et son remplacement par un méde­cin femme, comme si la malade voulait dire«  que tous les hommes aillent au diable. »

Nous pouvons également, en nous basant sur les idées émises, nous attendre à un arrangement en faveur d'une homosexualité. Le rêve, aussi bien que la situation psychique de la malade, démontrent très nettement sa ten­dance à transformer l'homme en femme. Cette ligne de retraite en face de l'homme est encore renforcée par des souvenirs et des impressions de carac­tère masturbatoire, datant de l'époque où elle pratiquait des jeux à caractère érotique avec d'autres fillettes.

Pour conclure je citerai certaines remarques de notre malade, dénonçant la façon défavorable dont elle fut accueillie à son retour par sa mère et sa sœur aînée. La sœur aînée a toujours été sévère envers elle et de ce fait leurs rapports ont souvent été tendus. À ce sujet il est intéressant de noter que son mouvement de recul caractéristique en face de l'homme semble aussi vouloir jouer en face de la femme pour se soustraire à toute soumission. Elle a été en effet préoccupée toute sa vie à être supérieure aux jeunes filles et aux femmes de son entourage et se défendit exagérément contre toute influence de sa mère. Il n'y a pas lieu d'admettre une homosexualité primaire et héréditaire, dans le sens des auteurs classiques, pas plus que dans d'autres cas semblables. On reconnaît par contre très clairement ses expériences vécues, et comment ses tendances la poussent dans un «  semblant » d'attitude homosexuelle, qu'elles déterminent dans ses détails, sans que toutefois cette attitude arrive à se manifester d'une façon décisive.

Sa conduite paraîtra souvent «  inversée », par moment même perverse, étant donné que, guidée par une fiction de la ressemblance à l'homme, elle s'efforce de retourner bien des choses, de les modifier et de les voir autrement qu'elles ne sont. Or ce besoin, qui peut parfois prendre les proportions d'un délire 38, est inconscient et ne peut être guéri que si on donne à la malade la possibilité de le comprendre en approfondissant son introspection. La possi­bilité de guérison est donc liée au tact pédagogique du médecin.

Par moment la malade nous fait comprendre que nous suivons le bon chemin. Elle raconte qu'elle ne serait pas hostile à l'idée de commencer une relation amoureuse, mais dans cette relation le côté sexuel devrait rester exclu. Là encore perce la protestation virile. À la fin la malade nous raconte, en hésitant, que le spécialiste du nez qu'elle avait trouvé sympathique, l'avait embrassée à plusieurs reprises et qu'elle s'était à peine défendue. Mais lorsque le médecin voulut l'embrasser de force et qu'elle trouva le courage de lui dire qu'elle trouvait sa conduite déplacée et qu'elle prit définitivement congé de lui, ses symptômes disparurent pendant trois mois. Elle se trouva bien. Puis sur­vint le heurt avec l'étudiant et, à la suite de sa remarque banale, qu'elle montrait extérieurement une conduite qui ne correspondait pas à sa nature intime, ses idées obsessionnelles firent leur apparition. Le thème de ses idées était l'impression pénible qu'elle provoquait auprès des autres, impression qui rendait impossible la fréquentation de toute société.

Qu'elle se soit laissée embrasser si facilement par le médecin paraît à première vue suspect, et en contradiction avec l'hypothèse d'une protestation virile. L'expérience nous montre que la volonté de conquérir s'adresse parfois à des moyens féminins et que le fait d'éveiller des sentiments amoureux et de se faire embrasser peut être ressenti comme satisfaction d'une volonté de puissance, mais seulement jusqu'à un certain degré. À partir du moment où le partenaire, voulant montrer sa supériorité, avait recours à la force, elle se sentait obligée de lui montrer qu'elle lui était supérieure. Ce cas est si typique dans sa structure psychologique, qu'on peut sans peine le comprendre. On sait en effet à quel point ce qui parait loin, le partenaire pas encore subjugué, sait amplifier «  l'amour », alors qu'une affection ouvertement manifestée, sera généralement mal accueillie. Les relations avec un homme des jeunes filles névrosées échoueront finalement, étant donné que, dans les manifestations amoureuses du partenaire empressé, l'image de sa soumission, de son obé­dience amoureuse, les frappera d'une façon insupportable. Une victoire facile, un triomphe tout prêt, liquident rapidement cette relation.

