DEUXIEME CONFERENCE
Une analyse du symptôme

Mesdames et Messieurs ! Lors de notre première rencontre, nous avons déjà découvert tant de points de vue introductifs généraux que nous connaissons désormais dans ses grandes lignes les tâches de l’éducation spécialisée, et que la psychanalyse ne nous est plus tout à fait étrangère. Nous pourrions maintenant rassembler les principes fondamentaux de notre travail, pour ne commencer nos examens et nos réflexions que plus tard, après nous être bien préparés. Nos discussions se diviseraient alors en une partie générale, consacrée aux éléments de base, et en une partie spéciale, consacrée à la mise en œuvre de ces bases dans le cas des états de détresse éducative. Ce procédé aurait plusieurs avantages : l’introduction systématique à la psychanalyse que nous venons de présenter – circonscrite il est vrai à ce qui est nécessaire à nos objectifs – vous permettrait de vous habituer à cette orientation de pensée, de sorte que les raisonnements nécessaires à cette mise en œuvre ne vous paraîtraient plus extraordinairement « tirés par les cheveux », ou susceptibles d’être stigmatisés par de quelconques qualificatifs insinuant un déficit de connaissance objective ; nous n’aurions pas besoin non plus de rompre par des interpolations théoriques l’ensemble cohérent de la présentation des causes et de la levée des phénomènes déviants, car il serait toujours possible de nous référer à des éléments déjà connus ; nous aurions enfin en face de nous une voie plane, progressant d’une façon continue, relativement commode. Et pourtant, je vous en propose une autre ; peut-être seulement parce qu’une présentation scientifique systématique n’est pas tellement mon affaire. Je suis plongé dans le travail éducatif et je désire vous transmettre quelque chose qui vous aidera à le pratiquer ; les confrontations théoriques, dont on ne comprend guère l’intérêt, ne me paraissent pas à leur place ici. Je préfère m’exposer à vos objections et au risque de rendre notre système moins cohérent par des interpolations théoriques, j’assume les reproches que l’on pourra me faire en voyant que je donne la priorité à une présentation non scientifique, mais je vous transporte tout de suite de plain-pied dans la vie réelle, je vous livre sans préparation supplémentaire les états de détresse éducative tels que les conditions de vie les ont formés, et non quelque chose de bien apprêté ni une construction adaptée à une explication. (Il est bien évident que certains détails accessoires ont dû être modifiés par souci de discrétion). Nous verrons bien à quelles connaissances, psychanalytiques ou autres, nous devrons avoir recours dans chaque cas.

Rendons-nous maintenant au service d’aide éducative – nous nous réservons pour un autre jour la visite de l’institution – ; nous ne prendrons toutefois pas immédiatement le premier jeune venu, et nous choisirons pour cette première introduction un cas relativement transparent.

Madame S. vient avec son garçon de 13 ans, Ferdinand ; elle se plaint de sa méchanceté et veut absolument le placer dans une maison de correction. En l’absence de l’enfant, elle donne des renseignements parfois spontanés et suivis, d’autres nécessitant des questions directes. Je ne vous communiquerai que les parties de cet entretien qui sont essentielles pour nous aujourd’hui.

