Chapitre XXIX. Enfants démoralisés

Parmi les «  bienfaits » que nous a légués la Guerre Mondiale, rien n'égale peut-être en importance l'accroissement prodigieux de la démoralisation de la jeunesse. Tous les auteurs ont pu le remarquer, et beaucoup en sont horrifiés. Les statistiques qui ont été publiées sont assez significatives, elles le sont d'autant plus quand on pense que seule une partie réduite des dommages causés vient à notre connaissance, et crue de nombreux autres cas sont desti­nés à suivre leur chemin, en silence, pendant des mois et des années, jusqu'à ce que nous nous trouvions en présence, non plus d'individus démoralisés, mais de criminels. Les nombres sont importants, mais le nombre qui ne figurera jamais dans les statistiques est encore plus important. Au premier stade, la plupart des cas de démoralisation se situent dans le cadre du cercle familial. On espère de jour en jour une amélioration et certaines mesures ont été prises. En effet la jeunesse démoralisée commet un certain nombre de délits qui ne sont pas directement punis par la loi, ou par les tribunaux d'enfants, et qui, bien qu'ils causent un grand dommage à la famille, sont ainsi cachés et n'apportent aucun changement dans la nature du coupable.

Il ne faut pas abandonner tout espoir, en ce qui concerne le redressement des fautes et des transgressions de la jeunesse, mais en tenant compte du prodigieux manque de connaissance et de compréhension dont on témoigne vis-à-vis de ces faits, tout optimisme exagéré serait injustifié. Il faut néan­moins noter, que le développement de l'être humain, particulièrement durant sa jeunesse, ne suit pas une ligne idéale ; souvent, des déviations se produi­sent. Si nous nous reportons à notre jeunesse et à nos compagnons de jeunesse nous pouvons nous rappeler un certain nombre de transgressions, commises même par des enfants qui, par la suite, sont devenus des personnes tout à fait capables, ou même des êtres supérieurs. Un résumé rapide montre la fréquence des transgressions dans la jeunesse. J'ai parfois essayé de faire des enquêtes discrètes dans les écoles, en ménageant bien entendu la susceptibilité des sujets. Sur une feuille de papier, sur laquelle aucun nom n'apparaît, il fallait répondre par écrit aux questions demandant si l'enfant n'a jamais menti ou volé ? En général, tous les enfants confessaient de petits vols. Un cas intéressant mérite d'être conté : une maîtresse, qui voulait également répondre au questionnaire, se rappelait avoir commis un vol dans son enfance. Mais je dois à présent attirer l'attention sur la nature complexe de pareilles questions et de l'interprétation de la réponse. Tel enfant peut avoir un père bon et intelligent qui sait le comprendre et, malgré de nombreux méfaits, ce père peut réussir dans son éducation. Tel autre enfant peut avoir commis le même méfait, mais peut-être d'une manière plus maladroite, plus évidente ou plus imprudente ; la discipline familiale s'abattra alors sur lui avec toute sa violence, et l'enfant sera persuadé qu'il est un criminel. Nous ne devons pas nous étonner, en conséquence, que la différence dans le jugement de l'acte, soit en relation avec les résultats éducatifs adoptés. Le plus mauvais des principes pédagogiques est de dire à un enfant qu'il ne réussira jamais à rien et qu'il a une nature mauvaise. Pareilles conceptions appartiennent au domaine de la superstition, bien que certains savants parlent d'hérédité criminelle. Nous avons ainsi atteint un point important : les systèmes pédagogiques habituels ne disposent pas de méthodes pour remédier au stade initial ou ultérieur de la démoralisation. Ceci ne doit pas nous surprendre, étant donné que nous nous trouvons devant les faits de la vie psychique de l'enfant, dont la compré­hension se trouve limitée à un nombre extraordinairement réduit de personnes. Généralement, lorsque l'on parle de démoralisation, on pense aux années scolaires. L'observateur expérimenté cependant peut remarquer un certain nombre de cas où la démoralisation commence avant l'âge scolaire. Il n'est pas toujours possible de l'attribuer à la façon dont l'enfant a été élevé. Les parents doivent savoir que, aussi attentifs qu'ils soient, une part d'éducation, dont ils sont ignorants, et qui émane d'autres cercles, influence l'enfant plus que ne le fait leur propre éducation consciente.

