Chapitre XVII. Anorexie mentale

Nous avons eu l'occasion d'étudier un certain nombre de cas d'anorexie mentale, maladie par laquelle s'exprime une véhémente révolte de sujets ambitieux, mais découragés, révolte qu'on peut considérer comme un suicide camouflé. Ce sont en général des sujets ayant eu l'habitude de jouer le premier rôle dans leur entourage et qui, décidés à persister dans cette attitude et à mettre leur entourage à contribution, n'ont pas trouvé d'autre voie à cette fin. La peur de manger commence en règle générale vers l'âge de dix-sept ans et presque toujours chez les filles. Il s'ensuit généralement une diminution rapide du poids. Le but lointain que traduit l'attitude entière de la malade est le rejet du rôle de femme. En d'autres termes c'est l'essai, au moyen d'une abstinence exagérée. - comme c'est généralement le cas dans la mode -, de retarder le développement du corps féminin 56.

Une de ces malades se teignait par surcroît le corps de teinture d'iode en croyant perdre encore plus de poids par ce procédé. En même temps elle n'arrêtait pas de répéter à sa jeune sœur l'importance de la nourriture et l'incitait toujours à manger. Une des patientes réduisit finalement son poids à vingt-huit kilos et ressembla davantage à un fantôme qu'à une jeune fille.

Pour tous ces exemples, nous avons pris des jeunes filles qui, enfants, avaient déjà éprouvé la valeur et l'importance du «  refus d'aliments » comme moyen d'acquérir la puissance 57. Dans toutes les névroses se retrouve toujours cette pression sur l'entourage et sur le médecin. En agissant ainsi, tout, subitement, devient centré sur la jeune fille et sa volonté domine la situation à tous égards. Nous comprenons à présent pourquoi les malades de ce genre attachent tant d'importance à la nature de la nourriture et pourquoi ils doivent sauvegarder cette évaluation au moyen d'un «  arrangement de la peur ».

Ce processus de l'absorption alimentaire n'est jamais assez mis en valeur, car sa surévaluation leur permet de poursuivre leur but, la domination des autres (comme un homme ! comme un père !). Elles se sentent alors le droit de tout critiquer car elles ont atteint le point où elles peuvent se permettre de juger l'habileté culinaire de leur mère et dicter le choix des aliments, insister sur la ponctualité des repas, et en mémé temps forcer les gens à diriger leur attention sur elles pour leur demander avec inquiétude si elles vont participer au repas.

Une de mes patientes changea d'attitude après quelque temps et insistant soudain sur l'importance de la nourriture, se mit à dévorer d'énormes quantités d'aliments, ce qui provoquait la même inquiétude chez sa mère. Elle était fiancée et apparemment désirait se marier dès sa guérison. Cependant elle empêcha le progrès de sa formation de femme par toutes sortes de symptômes nerveux (dépressions, crises de colère, insomnies) en ayant continuellement recours à des cures pour engraisser, si bien qu'elle devint un véritable monstre. Elle prenait toujours des calmants (bromure) et déclarait que sans cette médication elle se sentait beaucoup trop mal. Elle se plaignait en même temps d'une acné médicamenteuse prononcée qui la défigurait autant que son obési­té. (La constipation nerveuse, le besoin impérieux de déféquer ou d'uriner, les tics, grimaces et l'obsession servent également ce même but.) Beaucoup de patients atteignent le même but en jeûnant en publie tout en mangeant en privé. On connaît bien l'énorme importance du refus d'aliments dans la mélan­colie, la paranoïa, la démence précoce, où du fait du négativisme la volonté de l'entourage est rendue impuissante. L'artifice du «  va-et-vient » 58 est analogue pour beaucoup d'autres situations névrotiques. Grâce à lui se développe le symptôme d'une «  dissipation du temps ». Cette attitude se comprend d'autant mieux lorsqu'on se rappelle que le patient par «  peur de prendre une décision »  - dans le cas présent par «  peur de son partenaire » - a décidé d'adopter «  l'atti­tude hésitante », la «  retraite » ou le suicide. L'importance de la nourriture est d'abord surévaluée, apparaissent ensuite la crainte d'absorber une nourriture et finalement, comme on pouvait s'y attendre, ne reste plus que l'adoption de l'attitude hésitante, l'arrêt ou bien le recul devant les demandes normales de la société.

Dans cette conduite se reflète le sentiment d'infériorité infantile par rap­port aux demandes de la vie. D'autres «  artifices du faible » sont aisément démasqués : actes de vengeance et attitude tyrannique dans la famille.

Les tendances à la vengeance sont toujours présentés de même que l'exerci­ce de la tyrannie sur les autres membres de la famille.