Chapitre XVIII. Des rêves et de leur interprétation

Notre analyse psychique du rêve se propose de démontrer au malade ses préparatifs et son entraînement nocturne, pendant le sommeil. Nous nous proposons de lui faire comprendre qu'il est la cause de son mal. Usant d'analo­gies et d'épisodes tendancieusement choisis, il s'applique à saisir des problè­mes présents dans une optique lui permettant de mettre en œuvre ses tendances individuelles, déterminées par son but fictif. À cette occasion nous constatons la conception de la logique, du bon sens et la mise en valeur d'une argumentation, inventée de toutes pièces.

Ce problème, vieux comme le monde, remonte au berceau de l'humanité. Fous et sages se sont essayés à interpréter les rêves, et rois et mendiants ont tenté d'élargir les limites de leurs connaissances du monde par les rêves. Comment le rêve survient-il ? Que veut-il ? Comment doit-on déchiffrer ses hiéroglyphes ?

Les Égyptiens, les Chaldéens, les Juifs, les Grecs, les Romains et les Teutons tendaient une oreille attentive au langage mystique du rêve, et nous trouvons, dans leurs mythes et leurs poèmes, de nombreuses traces de leurs tentatives pour le comprendre et l'interpréter. Nous les entendons le répéter sans cesse, comme obsédés par cette idée, que les rêves peuvent révéler l'avenir ! Les fameuses interprétations de rêves de la Bible, du Talmud, d'Hérodote, d'Artémidore, de Cicéron et du Nibelungen Lied s'efforcent de nous convaincre que le rêve est un aperçu de l'avenir. Même de nos jours l'idée d'obtenir la connaissance de ce qui ne peut être connu est toujours liée aux réflexions sur les rêves. Il est tout à fait compréhensible que notre époque rationaliste ait répudié l'espoir de dévoiler l'avenir -et se soit moquée de telles tentatives et cette attitude a couvert de ridicule toute préoccupation qui relève du rêve.

Pour délimiter mon champ d'action, je tiens à insister sur le fait que je ne considère pas le rêve comme une inspiration prophétique, qui peut dévoiler l'avenir ou apporter la connaissance de l'inconnu. Cependant, mon étude des rêves m'a appris que ceux-ci, comme toute manifestation psychique, ne surviennent que par le fait de forces inhérentes à chaque individu. Dès le début de toute recherche il apparaît des problèmes montrant que la possibilité des rêves prophétiques n'est pas aisée à établir et que les rêves embrouillent plus qu'ils ne clarifient la situation.

La question difficile est la suivante : est-il réellement impossible à l'esprit humain, à l'intérieur de certaines limites définies, de regarder dans l'avenir, là où il façonne lui-même cet avenir ? Est-ce que la faculté de divination, qu'on appelle aussi, «  intuition », ne joue pas dans la vie humaine un rôle plus important que ne l'admettent des critiques insuffisamment informés ? Des observations impartiales conduisent à d'étranges résultats. Si cette question (le rêve révélant l'avenir) est posée directement, l'individu, en général, répond négativement. Mais n'attachons pas d'importance pour le moment à des mots ou à des pensées formulées par des paroles. Interrogeons d'autres modes d'expression corporels, par exemple ses mouvements, son comportement, ses actions, nous obtiendrons alors d'autres réponses. Bien que nous niions la possibilité de voir dans l'avenir, tout notre comportement dans la vie trahit exactement la mesure avec laquelle nous voudrions prévoir, deviner des événements futurs. Notre comportement montre clairement que, à tort ou à raison, nous croyons à la possibilité d'acquérir une connaissance de l'avenir. En fait, en allant plus loin, on pourrait démontrer que nous ne serions capable de faire quoi que ce soit si l'aspect futur des choses - celles que nous désirons ou celles que nous redoutons - ne déterminait pas la direction à prendre, ne nous donnait pas l'impulsion pour agir et ne nous dévoilait pas les détours et les obstacles. Nous agissons constamment comme si nous avions une connais­sance de l'avenir, tout en réalisant que nous ne savons rien.