Ces influences étrangères qui atteignent le petit enfant lui proviennent des événements et des conditions de vie de l'entourage. L'enfant est impressionné par les difficultés qui accablent son père, dans sa lutte pour la vie, et il réalise l'hostilité du monde, même s'il n'en parle pas. Il va se forger une conception avec les moyens inadéquats dont il dispose, avec ses interprétations et ses expériences enfantines. Cette vue du monde devient ensuite pour l'enfant une mesure de valeur ; il en fait la base de son jugement pour chaque situation dans laquelle il se trouve et en tire les conséquences qui en découlent.

Celles-ci sont en grande partie erronées, car nous avons affaire à un enfant inexpérimenté, dont les possibilités de raisonnement sont sous-développées, et qui, par conséquent est susceptible de faire de fausses déductions. Pensez simplement à la terrible, impression qu'éprouve un enfant, dont les parents habitent une pauvre demeure dans des conditions sociales déprimantes, et opposez-le à un autre enfant qui ne ressent pas l'hostilité de la vie d'une façon aussi précise. Ces deux types sont tellement distincts qu'il est aisé de découvrir, d'après les expressions et la façon de parler de chaque enfant, à quel groupe il appartient. L'attitude du dernier enfant envers la vie sera très différente, marquée par la confiance en soi et le courage, et son comportement entier en sera imprégné. Ce second type s'accommode aisément au monde car il ne connaît rien aux difficultés de la vie ou peut les surmonter plus facilement. J'ai demandé à des enfants de milieu prolétaire ce qu'ils crai­gnaient le plus, et en fait presque tous m'ont répondu : «  d'être frappés » ; autrement dit, d'événements se produisant dans leur famille. Ces enfants qui grandissent dans la crainte de la puissance paternelle, dans la peur du père nourricier ou de la mère, conservent ce sentiment jusqu'à l'âge adulte. Nous pouvons souvent constater que le prolétaire ne donne pas l'impression de cette bienveillance envers le monde, caractérisant le bourgeois qui fait d'ailleurs preuve de plus de courage social. Une grande part de ce comportement regret­table se ramène à sa peur de la vie et des punitions. La punition constitue le pire des poisons en matière d'éducation et permet le développement du pessimisme chez l'enfant. L'enfant conserve cette perspective pendant toute la vie, perd toute confiance en lui-même et devient indécis. Pour acquérir par la suite une attitude courageuse, l'entraînement pédagogique demande beaucoup de temps et d'efforts. En général les enfants de parents aisés répondent que ce qu'ils craignent le plus sont les devoirs. Ce qui prouve qu'ils ne craignent ni des personnes de leur entourage ni leur propre milieu, mais ils se sentent placés dans un inonde de devoirs et de travail qui les effraie circonstances qui nous permettent de tirer des conclusions quant à certains états scolaires déficients qui effraient les enfants au lieu de les éduquer dans le sens d'une vie courageuse et joyeuse.

Revenons à présent à la question de la démoralisation avant l'âge scolaire. Nous ne devons pas être surpris, en tenant compte des tensions provoquées chez les enfants par quelque relation gênante, - où ils considèrent leur sem­blable comme ennemi et où ils commencent à craindre la vie -, qu'ils s'efforcent de gagner du prestige par des tentatives permanentes pour ne pas être ces personnages insignifiants auxquels on tente souvent de les réduire. Un des principes les plus importants de tout système d'éducation est de prendre l'enfant au sérieux, de le considérer comme un égal, et surtout de ne pas l'humilier ou de ne pas se moquer de lui. L'enfant en effet, ressent, et il doit ressentir toutes ces attitudes de son entourage immédiat comme opprimantes. Une personne faible possède une sensibilité différente de celle qui se trouve placée dans des conditions certaines de supériorités mentale et physique. Nous ne pouvons pas évaluer exactement à quel point un enfant est affecté de voir ses parents et ses frères effectuer chaque jour ce que lui-même ne peut pas faire. On devrait se souvenir de ce fait. Toutes les personnes qui se sont penchées sur les âmes enfantines ont dû se rendre compte que tous les enfants ont un désir extraordinaire de pouvoir et de prestige, pour affirmer leur personnalité, ils désirent exercer une influence et paraître importants. Le jeune héros en herbe ne représente qu'un cas spécial de ce pouvoir que tous désirent exercer.

