Chapitre I. La psychologie individuelle comparée. Ses principes et ses résultats

Lorsque l'on passe en revue les différentes conceptions et doctrines psy­chologiques, on est frappé par la place minime qu'occupe dans leurs recher­ches la question de la prise de conscience. On a l'impression que la con­naissance humaine et l'expérience pratique restent délibérément exclues de ces activités, comme si toute valeur était niée à la conception artistique créatrice ainsi qu'à la faculté de divination et d'intuition. Alors que les représentants de la psychologie expérimentale s'efforcent de classer ou de produire des phénomènes, ou d'en déduire les modes de réaction, s'adonnant plutôt à des études physiologiques de la vie psychique, d'autres auteurs tentent d'incor­porer les manifestations et les modes d'expression psychologiques à des catégories et à des systèmes de la pensée, démodés et peu originaux. À cette occasion ils retrouvent les rapports et les relations des dynamismes psychiques qu'ils avaient auparavant formulés, dans leurs conceptions concernant l'âme humaine.

On s'efforce d'autre part, en partant de minimes manifestations physiologi­ques mesurables, de décrire les états d'âme et d'étudier la pensée, en les identifiant à ces processus physiologiques. Ces auteurs considèrent comme un avantage de leurs conceptions psychologiques que la pensée subjective et les facultés d'identification du chercheur restent exclues de leur travail, oubliant toutefois que, en réalité, leur pensée seule arrive à maîtriser, voire à imposer avec vigueur, ces rapports psycho-physiologiques.

Les méthodes employées dans ces courants ou tendances psychologiques rappellent, en ce qui concerne leur importance en tant que école préparatoire de l'esprit humain, les principes - aujourd'hui périmés en psychologie - des anciennes sciences naturelles avec leur système rigide. Ces principes périmés sont, à l'heure actuelle, remplacés par des conceptions qui considèrent la vie et ses variations, au point de vue physiologique aussi bien que philosophique ou psychologique, comme étant liées sans cesse les unes aux autres. Il en est ainsi pour cette école psychologique que j'ai dénommée psychologie individuelle comparée. Elle cherche, en admettant l'unité de l'individualité, à se faire une image de la personnalité prise isolément, en partant de manifestations vitales et de modes d'expression qui lui sont propres. Les différents traits seront comparés, ramenés à une «  ligne dynamique » commune et combinés de façon à fixer le portrait spécifique du sujet 6.

Il faut dire que cette manière de considérer la vie psychique n'est ni inha­bituelle, ni particulièrement téméraire. Elle se manifeste très nettement dans mes observations concernant la psychologie infantile, même si d'autres lignes directrices s'y trouvent mêlées. C'est surtout la nature et l'œuvre de l'artiste, du peintre, du sculpteur, du compositeur, du poète, qui s'efforcent, par de petits traits, de représenter les créatures de façon telle que l'observateur puisse saisir les lignes dynamiques de leur personnalité, leur style de vie, et puisse ainsi reconstituer ce que l'artiste avait intentionnellement dissimulé. La vie en société, vie dépourvue de préjugés scientifiques nous contraint à chercher dans quel sens diriger nos activités. Cette constatation nous force à dire que, en excluant toute opinion scientifique préconçue, personne, et en aucune circonstance, ne peut au cours d'un événement se faire une opinion, sans avoir à tenir compte de cette ligne directrice qui semble relier toutes les manifes­tations psychiques d'un sujet en vue d'un but fictif.

Lorsque je me dépêche pour rentrer chez moi, je présente à qui m'observe, l'attitude, la mimique et le comportement généralement décrits chez quicon­que est en train de rentrer chez lui ; cela en dehors de toute causalité et de tout fonctionnement des réflexes. Mes réflexes pourraient se comporter autrement, les causes pourraient varier, mais ce qu'on peut saisir du point de vue psycho­logique et, uniquement, ce qui nous intéresse au point de vue pratique, reste la ligne directrice qui guide quelqu'un.

En plus, connaissant le but d'une personne, je sais à peu près ce qui doit se passer. Dans ces conditions, il m'est possible d'observer Successivement les différents mécanismes d'action et de les classer dans un rapport, tout en corrigeant constamment ma connaissance psychologique approximative, en l'adaptant aux données de mes observations. Si je me borne toutefois à étudier des manifestations issues de causes, donc les réflexes et les temps de réaction, ou encore le pouvoir de mémorisation d'un sujet, j'ignore ce qui se passe dans la profondeur de son âme.