Envisageons les banalités de la vie courante. Lorsque j'achète quelque chose, j'en ressens à l'avance le goût, le plaisir. Souvent c'est la croyance ferme en une situation anticipée, avec ses plaisirs ou ses inconvénients, qui me pousse ou m'empêche d'agir. Le fait que je sois sujet à l'erreur ne me détourne pas. D'autre part, je m'empêche d'agir, s'il y a doute 59, de façon à évaluer deux situations, sans arriver à une décision. Lorsque je vais me coucher ce soir je ne sais pas s'il fera jour demain matin, au réveil, mais je m'y attends.

Mais en réalité est-ce que je le sais ? Est-ce que je le sais comme je sais que je suis en face de vous ?

Non, mon savoir est d'une nature tout à fait différente. Cette connaissance ne se trouve pas dans ma pensée consciente, bien que ses manifestations s'expriment dans mon attitude corporelle. Le savant Russe Pavlov a pu montrer que dans l'estomac des animaux qui attendaient une certaine nourri­ture, les sucs nécessaires à la digestion, spécifiques, étaient sécrétés, comme si l'estomac avait une préconnaissance des aliments qu'il allait recevoir. Ce phénomène montre que notre corps, comme notre esprit, doit agir avec quelque connaissance de l'avenir s'il veut être apte à jouer son rôle, et qu'il se prépare comme s'il pouvait prédire l'avenir. Cette supputation du futur est tout à fait étrangère à notre pensée consciente. Considérons cependant cette ques­tion. Agirions-nous jamais, si nous connaissions le futur d'une façon con­sciente ? Est-ce que la réflexion, la critique, les arguments pour et contre, ne constitueraient pas un obstacle insurmontable à l'action ? En conséquence notre connaissance alléguée de l'avenir doit rester dans l'inconscient. Il existe un état morbide psychique (il est fréquent et se manifeste à divers degrés), c'est le doute poussé à l'extrême, la «  folie du doute », où la souffrance inté­rieure conduit le malade à rechercher la voie qui puisse sauvegarder son importance et le sentiment de sa valeur personnelle, sans pouvoir la trouver. L'examen pénible de l'avenir personnel accuse avec tant de poids son incertitude et la pensée anticipée devient à un tel point consciente qu'il s'ensuit un bouleversement : l'impossibilité dans laquelle se trouve le malade de connaître l'avenir d'une façon consciente et certaine le remplit d'indécision et de doute, et ainsi, chacune de ses activités est marquée par des considérations d'un caractère différent. Le contraire nous est fourni par la manie se manifestant lorsqu’un but futur secret, et en tout cas inconscient, s'exprime avec force, domine la réalité avec des intentions mauvaises et oblige le moi conscient à des suppositions impossibles, de manière à protéger l'amour-propre souffrant contre tout échec dans sa coopération avec la société.

Il n'est pas nécessaire de prouver que la pensée consciente ne joue qu'un rôle mineur dans le rêve. Les facultés critiques et les contradictions apportées par les organes des sens, inactifs, sont également inopérantes. On peut ad­mettre que les espoirs, les désirs, les craintes, en rapport avec la situation donnée du rêveur peuvent se manifester sans fard pendant le rêve.

Hospitalisé pour tabès invétéré, un de mes malades présentait de graves troubles de la motilité et de la sensibilité, de plus il était devenu aveugle et sourd. Comme il n'y avait plus moyen de communiquer avec lui sa situation était tout à fait particulière.

Quand je le vis il n'arrêtait pas de demander de la bière à son infirmière  et de lui tenir des propos obscènes. Ses efforts directs, ainsi que ses tentatives pour atteindre son but étaient restés intacts. Nous devons cependant imaginer que si l'un de ses organes sensoriels fonctionnait, à coup sûr non seulement ses déclarations mais aussi ses pensées auraient pris, corrigées par sa situation, un tour différent. L'arrêt de la fonction correctrice des organes sensoriels pendant le sommeil se manifeste de différentes manières, en particulier par le déplacement de l'action dans le royaume de l'imagination et par l'extériori­sation plus nette du but.