Les différences entre les enfants peuvent s'expliquer aisément. D'une part l'enfant peut vivre en harmonie avec ses parents, d'autre part il peut adopter une attitude hostile et s'opposer aux demandes de la société pour échapper à l'impression qu'il n'est rien, ne joue aucun rôle et qu'il est presque méprisé. Si l'enfant atteint réellement ce dernier stade, et qu'il réalise sa condition insignifiante et sa perte de prestige, il réagit immédiatement de manière à se protéger - tous les enfants réagissent ainsi - et les signes de démoralisation peuvent apparaître très tôt. Il m'est arrivé de rencontrer un petit monstre de cinq ans qui avait tué trois enfants. Cette petite fille, légère retardée mentale, avait toujours recours à la méthode suivante pour ses «  crimes ». Elle cherchait toujours des fillettes plus petites qu'elle, les emmenait jouer, puis les poussait dans la rivière, - elle vivait à la campagne -. Ce ne fut qu'au troisième crime que l'on découvrit l'auteur. Elle fut placée dans un asile d'aliénés. Elle ne réalisait absolument pas la dépravation de ses actes. Elle pleurait mais passait ensuite aisément à d'autres sujets, et ce n'est que très difficilement que l'on arriva à comprendre toute la situation et les motifs intimes de la fillette. Pendant quatre ans elle avait été la benjamine d'une série de garçons et avait été excessivement gâtée. Puis une petite sœur était venue au monde et les parents avaient consacré toute leur attention au nouveau-né, tandis qu'elle-même était reléguée au second plan. Elle ne pouvait supporter cette situation, mais la haine qu'elle portait à sa petite sœur ne pouvait se satisfaire, car cette dernière était soigneusement gardée. La fillette réalisait peut-être aussi, qu'elle serait facilement découverte. Elle généralisa donc sa haine et la reporta sur les fillettes plus jeunes qu'elle considéra toutes comme des ennemies en puissance. Elle vit en chacune d'elles sa petite sœur qui la privait des gâteries antérieures.

Elle arriva ainsi dans son état d'âme hostile et dépourvu d'un sentiment social suffisamment développé du fait de sa débilité, à les tuer. Les tentatives pour ramener de tels enfants à la normale en un temps restreint échouent ; ces enfants sont, plus souvent qu'on ne le pense, en état d'infériorité mentale. Il faut se préparer à un traitement de longue durée, et user d'infiniment de tact et d'un entraînement spécial, véritable dressage, pour amener l'enfant à reprendre contact avec la vie sociale. Mais ces cas, d'ailleurs fréquents, ne nous intéres­sent pas outre mesure ; ils sont la conséquence de déficiences cérébrales. Nous devons en quelque sorte accepter ces enfants comme le produit de fantaisies biologiques et il y a de fortes chances pour qu'ils ne s'adaptent jamais entière­ment à la société. La grande masse de notre jeunesse démoralisée cependant n'est pas atteinte d'infériorité mentale. Tout au contraire, nous trouvons souvent des enfants exceptionnellement doués, qui pendant un certain temps progressent régulièrement et développent leurs possibilités jusqu'à un certain point, mais qui, une fois effondrés, sont absolument incapables de surmonter la crainte d'une catastrophe qui les menacerait dans leur développement ultérieur.

Dans chaque cas nous retrouvons régulièrement les mêmes faits : un développement très net de l'ambition bien que non exprimé au dehors, la peur d'être mis à l'écart ou ignoré, une lâcheté qui fait que l'enfant s'esquive sournoisement de la vie et de ses exigences. Au moyen de ces quelques caractéristiques, nous pouvons esquisser une vue d'ensemble. Seul un enfant ambitieux est susceptible d'être effrayé par un devoir qui menace de dépasser ses possibilités, et de prendre un autre chemin pour cacher sa faiblesse. Tel est le schéma habituel des cas de démoralisation que nous trouvons dans les écoles. Cette démoralisation est liée à quelque échec qui s'est produit ou va se produire, et qui peut être détecté par le fait que l'enfant commence à s'absenter de l'école. Mais comme il faut, bien entendu, cacher sa paresse, il y a d'abord les faux mots d'excuse, puis les fausses signatures.