Il s'y ajoute que le sujet lui-même ne saurait que faire de sa personnalité, tant que celle-ci n'est pas dirigée vers un but donné. Ne connaissant pas ce but, déterminé par sa ligne dynamique, l'ensemble de ses réflexes et de ses motivations causales ne peut nous fournir des précisions sur la suite de ses dynamismes psychiques. Cette ignorance se manifeste d'une façon très nette lorsqu'on fait les expériences d'association. Je ne peux d'avance comprendre qu'un homme, ayant subi une grande déception, associe au mot «  arbre » le mot «  corde ». Mais si je connais son intention, le suicide, alors je peux m'attendre, avec une quasi-certitude, au déroulement de ses idées dans ce sens et ceci avec tant de conviction que je m'efforcerai de mettre hors de sa portée tous les objets, couteau, poison, arme à feu, susceptibles de lui faciliter le passage à l'acte. C'est dans ses conséquences que se manifeste l'individualité et son schéma d'aperception.

En y regardant de plus près, on constate un ensemble de lois qui président au développement de tout le devenir psychique. Il nous est impossible de penser, sentir, vouloir, agir sans qu'un but fixé donne à cet ensemble une direction voulue, car toutes les causalités sont insuffisantes pour surmonter le chaos de l'avenir et pour annuler son manque d'organisation, dont nous serions les victimes. Toute activité persisterait alors dans un état de tâtonnement im­précis, l'économie de la vie psychique s'épuiserait, dépourvue de toute unité, de toute physionomie, de toute note personnelle, semblable en cela à des êtres inférieurs, des amibes par exemple. Les lois d'une causalité précise régissent uniquement la matière morte ; la vie, elle, est un devenir.

Il est hors de doute que cette conception d'une finalité dans la vie psychiq­ue rapproche la psychologie de la réalité. En ce qui concerne la connexion de certains phénomènes isolés avec l'ensemble, la signification finaliste ne peut être mise en doute. Il est facile de le prouver. Il suffit d'étudier les premières tentatives dans l'acquisition du mécanisme de la marche chez un petit enfant. Le sens profond de ce qui se passe dans pareil cas échappera certainement au non-prévenu, mais nous savons que, avant que soit réalisé le premier pas, le but du mouvement est déjà fixé et cela se reflète dans tous les mouvements partiels.

On peut, de façon semblable, prouver que tous les dynamismes psychiques se trouvent groupés dans une direction donnée, orientés vers un but. Or tous ces buts provisoires et visibles finissent par tomber sous la domination du but final fictif, imaginé et ressenti d'une façon précise. Pour nous exprimer autre­ment, la vie psychique de l'individu est semblable au devenir d'un personnage d'une bonne création dramatique, déterminé par le dernier acte de la pièce.

Cette conception, qu'il est possible, grâce à la psychologie individuelle comparée, de vérifier sur chaque personnalité, nous amène à une conclusion importante. Toute manifestation psychique ne peut être comprise, afin de saisir le psychisme d'un sujet, qu'en tant que préparation en vue d'un but donné. Ce but final est inhérent à toute personnalité de façon consciente ou inconsciente, mais il reste toujours incompris dans sa signification.

Lorsqu'on tient compte de la multiplicité des processus psychiques isolés, séparés de l'ensemble, on voit à quel point ces conceptions favorisent notre compréhension psychologique. Représentons-nous un sujet qui a une mau­vaise mémoire. Admettons qu'il soit conscient de ce fait et que son examen nous révèle une médiocre mémorisation pour les syllabes. Suivant un usage propre à une psychologie abusive nous devrions porter le jugement suivant : le sujet souffre d'une déficience de ses facultés mnésiques, déficience innée ou acquise. Disons, en passant, qu'au cours de pareil examen, on arrive à une conclusion déjà incluse, en d'autres termes, dans les prémices. Dans notre cas, par exemple, si quelqu'un a une mauvaise mémoire ou s'il ne retient que peu de mots, nous pensons qu'il a une faculté mnésique déficiente.

La psychologie individuelle comparée procède de façon tout à fait diffé­rente. À partir du moment où, avec certitude, on peut affirmer que des causes organiques ne jouent pas, se pose la question : Quel est le sens de cette déficience mnésique ? Quelle est la raison de cette manifestation morbide ?

