Chapitre IV. Traitement de névroses par la psychologie individuelle comparée

Étiologie

a) Le sentiment d'infériorité et sa compensation

Traiter avec précision du domaine étendu de la psychothérapie, dans un temps où les discussions concernant la valeur de ses principes sont encore si nombreuses, est une entreprise tout à fait hasardeuse. Permettez-moi en consé­quence de me référer à ce qui constitue la base de mes propres vues, c'est-à-dire aux matériaux constituant mes propres expériences, à la disposition du public depuis 1907.

En 1907, dans mon livre La compensation psychique de l'état d'infériorité des organes 14, j'ai démontré que les anomalies constitutionnelles, hérédi­taires, ne devaient pas simplement être considérées comme l'origine de processus de dégénérescence, mais aussi comme cause d'activités compen­satrices et hyper-compensatrice et de phénomènes de corrélation significatifs, auxquels l'activité psychique, soumise à une contrainte, contribuait pour une part essentielle. Cet effort psychique de compensation, dans le but de se rendre maître de tensions psychiques, s'élance souvent sur des voies nouvelles et différentes. À l'observateur, cette activité compensatrice apparaît comme étant d'une nature bien trempée, accomplissant ainsi d'une manière tout à fait remarquable son dessein qui est de masquer quelque déficience, réelle ou ressentie comme telle. La manière la plus largement répandue, dont se sert le sentiment d'infériorité de l'enfance pour éviter d'être découvert, apparaît sous la forme d'une création, d'une superstructure psychique compensatrice, rétablissant l'équilibre par des dispositifs de nature sociale ou par le mode de vie névrotique. Elle consiste en un effort pour regagner, par le moyen de préparatifs et de défenses pleinement éprouvées, une position avantageuse, supérieure. Tout écart du normal peut, en conséquence, être expliqué par une ambition plus grande et par un degré plus marqué de précaution. Tous les projets et les combinaisons, y compris les traits et les symptômes du caractère nerveux, tirent leur sens d'essais, de tensions, d'expériences, d'identifications, d'imitations qui ne sont pas entièrement étrangers même à l'individu sain. Le langage qu'ils parlent, si on sait le comprendre, montre à l'évidence que l'on est en présence d'un individu qui lutte pour que l'on reconnaisse sa valeur, qui s'efforce actuellement d'obtenir à tout prix cette reconnaissance ; il est évident aussi qu'il aspire sans cesse à une domination quasi divine sur son entourage, pour échapper à son insécurité et à son sentiment d'infériorité.

Une fois dégagée la racine du comportement névrotique, nous découvrons d'autre part un assortiment varié d'états d'irritabilité et d'hypersensibilité, qui ne sont pas la cause mais plutôt la conséquence de la névrose. Dans une courte étude sur l'instinct d'agression : «  Agressiontrieb im Leben u. in der Neurose » (Heilen und Bilden, Bergmann, 1929), j'avais essayé de présenter cette «  hyperaffectivité » et de montrer comment, dans le but de mener à bien un projet ou d'échapper à un danger, elle se convertissait souvent en une apparente «  inhibition de l'agression ». Ce qui est connu d'habitude sous la dénomination de «  disposition à la névrose » (disposition névrotique) est déjà une véritable névrose : les symptômes proprement névrotiques apparaissent avec plus de précision et avec une allure pathologique seulement dans des circonstances où un besoin intérieur de légitimation réclame la formation d'artifices d'intensification. Ils restent latents dans les situations favorables, qui ne mettent pas le sujet à l'épreuve quant à son sentiment social.

Cette manifestation de la maladie et les aménagements qui l'accompagnent sont spécialement nécessaires pour les buts suivants :

1. Pour servir d'excuse, si la vie refuse les triomphes auxquels on aspire.

2. Pour que la solution de tous les projets soit remise à une date ultérieure.

3. Pour permettre aux buts déjà atteints d'apparaître sous un jour plus lumineux, puisqu'ils ont été atteints en dépit de la souffrance. Ces procédés et d'autres montrent clairement la préférence du névrosé pour l'apparence des choses, pas pour leur fond.

Ce que l'on doit déduire de chaque cas est simple : le névrosé, en vue d'assurer le succès de ses actions, vers lesquelles il est guidé par un but imaginaire, s'en tient à des lignes directrices qui lui sont spécifiques et qu'il suit actuellement à la lettre et de façon immuable. Ainsi, au moyen de traits de caractère définis et propices à l'élaboration uniforme des symptômes, grâce aussi à une préparation affective assurée, et au moyen d'une perspective névrotique embrassant le passé, le présent et le futur, la personnalité névro­tique atteint sa forme fixe. L'urgence qu'il y a, pour cette supériorité, d'assurer sa sécurité agit avec une telle vigueur, que chaque phénomène psychique, quand on l'analyse du point de vue de la psychologie comparative, laisse apparaître, à côté des manifestations en surface, une même caractéristique : se libérer d'un sentiment de faiblesse afin d'atteindre les sommets, s'élever d'un «  en bas » vers un «  en haut » au moyen de stratagèmes, souvent peu compréhensibles pour nous, devenir supérieur aux autres 15.

Afin d'obtenir un ordre pédant et des mesures de sécurité dans ses prévisions, ses pensées et sa mainmise sur le monde, le névrosé a recours à toute sorte de règles et de recettes, dont la plus importante correspond au schéma primitif antithétique.