L'amélioration dans l'état de notre malade se comprend facilement, étant donné qu'elle a pu triompher, grâce à sa victoire sur le médecin et aussi sur ses propres besoins sensuels et leur nature féminine.

Lorsque, dans ses heurts avec l'étudiant, elle se sentait perdante, puisque ce dernier a pu lui enlever son amie, alors elle investit ses paroles d'une ancienne signification. Elle craignait qu'on puisse deviner sa sensualité «  féminine », ses manœuvres masturbatoires. L'étudiant avait dit de façon très banale : on pouvait voir qu'elle était autrement qu'elle ne paraissait. Elle donnait à ses paroles l'interprétation : chacun pouvait reconnaître sa sensualité et se permettre une conduite semblable à celle du médecin. Or elle était trop faible pour pouvoir se défendre contre un homme qui ne se soumettait pas immédiatement.

La séance qui avait précédé cette confession, qu'elle ne faisait d'ailleurs qu'à contre-cœur et difficilement, avait été remplie de plaintes concernant son état et de doutes quant aux possibilités de guérison. Il était facile de com­prendre que cette attitude exprimait une hostilité envers moi. Elle essayait par son état de s'armer contre moi, qui lui avait arraché les confidences concernant sa «  faiblesse ». Afin de conserver sa supériorité en face de moi, il fallait montrer l'aggravation de son état, ce qui exprimait l'intention dans le stade actuelle de la cure, que je ne devais pas acquérir de prestige, ni d'influence auprès d'elle.

La crainte de l'homme peut également se «  renverser » et dans ses pensées elle voyait l'homme avoir peur de la femme. L'état affectif névrotique des malades rejoint ici dans sa sphère idéatoire l'état affectif d'un mouvement allant «  d'en bas vers le haut ». Dans la névrose comme aussi dans la psycho­se, et avant tout dans la paranoïa et dans la démence précoce, on retrouve cette tendance à l'inversion. Elle se manifeste parfois dans le désir de mettre en haut ce qui est en bas : table, chaises, armoire et de se révolter contre la logique des choses. L'attitude négativiste bien connue a la même signification psycho­logique, et on pourrait la remplacer par cette notion de l'inversion. Notre malade avait encore d'autres idées que nous rencontrons dans les psychoses, par exemple l'idée qu'on pouvait deviner sa pensée, qu'on pouvait s'emparer de sa volonté, qu'on ressentait péniblement sa présence. Mais à l'encontre du malade psychotique elle sait mettre sa fiction infantile en rapport avec la réalité, ce qui évite dans un tableau morbide la ressemblance avec la psychose. Ce n'est donc pas la fiction qui nous importe, fiction qui dans notre cas doit rendre la malade plus méfiante encore, mais l'efficacité de la fonction correc­trice et sa dépendance de la logique commune. Notre malade peut bien renforcer sa fiction dans le but de se préserver contre sa prétendue faiblesse féminine, et agir comme si elle était un homme, elle trouvera toujours dans sa fonction correctrice une sécurité supplémentaire et elle se conduira de façon «  sensée ». Nous nous rapprochons ici du point de vue de Bleuler qui consi­dère comme caractéristique pour les schizophrènes un «  relâchement des associations ». Notre point de vue voit dans la psychose une infériorité relative de l'appareil correcteur, dont la faculté compensatrice ne suffit plus, lorsque cet appareil doit passer à un rendement accru.

Il y a quelques années j'ai pu observer un malade atteint de démence précoce et qui était en voie d'amélioration. Un jour, montrant une meute de chiens, il me dit d'un air significatif que c'était des belles femmes connues qu'il me dénomma l'une après l'autre. Il vivait dans la peur de la femme et il se protégeait par la dévaluation du sexe féminin, habituellement très estime, en les transformant en chiens. Voici un exemple «  d'inversion ». Son appareil correcteur n'était pas assez puissant pour trouver la concordance avec la réalité et pour présenter ses dires comme des plaisanteries, ou des insultes. La compensation de l'appareil correcteur faisait défaut en face de la très grande tendance à la dépréciation, résultat de ses mécanismes protecteurs.