Mercredi, Madame S… voulait aller de la buanderie à la maison pour prendre le repas de midi avec Ferdinand, qui peu de temps auparavant lui avait apporté du savon, de la soude caustique et le journal. Mais la maison était fermée, il avait déposé la clef chez une voisine et avait lui-même disparu. « Comme il est déjà parti quelques fois de la maison sans aucune raison – il est très bien tenu, j’ai tout de suite pensé à une fugue », me dit Madame S…, continuant : « Il ne manquait rien dans mon porte-monnaie, qui contenait un peu plus de 100.000 couronnes et se trouvait sur la table de la chambre. L’argent que mon mari avait économisé n’avait pas été touché non plus. Le gamin sait où nous le conservons – dans la poche intérieure d’une vieille robe que l’on n’utilise plus, dans la penderie qui était restée ouverte –. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert qu’il avait pris 7000 couronnes dans le tiroir de la table de la cuisine et 6000 dans la tirelire de sa sœur. Comme Ferdinand n’était pas encore revenu à la maison le soir, j’ai signalé sa disparition. Le vendredi après-midi, j’étais juste en train de revenir avec un nouveau travail, il est venu à ma rencontre à proximité de la maison, l’air fermé et rétif, mais lavé de frais, changé avec des vêtements propres. Il était déjà allé à la maison. Il ne disait rien ; j’ai eu beau l’interroger, je n’ai rien pu tirer de lui, ni là où il avait été, ni ce qu’il avait fait de l’argent. Même maintenant, je ne le sais toujours pas. Je ne l’ai ni grondé, ni frappé, mais il est tellement mauvais qu’il doit aller dans une maison de correction ».

Elle parle très franchement de ses relations familiales. Elle est mariée depuis 15 ans, elle vit en bonne entente avec son mari et dans des conditions parfaitement correctes. Son mari est contremaître dans une usine de construction mécanique, elle travaille pour une entreprise municipale de haute couture. Lorsque je lui demande s’il n’y a jamais de dissensions conjugales, elle répond : « oh ! des babioles, comme il y en a partout ». Ses relations avec son fils semblent très bonnes. « C’est sûr qu’il me préfère à son père, qui est beaucoup trop bon avec lui, il lui laisse tout faire et ne le punit presque jamais. Je me fâche toujours à ce sujet, mais cela ne sert à rien. Lorsque je dis quelque chose, mon mari part et ne revient pas à la maison pendant des heures. Nous ne pouvons pas beaucoup nous occuper des enfants. Nous passons toute la journée à travailler, et le dimanche, vous devez savoir que mon mari est un pêcheur passionné, il prend son matériel de pêche et part à Tulln2. Ferdinand a souvent le droit de l’accompagner. Moi et ma fille, Lina, nous restons à la maison, et nous faisons les travaux de ravaudage et de raccommodage les plus urgents. »

La maison consiste en une chambre, une petite pièce et une cuisine. Les parents et la fille dorment dans la chambre, le garçon dans la petite pièce. À propos de Lina, la mère indique qu’elle a 11 ans, qu’elle fréquente l’école publique où elle travaille très bien, qu’elle ne donne aucune occasion de se plaindre parce qu’elle participe activement aux travaux domestiques, et qu’elle cède à Ferdinand plus que cela ne serait souhaitable lorsque surviennent des disputes. Madame S… termine ce qu’elle avait à me dire en indiquant encore qu’il n’y avait eu aucune dispute avec l’enfant avant sa fugue, qu’il n’avait pas de punition à redouter et que rien ne pouvait l’avoir angoissé. Son départ est inexplicable pour la mère, car il ne saurait être question non plus d’entraînement par des amis ; il n’a de relations qu’avec un seul garçon issu d’une famille très honorable, et ne traîne presque jamais dans les rues.

J’ajouterais, aux indications de Madame S…, que le père et la mère sont en bonne santé, que l’on ne trouve ni buveurs ni malades mentaux dans leurs familles, et que l’on ne note chez aucun de leurs parents une tendance au vagabondage ou à la criminalité. Le développement de Ferdinand a été parfaitement normal, il n’a souffert dans son enfance ni de convulsions ni de terreurs, et ne présente même actuellement aucune manifestation susceptible d’évoquer un état crépusculaire ou une affection psychique.

L’interrogatoire de la mère ne livrant plus d’éléments susceptibles d’éclairer les manifestations déviantes de Ferdinand, je tentais, en interrogeant à part le jeune garçon, de mettre en évidence des détails supplémentaires sur ses conduites. Je demandai à la mère d’attendre les résultats pour lui faire part des mesures nécessaires à prendre.