En conséquence il n'attache d'importance qu'aux valeurs affectives qui correspondent à la supériorité et à l'infériorité et s'efforce - autant que j'ai pu le constater - de retrouver entre elles le contraste allégué qui oppose le «  mas­culin » et le «  féminin » - contraste si réel pour lui. Ainsi, «  par l'intermédiaire fallacieux de jugements conscients ou inconscients, comme au moyen d'une sorte d'accumulateur psychique, se trouve réalisée une possibilité de produire des troubles affectifs adaptés à la ligne de vie personnelle du malade. Aux traits de sa «  psyché » ressentis comme féminins (une attitude passive, la docilité, la mollesse, la lâcheté, le souvenir de la défaite, l'ignorance, l'incapacité, la tendresse), il s'efforce de donner une orientation exagérément masculine, en développant un sentiment de haine, de défiance, de cruauté, d'égoïsme. Il recherche le triomphe dans ses relations avec les autres êtres humains. Il peut, cependant, d'une manière diamétralement opposée, exagérer sa faiblesse et de cette façon imposer aux autres la charge de le secourir. Cette façon de procéder accroît dans une énorme mesure les précautions et la prévision du malade et l'amène à préparer à l'avance des moyens pour échapper aux décisions imminentes.

Lorsque le malade croit qu'il lui incombe de donner des preuves de ses «  capacités masculines », par exemple dans ses luttes de toute nature, dans sa profession, en amour, et dans tous les cas où il redoute d'être «  féminisé » par la défaite (et cela s'adresse aussi au sexe masculin), il s'efforcera d'approcher, même de très loin, le problème d'une manière détournée. Nous découvrons alors toujours, dans pareils cas, une ligne de vie déviée du chemin direct, qui, par crainte des erreurs et de la défaite, cherche son salut par des voies indirectes. Il en résulte, de ce fait, également une falsification de son rôle sexuel, donnant l'apparence d'un «  hermaphrodisme psychique », que le névrosé lui-même s'imagine posséder. Sous cet angle, la névrose pourrait aisément se voir attribuer une cause sexuelle. En réalité, on retrouve à l'inté­rieur du domaine sexuel la même lutte qui agite notre vie psychique tout entière. Le sentiment d'infériorité originel conduit à des chemins détournés, (dans la vie sexuelle : la masturbation, l'homosexualité, le fétichisme, l'algolagnie, la surestimation de la sexualité, etc.) pour garder son orientation vers son but de supériorité en écartant toute épreuve de nature sexuelle. La formule schématique : «  je veux être un homme complet », sert au névrose de but à la fois concret et abstrait. C'est un aboutissement compensateur d'un sentiment d'infériorité fondamental - infériorité qui est ressentie comme étant de nature féminine. Ce schéma qui apparaît ainsi, et à partir duquel l'individu ordonne ses aperceptions et ses actions, est fondamentalement antithétique et il a été, par une falsification infantile consciente, interprété comme contenant en lui des éléments hostiles. En conséquence nous pouvons établir à coup sur comme les prémices inconscientes de la poursuite d'un but névrotique, les deux traits suivants :

1. Les relations interhumaines se présentent, dans toutes les circonstances, sous la forme d'un combat.

2. Le sexe féminin est inférieur et ses réactions servent de mesure à la force masculine.

Telles sont les deux suppositions inconscientes que révèlent à un degré égal les malades des deux sexes. Ces deux suppositions sont à la base de l'altération et de l'empoisonnement de toutes les relations humaines avec leurs manifestations et troubles affectifs et de l'avènement d'un état permanent de mécontentement à la place d'une franche détente. Le mécontentement n'est en général calmé qu'après l'intensification des symptômes et après une démons­tration évidente de l'existence d'une maladie. Le symptôme est d'une certaine manière un substitut de la soif de supériorité et de l'état affectif qui lui est associé. Dans la vie émotionnelle du malade cet état conduit plus sûrement le malade à une victoire illusoire sur son environnement que ne le ferait, dans le cas d'une bataille loyale, un trait défini de caractère, ou une résistance. Pour moi la compréhension du langage du symptôme est la condition essentielle du succès dans la cure psychothérapique.

Puisque le dessein de la névrose est d'aider un individu à s'assurer de la réalisation de son but final de supériorité, puisque le sentiment d'infériorité, apparemment, exclut la possibilité d'une agression directe, des voies détournées seules, avec l'apparence d'une faible activité à caractère parfois masochiste, et toujours sous des aspects d'une torture de soi, seront préférées. Le plus souvent nous avons affaire à un mélange de mouvements psychiques et de symptômes pathologiques qui se manifestent soit de manière synchrone, pendant la même période de maladie, soit à la suite les uns des autres. Lorsqu'on les sépare du contexte de la maladie, ils donnent parfois l'impres­sion d'être contradictoires ou de révéler une scission de la personnalité. Or le contexte montre que le malade peut suivre deux lignes contradictoires pour atteindre son idéal de supériorité illusoire, de même qu'il pourra, avec le même objet en perspective, raisonner correctement ou non, juger et sentir en fonction de son but. Nous devons, en toute occasion, nous attendre à ce que le névrosé possède les points de vue, les sensations, les souvenirs, les états affectifs, les traits de caractère et les symptômes que l'on doit présupposer en lui, en raison de la ligne de vie et du but qu'on lui a reconnu.