Le lendemain de sa confidence, concernant la conduite du spécialiste, la malade raconta un rêve où nous retrouvons les mêmes dynamismes psychi­ques : «  J'allai acheter un chapeau. En rentrant chez moi, je vis de loin un chien dont j'avais grand peur. Mais j'aurais voulu qu'il ait peur de moi. Je le calmai en tapotant son dos. Puis je rentrai dans la maison et m'allongeai sur le divan. Deux cousines vinrent me rendre visite. Ma mère les introduisit, me chercha et dit : la voilà. J'étais gênée d'avoir été surprise dans cette attitude. » L'interprétation montre sa colère concernant les confidences qu'elle m'avait faites. Il faut qu'elle se mette en garde 39. Nous y rencontrons une amplification de ses mécanismes de protection. Car elle s'est montrée faible vis-à-vis de moi, elle avait succombé, moi - le chien -, j'avais sauté sur elle. Elle saisit sa défaite dans une image symbolique sexuelle, qu'il ne faut pas prendre à la lettre. C'est justement cette expression symbolique qu'elle trouve pour sa défaite, pour son sentiment de la féminité, et qui certainement va trop loin dans son analogie, la protège par l'établissement d'un mémento ayant comme instigatrice sa tendance protectrice. Elle me rabaisse au rang de chien et trahit ainsi son désir d'inverser l'événement vécu de ma supériorité.

«  J'aurais voulu qu'il ait peur de moi. » La fatigue et le besoin de se détendre sur le divan rappellent le début de la cure, lorsqu'elle quittait mon cabinet. Les symptômes étaient provoqués pour se convaincre, comme elle le disait parfois elle-même, que nos conversations ne la calmaient pas, mais la fatiguaient. D'autre part, ce qui était beaucoup plus important, elle se retrouvait sur un divan, après l'intervention sur le nez, chez le médecin qui l'avait embrassée, un secret que je lui avais arraché. Les deux cousines sont aujourd'hui mariées. Avant leur mariage elle les fréquentait souvent. Les cousines venaient toujours en compagnie de leur mère ou de leur tante, jamais seules, lorsqu'elles étaient invitées. Elles auraient considéré comme déplacé de se rendre seules quelque part. Or elle se rend seule chez moi, comme elle s'était rendue seule chez le spécialiste du nez. Pendant le rêve elle va seule acheter un chapeau. Le dernier achat de chapeau, dans la réalité, fut effectué en présence de sa mère, toujours acerbe, et l'indisposa beaucoup, étant donné que la mère se plaignit des éternelles dépenses d'argent. Son attitude accom­modante envers le chien rappelle ses tentatives de consoler un prétendant éconduit. Il en sera de même pour moi.

Nous comprenons à présent le sens de ce rêve : «  dois-je sortir seule, ou avec ma mère ? » La deuxième modalité paraît désagréable, étant donné que ma mère essaye toujours de me dominer. Je voudrais garder ma liberté, je sors seule. Mais j'ai peur des hommes et je m'efforce d'inverser le rôle. Une fois j'ai profondément attristé un homme qui voulait s'approcher de moi. Craignant les suites, je l'ai repoussé. Il en est toujours de même lorsque je parle avec un homme à plusieurs reprises. C'est seulement la première fois que je peux lui montrer ma supériorité. Plus je vais chez le médecin et plus je me trouve faible. En plus ces visites sont déplacées. Ce raisonnement, arrangé à souhait, lui permettrait à l'occasion d'utiliser contre moi son sens des convenances. Elle a, deux jours plus tard, effectivement manqué une séance, sans pouvoir justifier son absence. Pour nous résumer nous dirons que son sentiment de faiblesse provient de sa peur des hommes, et il exige la correction dans le sens d'un comporte. ment comme si elle était un homme. Sur ce chemin, semé d'épines, elle se heurte à de grandes contradictions, causées par l’irrationa­lisme de sa fiction. Car la réalité la voit en femme, et elle-même n'est pas indifférente aux mouvements de l'âme féminine, attitude qu'elle souligne même fortement, sans la refouler le moins du monde. Or, en soulignant ses tendances féminines elle induit une inversion, provoque pourrait-on dire, une réaction acide : je voudrais être un homme ! et cela, elle l'essaye partout, auprès du médecin comme auprès des jeunes filles. Sa fiction protectrice doit céder le pas à un équilibre, en concordance avec la réalité.