Cet état mène naturellement, compare à l'état de veille, à une accentuation de la volonté, avec un contenu riche en analogies, tromperies, mais aussi exagérations, ces dernières cependant, du fait de la précaution du rêveur, accompagnées de restrictions ou d'obstacles. Havelock Ellis (Le Monde des Rêves) qui invoque d'autres explications du rêve mentionne lui aussi ce problème. Examiné à partir d'autres points de vue, nous pouvons comprendre pourquoi dans le cas présent comme dans les rêves, seule la compréhension de l'état de choses réel peut apporter une «  rationalisation » (Nietzsche) du but final et son «  interprétation logique ».

La direction de l'activité individuelle et donc la fonction d'anticipation, la qualité prospective du rêve peuvent toujours être clairement discernées 60 ; il indique les préparatifs faits, à l'encontre du bon sens, face aux difficultés réelles rencontrées par le rêveur dans sa vie, où la recherche d'une protection ne manque jamais. Prenons un exemple : Une patiente gravement atteinte d'agoraphobie, qui avait fait une hémoptysie, avait rêvé, alors qu'elle était couchée dans son lit, incapable de poursuivre son travail : «  j'entre dans mon magasin et je trouve les vendeuses en train de jouer aux cartes. »

Dans tous les cas d'agoraphobie j'ai trouvé ce symptôme utilisé comme excellent moyen de faire pression sur l'entourage, les relations, le mari ou la femme, les employés, en leur dictant des lois comme un empereur ou un dieu. Ils réalisent cette tyrannie en empêchant toute personne de s'absenter ou de se retirer, en produisant des accès d'angoisse, des vertiges ou des nausées 61.

En pareil cas, je pense toujours à la similitude de cette attitude avec celle du Pape, représentant de Dieu, qui se considère comme prisonnier et qui, de par même cette renonciation à sa liberté personnelle, augmente l'adoration des croyants et oblige tous les potentats à venir à lui («  Le Chemin de Canossa ») sans devoir leur rendre leur visite. Le rêve de ma malade survint à un moment où son jeu de force était déjà devenu manifeste. L'interprétation est simple. La malade se met dans la situation future où, sortie de son lit, elle surveille les transgressions des employées. Toute sa vie psychique est influencée par l'idée que, sans elle, rien ne peut aller droit. Elle défend cette conviction dans d'au­tres phases de sa vie, car elle avilit tout le monde et elle tente, avec pédanterie, de tout corriger. Sa méfiance, toujours en éveil, tente de découvrir des erreurs chez les autres. Elle est tant saturée de méfiance, qu'elle a réellement et plus que la moyenne un sens aigu pour deviner les erreurs de son entourage. Elle sait exactement ce que font les employés qu'on laisse seuls. Elle sait égale­ment ce que font les hommes lorsqu'ils sont seuls.  ( Tous les hommes sont pareils ! » Pour cette raison son mari doit toujours rester à la maison.

Dès qu'elle sera remise de sa maladie pulmonaire, compte tenu de la nature de ses préparatifs, elle découvrira sans doute dans son magasin qui se trouve tout près de chez elle, toute une série de négligences.

Elle pourra même découvrir que les employées ont joué aux cartes. Après son rêve elle fit apporter le jeu de cartes par sa servante et fit appeler, sous un prétexte quelconque, les employées, à plusieurs reprises, pour leur donner de nouvelles directives et les superviser. Pour obtenir des éclaircissements sur l'avenir elle n'avait qu'à se laisser aller à son savoir pendant le sommeil, en accord avec son désir de supériorité surtendu ; elle n'avait qu'à trouver des analogies convenables et prendre à la lettre le retour des semblables, si fréquent dans notre expérience individuelle. En fait, pour se prouver qu'elle avait raison, il lui suffira, après sa guérison, d'accroître le niveau de ses exigences. Des fautes et des omissions se manifesteront alors, nécessairement.