En vue de gagner sur la ligne d'obéissance, de soumission, de sugges­tibilité hystérique, en vue d'asservir les autres par sa faiblesse, par sa pusilanimité, par sa passivité, par son besoin de tendresse, le névrosé a en sa possession toutes sortes de répertoires, de tableaux d'horreur, destinés à inspirer la crainte, de disponibilités affectives et d'identifications, accompa­gnés de sentiments et de traits de caractère adéquats ; semblable à l'obsédé qui dispose de ses principes, ses lois et ses interdictions qui censément le gênent, mais qui en réalité investissent le sentiment qu'il a de sa personnalité d'une puissance quasi divine. Le but que nous retrouvons toujours, est l'obtention de quelque «  rente » idéale, pour laquelle le patient se bat avec les moyens que ses expériences immédiates lui ont montré être les plus efficaces, et cela avec autant de ténacité que le névrosé atteint de sinistrose, obsédé par la crainte d'un accident, bataillant pour l'obtention de son indemnité matérielle, sa rente. Il en est de même pour les cas où des états affectifs actifs, tels que la rage, la colère et la jalousie, se montrent être des moyens d'accès à une sécurité primordiale. Ces dernières se manifestent souvent sous forme d'accès algiques, d'évanouissements et de crises épileptiformes. (Voir «  Trotz und Gehorsam », dans Heilen und Bilden.) Tous les symptômes névrotiques ont pour devoir d'assurer la sécurité du sentiment de personnalité du malade et de sa ligne de vie, à laquelle il s'est identifié. Pour l'aider à prouver qu'il est capable d'affronter la vie, prennent naissance tous les «  arrangements » et tous les symptômes nerveux comme des expédients, comme un coefficient de sécurité indu contre les dangers qu'il anticipe. Contre ces dangers, il n'a cessé de se prémunir, lorsque, sous l'influence de son sentiment d'infériorité, il a établi ses plans pour l'avenir. Des troubles fonctionnels jouent un rôle important dans ce mécanisme, déclenchés par la tension provoquée par l'ap­proche d'un problème vital qui met à l'épreuve le sens social du malade.

b) L'arrangement de la névrose

Le sentiment d'infériorité, né à partir des données de la réalité, à dessein cultivé et exagéré dans son développement, incite sans cesse le malade, dès son enfance, à fixer quelque but à ses efforts, un but dépassant toutefois les limites humaines, le rapprochant de la déification et qui le contraint à suivre des lignes, tracées avec rigidité. Sous cette contrainte se trouvent éliminées d'autres prises de position nécessaires et réalistes. On a l'impression que le névrosé s'est délimité un étroit espace où il se démène, sans vouloir en sortir. Les rapports interhumains ne sont plus saisis et réglés de façon réaliste, mais uniquement d'une manière subjective. Le système névrotique, le plan de vie du nerveux, s'étend entre ces deux points : son sentiment d'infériorité et son effort pour atteindre la supériorité.

Cette structure psychique compensatrice, cette «  volonté » du nerveux, utilise toute ses expériences, personnelles et celles des autres, en les défor­mant, il est vrai, et en falsifiant leur signification parfois, mais également, en les employant selon leur contenu authentique, chaque fois que l'objectif névrotique en a besoin. Il en résulte parfois une extraordinaire possibilité de rendement du névrosé dans un domaine réduit, là où son aperception névrotique ne se trouve pas en contradiction avec la réalité, et où parfois, chez l'artiste par exemple, elle l'élève et l'ennoblit.

Une investigation plus approfondie nous permet de découvrir un phénomène tout à fait compréhensible : toutes ces lignes de direction sont abondamment pourvues de signaux d'avertissement et d'encouragement, avec des mémentos et des incitations à agir, au point que l'on peut parler d'un véritable réseau de sécurité, largement déployé. Nous rencontrons partout la vie psychique névrotique en tant que superstructure, bâtie sur une situation infantile menaçante, superstructure qui évolue au fil des années et qui s'adapte mieux à la réalité extérieure que ne pouvait le faire l'évolution de l'enfant. On ne doit pas s'étonner alors, de ce que chaque phénomène psychique névrotique soit pénétré par ce système rigide et apparaisse comme une analogie où ressortent toujours les lignes directrices du style de vie. De tels phénomènes sont - le caractère névrotique, le symptôme nerveux, la conduite, chaque artifi­ce utilise dans la vie, les évasions et les déviations qui surviennent, dès que des décisions à prendre menacent le statut quasi divin du névrosé et finalement sa vue du monde, son attitude envers les hommes, les femmes et ses propres rêves. J'ai présenté mon interprétation de ce dernier phénomène en 1911. Accordant mes vues sur les rêves à celles sur les névroses, j'ai découvert que leur fonction principale consiste à simplifier les efforts, avertissements et encouragements favorables au plan de vie névrotique, en vue de la solution de quelque problème futur. On trouve un expose plus détaillé dans le chapitre sur les «  Rêves et leur interprétation », montrant comment, par le truchement d'états affectifs, le rêve crée une ambiance qui soutiendra les projets du style de vie contre les exigences du sens commun.