La poursuite de la cure approcha du très difficile devoir pédagogique du médecin psychothérapeute, devoir qui consiste à éveiller chez le malade un état d'âme lui permettant d'accepter les conseils du médecin. La malade se présente en effet visiblement déprimée. À ma question lui demandant ce qu'elle voudrait me raconter aujourd'hui, elle répond : rien. En attirant son attention sur le fait que son état déprimé doit toujours poursuivre la même ligne de l'attitude hostile envers moi, elle répond : «  Qu'est-ce que cela a à faire ici ? » Ce n'est pas la première fois que je lui entends dire cette phrase. Toutes les fois où la mère, en exposant l'histoire de la maladie de sa fille, avait exprimé des paroles critiques à son égard, cette dernière avait prononcé cette phrase à plusieurs reprises. Je suppose donc que la malade m'assimile à sa mère, c'est-à-dire qu'elle me considère - pensons à un de ses rêves - comme si je n'étais pas un homme. C'est le but de son intention et, en me dépréciant, d'élever la valeur de sa propre personne.

Pendant cette séance elle exprime encore à mon adresse des reproches déguisés, concernant l'aggravation de son état, reproches de nature si subjective que l'intention de corriger la fortune 40 saute aux yeux. Elle me menace de supprimer nos entretiens, du moins pour un certain temps. Même si la malade nie toute intention hostile à mon égard, son comportement la trahit cependant. Je suppose que ce comportement correspond chez elle obligatoire­ment à toute apparition d'un sentiment de soumission, d'attitude conciliante, d'intégration sociale, de coopération. En même temps nous apparaît le rapport entre sa personnalité et son tableau morbide. Ses sentiments sont tels, qu'elle considère autrui, avant tout l'homme, comme étant le plus fort, supérieur et hostile, étant donné qu'à l'origine, à cause de ses tendances protectrices et de sa tendance à la domination, elle avait ressenti ses propres sentiments d'une façon subjective et effrayante. À l'encontre de cette fiction, pour des raisons de sécurité, se dirige à présent, car elle se sait femme, sa protestation virile, comme elle se concrétise par exemple dans son attitude envers moi-même. Dans le mécanisme de la protestation virile, la tendance protectrice continue à se manifester et elle amplifie toutes les impressions de la supériorité et de l'hostilité de l'homme. Voici pourquoi ses premiers souvenirs étaient tous groupés autour d'événements où l'homme était le plus fort. Son psychisme se trouve donc sous l'influence d'un mouvement ascendant dont le point de départ est une puissante fiction : «  je succombe, étant trop féminine » et dont le point d'arrivée est une autre fiction : «  je dois me conduire comme si j'étais un homme, il faut que je déprécie l'homme, car étant moi-même féminine je risque de succomber. » Entre ces deux points se déroulent la névrose et toutes les exagérations et amplifications engendrées par la tendance protectrice.

Quelles étaient les plaintes de notre malade ? Elle avait l'impression que son entourage ressentait péniblement sa présence et qu'il lui était hostile. Cette idée obsessionnelle résulte presque obligatoirement de la situation psychique de notre malade : car en exprimant puissamment sa fiction féminine, elle réserve en même temps sa place à la fiction masculine ; à présent elle peut se défaire de son rôle féminin et vivre son rôle masculin, se conduire comme si elle était un homme. Ce qu'elle fit d'ailleurs vis-à-vis de sa mère, la seule personne avec laquelle elle se trouvait en contact permanent, depuis sa maladie, et qui lui permit de la dominer, tout en la poussant au désespoir. Sa propre hostilité, elle la retrouve chez les autres car : «  celui qui n'est pas équitable, doit craindre le malheur. » Il faut retenir le manque important de son sentiment social.