Que fera alors l'enfant de son temps libre ? Il faut trouver une occupation. En règle générale, tous les enfants qui ont suivi le même chemin, tous ceux qui sont soumis au même destin, s'unissent en groupes. Ces enfants sont en fait tous extrêmement ambitieux et désireux de jouer un rôle, mais ne croient pas que cela leur soit possible par les chemins habituels de l'effort humain. Ils recherchent en conséquence des activités qui leur donneront satisfaction. L'un d'entre eux se trouve toujours, de par sa nature, mieux adapté au rôle de chef, et toute compétition cesse. Chacun a une idée de ce qui doit être fait. En imitant les façons de leurs aînés, ils se constituent une éthique applicable au groupe d'enfants démoralisés. Ils essaient de toutes leurs forces et avec une grande ingéniosité d'imaginer des actions qui les feraient valoir aux yeux de leurs camarades. Ces actions sont toujours marquées du sceau de la ruse, car les enfants, du fait de leur lâcheté, n'osent pas agir ouvertement. Une fois engagés sur ce chemin il n'y a pas de retour possible. Parfois des garçons mentalement déficients se joignent au groupe. On se moque d'eux, on leur joue des tours et leur orgueil les pousse alors à des efforts et des actions exceptionnels. Ou bien, habitués à être traités chez eux d'une manière bien définie, dressés à obéir de façon aveugle, ces enfants sont spécialement entraînés à se soumettre et leur devoir devient alors de recevoir les ordres et de les exécuter. Il arrive souvent que l'un d'entre eux imagine un méfait caractérisé, et c'est le plus jeune, l'inexpérimenté, ou l'inférieur qui l'exécute.

Je passe sur d'autres tentations, bien que l'on doive mentionner par exem­ple les mauvais livres et le cinéma. Jusqu'à présent ces facteurs ne semblent toutefois pas d'importance primordiale. Le cinéma ne pourrait pas survivre si les sujets, criminels ou policiers, n'étaient pas choisis avec intelligence et habileté de manière à stimuler l'audience. Dans cette surévaluation de la ruse et du subterfuge se manifeste la lâcheté d'affronter la vie.

La formation de bandes est si courante que c'est la première notion qui nous vient à l'esprit lorsqu'on pense à la jeunesse démoralisée. Mais la forme de démoralisation d'un individu en dehors d'un groupe est tout à fait différente. La vie d'une telle personne est semblable à celle que nous venons de décrire, bien qu'en apparence les mobiles directeurs soient différents. N'oublions pas le fait que dans le cas de la démoralisation dans un groupe, décrite plus haut, le destin individuel se dessine dès qu'ils ont subi un échec ou sont dans l'attente d'un revers. Il en est de même pour l'individu isolé. Les plus simples, presque innocents, subissent cette loi de la même manière que les cas les plus complexes. C'est toujours quelque offense à leur amour-propre, la peur de se rendre ridicule, le sentiment d'un déclin de puissance ou de volonté de puissance qui deviennent le point de départ d'une déviation vers quelque ligne de développement anormal. Il semble que ces enfants recherchent un terrain d'action subsidiaire. Souvent la démoralisation se manifeste par une forme spéciale de la paresse, que l'on ne doit pas considérer comme héré­ditaire ou comme conséquence d'une mauvaise habitude, mais comme un artifice de l'enfant lui permettant d'éviter tout examen et toute épreuve. Un enfant paresseux peut toujours invoquer sa paresse comme excuse. S'il échoue à un examen, c'est la faute de sa paresse, et un tel enfant préfère attribuer son échec à la paresse, plutôt qu'à son incapacité. Ainsi, semblable au criminel expérimenté, il sait trouver son alibi ; il doit dans chaque cas montrer que son échec est dû à la paresse. Il y réussit. Sa paresse couvre ses fautes, et sur un certain point, sa position psychique, en épargnant sa vanité, s'est améliorée.

Nous connaissons les défauts de nos écoles - les classes surpeuplées, l'entraînement insuffisant de beaucoup de maîtres, parfois leur manque d'inté­rêt car ils souffrent de conditions économiques gênantes. On peut difficile­ment attendre davantage de leur part. Le plus grand inconvénient de l'école est cependant l'ignorance dominante concernant le développement psychique de l'enfant. C'est pourquoi les relations entre maître et élève ont toujours été déprimantes, et cela d'une manière beaucoup plus aiguë que pour n'importe quelle autre relation interhumaine. Si l'élève commet une faute il est puni, ou bien il a une mauvaise note.