Comme autre exemple d'une interprétation de rêve, je me propose de me servir du rêve du poète Simonides, tel qu'il nous est conté par Cicéron, et que j'ai utilisé pour développer une partie de ma théorie des rêves (cf. chapitre sur «  Étude de la résistance dans le traitement »). Une nuit, avant de s'embarquer pour l'Asie Mineure, Simonides rêva «  qu'un mort, qu'il avait pieusement enterré, le dissuadait d'entreprendre le voyage envisagé ». À la suite de ce rêve, Simonides interrompit ses préparatifs et resta chez lui. En nous servant de notre expérience concernant l'interprétation des rêves, nous pouvons présumer que Simonides était effrayé par ce voyage. Il se servit alors de ce mort 62 qui lui était obligé, pour se faire peur et se protéger contre ce voyage, par la pensée de l'horreur de la tombe et par le pressentiment d'une fin sinistre. D'après le conteur le navire chavira, événement qui certainement se présenta longtemps à l'esprit du rêveur, par analogie avec d'autres naufrages. Si toutefois le navire était réellement arrivé à destination, qu'est-ce qui aurait empêché des natures superstitieuses de penser qu'il aurait certainement fait naufrage si Simonides avait négligé l'avertissement, et était monte à bord.

Nous trouvons donc dans les rêves deux genres de tentatives pour prévoir et résoudre un problème et pour mettre en route ce que le rêveur désire voir se réaliser dans une situation donnée. Il cherchera à le réaliser selon les lignes les mieux adaptées à sa personnalité, à sa nature et à son caractère. Le rêve peut dépeindre une situation anticipée comme si elle existait déjà (le rêve de la malade atteinte d'agoraphobie) de manière à réaliser, à l'état de veille, cet arran­gement de la situation, soit ouvertement, soit secrètement. Le poète Simonides utilise un vieux souvenir pour renoncer a son voyage. Compte tenu du fait que c'était la propre expérience du rêveur, sa propre interprétation du pouvoir du mort, et que c'est sa propre situation qui demande une réponse pour savoir s'il doit ou non partir, si vous prenez toutes ces possibilités en considération, vous êtes sous l'impression justifiée que Simonides eut ce rêve, choisissant parmi d'innombrables souvenirs précisément celui-ci pour se convaincre qu'il devait certainement et sans hésitation, rester à la maison. Nous pouvons penser que, même s'il n'avait pas eu ce rêve, notre poète serait resté chez lui. Que dire alors de notre malade atteinte d'agoraphobie ?

Pourquoi rêvait-elle du laisser-aller et du désordre de ses employées ? Nous pouvons trouver dans son comportement les prétentions suivantes : «  Quand je ne suis pas là, tout va de travers ; dès que je serai en bonne santé et que je reprendrai la charge de mes affaires, je montrerai à tout le monde que rien ne peut marcher sans moi. » Nous pouvons donc être assurés que dès qu'elle réapparaîtra dans son magasin elle découvrira toutes sortes de fautes et de négligences, car elle promènera partout son regard d'Argus pour montrer sa supériorité. Elle sera certainement en mesure de prouver qu'elle avait raison et qu'ainsi elle prévoyait l'avenir dans son rêve. Le rêve alors, de même que le caractère, la sensibilité, le symptôme névrotique, est arrangé par le rêveur, en accord avec le but proposé.

Permettez-moi à présent d'ouvrir une parenthèse et de prévenir une objec­tion qui certainement est venu à l'esprit de la plupart d'entre vous. Comment puis-je expliquer le fait que le rêve tente d'influencer la marche future des choses, alors que la plupart de nos rêves contiennent une matière inintelli­gible, parfois même stupide ou sans signification ? L'importance de cette objection est si grande que nombre de personnes compétentes ont cherché l'essence du rêve précisément dans ce caractère bizarre, insensé et inintelli­gible qu'ils ont essayé d'expliquer, alors que d'autres, mettant l'accent sur l'inintelligibilité de la vie du rêve lui ont refusé toute importance. Parmi les plus récents, Scherner et Freud, en particulier, ont le mérite d'avoir essaye de donner une interprétation au mystère du rêve. Freud, pour donner une base à sa théorie du rêve, selon laquelle le rêve représente une sorte de satisfaction de désirs sexuels, (plus tard désirs de mort) infantiles, insatisfaits, considère cette inintelligibilité comme voulue, comme si le rêveur, en dépit des restrictions qui lui sont imposées par la civilisation, voulait néanmoins satisfaire, en imagination, ses désirs interdits. De nos jours on ne peut plus soutenir cette thèse, pas plus que celle d'une base sexuelle pour les névroses ou notre civilisation. Le manque apparent d'intelligibilité dans le rêve doit d'abord être imputé au fait que le rêve n'est pas un moyen pour accéder à une position future, mais un phénomène accessoire, un reflet de dynamismes, un signe et une preuve de ce que le corps et l'esprit s'efforcent de prévoir, de manière à justifier la personnalité du rêveur et pas le sens commun, en liaison avec quelque difficulté imminente. Nous constatons donc ici un mouvement synchrone de notre pensée, allant dans la direction requise par le caractère et la nature de la personnalité, et s'exprimant dans un langage obscur qui, même lorsqu'il est compris, n'est pas parfaitement clair mais indique cependant la direction vers laquelle tend le sentier. Autant l'intelligibilité est nécessaire pour notre pensée et notre parole à l'état de veille, pour la préparation de nos actions, autant elle devient superflue dans le rêve, semblable à la fumée d'un feu qui ne fait qu'indiquer la direction d'où vient le vent.