Cette raison, nous pouvons la définir lorsque nous avons une connaissance profonde de tout l'individu, nous permettant la compréhension d'une manifes­tation fragmentaire à partir de la compréhension de l'ensemble. Nous verrions alors  - et ceci est exact pour la grande majorité des cas – ce sujet s'efforcer de se prouver et de prouver aux autres que, pour des motifs plus ou moins plausibles, motifs ne devant pas être exprimés ni devenir conscients, mais se laissant défendre par la déficience mnésique d'une manière particulièrement efficace, il doit se tenir à l'écart de certaine action ou de certaine décision (choix professionnel, études, examen, mariage). Car si on dévoilait le caractère tendancieux de cette déficience de la mémoire et si on révélait sa signification en tant qu'arme, dans cette lutte pour un prestige personnel, il nous serait possible de définir son sens. À chaque examen de ces facultés mnésiques, nous devons nous attendre à trouver justement ce défaut, corres­pondant au style de vie incompris du sujet. Cette déficience a donc une fonction dont le sens ne devient clair que lorsque nous saisissons le système de référence de toute sa vie.

Les uns s'y prennent en soulignant intentionnellement chez eux-mêmes les imperfections psychologiques courantes et en les faisant passer pour de lourdes tares, les autres arrivent au même résultat en se prétendant engagés personnellement dans des situations anormales ou des événements dangereux ou funestes. Grâce à cette tension psychique, leur foi dans leurs possibilités est ébranlée à tel point qu'ils disposent à peine de la moitié de leurs forces, de leur attention et de leur volonté. J'ai décrit sous le terme de «  complexe d'infé­riorité » le tableau de cette déficience.

Des observations semblables concernent également des états affectifs. Tel est le cas d'une femme souffrant d'une névrose d'angoisse, dont les paroxys­mes se répétaient à des intervalles irréguliers. Tant que nous ne trouvons pas d'indices précis concernant sa personnalité, il est facile de parler d'une dégé­nérescence héréditaire, d'une atteinte du système vasomoteur, ou du système neurovégétatif. On peut également espérer pouvoir mieux comprendre ce cas en mettant à jour dans l'anamnèse quelque événement effrayant, trauma, qui aurait été la cause de ces troubles. Mais c'est en étudiant son individualité et en examinant ses lignes dynamiques, que nous avons découvert chez elle un trait caractériel démesuré d'autorité, doublé en tant que moyen de contrainte d'anxiété, à partir du moment où ses proches semblaient vouloir échapper à sa domination et ne plus être en accord avec ses exigences. Ainsi son angoisse survenait, par exemple, lorsque le mari manifestait l'intention de quitter la maison sans son autorisation.

Notre façon de voir exige une manière de procéder strictement adaptée à chaque individu, elle n'est donc pas accessible à des généralisations. Mais pour l'usage, je voudrais ajouter l'explication suivante : à partir de l'instant où j'ai compris le but d'un dynamisme psychique ou d'un style de vie, je dois m'attendre à ce que tous les mouvements particuliers concordent avec ce dynamisme et ce style de vie.

Ce procédé est applicable dans la grande majorité des cas, compte tenu de minimes réserves. Sa valeur persiste également lorsqu'on la formule d'une façon inverse : les mouvements particuliers correctement compris doivent, dans leur ensemble, représenter l'image d'un style de vie spécifique avec son but final. Ceci nous permet de soutenir qu'en dehors de toute prédisposition, milieu et circonstance extérieure, les forces psychiques se trouvent sous la contrainte d'une idée directrice et que tous les mouvements d'expression, les sentiments, les pensées, la volonté, l'action, les rêves et les phénomènes psycho-pathologiques sont empreints de ce plan de vie unitaire.

De cette «  intentionalité », définie par l'individu lui-même, résulte l'unité de la personnalité. Il apparaît donc dans l'organe psychique une téléologie qu'il faut comprendre comme un artifice et comme une construction per­sonnelle, compensation définitive du sentiment d'infériorité humain. Une courte remarque doit étayer cette hypothèse hérétique tout en l'adoucissant : l'évaluation subjective spécifique est plus importante que la prédisposition, l'événement et le milieu. Cette évaluation psychique se trouve dans une rela­tion particulière et spécifique, parfois assez étonnante, avec la réalité. Dans la psychologie des masses, cette constatation fondamentale est difficile à vérifier, étant donné que la «  superstructure idéologique des fondements économiques » (Marx et Engels) sollicite dans cette manière de voir une normalisation des différences individuelles. En réalité, à partir d'opinions donnant lieu à un état d'âme dans le sens du sentiment d'infériorité, se façonne, grâce à une technique inconsciente de nos mécanismes de la pensée, un but fictif en tant que compensation définitive, et un style de vie s'ébauche 7.