Comment apparaît cette similitude frappante dans les phénomènes psychi­ques où tout semble être pénétré et guidé par la même tendance, un effort pour s'élever, un effort vers la masculinité, Vers le sentiment d'être semblable à un dieu ? J'ai signalé ces faits dans mon étude neurologique «  Ueber Zahlenanalysen und Zahlenphobie » (Neurolog. psychiatr. Zeitschrift, 1905). La réponse peut être trouvée aisément dans le travail mentionné plus haut. La nature suggestive du but du névrosé contraint sa vie psychique tout entière à une attitude uniforme. Une fois la ligne de vie du malade comprise, nous le trouverons toujours à l'endroit précis où nous devions nous attendre à le rencontrer, compte tenu de sa mentalité et de son passé. Le besoin puissant d'unification de sa personnalité découle d'une nécessité interne, créée par la tendance à sa propre sauvegarde. Le chemin a été rendu sûr et invariable grâce aux arrangements schématiques et appropriés de traits de caractère, de dispositions affectives et de symptômes. Qu'il me soit permis, à ce propos, d'ajouter quelques remarques concernant les «  troubles affectifs » et la «  sen­sibilité névrotique », afin de prouver l'existence d'un «  arrangement » inconscient, dont le but est de maintenir la direction de la ligne de vie, en les employant ainsi à la fois comme un moyen pour une fin et comme un artifice de la névrose.

Un malade par exemple qui souffre d'agoraphobie, dans le but de renforcer (par des moyens compliqués) son prestige chez lui, de forcer son entourage a se mettre à son service et d'éviter de perdre, tandis qu'il est dans la rue ou dans un endroit en plein air, la «  résonance » si ardemment désirée, unit de façon inconsciente et émotionnelle en un «  junktim » 16 d'une part l'idée d'être seul, de personnes étrangères, d'emplettes, de fréquentation d'un théâtre, d'une société, etc. et d'autre part l'idée d'une attaque d'apoplexie, d'un voyage en mer, d'un accouchement dans la rue, d'une maladie infectieuse contractée à partir des germes de la rue. La valeur exagérée du coefficient de sécurité, contrastant avec les possibilités idéatoires, la tendance à exclure toute situation n'assurant pas la supériorité se manifestent clairement. On peut de cette manière discerner l'intention jusqu'à son objectif final et la ligne de vie peut être déterminée dans sa recherche de situations privilégiées. Il en est de même de la précaution névrotique d'un malade sujet à des crises d'anxiété et qui désire éviter toute décision, que ce soit à l'occasion d'un examen, d'une question d'amour, ou d'une entreprise quelconque : la crise le forcera, en établissant ainsi une preuve de sa maladie, à lier sa situation à l'idée d'une exécution, d'un emprisonnement, d'une mer sans rivage, à celle d'être enterré vivant, à l'idée de la mort. En vue d'échapper à la décision à prendre con­cernant une question d'amour, il se peut que, au service du but poursuivi, l'on rencontre la liaison d'idées suivante : homme avec meurtrier ou cambrioleur, femme avec sphinx, démon ou vampire. Toute défaite possible est ressentie comme plus menaçante du fait de sa liaison avec l'idée de mort ou de grossesse, (que l'on rencontre aussi chez les hommes névrosés). L'état affectif transféré oblige le malade à éviter une entreprise projetée. Le père ou la mère reçoivent quelquefois, dans l'imagination, le rôle d'amant ou d'époux, jusqu'à ce que le lien soit assez fort pour permettre une exclusion au problème du mariage. Des sentiments religieux et moraux de culpabilité sont (comme cela se voit fréquemment dans la névrose obsessionnelle) développés et utilisés dans le but d'atteindre une sensation de puissance (par exemple : si je ne prie pas ce soir, ma mère mourra ; proposition qui doit être énoncée de façon affirmative si l'on veut comprendre l'illusion de quasi-divinité : «  si je prie, elle ne mourra pas »). Des futilités se trouvent amplifiées, pour paraître plus consciencieux que les autres, et pour détourner le regard de l'essentiel, grâce à ces préoccupations.

Jointes à l'idéal exagéré de la personnalité et aux «  anxiétés » et «  exclu­sions » de type névrotique ayant pour but de protéger cet idéal, nous trouvons aussi des «  espérances » exagérées. La certitude qu'elles seront déçues conduit le malade à renforcer et à établir définitivement des sentiments de tristesse, de haine, d'insatisfaction, de jalousie, etc. Dans ces cas l'importance attachée aux principes, aux idéaux, aux rêves, aux châteaux en Espagne, joue un rôle primordial et le névrosé peut, en mettant en rapport ces idées avec quelque personne ou quelque situation, priver toute chose de sa valeur propre et ainsi faire montre de sa supériorité. La grande importance de l'amour dans la vie humaine et la recherche, de la part du névrosé, d'une influence et d'une impor­tance surhumaines dans ce domaine, fait naître fréquemment un «  arrange­ment », tel celui d'une espérance déçue, permettant au malade d'échapper au problème sexuel. La masturbation, l'impuissance, les perversions, la frigidité et le fétichisme se retrouvent ainsi sur la voie détournée de ces êtres vaniteux, étant nés de la très grande tension engendrée par un problème donné, à caractère social.

Je ferai brièvement mention d'un troisième type de construction, destiné à éviter la défaite ou un sentiment marqué d'infériorité, à savoir, l'anticipation de sensations, de sentiments et d'aperceptions qui, dans des situations mena­çantes, ont la valeur de prospections, d'avertissements et d'encouragements, tels qu'on les constate dans les rêves, aussi dans l'hypocondrie et la mélan­colie, en particulier dans les délires des psychoses, dans la neurasthénie et dans les hallucinations 17. Un bon exemple en est fourni par les rêves des enfants énurétiques, rêves où ces derniers se voient eux-mêmes dans les toilettes, de façon à pouvoir justifier leur altitude énurétique, en général vindi­cative et révoltée, en la soustrayant au sens commun. De même les tableaux morbides causés par le tabès, la paralysie, l'épilepsie, la paranoïa, les affec­tions du cœur et des poumons, etc. peuvent être employés dans un but de mise en garde ou de protection.