Mais la fumée nous confirme l'existence du feu et l'expérience nous permet de déduire la qualité du bois ou du combustible en question. Dans la cendre du rêve persiste un état émotionnel, affectif, en concordance avec le style de vie. Si nous découpons le rêve incompréhensible en ses éléments constitutifs, et si nous découvrons en partant du rêveur, ce que signifient ces éléments individuels, nous arrivons, avec un peu de zèle et de perspicacité, à découvrir que derrière le rêve agissent des forces, luttant dans le sens d'un but donné. L'homme adhère d'ailleurs à cette direction dans d'autres aspects de sa vie, elle est conditionnée par l'idéal de sa personnalité et les difficultés et déficiences qui l'oppriment. De ce point de vue donc, point de vue que l'on pourrait appeler artistique, nous obtenons une connaissance de la ligne de vie de l'homme ou, du moins, d'une partie de celle-ci, et nous avons un aperçu du plan de vie inconscient par lequel il tente de dominer la pression de la vie et son propre sentiment d'incertitude. Nous avons également un aperçu des détours qu'il fait, dans l'intérêt de ce sentiment d'insécurité, de manière à éviter la défaite. Nous pouvons utiliser le rêve, de même que toute autre manifestation psychique, voire toute la vie de l'homme, pour tirer des conclu­sions quant à sa position dans le monde, et sa conduite vis-à-vis des autres. Dans le rêve nous assistons à la représentation de tous les points de fuite de la pensée prospective, en direction d'un but préétabli du style de vie, grâce aux moyens de l'expérience personnelle, par le truchement d'une analogie trom­peuse.

Nous arrivons ainsi à une meilleure compréhension des détails, au début incompréhensibles, rencontrés dans la structure du rêve. Le rêve donne rarement une présentation de faits - et même quand cela arrive, elle est condi­tionnée par un trait spécifique du rêveur-, avec des événements récents ou des représentations du présent. Pour arriver à la solution d'une question, des comparaisons simples, abstraites et infantiles sont à la disposition du rêveur, et ces comparaisons suggèrent très souvent des images expressives et poéti­ques. Une décision menaçante peut être représentée par un examen scolaire imminent, un ennemi vigoureux par un frère aîné, l'idée de victoire par un vol dans le ciel, et un danger par un gouffre ou une chute. L'affectivité qui teint le rêve, naît toujours de pensées prospectives et anticipées, et à partir des moyens de protection contre le problème présent 63. La simplicité des scènes du rêve - simples en comparaison avec les scènes complexes de la vie -représente précisément le désir du rêveur de trouver une solution, en excluant la multiplicité complexe des forces présentes dans une situation donnée, et exprime son désir de suivre une ligne conductrice ressemblant à ces situations simples.

Ayons recours à une image. Admettons qu'un maître interroge un élève sur la transmission de la force et que l'élève fasse preuve d'une complète igno­rance concernant ce sujet. Pour mieux lui faire comprendre le problème, le maître illustrera le thème par une image : «  que surviendrait-il si quelqu'un vous poussait ? » Si à ce moment un étranger entrait dans la classe, n'enten­dant que cette question, il risquerait de regarder le maître avec cette même incompréhension avec laquelle on a coutume de regarder le rêve. En dernier lieu, l'inintelligibilité du rêve se rattache au problème discuté auparavant. Nous avons vu, à ce moment, que pour obtenir la sécurité d'un acte, nous avions besoin d'une conception quant à l'avenir, conception qui prend ses racines dans l'inconscient.