Souvenons-nous également que cette idée obsessionnelle a été précédée d'un autre symptôme morbide : le blocage pendant ses conversations, ainsi qu'un grand manque d'aisance envers les autres. C'était en quelque sorte le premier acte de sa névrose, l'expression de sa grande tension vis-à-vis d'autres personnes. On a l'impression qu'elle voulait pendant la conversation se protéger, afin de ne pas succomber, mais qu'elle était encore en état de se représenter sa faiblesse par une fiction protectrice, grâce à un système appa­renté à celui du bégaiement. Jusqu'au jour où, à la suite d'attaques provenant de certains hommes, le médecin, le cousin, elle se trouvait obligée d'étendre ses manœuvres protectrices dans le sens de la protestation virile : lutter ou s'enfuir. C'est à ce stade, qu'elle se trouvait également vis-à-vis de moi. J'ai retrouvé dans l'analyse des bégayeurs le même dynamisme. Leur bégaiement représente une tentative de se soustraire à la supériorité des autres, par une sorte de résistance passive, dont les bases résident dans un sentiment d'infério­rité accentué, caractérisé par l'intention d'évaluer, espionner et éprouver le partenaire et où apparaît également l'intention, grâce à une attitude maso­chiste, d'exercer un effet fascinant sur l'entourage. «  Que n'aurais-je pu réaliser si je n'étais pas un bégayeur. » C'est de cette façon que se consolent ces malades, en se détournant de leur propre susceptibilité.

Je sais que certains de mes lecteurs ont cru devoir soulever des objections en ce qui concerne ce point de mes vues et en se demandant comment un sujet peut, par des moyens féminins, réaliser une protestation virile. L'analogie avec la résistance passive nous sert à éclairer ce mécanisme. Dans cette manière d'agir, les lignes «  féminines » et «  masculines » coïncident presque, réalisant un compromis, mais où la tendance protectrice, toujours en éveil, maintient le mouvement «  vers le haut », dynamisme difficilement compris par le débu­tant. Dans le type de Messaline où la défaite est ressentie comme une conquête, ce dynamisme perce au mieux. Serait-il si difficile, à la longue, de comprendre ce dynamisme ?

Retournons à notre malade. Nous pouvons comprendre à présent ses deux remarques faites à mon intention. Ses plaintes sur l'aggravation de son cas et sa menace d'interrompre le traitement sont visiblement des attaques dirigées contre moi. Nous connaissons également le motif de l'intensification de sa protestation virile : son attitude conciliante dans la cure. À présent elle raconte qu'elle avait rêvé, mais qu'elle ne peut se souvenir que de s'être réveillée en criant.

Pareils fragments de rêve se prêtent parfaitement à l'interprétation. On trouve ainsi un large accès au psychisme du malade sans être détourné par d'autres détails. À ma question, lui demandant comment elle a crié, elle répond par un souvenir provenant d'une époque antérieure. Dès son enfance elle criait fortement, si un enfant ou quelqu'un d'autre voulait lui faire du mal. Elle se souvient un jour, avoir été enfermée à la cave et avoir été effrayée par la remarque qu'il y avait des rats. Chez le spécialiste du nez elle avait également crié. Il est probable qu'une situation analogue a dû se produire dans le rêve, ce qui veut dire qu'elle avait crié sous l'empire d'une fiction du rêve, comme si l'avenir lui réservait des situations semblables.