La première impression que dégage Ferdinand est franchement sympathique. Nulle trace de manifestation typique de carence ; au contraire, son aspect est celui d’un enfant bien tenu, soigné, bien élevé, issu d’une famille bourgeoise. Élancé sans être chétif, son visage enfantin ovale et doux est empreint d’un sourire joyeux. Ses cheveux bruns sont bien partagés, son visage et ses mains sont non seulement lavés, mais même récurés. Ce « grand enfant » est particulièrement caractérisé par des mouvements gauches et maladroits, et par ses vêtements : habit de marin blanc lavé de frais avec des pantalons longs et des sandales neuves brillantes.

Après les salutations d’usage et quelques questions préliminaires dont nous discuterons la structure lorsque nous nous pencherons sur l’établissement d’une relation affective entre l’enfant relevant de l’éducation spécialisée et l’éducateur, nous nous asseyons, Ferdinand et moi, à la table qui se trouve dans la salle de consultation, et un dialogue se développe ; dans la mesure où il nous intéresse aujourd’hui, je vous le communiquerai tantôt uniquement en le réduisant à ses thèmes, tantôt littéralement, sous forme de questions et de réponses. Je vous ferai toutefois remarquer auparavant que les paroles prononcées par l’éducateur aussi bien avec les parents qu’avec les mineurs doivent l’être entre quatre yeux. Il est déjà inutile que telle ou telle partie y assiste de temps en temps en écoutant, et totalement inopportun d’établir comme règle la présentation des parents et des enfants à un auditoire.

Contrairement à sa mère, Ferdinand décrit les relations entre ses parents d’une manière qui laisse deviner une certaine dysharmonie. Le père et la mère ne s’entendent pas très bien. Lorsque la mère est en colère et qu’une dispute éclate, le père s’en va. Il reste alors plusieurs heures dehors, et la mère s’énerve. Le samedi de la semaine précédente, il y avait eu encore une fois un affrontement ; le père était parti avec son matériel de pêche à Tulln et n’était pas revenu comme d’habitude, mais seulement le dimanche, tard dans la soirée. La mère était très inquiète, craignant un accident. La position de Ferdinand par rapport à ses parents est « ambivalente », elle oscille entre l’inclination et le rejet. Lorsque la mère est trop sévère, il se tourne vers son père, et si celui-ci ne l’amène pas à Tulln, il va se plaindre auprès de sa mère ; s’il aime plus sa mère, il estime que son père a raison d’échapper à des affrontements désagréables en s’éloignant. Sa sœur n’est pas très affectueuse envers lui ; il est souvent obligé de se mettre en colère après elle. Elle est souvent privilégiée par sa mère. Le mardi soir, avant son départ, la mère avait déposé 6000 couronnes dans la tirelire de sa sœur afin qu’elle les économise pour faire ressemeler ses chaussures ; lui n’avait rien reçu, alors qu’il avait bien plus qu’elle besoin de nouvelles chaussures. La mère refusa de comprendre lorsqu’il manifesta son dépit.

La sœur ramène à la maison des notes d’école meilleures que les siennes. Il n’a de toute façon aucun goût pour l’école ; s’il n’en tenait qu’à lui, il aurait déjà cessé d’y aller pour devenir mécanicien. Il n’a guère de camarades avec lesquels il entretienne des relations. Il aime beaucoup un garçon de son âge. Il n’aime pas traîner dans les rues, sauf en compagnie de son ami, qui vient le chercher de temps en temps pour faire une promenade. Il va souvent avec lui au cinéma. Il préfère les films qui font faire le tour du monde, il aime aussi lire des récits de voyages et ne veut devenir mécanicien que parce que ses parents ne veulent pas qu’il parte en mer.

Je vais vous restituer littéralement le dialogue qui s’est développé avec lui à propos de sa fugue, dans la mesure où il est nécessaire pour éclairer la déviance. Il ne devrait pas contenir d’erreurs majeures de souvenir, car je l’ai fait sténographier dès le départ de l’enfant pour le fixer.