J'ai exposé dans mon livre sur le Tempérament nerveux (Payot, Paris) cette conception fondamentale, indispensable pour la pensée et l'action de l'homme, suivant laquelle une ligne conductrice inconsciente mène à un idéal de la personnalité, inconscient. La construction de cet idéal de la personnalité et les lignes conductrices y menant, contiennent les mêmes composants émotionnels et idéiques que le rêve et ses mécanismes dynamiques sous-jacents. La con­trainte qui oblige le matériel psychique de rester dans l'inconscient, fait en même temps pression sur les pensées, les images et les impressions senso­rielles, visuelles et auditives du rêve, qui, pour ne pas porter atteinte à l'unité de la personnalité doivent également rester dans l'inconscient, ou mieux doivent rester inintelligibles. Pensons par exemple au rêve de la patiente souffrant d'agoraphobie : Ce qu'elle essayait de réaliser par sa personnalité inconsciente était la domination sur son entourage. Si elle avait compris son rêve, ses désirs et actions despotiques auraient dû s'incliner devant sa pensée critique consciente. Mais comme son désir profond était de dominer, son rêve devait rester inintelligible pour elle. En partant de ce point de vue on arrive à comprendre que la maladie psychique et toutes les formes de névrose deviennent intenables et sont vouées à l'échec si l'on arrive à faire paraître dans la conscience du névrosé ses buts profonds, pour les amenuiser.

Je vais maintenant montrer, à l'aide de quelques fragments comment, avec le concours de la patiente elle-même, j'ai été conduit à l'interprétation du rêve. Cette patiente vint me consulter pour sa grande irritabilité et ses idées de suicide. Je veux particulièrement mettre l'accent sur le fait que l'aspect analo­gique de la pensée du rêve ressort toujours dans un «  comme si » 64 mots avec lesquels le rêveur commence sa narration. La nature difficile de la situation se définissait par le fait qu'elle était amoureuse de son beau-frère.

Voici son rêve :

Un rêve où apparaît napoléon.

«  J'ai rêvé que j'étais dans une salle de bal, que je portais une jolie robe bleue, que mes cheveux étaient bien coiffés et que je dansais avec Napoléon. »

Voici mes associations d'idées se rapportant à ce rêve «  J'ai élevé mon beau-frère au rang de Napoléon, sans quoi cela n'aurait pas valu la peine de l'enlever à ma sœur (ceci signifie que sa nature névrotique n'était pas fixée sur l'homme mais sur son désir d'être supérieure à sa sœur). Pour pouvoir couvrir toute l'affaire du manteau de la justice, et de plus, pour ne pas donner l'impres­sion que j'ai été conduite à me venger parce que je suis arrivée trop tard, j'ai dû imaginer que j'étais la princesse Louise ; il paraît tout à fait naturel, que Napoléon divorce de sa première femme, Joséphine, pour prendre une femme de son rang.

«  En ce qui concerne le nom de Louise, je l'ai utilisé pendant quelque temps. Une fois un jeune homme avait demandé mon prénom à une de mes collègues, et sachant que je n'aimais pas celui de Léopoldine, elle avait dit Louise.

«  J'ai souvent rêvé que j'étais une princesse (ligne directrice) et en vérité c'est mon ambition la plus profonde qui, en rêve, me permet de bâtir un pont entre moi-même et les aristocrates. De plus cette illusion est calculée pour me faire sentir avec d'autant plus de peine, à mon réveil, que j'ai été élevée loin de chez moi, que je suis seule, et que je ne dois compter que sur moi. Les tristes pensées qui m'assaillent me portent à me conduire d'une façon dure et cruelle à l'égard de tous -ceux qui ont la bonne fortune d'être liés à moi.

«  En ce qui concerne Napoléon, je veux préciser que n'étant pas moi-même un homme, je ne veux plier les genoux que devant ceux qui sont les plus forts et les plus puissants. Ceci ne m'empêcherait pas de déclarer que Napoléon était un voleur (elle avait des rêves où survenaient des voleurs). Ainsi donc je ne ferai que le saluer et ne me soumettrai pas vraiment à lui, car j'aimerais tenir l'homme par une ficelle (d'après un autre rêve) et alors, alors je danserai.