J'ai parlé beaucoup de la «  compréhension » de l'être humain, j'en ai parlé autant que bien des théoriciens de la «  psychologie compréhensive » ou de la «  psychologie de la personnalité » qui s'arrêtent toujours à l'endroit précis où ils devraient montrer ce qu'ils ont compris. Il est risqué de vouloir exposer les résultats de la psychologie individuelle comparée d'une façon brève, car il faudra toujours exprimer les dynamismes par des paroles ou des images. En s'efforçant de passer outre à certaines divergences, afin de gagner des formules générales, on commettra au moment de la description l'erreur, formellement interdite dans notre pratique, d'aborder la vie psychique de l'individu avec un schéma rigide, comme le fait l'école freudienne.

Ceci dit, je me propose d'exposer les résultats les plus importants de nos recherches sur la vie psychique. Il faut souligner à cette occasion que le dyna­misme de la vie psychique se présente d'une façon semblable chez l'individu sain et chez le malade. Ce qui distingue le névrosé du sujet bien portant, c'est sa plus grande «  . tendance à la sécurité », tendance qui lui sert à assurer son plan de vie. Quant à l'intentionalité et au plan de vie qui la définissent, on ne peut distinguer de différence essentielle sauf une, de valeur toutefois, à savoir que le «  but concret » du névrosé se tourne toujours du côté inutile de la vie.

Je peux donc parler d'un but général des êtres humains. Une observation minutieuse montre qu'il est possible de comprendre au mieux les différents dynamismes psychiques lorsque nous partons de cette idée que leurs prémices essentielles consistent à toujours se diriger vers un but de supériorité. Cette idée a déjà été exprimée, en partie, par des penseurs ; et l'individu connaît bien souvent lui-même, du moins partiellement, cette particularité, mais un grand nombre de ces données psychologiques restent encore dans l'obscurité et ne percent nettement que da-us l'extase ou l'aliénation. Qu'un sujet désire être artiste, le premier dans sa profession, ou un tyran domestique, qu'il entre­prenne des dialogues avec son Dieu et qu'il déprécie les autres êtres humains, qu'il considère sa peine comme la plus profonde à laquelle tous les autres doivent se soumettre, il poursuit un idéal irréalisable pour lequel il détruit d'anciennes divinités, d'anciennes normes ou frontières établies 8. À chaque étape de son chemin le guide son désir d'une supériorité, d'une recherche de ressemblance divine, sa foi dans son pouvoir psychique particulier.

Dans l'amour, le sujet cherche à exercer un pouvoir sur son partenaire, dans le libre choix professionnel perce le but d'espérances exagérées, doublées toutefois d'appréhensions, et même dans le suicide, il acquiert, avide de vengeance, la victoire sur tous les obstacles. Pour la conquête d'un objet ou d'une personne, il peut avancer sur un chemin droit, agissant de façon orgueil­leuse, autoritaire, désobéissante, cruelle ou courageuse ; ou bien encore il préfère prendre des chemins détournés, ses expériences le guidant, en cher­chant à gagner sa cause par l'obéissance, la servilité, la douceur et la modestie. Les traits caractériels n'ont pas une évolution propre, mais s'adaptent toujours au style de vie individuel, dont ils représentent les modalités de l'action et de la lutte.

Ce but de la supériorité qui, dans chaque cas personnel, se présente sous un aspect tout à fait original, n'appartient pas à ce monde. Considéré en lui-même, nous devons l'intégrer au chapitre des «  fictions » ou des «  imagina­tions ». Vaihinger en dit avec raison que son efficacité réside dans le fait que, dépourvu en lui-même de sens, il est de la plus grande importance pour les agissements du sujet. Ceci est, pour nous, à un tel point vrai qu'il nous est permis de dire : cette fiction d'un but de la supériorité, en flagrante contradic­tion avec la réalité, semble se présenter comme les prémices essentielles de notre vie, nous enseignant à différencier, déterminant notre attitude et notre assurance, guidant nos actions et nos gestes, incitant notre esprit à se perfectionner. Mais, à côté de l'aspect positif de cette fiction, il en est un autre, négatif. Cette fiction amène dans notre vie une tendance hostile et agressive, nous prive de la spontanéité et du naturel de nos impressions et s'efforce cons­tamment de nous éloigner de la réalité, en la déformant. Celui qui considère ce but de la supériorité comme une réalité, le prenant à la lettre, se verra bientôt contraint de fuir la vie réelle faite de compromis, pour rechercher une vie en marge de la réalité sociale ; dans le meilleur cas, trouvant asile dans le domai­ne de l'art, mais le plus souvent échouant dans le piétisme morbide, dans la névrose ou dans la délinquance.