Afin de donner une représentation intelligible, forcément schématique, de l'orientation particulière des névrosés et des psychotiques, je propose de résu­mer la conception habituelle de la «  nervosité » en une formule, puis de la comparer à une autre formule, schématisant les vues exposées ci-dessus et correspondant mieux à la réalité. La première formule pourrait être la suivante :

 

Individu  +

Expérience  +

environnement

+  exigences de la vie

 =  névrose

Hérédité, structure du corps (Kretschmer). Composante sexuelle (Freud). Intro-extra version (Jung).]

[sexuelle ou incestueuse (Freud).]

 

 

 

Dans cette formule on considère l'individu comme affaibli soit par un sentiment d'infériorité, soit par l'hérédité, par la «  constitution sexuelle », l'émotivité, ou par son caractère. En outre ses expériences, l'environnement et les exigences du monde extérieur pèsent sur le patient et l'amènent à «  chercher refuge dans la maladie ». Cette conception est manifestement fausse et ne reçoit aucun appui d'une hypothèse adjuvante selon laquelle la frustration des désirs ou de la «  libido » dans la réalité se trouve corrigée par la névrose.

La formule suivante serait donc meilleure.

Le schéma individuel de l'évaluation (I + E + E) + X idéal spécifique de la supériorité où X peut être remplacé par un arrangement des expériences, traits caractériels, états affectifs et symptômes.

La question vitale du névrosé n'est pas : que dois-je faire pour m'adapter aux exigences de la société et construire une existence heureuse, mais : com­ment façonner ma vie pour satisfaire ma recherche de la supériorité et trans­former mon sentiment d'infériorité immuable en un sentiment de ressemblance à Dieu.

En d'autres termes le seul point défini et fixe que l'on conçoit est l'idéal de la personnalité. Dans sa recherche d'une ressemblance à Dieu, le névrosé développe une évaluation tendancieuse de sa propre personne, de ses expériences et de son environnement. Mais comme ces mesures ne lui suffi­sent pas pour réaliser sa ligne de vie ou se rapprocher de son but, il arrange des situations dont les effets, antérieurement éprouvés comme favorables, facilitent la réalisation - expériences d'un sentiment d'échec, de tromperie, de souffrance, états affectifs -lui fournissant la base de son agressivité active. Le fait qu'il arrive à construire semblables traits caractériels à partir d'expériences réelles et à partir de ses possibilités, et qu'il édifie le type de traits de caractère et de dispositions affectives convenant au mieux à son idéal de la personnalité, découle de la description précédente et a été discuté en détail par moi. Le malade s'identifie de la même façon à ses symptômes, et toutes ses expé­riences prennent la forme qui se révèle nécessaire et utile pour l'élévation de son sentiment de la personnalité. Dans ce mode de vie esquissé et fixé par un but final, défini par le sujet lui-même, on ne trouve pas la moindre trace d'une téléologie prédéterminée, autochtone. Le plan de vie du névrosé se trouve inspire et arrangé téléologiquement, uniquement par cette contrainte et recherche de la supériorité, par le souci d'échapper aux décisions d'apparence dangereuses, par des sondages prévoyants le long de quelques rares lignes directrices, strictement déterminées, et par un réseau de sécurité anorma­lement développé. En conséquence la question concernant la conservation ou la perte de l'énergie psychique n'a plus de valeur. Le malade créera juste ce qu'il lui faut d'énergie psychique pour être capable de persévérer sur son chemin de la supériorité, pour exprimer sa revendication de masculinité et de quasi-divinité.

La perspective s'est déformée, sa manière de concevoir la vie s'est altérée. Le but de la supériorité - entretenu par son sentiment d'infériorité - dévie toute sa volonté, ses pensées, sa vie affective et ses actions dans un domaine, loin de la réalité, que nous appelons névrose. Les symptômes, en fonction de son but final, sont les formes d'expression de sa vanité. Au début, et par moment, cette vanité se trouve derrière le sujet et le pousse en avant. Après des défaites inévitables (car comment la vie pourrait-elle satisfaire toujours les exigences du névrosé ?) elle finit par se placer devant lui et le repousse : si tu traverses le Halys, tu détruiras un grand royaume (celui de ton imagination).

c) Le traitement psychique des névroses

Dévoiler le symptôme névrotique et le style de vie du névrosé est la con­dition essentielle du traitement. Car le symptôme, en fonction du style de vie ne peut persister que si le malade arrive à le soustraire à sa critique et à sa compréhension. Le déroulement inconscient du mécanisme névrotique, en opposition avec les données du monde réel, ne s'explique que par la tendance rigide du sujet d'atteindre son but 18.

La contradiction avec la réalité, avec les exigences logiques de la société, dans ce système, s'explique par le manque d'expérience et par des rapports particuliers avec son entourage, que le sujet avait établis pendant sa première enfance, au moment où se façonne le style de vie.