« Quand est-ce que tu es parti de la maison ? » – « Mercredi. »

« À quel moment est-ce que tu es sorti, le matin, à midi, l’après-midi ou le soir ? » – « Je ne sais pas exactement à quel moment c’était, mais c’était vers midi, avant le repas. »

« Quand tu es parti, tu étais dans la maison, ou dans la rue ? » – « J’étais dans la maison, et c’est de là que je suis parti. »

« Est-ce qu’il y avait quelqu’un d’autre que toi dans la maison ? » – « Non ! J’étais tout seul. »

« Où étaient les autres ? » – « Ma mère était dans la buanderie, mon père à l’usine et ma sœur à l’école. »

« Est-ce que tu te rappelles s’il s’est passé quelque chose auparavant ? Est-ce que tu as eu peur, est-ce que tu as été anxieux, ou peut-être énervé ? » – « Non ! »

« Il s’était peut-être passé quelque chose le mardi soir ? » – « Non ! »

« Qu’est-ce que tu as fait mardi soir ? » – « Je suis allé faire des courses. Ma mère m’a donné cinquante mille couronnes… J’ai ramené trente mille couronnes… Ma mère était dans la cuisine et les a mises dans le tiroir de la table. »

« Réfléchis pour savoir si ta mère ou ton père étaient en colère contre toi mardi soir ou mercredi ? » – « Non ! »

« Est-ce qu’il y avait un problème avec ton père ? » – « Non ! »

« Et avec ta sœur ? » – « Non ! Ah si… Je me suis énervé après elle, parce qu’elle peut faire ressemeler ses chaussures avant que je puisse en avoir des neuves. »

« Comment ça ? » – « Ma mère lui a offert six mille couronnes et Lina les a mises dans sa tirelire. »

« Pourquoi ? » – « Je ne sais pas. Ma mère les a prises dans le tiroir de la cuisine. »

« Est-ce que tu avais déjà pensé, mardi soir, que tu allais fuguer ? » – « Non ! »

« Quand alors ? » – « Mercredi seulement, et alors je suis parti tout de suite. »

« Qu’est-ce que tu avais fait auparavant ? » – « J’ai amené de la soude caustique, du savon et un journal à ma mère dans la buanderie. Puis je suis allé à la maison. »

« Est-ce que tu as regardé ce qu’il y avait dans le journal ? » – « Oui ! »

« Qu’est-ce que tu y as lu ? » – « Qu’une femme qui s’appelait Marchart a disparu dans le Rax3. »

« Quand tu as apporté ces affaires à ta mère dans la buanderie, est-ce qu’il se passait quelque chose ? » – « Ma mère faisait la tête à cause des timbres. »

« À cause de quels timbres ? » – « Mon ami a perdu des timbres, et ils croient que c’est moi qui les ai. »

« Qui ça, ils ? » – « Tous, mais même ma mère. »

« Est-ce que tu t’es fâché après ta mère ? » – « En fait, j’ai pensé : c’est pas possible… ».

« Tu es allé de la buanderie à la maison, qu’est-ce que tu as fait dans la maison ? » – « Je me suis préparé une tartine beurrée et je l’ai mangée. »

« Est-ce que tu étais dans la chambre ou dans la cuisine ? » – « J’ai regardé en bas par la fenêtre de la chambre. »

« Est-ce que tu as remarqué quelque chose dans la rue ? » – « Oui, j’ai regardé en bas dans la cour. Il y avait un chien et je lui ai jeté un morceau de ma tartine. »

« Montre-moi comment tu te tenais auprès de la fenêtre ! »

(L’enfant s’appuie sur le plateau de la table autour de laquelle nous étions assis auparavant. Pour faciliter la remémoration, je le laisse par la suite dans cette position.)