Je ne veux pas m'étendre ici sur des particularités, certains indices de pareille tension vers un but immuable se retrouvant chez tous les êtres hu­mains. Parfois ces indices se traduisent par des attitudes, d'autres fois par des exigences et des espérances. Les souvenirs, les fantasmes, les rêves en portent la trace. Pour les découvrir, il faut bien se garder de questionner le sujet sur ces points ; ses attitudes corporelles et spirituelles nous parlent clairement de cette recherche de la puissance et marquent l'idéal de sa perfection et de ses qualités.

Dans les cas se rapprochant de la névrose, on retrouvera toujours un besoin accentué de se mesurer avec l'entourage ou encore avec des person­nages du passé, aujourd'hui décédés, ou des héros de l'histoire ou de la légende.

Il n'est pas facile de confirmer l'exactitude de cette observation, car si chacun porte en soi un idéal de supériorité, idéal particulièrement accentué chez le sujet nerveux, il est nécessaire alors de trouver chez lui des traits caractériels visant à dévaluer et à rabaisser les autres. L'intolérance, le besoin d'avoir toujours raison, l'envie, le plaisir de nuire, la fatuité, la surestimation de soi-même, la méfiance, l'avarice, en un mot toutes les attitudes dénonçant les traits d'une attitude de lutte se feront jour ; et cela à un degré beaucoup plus important que ne le demanderait l'instinct de conservation et que ne l'exige le sentiment social.

D'autres fois, suivant le degré de confiance en soi-même et le zèle à attein­dre un but donné, on trouvera des traits d'ambition, de courage, d'esprit de compétition, des attitudes de sauveur, de mécène ou d'organisateur. Un examen psychologique exige une objectivité absolue afin de ne pas troubler la vie par un jugement moral. Il faut ajouter à cela que le niveau divergent des traits caractériels déclenche chez nous la bienveillance ou le dédain et il faut savoir enfin, dès le premier abord, que les traits hostiles sont parfois si bien camouflés chez le névrosé que le sujet, avec quelque raison, est étonné et in­disposé lorsqu'on attire son attention sur ses défauts. Voici un exemple fourni par deux frères : l'aîné se rend désagréable en s'efforçant par son obsti­nation et son esprit d'opposition d'assurer sa domination dans la famille. Le cadet, lui, s'y prend de façon plus intelligente, se conduit en véritable modèle d'obéis­sance et arrive ainsi à être considéré par la famille comme une idole, dont on doit satisfaire tous les désirs. Mais, poussé par son ambition, ce cadet ayant eu d'innombrables déceptions, en vint à renoncer désormais à obéir. Des manifestations morbides obsessionnelles s'installèrent, grâce auxquelles tout ordre émanant des parents fut contrarié. On dut toutefois se rendre compte que l'enfant faisait des efforts pour persister dans son obéissance. C'était donc une obéissance, annihilée toutefois par des idées obsessionnelles, impossibles à éviter. On voit le détour que dut faire sa ligne dynamique pour persister dans la même direction que son aîné.

Toute la recherche personnelle du pouvoir et de la supériorité se transpo­sant ainsi très tôt chez l'enfant dans le contenu de son ambition, la pensée ne peut en accepter que ce que permet l'éternel et réel sentiment social. À partir de ce dernier se développent la tendresse, l'affection pour nos semblables, l'amitié, l'amour. La volonté de puissance s'épanouit de façon moins visible, cherchant à s'imposer en cachette et par des détours, en empruntant un semblant de sentiment social.

À cette occasion, il me faut reconnaître une vieille conception fondamen­tale de la psychologie : l'origine de toute attitude marquante d'un être humain se laisse deviner jusque dans l'enfance. C'est par l'éducation de l'enfant que se prépare son attitude future, éducation qui porte l'empreinte de l'entourage. Des modifications fondamentales ne seront réalisables plus tard que grâce à un haut degré d'autocritique ou à une intervention psychothérapique, interven­tion nécessaire dans les cas de manifestations névrotiques, et à partir du moment où le malade reconnaît les fautes de son style de vie avec toutes les conséquences qui en découlent.