C'est comme si le docteur examinant une personne qui aurait une fracture disait : «  Vous avez une fracture, Adieu ! » Tel n'est certainement pas le but de l'éducation ! Dans l'ensemble, heureusement, les enfants avancent par eux-mêmes dans ces conditions et progressent, mais que dire des lacunes de leur développement ? Les enfants avanceront jusqu'au moment où, leurs défi­ciences prenant une excessive ampleur, ils se verront obligés de s'arrêter. Il est triste de réaliser à quel point il est difficile, même pour l'enfant le plus doué, de progresser dans ces conditions et combien il est affligé sous le poids des difficultés accumulées. L'enfant a alors le sentiment d'être incapable de faire les devoirs que d'autres ont pu exécuter, constatation qui est motivée et qui blesse son amour-propre.

Un enseignement spécialisé n'arrivera pas rapidement à consolider des lacunes. Les premiers efforts, si sincères qu'ils soient, restent sans résultat et les fruits ne mûrissent que lentement. L'enfant, l'entourage, l'instituteur, per­dent rapidement patience et l'élève abandonne son intérêt et son zèle.

Certains surmontent ce stade, d'autres préfèrent choisir un terrain d'action subsidiaire.

La démoralisation individuelle se développe ainsi de la même façon que la démoralisation de groupe. Le sentiment d'infériorité, d'inadaptation et d'humi­liation dominent tout le psychisme. Je vais citer le cas d'un enfant, fils unique, dont l'éducation a demande de grands sacrifices à ses parents.

À l'âge de cinq ans, il se considérait comme insulté lorsqu'en l'absence de ses parents les serrures se trouvaient fermées à clé, et il réussit à se procurer une fausse clé et à mettre à sac les tiroirs. Il fut poussé à agir de cette manière par son désir d'indépendance, sa volonté de puissance qui le mettaient en opposition vis-à-vis de ses parents et les lois de la société. Aujourd'hui encore à l'âge de 18 ans, il commet des vols dans la maison, à l'insu de ses parents, bien que ceux-ci croient être au courant de tout. Quand son père lui demande : «  A quoi te sert tout cela ? Quand tu commets un vol je le découvre. » Le garçon est très fier, sachant que son père n'en connaît pas un sur vingt, et il continue ses vols, étant convaincu de ce qu'il est simplement nécessaire d'être assez intelligent pour ne pas être découvert. Nous avons là un exemple des luttes fréquentes entre enfants et parents, conduisant les premiers à agir dans un sens opposé au code moral de la société. Adulte, ce jeune homme aura recours à ces subterfuges psychiques pour pouvoir commettre des méfaits, sans aucun remords. Son père est commerçant en gros, et bien que le fils n'ait pas la permission de visiter les bureaux paternels, il sait que la profession du père est celle d'un intermédiaire. Quand il parle avec d'autres personnes, il prétend que son père est injuste à son égard, étant donné qu'il fait exactement ce que lui-même fait, mais sur une plus vaste échelle.

Encore un exemple de cette influence éducative de l'entourage, dont les parents sont entièrement ignorants.

Un souvenir d'enfance de ce jeune homme montre sa vieille opposition secrète vis-à-vis du père. À l'occasion d'une promenade le père tenait dans sa main un cigare allumé, pendant qu'il bavardait avec un ami. Le garçon se sentant négligé, présenta sa main de façon à faire buter le cigare contre elle et à le faire tomber par terre.

Je vais à présent fournir un exemple tiré d'un milieu prolétaire. Un petit garçon, illégitime, âgé de six ans est élevé dans la maison de sa mère, qui est mariée. Son vrai père a disparu et son beau-père, vieillard capricieux, bien qu'il n'aime pas réellement les enfants, montre beaucoup d'affection à sa propre fille, la gâte, lui apporte des friandises, tandis que le petit garçon n'a pas le droit d'y goûter.