Vouloir avec d'autres personnes rechercher des rapports semblables à ceux qui s'étaient établis vis-à-vis du père ou de la mère, une telle recherche ne peut logiquement être poursuivie que grâce a une erreur. On acquiert au mieux la compréhension de ce style de vie par une identification intuitive avec la personnalité du malade. On peut alors s'apercevoir combien on est tenté d'établir des comparaisons entre sa propre conduite et celle du malade, entre ses différentes attitudes ou entre ses actions par rapport à celles d'autres sujets. Pour voir clair dans l'ensemble de ce matériel, de ces symptômes, ces expériences vécues, son mode de vie et son développement je me sers de trois artifices dont l'utilité m'a été confirmée par l'expérience. Le premier tient compte de la création du style de vie, sous le poids de conditions difficiles (états d'infériorité des organes, situation pesante dans la famille, enfant gâté, rivalités, traditions familiales névrotiques) et attira mon attention sur des modes réactionnels identiques dans l'enfance du sujet. Le deuxième consiste dans la supposition qu'une équation peut être établie entre la conduite actuelle, apparemment non motivée, du malade et sa conduite dans son enfance. Nous y reviendrons. Le troisième artifice consiste à chercher une commune mesure dans tous les modes d'expression du sujet.

Il résulte d'autre part de mes observations que nous pouvons nous attendre de la part du malade à une attitude toujours égale à elle-même, attitude qui, à l'époque de son enfance, suivant son style de vie, lui a été imposée vis-à-vis des personnes de son entourage, principalement vis-à-vis de sa famille. Au moment où le malade se présente au médecin, son état affectif sera identique à celui produit en face d'autres personnes ayant une certaine importance. Que l'apparition de ces sentiments ou que la résistance ne se manifestent que plus tard, cette particularité s'explique simplement par le fait que le médecin ne l'a remarquée que tardivement. Bien souvent trop tard, si entre temps le malade, jouissant d'une supériorité secrète, a brusquement interrompu son traitement, ou que, en aggravant ses symptômes, il crée une situation insupportable entre médecin et malade. Il me semble inutile de rappeler à des médecins psycho­logues que toute offense au malade doit rester exclue. Mais même sans le savoir du médecin, des atteintes à la susceptibilité du malade peuvent se produire, des remarques banales peuvent être transformées d'une façon tendancieuse, tant que le médecin n'a pas saisi la manière d'être de son malade. Voici pourquoi, surtout au début, la plus grande réserve est recom­mandée et il importe de saisir au plus vite le système névrotique spécifique de chaque cas. Chez un thérapeute exercé cela est possible au bout de très peu de séances.

Il est d'autre part important d'enlever au malade tout point d'attaque et toute possibilité de lutte. Je ne peux pas m'étendre en détail sur cette question mais il faut absolument empêcher que le médecin ne devienne l'objet de traitement du malade. Voici pourquoi, même dans les cas les plus certains, il ne faut pas promettre la guérison mais parler seulement d'une possibilité de guérison. Un des stratagèmes les plus importants de la psychothérapie est de faire bénéficier le malade du rendement, des résultats et du succès de la cure, en se mettant d'une façon amicale à la disposition du malade, en tant que collaborateur. On risque de compromettre la marche du traitement et d'aggraver les chances de la cure en établissant un rapport entre les conditions matérielles, les honoraires et les possibilités de succès. On peut admettre d'avance que, avide de supériorité, le malade saura exploiter tout engagement du médecin, celui de la durée du traitement par exemple, afin de mettre en échec les tentatives du thérapeute. Voici pourquoi les conditions élémentaires de traitement doivent être réglées d'avance : horaire des séances, bienveil­lance, honoraires ou traitement gratuit, discrétion du médecin ; ce dernier engagement sera scrupuleusement respecte. Il est préférable dans toutes les situations que le malade se rende chez le médecin. En prédisant les possibi­lités d'aggravation en cas de syncope, algie, agoraphobie on s'assure un meilleur déroulement de la cure : en effet les accès ne se produisent pas, ce qui confirme notre idée du très grand négativisme du sujet névrosé. Ce serait une très grande erreur que de se réjouir d'un résultat partiel ou de s'en louer. Une aggravation ne manquerait pas de se manifester. On dirigera son intérêt visiblement et uniquement sur les difficultés du sujet, sans mauvaise humeur et sans impatience, d'une façon froidement scientifique.

En accord avec ce que nous venons de dire il est de règle également de ne jamais se laisser attribuer, sans protester ou s'expliquer, un rôle dominant, tel que celui d'une autorité indiscutable, d'un maître, d'un père, d'un libérateur. Les tentatives dans ce sens représentent chez le malade le début d'un dyna­misme, persistant depuis l'enfance, qui s'efforce à la longue à soumettre des personnes supérieures, à les rabaisser et à les désavouer par leur échec. Il n'est pas recommandé de se réserver des prérogatives ou une supériorité, attitude qui gênerait les rapports avec le névrosé. Il est indiqué de se montrer franc et ouvert, mais il faut éviter de se laisser entraîner dans une entreprise quel­conque. Il serait encore plus risqué de prendre à son service le névrosé. On ferait preuve d'une méconnaissance totale de la vie psychique du névrosé en lui demandant des services, en s'attendant à des attentions de sa part ou en comptant sur sa discrétion. Le médecin par contre doit promettre la discrétion la plus absolue - et il doit tenir sa promesse. Par cette attitude on permettra l'établissement d'un rapport d'égalité entre médecin et malade et on facilitera, grâce à une conversation amicale, la mise à jour d'un style de vie névrotique. Dans ses grandes lignes, la marche de cette conversation doit être conduite par le malade. Il m'a paru suffisant de rechercher et de démasquer la ligne de conduite névrosée du malade dans tous ses modes d'expression et dans toutes ses idées, et en même temps d'éduquer discrètement le malade à en faire autant.