Je voudrais étudier le comportement intentionnel du nerveux à l'aide d'un autre exemple, tel que je l'ai rencontré bien souvent dans la pratique. Un homme, particulièrement doué, ayant pu gagner, grâce à son amabilité et à sa distinction, les faveurs d'une jeune fille de grande valeur, eut l'intention de l'épouser. Mais en même temps il la persécuta par ses idées sur l'éducation, lui imposant de très grands sacrifices. La jeune fille supporta ces exigences jusqu'au moment où, afin d'éviter d'autres épreuves, elle rompit les relations. À partir de cette époque l'homme s'effondra dans des crises nerveuses. L'inter­prétation psychologique du cas montre que l'effort vers la supériorité de ce malade l'avait, dès le début, incité à exclure toute idée d'union (et ses exigences autoritaires vis-à-vis de sa fiancée le prouvent). Sans bien le savoir, il a lui-même provoqué la rupture parce qu'il ne se sentait pas capable d'affronter cette lutte ouverte que la notion du mariage représentait pour lui. Dès sa plus tendre enfance, en effet, il doutait de lui-même, vivant, comme fils unique, assez isolé du monde extérieur, avec sa mère, devenue prématu­rément veuve.

Depuis cette époque, caractérisée par des luttes familiales permanentes, il avait acquis l'impression - impression dont il n'était jamais devenu conscient - qu'il n'était pas suffisamment viril et que la femme le dominerait toujours.

Cette attitude psychique est comparable à un sentiment d'infériorité per­manent et on peut comprendre à quel point pareille attitude est déterminée par le sort d'un être humain, l'obligeant à défendre son prestige autrement que par la réalisation des exigences réelles sur le côté utile de la vie.

Il est facile de comprendre que le malade obtint ainsi ce que ses prépara­tifs secrets pour l'exclusion du mariage, avaient visé et ce que sa peur du partenaire avait suscité en lui, à savoir des luttes incessantes et des relations hostiles avec la femme.

Il avait observé en face de sa fiancée les mêmes attitudes que celles adoptées vis-à-vis de sa mère, qu'il s'efforçait de subjuguer. Cette attitude, déterminée par la nostalgie de la victoire, a été mal comprise par l'école freu­dienne, qui le considère comme une relation incestueuse permanente vis-à-vis de la mère.

En réalité, le malade était mû par un sentiment d'infériorité accentué datant de son enfance, résultant de ses conflits avec sa mère et l'incitant à reprendre dans sa vie ultérieure la lutte avec la femme, en se servant de puissants dispositifs de sécurité.

Quelle que soit l'idée qu'on puisse se faire de l'amour, il ne peut s'agir dans notre cas d'un sentiment social qualifié, mais seulement d'une apparence, d'une caricature, d'un moyen, en vue d'un but personnel. Ce but, c'est le triomphe sur la personnalité féminine. Il explique les éternelles épreuves et exigences vis-à-vis de sa fiancée comme d'ailleurs aussi la rupture de relation qu'on pouvait, à coup sûr, prévoir. On ne peut considérer cette rupture comme un événement fortuit, mais comme le résultat d'une mise en scène, savamment préparée par un arrangement réalisé grâce aux moyens dont se servait déjà le sujet dans ses relations avec sa mère. Une défaite dans le mariage était donc exclue, puisque l'union ne pouvait se conclure. On voit dans ce comportement l'hypertrophie de l'attitude subjective, personnelle, aux dépens de celle objec­tive, réaliste, attitude dépourvue de préjugés.

L'explication se retrouve dans la constatation d'une ambition surtendue qui se présente sous un double aspect - l'un de ces aspects tend à remplacer l'autre à partir du moment où le découragement fait suite aux échecs ressentis. Le premier aspect est celui d'une ambition se plaçant en quelque sorte, derrière le sujet et le poussant en avant ; le second qui se dresse menaçant devant lui et le refoule : «  si tu traverses le Halys, tu détruiras un grand royaume. »

C'est sous ce deuxième aspect de l'ambition que se présentent les nerveux alors que le premier aspect ne se retrouve que rarement et dans certaines conditions particulièrement favorables ou encore en apparence. Ils disent : «  Oui, autrefois, j'étais ambitieux. » En réalité, ils le sont toujours, mais ils se sont eux-mêmes barré la route par le mauvais arrangement de leur mal, par leur mauvaise humeur et par leur manque d'intérêt pour les autres. Leur réponse à la question : «  Où étiez-vous lorsque Dieu partagea le monde ? » est infailliblement : «  J'étais malade. » C'est ainsi que ces sujets en arrivent à s'occuper d'eux-mêmes au lieu de s'intéresser au monde extérieur. Jung et Freud ont, par erreur, décrit plus tard ces processus névrotiques, qui sont d'une importance capitale, comme des types constitutionnels, le premier sous le terme d'introversion, le second sous le terme de narcissisme.

