Chapitre VI. Psychologie de l'enfant et étude des névroses

Il faut remonter aux premières années de la vie d'un sujet pour retrouver l'origine des névroses. Dès la première et la deuxième année de l'existence de l'enfant, se manifeste son attitude vis-à-vis de l'entourage. Ce qui, à ce moment, devient particulièrement frappant en tant que «  défauts d'enfants » ou «  nervosité » se développera plus tard dans le sens d'une névrose, sous l'influence d'une mauvaise éducation.

Si l'on cherche un dénominateur commun au rapport de l'enfant et du névrosé avec l'entourage, on le trouve dans leur attitude de dépendance dans la vie. Les deux n'ont pas pu arriver à réaliser les tâches de la vie, sans avoir recours aux services d'autrui. Le névrosé exige ce secours dans une mesure beaucoup plus grande que ne l'admet habituellement la loi de la société. Ce qui, dans le cas de l'enfant, lui est naturellement fourni par la famille, l'est, dans le cas du névrosé par la famille, le médecin et un large entourage. L'aide motivée, prodiguée à l'enfant faible et privé de secours se trouve dans la névrose accaparée par le truchement de la maladie, afin de placer l'entourage devant des devoirs complexes et de lui imposer des plus grands rendements ou renoncements, en face de privilèges personnels du malade.

Les «  exigences accrues » du malade se définissent facilement. Il est plus important de mentionner les découvertes de la psychologie individuelle comparée nous montrant que nous retrouvons dans l'individualité d'un sujet, comme réunis dans un même point focal, le passé, le présent, l'avenir, aussi son but. Force nous est de reconnaître - les preuves ne nous seront fournies qu'après une longue observation - qu'à partir de l'attitude et des expressions, en un mot, à partir du modus vivendi d'un sujet, il nous sera possible de reconnaître les traces des impressions extérieures, suivant les réactions qu'elles ont déclenchées.

La psychologie individuelle comparée se refuse à accepter des notions toutes faites, comme par exemples celles de volonté, caractère, état affectif, tempérament, ou toute autre qualité psychique sans les faire cadrer avec un concept de style de vie organisé dont il constitue les matériaux. Il paraîtra, par exemple, comme volonté d'un malade de venir en traitement, alors que, en réalité, cette démarche lui semble nécessaire pour légitimer sa maladie, favorisant ainsi son plan de vie, ce qui lui sera de grande utilité pour réduire son cercle vital à la maison, comme c'est le cas dans l'agoraphobie. Le même malade manifestera peut-être plus tard le désir d'abandonner le traitement, si un échec dans la cure lui semble nécessaire pour pouvoir persister dans ce même plan de vie. Ce qui veut dire que, si quelqu'un poursuit deux buts contradictoires, il peut en réalité désirer la même chose. Ou encore si vous partagez deux expressions de la même volonté entre deux personnes : si deux sujets ne font pas la même chose, le sens de leur action est bien souvent identique, malgré tout (Freschl,Schulhof). On peut affirmer que la pure analyse des manifestations ne nous permet pas de les comprendre. Ce qui nous intéresse est la spécificité organisée, sa nature individuelle, qui se présente en tant que préparation avant, en amont de la manifestation, en tant que but en aval, au delà d'elle, alors que celle-ci se retrouve dans le point focal de ces données. Mais dans les deux cas on retrouve toute la somme des manifes­tations adjuvantes nécessaires - énergie, tempérament, amour, haine, compré­hension, incompréhension, joie et peine, amélioration et aggravation de son cas -, à un degré exactement suffisant pour que soit assuré au sujet l'issue désirée. Il est facile de démontrer que la conscience et l'inconscience de la pensée, des états affectifs et de la volonté se trouvent sous l'empire de ce façonnage de la personnalité, le refoulement même se présente ainsi en tant que moyen de l'existence individuelle, non pas en tant que cause.

Les mêmes rapports existent comme je l'ai démontré 19 dans la détermina­tion du caractère et de sa position en tant que moyen au service de la personnalité. La gradation des forces constitutionnellement données, leur évaluation par l'enfant, les expériences fournies par le milieu, influencent la donation d'un but et les lignes vitales. Une fois ces données établies le caractère et les manifestations instinctuelles cadreront exactement avec elles. Il est vrai qu'il ne faut pas vouloir considérer, à tout prix, les contradictions ou la diversité des moyens comme étant des divergences fondamentales de la vie psychique intentionnelle. Car si grande que soit la différence entre un marteau et des tenailles, les deux peuvent servir pour enfoncer un clou. Chez les enfants nerveux d'une même famille, on constate parfois des manifestations de désobéissance chez l’un, de soumission chez l'autre, afin de s'assurer la prédominance dans la famille. Un garçon âgé de cinq ans présentait le besoin, assez fréquent à cet âge, de jeter par la fenêtre tout ce qui lui venait sous la main. Sévèrement corrigé à cause de ce défaut, il présenta une angoisse morbide, déclenchée par l'idée de pouvoir recommencer son méfait. Les deux symptômes lui permettaient de fixer les parents à sa personne, de les obliger à s'occuper de lui et de s'imposer en maître, alors que la naissance d'un cadet risquait de détourner leur attention de lui.