« Qu’est-ce qu’il s’est passé après que tu aies jeté un morceau de ta tartine au chien ? » – « C’est là que je suis parti. »

« Hop là ! Pas si vite ! Tu t’es appuyé sur le rebord de la fenêtre… tu as mangé ta tartine… tu en as jeté un morceau au chien… réfléchis un peu, est-ce que tu te rappelles pourquoi tu es parti d’un seul coup ? » – « Non ! »

« Est-ce que l’idée t’est venue pendant que tu mangeais ? » – « J’étais déjà prêt et j’ai pensé : je vais à Tulln. »

« Pourquoi précisément à Tulln ? » – « Parce que je voulais aller dans la forêt. »

« Est-ce qu’il n’y a qu’à Tulln que l’on trouve une forêt ? » – « Non ! Mais je voulais rapporter des cerises à ma mère. »

« Pourquoi précisément de Tulln ? » – « Parce que mon père y a acheté des cerisiers ».

« Comment le sais-tu ? » – « Parce que j’y étais. Je suis souvent allé à Tulln avec mon père quand il allait pêcher. »

« Donc, tu as pensé aller à Tulln pour apporter des cerises à ta mère, et quoi ensuite ? » – « Il y avait aussi des noyaux de cerise sur le rebord de la fenêtre. Ensuite, je suis allé dans la cuisine et je me suis préparé quatre tartines. »

« Qu’est-ce que tu as fait d’autre encore ? » – « J’ai pris les treize mille couronnes de ma mère et un sac. »

« Où est-ce que tu as pris l’argent ? » – « Dans le tiroir de la cuisine. »

« C’est vrai ? » – « Oui ! »

« Réfléchis un peu ! » – « Je n’ai pris que sept mille couronnes dans le tiroir de la table. Il n’y avait pas plus dedans. »

« Où est-ce que tu as trouvé les six mille couronnes ? » – « Dans la tirelire de Lina ».

« Où est sa tirelire ? » – « Dans le buffet de la chambre. »

« Est-ce qu’il était fermé ? » – « Oui ! »

« Est-ce qu’il y avait aussi de l’argent dedans ? » – « Oui ! »

« Combien ? » – « Je ne sais pas. »

« Est-ce que tu as pris tout l’argent de la tirelire de ta sœur, ou est-ce que tu as laissé quelque chose dedans ? » – « Je n’ai pas tout pris. »

« Pourquoi ça ? » – « Je n’avais pas besoin de plus pour le trajet. »

« Combien coûte le trajet ? » – « Sept mille couronnes. »

« Tu n’as donc pas utilisé treize mille couronnes. » – « Il fallait aussi que je revienne. »

« Est-ce qu’il y avait encore de l’argent dans la maison ? » – « Oui ! Dans le coffre. Mon père y a pendu une vieille robe. C’est là qu’il met son argent, dans un vieux portefeuille. »

« Est-ce que ce coffre était fermé lui aussi ? » – « Oui, mais la clef est cachée. »

« Est-ce que tu as toi aussi une tirelire ? » – « Oui ! »

« Combien d’argent as-tu économisé ? » – « Environ huit mille couronnes. »

« Pourquoi est-ce que tu n’as pas pris ton argent ? » – « Je voulais le garder. »

« Pourquoi est-ce que tu as pris précisément l’argent de ta sœur ? » – «… »

« Tu ne veux pas me le dire ? » – «… »

« Tu as pris l’argent dans la tirelire de ta sœur, et après ? » – « J’ai mis les tartines dans le sac et j’ai fermé la maison. »

« Est-ce que tu as emporté les clefs de la maison ? » – « Non, je les ai données à une voisine. Et puis je suis parti. »

« Est-ce que tu n’as pas eu peur de rencontrer ta mère dans les escaliers ? » – « Non ! Elle m’a dit qu’elle avait beaucoup à faire pour avoir fini avant le repas. »

« Qu’est-ce qu’elle aurait fait alors ? » – « Je ne sais pas. J’aurais dû faire réchauffer le repas. »

« Est-ce que tu l’as fait ? » – « Non ! »

« Où est-ce que tu es allé en partant de la maison ? » – « À la gare Franz-Josef. »

« À pied, ou en tramway ? » – « À pied, et ensuite j’ai dû attendre deux heures. »

« Qu’est-ce que tu as fait à la gare ? » – « Je me suis assis et j’ai mangé une tartine. »

« Est-ce que ton père emportait toujours quelque chose avec lui lorsque vous alliez ensemble à Tulln ? » – « Oui, et il fallait que je le porte. »

« Est-ce que tu as eu peur que quelqu’un t’attrape à la gare ? » – « Non ! Personne d’entre nous n’y va. »

« Est-ce que tu savais où tu devais descendre ? » – « Oui, je connais très bien la gare ».