Le contenu de chaque rêve peut au mieux être traduit par cette supposi­tion : «  admettons que »... D'après mes observations j'ai pu me rendre compte que bien des vues de la théorie des rêves de Freud doivent être acceptées, mais que d'autres s'avèrent être secondaires et déroutantes. Il ne faut pas oublier que, grâce aux travaux de Freud sur le contenu du rêve, sur les idées du rêve et des restes diurnes, la possibilité d'une analyse du rêve a été donnée. Mais en ce qui concerne la fonction fondamentale du rêve, d'après Freud, fonction appelée à animer des anciens désirs sexuels de l'enfance et à les amener à leur réalisation (dans le rêve) il est temps de se défaire de cette hypothèse déroutante et sans valeur. Elle n'était rien de plus qu'une hypothèse de travail, appelée, malgré ses contradictions et ses oppositions à la réalité, à soumettre le rêve à une pensée organisée, tâche dont elle s'est brillamment acquittée. Le principe de la réalisation d'un désir était lui-même une fiction, fiction de grande valeur cependant pour la compréhension du rêve. Ce qui, du point de vue logique, fait paraître comme nécessité évidente la dénomination d'un principe de réalisation du désir, est le cadre secondaire de pareille abstraction allant jusqu'à invoquer un reste de désir où peuvent être logés tous les mouvements psychiques. Il suffit de rechercher en face d'un fragment de pensée les tendances affectives sous-jacentes ou éventuellement existantes, quitte à transformer une donnée dans son opposé, pour voir dans la présente idée le fragment d'un désir réalisé. L'établissement des formules de Freud nous a, néanmoins, rendu possible une vue d'ensemble sur le matériel des rêves et d'y mettre de l'ordre. Il était possible d'établir un devis, grâce à sa théorie. Mais la contradiction, d'après laquelle l'accent devait être mis sur les anciens désirs de l'enfance qui, par analogie avec la constellation du présent, «  ayant vu rouge », se sont réveillés (alors que, comme l'a démontré la psychologie individuelle comparée, une contradiction actuelle demande, au moyen d'expériences du passé, à trouver sa solution dans le rêve) démontrait l'absurdité de la formule freudienne et obligeait ce chercheur à poursuivre d'autres fictions 41. Parmi elles se trouve l'idée d'une fixation de rapports infantiles incestueux, qui devaient cependant être généralisés et déformes dans un sens grossièrement sexuel. Et cela pour la bonne raison que la fiction du rêve travaille souvent avec des analogies sexuelles, afin d'exprimer d'autres relations, comme il est coutume de le faire, souvent, dans les conversations, au café.

Le côté le plus saillant du rêve, vu précisément grâce à cette formule de Freud, se trouve à cause d'elle en même temps obscurci et relégué à l'arrière-plan de façon presque hostile : la fonction prospective, protectrice, prévoyante qui engendre et remplit tout rêve. La ligne principale du rêve chemine parallèlement à la tentative de protection de la valeur personnelle et de la supériorité personnelle. De ce fait, le caractère principal du travail du rêve est, d'après nos conceptions, défini de la façon suivante : Le rêveur poursuit la ligne masculine et se défend, comme aussi le névrosé, l'artiste, contre un sentiment naissant d'échec dans le sens de son style de vie. Son évaluation des notions masculin-féminin provient de son enfance, varie d'un individu à l'autre, est motivée individuellement et forme dans sa contradiction les fonde­ments de la fiction principale du névrosé. Le dynamisme idéatoire du rêveur et du névrosé se complète dans des analogies, symboles et fictions de toutes sortes, basés sur une contradiction entre un «  en bas » et un «  en haut » et en même temps sur l'antithèse «  féminin-masculin ». Dans ce dynamisme, l'inten­tion vise toujours le haut, le principe de la protestation virile, l'élévation du rêveur.