D'après cet exposé, l'attitude de notre malade nous apparaît clairement. Nous reconnaissons dans son comportement autoritaire en face de sa fiancée, l'apparence de l'amour. Son effondrement nerveux par contre est moins com­préhensible et nécessite quelques explications. Nous touchons ici au terrain proprement dit de la psychologie des névroses. Une fois de plus, comme déjà pendant son enfance, le malade s'est heurté au problème de la femme. Dans tous les cas semblables le névrosé se montre incité à prendre des mesures de sécurité renforcées et à accentuer la distance qui le sépare de ce qu'il considère comme un danger. Notre malade utilise l'effondrement nerveux pour mainte­nir en lui un pénible souvenir, soulevant un problème de culpabilité qu'il met sur le compte d'une femme, afin de procéder, dans l'avenir, avec plus de prudence dans ses rapports avec la société féminine, ou encore afin de rompre d'une façon définitive avec l'amour et le mariage.

Cet homme a aujourd'hui trente ans. Admettons qu'il supporte cette peine pendant dix ou vingt ans et que, durant une autre période de vingt ans, il regrette son idéal perdu. Il aura ainsi, peut-être pour toujours, évité toute rela­tion amoureuse et, à son sens, aura pu se préserver de tout nouvel échec.

L'effondrement nerveux utilise également, en les renforçant, les moyens employés lors de ses expériences antérieures, alors qu'enfant il refusait la nourriture, le sommeil, le travail et qu'il jouait le rôle de l'ambitieux. Par la faute de sa fiancée, sa valeur baisse alors que lui-même la dépasse par la noblesse de son caractère. Il arrive ainsi à atteindre ce but qu'il poursuivait toujours, sa propre supériorité. Car il est le plus noble, sa partenaire étant mauvaise «  comme toutes les filles ». Elles ne peuvent pas se mesurer avec l'homme. Réalisant l'obligation qui le préoccupait déjà en tant que garçon, il a su montrer qu'il était plus distingué que le sexe féminin, sans être obligé de mettre à l'épreuve ses possibilités.

Nous comprenons pourquoi sa réaction nerveuse ne sera jamais très agres­sive. Il faut qu'il traverse cette terre comme un reproche vivant à l'adresse de la femme 9.

S'il avait conscience de ses projets, en quelque sorte secrets, tout dans sa conduite exprimerait le ressentiment et la mauvaise intention et, de ce fait, il ne pourrait pas atteindre le but poursuivi, son élévation à un niveau supérieur par rapport à la femme. Car il se verrait, comme nous le comprenons, en train de fausser les valeurs et de mener tout vers un but déterminé d'avance. Ce qui se passe n'est ni «  destinée », ni «  conduite avantageuse ». Son but, son style de vie, son mensonge vital exigent pourtant cet avantage. Il est donc néces­saire que le plan de vie du malade reste inconscient, afin de pouvoir croire à une destinée dont il ne porte pas la responsabilité. Il ignore que le chemin qu'il suit est tracé depuis longtemps, malicieusement élaboré et qu'il en est responsable.

Je renonce ici à une description détaillée de cette distance que le névrosé place entre lui et la décision, dans notre cas le mariage. Sa manière de procéder appartient à l'étude d'un «  arrangement nerveux ». Mentionnons seulement que cette distance se manifeste nettement dans son «  attitude hésitante », dans ses principes, dans sa conception du monde et dans son mensonge vital. Le moyen le plus efficace pour réaliser cette distance est toujours la névrose ou la psychose. Les perversions et les impuissances de toutes sortes se prêtent également très bien à ce but. L'homme trouve la conciliation avec la vie dans l'établissement d'une série de regrets portant sur certaines conditions de son passé : «  seulement si ceci ou cela avait été autrement. »

On comprendra aussi l'importance du problème pédagogique, importance particulièrement soulignée par notre école.