« Qu’est-ce que tu as fait, lorsque tu es descendu à Tulln ? » – « Rien. »

« Est-ce que tu es resté à la gare ? » – « Non, je suis tout de suite allé dans la forêt. »

« Alors tu as bien fait quelque chose ! » – « Ça oui, mais je croyais que vous parliez de quelque chose de mal ».

« Qu’est-ce que tu as fait dans la forêt ? » – « J’ai marché jusqu’aux cerisiers. »

« Est-ce que tu as cueilli des cerises ? » – « Elles n’étaient pas encore mûres, et alors j’ai eu peur en pensant à la maison. »

« Qu’est-ce que tu as fait alors ? » – « Je me suis baladé dans la forêt. »

« Pourquoi ? » – « Parce que je cherchais des fraises. Il y avait aussi d’autres cerisiers. Ceux-là avaient des cerises mûres. J’en ai pris et je les ai mangées. »

« Est-ce que tu as aussi pris des cerises sur ces cerisiers pour ta mère ? » – « Non ! »

« Combien de temps est-ce que tu es resté dans la forêt ? » – « Jusqu’à ce qu’il fasse tout à fait noir. Il a même commencé à pleuvoir. »

« Où est-ce que tu es allé le soir ? » – « J’ai passé la nuit dans une grange. »

Ferdinand décrit maintenant plus précisément la situation de son gîte nocturne, et la prudence qu’il a dû déployer le soir pour que les paysans ne le repèrent pas. Il parle de son humeur abattue lorsqu’il a dû aller dormir tout seul en haut de son tas de foin, il raconte qu’il s’est d’abord inquiété à l’idée de ne pas se réveiller à temps le matin et de se faire attraper par les paysans, puis qu’il n’a pu s’endormir et qu’il est parti alors que le jour commençait à poindre. Pendant toute la journée, une pluie sans doute fine mais ininterrompue est tombée, et il est resté dans la forêt afin de ne pas être vu. Il ne pensait guère à ce qui se passait chez lui. Son seul souci était de savoir s’il lui serait encore une fois possible de passer la nuit dans la même grange. Il attendit que vienne l’obscurité, se glissa dans la grange de la veille et retrouva sans avoir été repéré son refuge de foin. Cette fois-ci, il passa une excellente nuit, et ne se réveilla pas avant qu’il ne fasse grand jour. Il lui fallut attendre que le paysan ait quitté la maison pour retourner à toute vitesse dans la forêt. Il avait économisé pour le trajet de retour l’argent du voyage sans l’utiliser à d’autres fins, vivant de fraises, de cerises et de ses trois tartines beurrées. Il mangea la dernière le vendredi matin, alors qu’elle était déjà toute dure. C’est la faim qui le poussa vers la maison. Il partit vers Vienne sans éprouver de remords particuliers. C’est seulement lorsqu’il se trouva devant la porte de la maison qu’il fut à nouveau saisi par une grande angoisse, qu’il réussit pourtant à surmonter. Dans la maison, il ne rencontra pas sa mère, mais seulement sa sœur, qui lui annonça que ses parents étaient très fâchés de sa fugue et que sa mère devait sans tarder revenir du magasin. Ferdinand se lava à fond, enfila des sous-vêtements frais et de nouveaux habits, et partit à la rencontre de sa mère. Il la trouva dans la rue. Elle ne lui fit pas beaucoup de reproches, elle ne le frappa pas, mais elle lui dit qu’un garçon aussi mauvais que lui devait aller dans une maison de correction.