Un jour une jolie somme d'argent, appartenant à sa mère, disparaît. Par la suite, après que d'autres sommes aient disparu, la mère découvre le coupable, son propre fils. Il a dépensé l'argent à acheter des bonbons qu'il partageait avec des camarades dans le but de les «  épater ». Nous avons ici un autre exemple du champ d'action secondaire construit dans le but, toujours le même, de triompher et de gagner du prestige, à tout prix. Ces vols se renouvelèrent souvent, on le fouetta, et son beau-père ne l'épargna pas. J'ai vu moi-même le garçon couvert de marques, le corps entier plein d'égratignures et de cicatrices. Cependant, en dépit des punitions, les vols, comme on doit s'y attendre, ne s'arrêtèrent pas. La mère, il est vrai, était plutôt maladroite, ayant facilité à l'enfant ces vols. Mais combien de mères montrent de l'intelligence dans pareils cas ? L'enquête montra que l'enfant avait été élevé par une vieille paysanne qui, lorsqu'elle visitait les villages voisins, emmenait l'enfant avec elle, et lui donnait de temps en temps des bonbons. Il fut ensuite placé dans un nouvel entourage, beaucoup moins avantageux pour lui. C'était sa petite sœur qui était gâtée et caressée et à qui on donnait des bonbons ; c'était elle qui attirait l'attention et qui fut complimentée. Il travaillait pourtant bien à l'école. Sa faute se situe exactement là où il a cru se trouver en face d'un ennemi, et cette faute était inévitable. Il en est de même dans beaucoup de cas. La démoralisation a l'effet d'un acte de vengeance et apporte à l'enfant un soula­gement psychique.

Voici le cas d'une fillette, âgée de onze ans, enfant illégitime, abandonnée par ses parents et élevée par une grand'mère. La mère, juive, peu de temps après la naissance de l'enfant, s'était mariée et avait disparu. Le père interdisait à l'enfant, lors d'une visite, de l'appeler de ce nom. L'enfant grandit en tant que juive dans un entourage catholique, mais se trouva en violente opposition vis-à-vis de son professeur, chargé de son éducation religieuse juive, qui la fit redoubler sa première année d'études. Peu de temps après, l'enfant commet une série de vols qui lui permettent de faire des cadeaux à ses camarades, dans un but de corruption,et de vantardise. Sa vantardise, due à sa triste position à l'école, se manifesta également par sa prédilection à porter à ses doigts des bagues bon marché.

Je voudrais à nouveau attirer l'attention sur le fait que les délits des sujets démoralisés ne sont pas des actes courageux, sauf lorsqu'ils agissent en grand nombre, ce qui est encore un signe de lâcheté. Le délit le plus fréquent est le vol, qui est essentiellement le méfait du lâche. Mais la structure psychique d'autres méfaits est également à base de lâcheté.

Si nous voulons comprendre d'une façon claire l'ensemble des relations interhumaines et la position des enfants en face de la société nous devons nous souvenir de deux facteurs. D'abord que leur ambition et leur vanité sont les signes de leur désir de puissance et de supériorité, si bien qu'ils tentent de gagner du prestige par quelque sentier détourné, dès que la ligne principale de développement leur est fermée. En second lieu, leurs relations avec leurs camarades sont fragiles. Ce ne sont pas de bons compagnons, ils ne s'adaptent pas facilement à la société, ont quelque chose de rigide et gardent peu d'attaches avec le monde extérieur. Parfois, il ne reste de leur amour pour leur propre famille que l'apparence ou une simple habitude, souvent même pas cela et ils vont alors jusqu'à attaquer leur famille. Ils jouent le rôle de personnes dont le sentiment social est déficient, qui n'ont pas trouvé le point de contact avec leurs semblables et qui les considèrent comme étant des ennemis. Les marques de méfiance sont très fréquentes chez eux. Ils sont toujours sur leurs gardes, de peur que quelqu'un ne profite d'eux. J'ai souvent entendu ces enfants proclamer qu'il est nécessaire d'être sans scrupules,c'est-à-dire qu'il faut profiter de ses semblables. La méfiance se glisse dans tous leurs rapports, ce qui accroît la difficulté de vivre avec eux. Automatiquement, ils ont recours à des ruses sournoises, par manque de confiance en eux-mêmes.

Il s'agit d'établir si ce désir de puissance d'une part, cette conscience sociale déficiente d'autre part sont dus à des causes différentes. Nous pouvons à coup sûr répondre par la négative car ces sentiments ne représentent que deux côtés d'une même attitude psychique. Le sentiment de coopération doit souffrir lorsque le désir de puissance existe ; en effet, dans ce dernier cas, la personne ne pense qu'à elle-même, à sa puissance, à son prestige, et agit sans la moindre considération à l'égard d'autrui.