«  La danse doit être pour moi un substitut à beaucoup de choses, car la musique exerce une influence prodigieuse sur mon âme.

«  Que de fois au cours d'un concert j'ai été prise du désir intense de courir vers mon beau-frère et de l'étouffer de baisers.

«  Pour ne pas permettre à ce désir de s'élever en moi en faveur d'un étranger, je dois m'élancer passionnément dans la danse, ou, si je n'ai pas mon partenaire, rester assise, les lèvres serrées et le regard morose, perdu au loin, pour empêcher tout autre de s'approcher de moi.

«  Je ne veux pas succomber à l'amour, et pourtant à mon avis, les bals et l'amour vont de pair.

«  J'ai choisi la couleur bleue parce qu'elle me va très bien et que je voulais faire bonne impression sur Napoléon. J'avais à ce Moment le désir de danser, chose que j'étais incapable de faire auparavant. »

De ce point l'interprétation peut aller plus loin et découvrir finalement le fait que le plan de vie, inconscient, de cette jeune fille, avait pour but le désir de dominer, désir maintenant altéré et affaibli du fait qu'elle ne considère plus la danse comme une humiliation personnelle.

J'en arrive à la fin. Nous avons vu que le rêve représente une manifestation psychique subsidiaire en ce qui concerne l'action, mais que, semblable au miroir, il peut trahir des faits et des attitudes corporelles en liaison avec ces actes futurs. Il ne faut donc pas nous étonner si l'âme populaire de tous les temps, avec la certitude d'un sentiment général, a accepté le rêve comme une création visant l'avenir. Un homme supérieur, un homme qui a réuni en lui la somme de toutes les sensations humaines, Goethe, a exprimé la faculté prospective du rêve et la force qui en émane dans une merveilleuse ballade. Le Comte, à son retour de Terre Sainte, trouve son château vide et désolé ; la nuit il rêve d'un mariage de nain.

La conclusion du poème est :

«  Chantons maintenant ce qu'il advint par la suite, et que le tumulte et le bruit se taisent. Car ce qu'il avait vu en petit, il le connut et le goûta dans sa véritable grandeur. Les trompettes et les joyeux éclats de musique résonnè­rent, et cavaliers, cocher, char, toute la foule des invités du mariage s'appro­chèrent de lui et le saluèrent, heureux. C'était ainsi et ainsi ce sera toujours. »

L'impression que nous donne ce poème montre clairement la pensée du rêveur axée sur le mariage.


59   La fonction du doute, dans la vie comme dans la névrose, déclenche une inhibition qui permet d'éviter une décision, tout en cachant à la conscience cette attitude. Pour le psychologue, habitué à tenir compte de ce que font les êtres, et non de ce qu'ils disent, le doute exprime un «  non » certain.

60   Voir dans cet ouvrage : «  Le problème de la distance », «  Syphilophobie » «  la  Psycho­thérapie de la névralgie du trijumeau », ainsi que Le tempérament nerveux, Payot, Paris.

61   Voir dans cet ouvrage : «  Le substratum organique des névroses » et «  Le rôle de l'inconscient ».

62   L'utilisation de pareils souvenirs, chargés affectivement, demande des études plus appro­fondies. Le but de ces images est de produire des sentiments et leurs conséquences : attitude prudente, dégoût, nausées, angoisse, peur du partenaire sexuel, perte de connais­sance et d'autres symptômes nerveux. Dans mon livre : Le Tempérament nerveux (Payot, Paris), j'ai décrit ces manifestations comme étant des analogies (de l'inceste, du crime, de la ressemblance à Dieu, délire de grandeur ou de petitesse). Un autre auteur, HAMBURGER, a exprimé des vues analogues. Voir également, dans ce volume sur l'arrangement névrotique : «  Le Traitement des névroses.  »

63   On peut constater l'amplification des états affectifs en fonction du style de vie.

64   VAIHINGER, La philosophie du comme si, exprime des idées semblables.