Un de mes malades était jusqu'à la naissance d'un frère cadet l'enfant gâté de la famille. Pendant un certain temps sa rivalité vis-à-vis du cadet s'exprima par la désobéissance et l'indolence, attitude devant lui assurer l'intérêt des parents et allant jusqu'à l'énurésie et au refus d'aliments. Or ses tentatives furent vaines ; il n'arriva pas à luxer le cadet. Il devint alors un garçon excessi­vement aimable et studieux, mais afin de pouvoir maintenir cette première place, il se voyait obligé de surtendre tellement son attitude qu'il en résulta une névrose obsessionnelle. Un intense fétichisme trahissait clairement la base des opérations de ce malade : arrangement d'une dépréciation de la femme, en tant que résultat de sa peur devant elle. Ce que cet homme cherchait à obtenir de ses semblables par le moyen d'une furieuse agression, sa prédominance, son cadet l'obtenait plus facilement par un degré élevé d'amabilité. Mais un léger bégaiement traduisait chez ce dernier les lignes dynamiques de l'opposition, de l'ambition et de l'insécurité sous-jacente.

De cette façon tout le déroulement de la vie psychique, le vouloir, sentir et penser névrotiques et les connexions de la névrose et de la psychose se présentent comme un arrangement préparé depuis longtemps, comme un moyen pour la domination victorieuse de la vie. Les débuts de la vie psychi­que nous ramènent régulièrement à la première enfance, où avec les données de la constitution et dans le cadre psychique d'un milieu, ont été entrepris les premières tentatives hésitantes, afin de parvenir au but fascinant de la supériorité.

Pour comprendre en quoi consiste l'arrangement du système de vie, il faut nous rendre compte comment l'enfant affronte la vie. Quel que soit le point où nous voulons placer l'origine de l'épanouissement de sa conscience, il faut que ce soit un stade où l'enfant a déjà fait des expériences. Or il est hautement important de constater que cette sommation d'expériences ne peut réussir que si l'enfant a déjà un but devant lui. Sinon toute la vie risque d'être un tâtonnement incoordonné, toute évaluation deviendrait impossible, et il serait vain de vouloir parler de classifications nécessaires, d'attribution de points de vue élevés, de juxtaposition et d'utilisation des expériences. Sans but donné, sans mesure fictive, toute évaluation risque de se perdre. Nous voyons ainsi que personne ne subit ces expériences de façon non tendancieuse, mais qu'il les fait. Ce qui veut dire qu'il les classe suivant leur nature, utile ou gênante, dans la perspective de ses buts finaux. Les expériences vécues sont efficaces dans la mesure où elles visent un but, en fonction du style de vie, ce qui fait que nos souvenirs sont toujours teintés d'un état affectif encourageant ou intimidant. Nous n'arrivons à bien les comprendre et à les juger correctement que si nous découvrons en eux cette note affective.

Ce qui nous intéresse dans la manifestation psychique n'est pas le phéno­mène lui-même, mais ce qui le précède et ce qui lui succède logiquement, en fonction de son style de vie. Une fois avancé jusqu'au noyau de toute affec­tivité, de la pensée et de la volonté du sujet, le portrait psychique de la personnalité se trouve dessiné clairement devant nous et nous pouvons facile­ment comprendre les particularités caractérielles et les symptômes du névrosé.

Les premiers souvenirs d'une de mes malades se rapportent à sa situation familiale infantile où elle se voit souvent seule à la maison, alors que sa sœur était autorisée à accompagner ses parents dans leurs sorties. A sa peur de rester seule s'ajoute sa rage contre son rôle de femme, manifestation de sa rivalité vis-à-vis de ses frères aînés. Afin de compenser son profond sentiment d'infériorité, résultant de son rôle de femme, elle arrive à une conclusion qui lui assure sa valorisation : «  il ne faut pas me laisser seule ». Une fois mariée, son mari n'avait pas le droit de la laisser seule. Une autre manifestation névrotique était ses accès d'angoisse survenant toutes les fois où, dans leur voiture à chevaux, elle se trouvait assise dans le fond du véhicule, alors que son mari tenait les rênes assis sur le siège du cocher. L'accès cédait lorsqu'elle pouvait s'asseoir à côté de lui. Cette particularité se comprend aisément et se passe de toute interprétation.

Son angoisse survenait également lorsque les chevaux allaient au galop. Pour plaisanter le mari accélérait alors l'allure et l'angoisse disparaissait. Son arme, l'angoisse, n'avait plus d'efficacité et donc plus de raison d'être. On peut se demander pourquoi, dans son désir d'égaler l'homme, elle ne saisissait pas elle-même les rênes. La réponse est claire : elle ne se croit pas capable d'égaler l'homme, mais au moyen d'un détour, elle utilise l'homme comme support et protecteur pour s'élever au-dessus de lui 20.


19   ADLER. Le Tempérament nerveux, Payot, Paris.

20   Cf. chap. XXX, dans cet ouvrage : «  Système vital infantile et comportement névro­tique », la 2c partie de cette étude.