En appliquant à présent ces deux catégories, définissant le rêve, les images directrices, comme les appelle Klages dans ses «  principes de caractérologie » à ce fragment d'un rêve, à cette manifestation affectivo-motrice, dont la compréhension s'impose d'après l'exposé de la malade, nous pou. vons constater : 1º que la malade craignait un acte de force, semblable à celui qu'elle avait subi dans son enfance de la part d'un garçon et récemment de la part du spécialiste du nez ; 2º qu'elle réagissait en face de cette prévision, exactement comme pendant son enfance en face d'une humiliation. Il faut y ajouter une remarque, faite pendant nos conversations, et que la malade avait retenue. Pour mieux lui rendre compréhensible la divergence des types de créations psychiques entre l'homme et la femme, j'avais mentionné la consta­tation, que parmi un groupe d'hommes et de femmes, tous habillés de vête­ments féminins, on pouvait distinguer les femmes d'après leur comportement en cas d'apparition d'une souris. Les femmes serrent fortement leurs vêtements aux jambes. Dans son souvenir concernant la cave et la présence des rats ma remarque trouve son intérêt. Dans la manifestation affectivo-motrice du cri se retrouve donc un contenu psychique : «  on va m'enfermer, on va contrarier mes volontés, on va m'humilier (la cave !) car je suis une fille. Comme dans un état de légitime défense, apparaît, compte tenu de son rôle féminin, la protestation virile qui dit : «  crie » pour qu'on puisse t'entendre, pour qu'on ne t'ennuie pas et qu'on te laisse tranquille.

En comparant ces deux idées avec son comportement envers moi, nous retrouvons la seconde clairement rapportée a ma personne. La malade crie, c'est-à-dire, qu'elle se dirige de façon hostile contre moi ; elle se défend contre ma supériorité et elle déclare désirer sa liberté, c'est-à-dire ne pas continuer le traitement. La première «  idée », on me surprend, m'humilie, me tient prison­nier, a probablement été représentée dans la première partie, oubliée, du rêve, une supposition que la malade écoute sans y répondre. Lorsque je lui dis que, probablement, dans son rêve, j'ai dû lui apparaître comme un homme dans une situation de supériorité, sa réticence continue. Elle se trouve à peine influen­cée par l'explication lui disant que, poussée par une précaution exagérée, elle avait construit un épouvantail superflu, lui faisant craindre d'être vaincue par moi, situation contre laquelle elle protestait en criant.

Son sentiment du rôle féminin, son besoin d'affection sont certainement exagérés dans un but de protection, sa libido, contre laquelle elle veut se mettre en garde, est donc fausse.

Elle agit comme si elle devenait faible en face de moi, elle maintient cette fiction en tant que vérité, croyant y trouver sa plus grande sécurité. À présent nous comprenons ce que représente sa tendance à l'inversion. La malade voudrait être la plus forte et elle craint que je ne le sois.

Je n'ai malheureusement pas pu garder en traitement cette malade plus de quelques jours, ce qui témoigne de la gravité de son mal et de l'insuffisance et de l'incapacité de ses facultés coopératives humaines. Une année plus tard j'ai appris que son état s'était aggravé.

IV. - Mécanisme d'inversion dans le rêve d'une malade maniaco-dépressive.

Une malade d'une ambition extraordinaire, voulant toujours vaincre par sa beauté et qui ne s'attribuait aucune possibilité de succès en dehors de l'effet de sa beauté, présenta les symptômes morbides d'une dépression, au moment où son âge lui faisait craindre de devenir moins belle.

Une fois cette phase passée, elle fit preuve d'un incessant besoin de rivaliser avec d'autres femmes. Un jour elle put s'apercevoir que son amie, plus jeune, avait beaucoup de succès en société. La nuit elle fit le rêve suivant : «  Mon amie et moi nous sommes assises sur une échelle, elle en haut, moi en bas, j'en suis très triste. »

Dans cette tristesse (dépression) se traduit son sentiment d'infériorité comme cause de sa position, en bas de l'échelle. Le trouble affectif la pousse évidemment à une inversion de la situation, ce qui pourtant n'est pas exprimé dans le rêve. Afin de ne pas subir d'autres comparaisons avec son amie, elle évite dorénavant la société. Elle agrandira «  la distance par rapport à la vie ». Sa tristesse laisse supposer que son état dépressif s'amplifiera. Son ressenti­ment envers son amie s'éveillera et elle cherchera à reprendre sa place «  en haut de l'échelle » au moyen de critiques, de méchancetés et de remarques désobligeantes.