Nos investigations suivent ici la même voie ascendante que poursuit aussi le procédé thérapeutique, étudiant d'abord le but de la supériorité qui nous permet d'éclaircir la position de lutte de l'être humain 10, et en particulier du névrosé, essayant par la suite de saisir les origines de ces mécanismes psychi­ques spécifiques. Nous avons déjà mentionné un élément de ce dynamisme psychique, la faculté artistique, inéluctable de l'appareil psychique qui réalise l'adaptation et l'expansion de la réalité grâce à l'artifice de la fiction et de la donation d'un but. J'ai déjà démontré comment la recherche d'une ressem­blance à Dieu transforme la position de l'individu vis-à-vis de son entourage en une attitude de lutte et comment ce combat pousse l'individu vers le dynamisme d'une agression directe ou vers le mouvement de la prudence afin de le rapprocher de son but. Si on remonte la marche évolutive de cette agression jusqu'à la première enfance on trouvera toujours le facteur de base : pendant toute la durée de son développement ce sujet a été grevé d'un sentiment d'infériorité en ce qui concerne ses rapports avec ses parents, ses frères et sœurs et le monde environnant. Du fait de la déficience de ses organes, de son insécurité et de sa dépendance, de son besoin d'appui auprès de sujets plus forts et du fait de sa soumission à d'autres, bien souvent douloureusement ressentie, le sujet éprouve ce sentiment d'insuffisance qui se traduit dans tous les actes de sa vie. Ce sentiment d'infériorité conditionne la permanente inquiétude de l'enfant, son besoin morbide d'activité, son besoin de jouer un rôle, de se mesurer avec d'autres, son désir de préparer son avenir et ses préparations physiques et psychiques. Toutes les possibilités de l'éducation de l'enfant dépendent de ce sentiment d'insuffisance. L'avenir devient ainsi le pays promis qui lui apportera ses compensations. Même dans son sentiment d'infériorité se reflète cette attitude de lutte : il ne considère comme compensation réussie que ce qui annule définitivement sa position présente déficiente et ce qui le rendra supé­rieur à tous les autres. C'est ainsi que l'enfant arrive à se fixer des buts fictifs d'une supériorité où se trouveront transformées sa pauvreté en richesse, sa soumission en domination, sa souffrance en joie et jouissance, son ignorance en omniscience, son incapacité en art. Ce but sera fixé d'autant plus haut et poursuivi d'une façon d'autant plus rigide que l'enfant aura ressenti nettement son insécurité, qu'il aura souffert d'une faiblesse physique ou légèrement psychique et qu'il aura été soumis dans la vie à des vexations. Si on désire deviner ce but, il faut observer l'enfant dans ses jeux, dans ses occupations spontanées ou explorer son imagination quant au choix d'une profession. Les changements apparents de ces manifes­tations ne suffisent pas pour cacher dans la recherche de chaque nouveau but le désir d'un nouveau triomphe. Un autre aspect de ces productions qu'on retrouve souvent chez des enfants peu agressifs, chez des jeunes filles ou chez des sujets particulièrement fragiles, réside dans l'abus de leur faiblesse, qui oblige ainsi les autres à se soumettre à eux. Ils s'efforceront plus tard d'en faire autant jusqu'au jour où leur style de vie et leur mensonge vital seront démas­qués d'une façon irréfutable.

Un autre aspect de ce dynamisme compensateur peut réduire le rôle sexuel à un rôle inférieur, incitant l'individu à se fixer des buts à tendance mâle particulièrement prononcée. Dans notre civilisation, orientée d'une façon mas­culine, la jeune fille, comme d'ailleurs parfois aussi le garçon, se croira obligée de souligner par des efforts et toutes sortes de stratagèmes ces traits masculins. On ne peut pas nier que certains de ces traits sont de nature positi­ve. Notre devoir consiste à les maintenir mais aussi à découvrir les nombreu­ses lignes dynamiques erronées et pathogènes, afin de les supprimer. Cette activité dépasse de loin les limites de la cure thérapeutique et touche au problème de la vie sociale, de l'éducation des enfants et des masses. Car le but de pareille conception est : renforcer le sens de la réalité, des responsabilités et remplacer la haine latente par un sentiment de bienveillance mutuelle, senti­ment qui sera développé par l'épanouissement du sens social et par la réduction consciente de la volonté de puissance.

Dans «  L'Adolescent » de Dostoïevski, les fantasmes de la recherche de puissance des enfants sont décrits d'une façon magistrale. J'ai retrouvé chez un de mes malades un cas particulièrement typique de cette tendance. Dans ses idées et ses rêves se retrouvait toujours le même désir : que d'autres meurent pour que son espace vital augmente, que d'autres souffrent pour qu'il se trouve dans de meilleures conditions. Cette attitude rappelle la conception erronée et cruelle de beaucoup d'être humains qui ramènent les maux de ce monde au fait que notre terre est trop peuplée. Ces tendances ont certainement contribué à rendre plus justifié le déclenchenient de la guerre mondiale.

Le sentiment de l'évidence qui sous-tend ces fictions provient d'autres domaines, et dans le cas présent, probablement, de données de l'activité capitaliste, où en effet un sujet se trouvera d'autant plus à l'aise que l'autre souffrira davantage : «  Je voudrais devenir fossoyeur » me disait un garçon âgé de quatre ans, «  je voudrais être celui qui enterre les autres. »