La conviction du médecin de la spécificité et de l'exclusivité de la ligne dynamique névrotique du sujet doit être parfaitement solide, à tel point que d'une façon indiscutable il puisse prédire au malade ses arrangements et ses constructions gênantes. Le thérapeute doit constamment rechercher et inter­préter ces arrangements, jusqu'à ce que le malade, ébranlé dans sa structure erronée, y renonce -généralement pour les remplacer par d'autres plus subtils encore. Il n'est pas possible de prédire la durée de ce jeu. Finalement le malade renonce à ses arrangements, et cela d'autant plus facilement que, dans ses rapports avec le médecin, il n'aura pas à craindre le sentiment d'échec pouvant résulter de son renoncement.

Semblables à ces arrangements, se trouvant sur la ligne dynamique d'un sentiment de supériorité, se rencontrent également certains défauts maintenus et exploités pour des raisons identiques, étant donné qu'ils intensifient le sentiment d'infériorité et qu'ils permettent, incitent même l'individu à pour­suivre ses stratagèmes de défense. Ces défauts et ces tendances doivent être amenés dans le «  champ visuel » du malade.

Le schéma perceptif original du malade, qui attribue à toutes ses impres­sions une valeur subjective, et qui les groupe d'une façon tendancieuse (en haut - en bas, vainqueur-vaincu, masculin - féminin, rien-tout, etc.), est constamment à dévoiler comme étant d'une attitude immature, non défen­dable, mais apte à favoriser la tendance du sujet à lutter et à se quereller. Pareil schéma se retrouve également dans les débuts de la civilisation, où il était imposé par la nécessité et la dureté de la vie. Mais il serait erroné d'y chercher plus qu'une ressemblance, voire la répétition d'une phylgénèse. Ce qui chez l'homme primitif ou chez l'être génial, peut nous paraître comme étant la révolte du géant, le désir de s'élever du néant à une ressemblance à Dieu, et d'édifier un sanctuaire dominant la petitesse humaine, se présente chez le névrosé, semblable au rêve, comme une tricherie facile à dévoiler, quoique à l'origine de beaucoup de misère humaine. La victoire fictive que remporte le névrosé grâce à ses arrangements, n'existe que dans son imagi­nation. Il faut lui opposer le point de vue de son semblable, qui s'attribue lui aussi une supériorité évidente, ce qui ressort surtout de la vie amoureuse du névrosé, ou de ses perversions.

En même temps se poursuit pas à pas la mise à jour du but surtendu et impossible à atteindre de la supériorité. Il faut expliquer au malade comment il arrive à voiler d'une façon tendancieuse ce but et comment il recherche un pouvoir dominateur, recherche qui le guide et qui réduit sa liberté d'action en le rendant hostile à ses semblables. Il est également possible de prouver que tous les traits caractériels, les états affectifs névrosés et les symptômes incitent le sujet à emprunter une direction donnée, soit encore à s'y maintenir. Il est important de connaître le mode de production de l'état affectif ou du symptôme, qui doivent leur précision, comme nous venons de l'étudier, à un «  mot d'ordre », agissant comme donateur de direction à la vie psychique de l'individu. Parfois ce «  mot d'ordre » est évident, d'autres fois il faut savoir le déduire à partir des explications, des rêves ou du passé du malade.

La même tendance de la ligne dynamique se traduit par l'opinion du sujet concernant la vie et le monde, comme aussi sa manière de grouper et d'inter­préter ses expériences de la vie. On retrouve à chaque pas des falsifications et des amplifications tendancieuses, des abus, des craintes exagérées et des attentes qui, à la lumière de la réalité, se montrent irréalisables. Tous ces traits servent le style de vie inavoué du malade et la recherche du «  cinquième acte glorieux ». Il s'agit alors de découvrir bien des déviations et des inhibitions ; on n'avancera que péniblement sur ce chemin grâce à une compréhension progressive et une vue d'ensemble.

Étant donné que le médecin s'oppose à la tendance névrosée du malade, ses efforts thérapeutiques seront ressentis comme une barrière, empêchant le sujet de poursuivre son idéal de la grandeur par le truchement de sa névrose. Voici pourquoi chaque malade s'efforcera de déprécier le médecin, de le priver de son influence, de lui cacher la vérité et il ne se lassera pas de trouver des moyens pour attaquer son thérapeute. La même hostilité qui empoisonne dans la vie les rapports sociaux du névrosé, se retrouve dans ses relations avec le médecin, mais sous une forme plus cachée. Il faut la rechercher avec soin, car, dans une cure bien conduite, elle trahit la tendance du malade à atteindre sa supériorité grâce à sa névrose. Avec le progrès du traitement, et en cas d'amélioration - car si le cas reste stationnaire il persiste généralement un bon rapport amical, mais les accès continuent - les tentatives du malade de com­promettre le progrès thérapeutique s'intensifient. Le malade ne respecte plus l'heure du rendez-vous chez le médecin ou invoque des prétextes pour ne plus venir. Parfois apparaît une animosité manifeste, qui ne peut disparaître sans une prise de conscience par le malade de ses tendances hostiles. Il en est d'ailleurs ainsi pour toutes ses manifestations de résistance. J'ai toujours constaté qu'une attitude hostile de l'entourage du malade vis-à-vis du médecin était favorable à la cure, et j'ai parfois cherché à l'éveiller. Bien souvent toute la tradition familiale du milieu où vit le malade se montre névrosée ; l'analyser pendant les conversations avec le malade et employer cette analyse dans un but éducatif m'a paru de grande utilité. Le processus de transformation de la personnalité ne peut être que l'œuvre du malade même. En ce qui concerne ce processus je me suis fait une règle de conduite thérapeutique de ne rien entreprendre pour le déclencher ou le hâter, convaincu de ce que le malade, premier intéressé, ne saurait apprendre plus par ma conversation qu'il ne savait déjà, une fois au courant de sa propre ligne dynamique vitale.