Si un individu réussit à développer le sentiment de coopération il donne ainsi la meilleure garantie contre l'état de démoralisation.

Je suis quelque peu dérouté pour répondre à la question ce qu'il faudrait faire à une époque d'intense démoralisation comme la nôtre. Il est clair que l'attitude la plus indiquée est l'action immédiate. Même en temps de paix complète notre civilisation est incapable d'exercer un contrôle effectif sur la démoralisation et le crime. Au mieux pouvait-elle punir, se venger, effrayer les gens, elle n'a jamais pu résoudre le problème. Elle a tenu les sujets démo­ralisés à distance ; or pensez au destin terrible de ces sujets que leur solitude seule avait déjà conduit au crime. Ces sujets sont devenus des criminels, parce qu'ils ont perdu le contact humain. À présent ils deviennent des délinquants par habitude, des récidivants. C'est un fâcheux usage, en outre, de rassembler, en attendant l'enquête, des adolescents démoralisés et de les mettre ensemble avec des criminels.

Nous pouvons supposer qu'envirou 40 % des crimes restent ignorés. Parmi les dévoyés le pourcentage est encore plus élevé. Il y a peu de temps, un jeune assassin fut condamné, et son avocat seul savait que c'était son second crime pour lequel il était jugé. Quand des criminels se rencontrent, ils discutent du nombre de fois où ils n'ont pas été pris, ce qui rend d'autant plus difficile la lutte contre le crime et renouvelle constamment le courage du criminel en renforçant le sentiment de son héroïsme -toutefois répugnant pour nous.

Il y a également des erreurs commises dans l'attitude adoptée par la société. Les tribunaux et la police travaillent sans résultat satisfaisant, car ils centrent leur attention sur des problèmes autres que les problèmes vraiment importants et déterminants. Pour améliorer la situation, il faudrait d'abord avoir un personnel différent, plus humain. Il faudrait créer des institutions qui prendraient en charge ces enfants démoralisés et les ramèneraient à la vie sociale, non pas en les écartant, mais au contraire en les y adaptant. Cela n'est possible qu'au moyen d'une compréhension totale de leurs particularités. Rien ne pourra être réalisé si n'importe quelle personne (par exemple un officier en retraite ou un sous-officier) peut être nommée directeur d'une institution de ce genre, simplement parce qu'il jouit de protections en haut lieu. On ne doit retenir pour ces postes que des personnes qui ont un sens de la communauté fortement développé et qui connaissent parfaitement les sujets confiés à leurs soins.

Le point essentiel de ma discussion est que, dans une civilisation où chaque homme est l'ennemi de son voisin, et telle est la signification profonde de notre système économique, la démoralisation ne peut être éteinte, car la démoralisation et le crime sont les sous-produits de cette lutte pour l'existence pratiquée dans notre vie économique. L'ombre de cette lutte obscurcit très tôt l'âme de l'enfant, détruit son équilibre, facilite son désir de grandeur et le rend lâche et incapable de coopération.

On devrait établir une chaire de pédagogie curative pour limiter et finale­ment se débarrasser de cette enfance démoralisée. On comprend difficilement d'ailleurs pourquoi elle n'a pas encore été créée. De nos jours une compré­hension véritable du problème est extrêmement rare. Toutes les personnes intéressées à cette question d'une façon ou d'une autre devraient être obligées d'y participer et d'exposer les moyens dont ils se servent. L'institution elle-même devrait revêtir la forme d'une sorte d'office central, donnant toutes informations sur les questions se rapportant à la prévention ou à la lutte contre la démoralisation.

De plus, des institutions régionales - en rapport avec les écoles -jouant un rôle conseiller, devraient exister pour les cas moins graves.

Pour les cas plus graves elles devraient conseiller l'entourage, afin de trou­ver le chemin, une méthode de traitement, que cet entourage ne pourrait jamais trouver par lui-même.

Pour conclure, les instituteurs devraient connaître la psychologie individu­elle comparée et la pédagogie curative. Dès les premiers signes, ils seraient en mesure de reconnaître les symptômes de la démoralisation, et intervenant efficacement eux-mêmes arriveraient à couper le danger à sa racine, avec tact et amour. Une école modèle pour l'éducation pratique du personnel devrait également être fondée.