Si le médecin éprouvait une certaine difficulté à comprendre la structure d'une névrose, la question suivante pourrait apporter des éclaircissements : «  Qu'avez-vous l'intention de faire, une fois la guérison obtenue ? » Le malade nommera alors l'objectif devant lequel il recule découragé du fait des appréhensions de sa névrose. Un procédé qui me semble de grande utilité est celui qui consiste pendant un instant à ne pas écouter ce que dit le malade, mais de chercher à comprendre, à partir de ses attitudes et ses mouvements, ses intentions profondes en rapport avec sa situation. À cette occasion on saisira parfois très nettement la divergence entre la donnée visuelle et la donnée auditive, ce qui permettra parfois de mieux comprendre le sens du symptôme. Je pense au cas d'une jeune fille de 32 ans qui était venue me consulter, accompagnée de son fiancé âgé de 24 ans. Elle craignait l'influence démoniaque d'un autre prétendant. Elle craignait cette influence qui risquait de faire échouer son mariage. Son angoisse se manifestait par des battements cardiaques, une certaine inquiétude, de l'insomnie et une indécision dans tous les actes de la vie journalière. Cette jeune fille traduisait par ses gestes et sa mimique son désir d'imposer à son fiancé un devoir supplémentaire. Il devra redoubler d'attention à son égard. La peur de l'influence néfaste que pourrait exercer le rival est un moyen qu'utilise cette jeune fille ambitieuse pour fixer davantage à sa personne son fiancé, moins âgé qu'elle et de se préserver ainsi de toute déception dans le mariage, empêchant le partenaire de se détourner d'elle. On comprend aussi d'où provient le «  pouvoir démoniaque » d'autrui. Il ne faut évidemment pas le considérer comme réel, il doit son existence à l'élucubration de cette jeune fille ambitieuse, mue par son but surtendu d'un rapport conjugal inattaquable.

Annexe

Il me semble instructif de citer certains passages de l'histoire d'un malade, âgé de 22 ans, qui était venu me consulter pour un état dépressif avec masturbation, inaptitude au travail, timidité et conduite maladroite en société. Elle nous permettra d'illustrer ce que nous venons de dire concernant le style de vie du névrosé et ses besoins d'avoir recours à des arrangements (concer­nant ses expériences vécues, ses traits de caractère, ses états affectifs et ses symptômes) arrangements d'autant plus nombreux que sera faible l'estimation de sa propre personne, autoestimation arbitraire, ou encore résultat d'une suite d'échecs dans la vie.

À partir de ces données s'expliquent à la fois l'accès aigu névrotique et le choix de la névrose qui le sous-tend, l'état chronique pourrait-on dire : les deux doivent résister à l'épreuve, de leur utilité pour le plan de vie du malade.

Cette compréhension des rapports entre le style de vie et le symptôme névrotique est en outre de grande valeur pour le diagnostic différentiel, car des cas mixtes sont fréquents et le thérapeute doit parfaitement être au courant de la neurologie et de la pathologie générale.

Afin de mieux me faire comprendre, je voudrais a priori admettre que par son modus vivendi le névrosé poursuit un but de la perfection, de la supé­riorité, de la ressemblance à Dieu. Comme pour la solution de certains problèmes des mathématiques, j'affirme cette supposition comme étant admise, et je m'efforcerai dans un bref schéma de prouver l'exactitude de ma supposition, en me référant au matériel des faits. Dans nos conversations amicales le sujet fournit bientôt des preuves suffisantes pour étayer notre hypothèse. Il nous décrit en détail la noblesse particulière de sa famille, son originalité, sa devise «  noblesse oblige » et comment un frère aîné a été critiqué à cause d'un mariage avec une jeune fille en dessous de son rang. Cette survalorisation de sa famille se comprend, étant donné que d'elle découle sa propre valeur élevée. Il s'efforce en outre de dominer par une attitude bienveillante ou par une hostilité ouverte tous les autres membres de sa famille. Une attitude gestuelle traduit cette même féminin qu'il pouvait entièrement dominer. Il savait la lier à sa personne d'une façon magistrale par une longue description de ses états dépressifs, par des revolvers qu'il dessinait sur ses lettres. Ses attaques hostiles, parfois des manifestations de tendresse, arrivaient toujours à la faire plier à ses exigences. Tendresse et hostilité étaient les deux armes lui servant à dominer sa mère. Étant donné que dans ce cas le problème sexuel était exclu, ses rapports avec sa mère traduisaient une fois de plus la direction de sa ligne dynamique, celle de la domination sur les autres. Afin d'éviter les autres femmes, il se liait intimement à sa mère. Nous voyons comment, dans certains cas, peut se réaliser la caricature d'un rapport inces­tueux où se reflète la ligne dynamique du malade, tricherie d'un psychisme nerveux par lequel le médecin ne doit pas se laisser tromper. Pendant la cure le thérapeute doit s'efforcer de démontrer au malade, à partir de ses attitudes diurnes aussi bien que de ses rêves, comment il s'efforce par habitude de suivre la situation idéale de sa ligne dynamique jusqu'à ce que, une fois le négativisme surmonté, le sujet arrive à modifier son système et qu'il trouve le contact avec la société humaine et ses exigences logiques.