Un autre entretien bref avec la mère permit de confirmer l’exactitude des indications données par Ferdinand. Le vol et le voyage à Tulln lui parurent parfaitement excusables lorsqu’elle prit connaissance des raisons que le garçon invoquait pour les expliquer. Elle ne pouvait simplement pas s’expliquer pourquoi il ne le lui avait pas dit lui-même.

Les choses sont-elles réellement aussi simples que le croit Madame S… ? Il nous faut ici étudier de plus près le vol du jeune garçon et sa fugue, ou, pour employer une terminologie plus appropriée, le fait qu’il ne soit pas revenu à la maison. Un abord très superficiel suffit déjà à mettre en évidence d’une façon extrêmement nette deux phases radicalement séparées, suscitées par des situations psychiques foncièrement différentes. Le garçon indique lui-même où finit l’une et où commence l’autre : devant les cerisiers, au moment où il s’est aperçu que les cerises n’étaient pas encore mûres. « Les cerises n’étaient pas encore mûres, et alors j’ai eu peur en pensant à la maison ». Laissons aujourd’hui de côté la deuxième partie et revenons au point de départ. Je pense que nous pouvons d’emblée exclure, des réflexions que nous allons développer, différents éléments qui pourraient être considérés comme la cause de ces manifestations déviantes. Nous ne repérons aucune dimension pathologique, aucune tendance innée au vagabondage, aucune dromomanie, aucun état crépusculaire. Nous n’avons également aucun indice permettant de les ramener à une peur de la punition ou de les expliquer par une réaction anxieuse.

Une chose est sûre : lui-même les explique par l’intention de ramener des cerises à sa mère.

Abordons provisoirement l’explication de ce cas sans nous servir d’aucune réflexion psychanalytique.

D’abord, le jeune garçon laisse prise à quelques objections, il semble donc impératif d’être prudent quant à ses indications. Nous ne savons pas encore s’il a dit la vérité ou s’il m’a menti. À cette occasion, je voudrais vous recommander de ne pas admettre tout de suite comme dignes de foi, sans examen approfondi, les communications des enfants carencés. Il est habituel que l’on nous mente plus que nous ne le souhaiterions, du fait que nous avons à faire non seulement, pour employer les termes de la psychanalyse, à des « résistances » inconscientes, mais très souvent à des « résistances » parfaitement conscientes. Sachant cela, nous ne devons pas nous en offusquer, mais nous devons compter avec ce fait et nous orienter en fonction de lui, sans toutefois laisser transparaître quoi que ce soit. Lorsque nous surprenons le déviant en train de mentir pendant un entretien, nous ne devons pas lui faire honte. Nous éviterons les réflexions du style : « tu as menti », « tu dois t’en tenir à la vérité », « ne mens pas », ou « il ne faut pas mentir ». Il est bien plus indiqué de faire comme si nous nous trouvions en présence d’une erreur mnésique, par exemple en utilisant la question : « Est-ce que cela s’est vraiment passé comme tu viens de le dire ? » ou en donnant une instruction comme : « réfléchis encore ! », « prends ton temps, répète encore une fois ce que tu disais ! », etc.

Qu’en est-il de Ferdinand ? A-t-il réellement voulu ramener de Tulln des cerises à sa mère, ou n’utilise-t-il cet argument devant moi que comme une échappatoire, le motif de ses manifestations déviantes devant être cherché ailleurs ? Nous ne pourrons nous prononcer avec une certitude absolue, et nous devrons nous satisfaire d’une vraisemblance plus ou moins grande que nous tirerons du reste de son comportement.

M’a-t-il menti ? Possible ! Il n’a auparavant rien avoué à sa mère, il sait que c’est elle qui me l’a amené pour que je le fasse admettre dans une maison de correction. La décision dépendra donc de l’impression qu’il me donnera. « Si j’opère habilement », pourrait avoir pensé le jeune garçon, « je me sors tranquillement de cette histoire désagréable ». S’il a basé son comportement sur ce raisonnement, c’est qu’il connaît bien sa mère. Vous avez vu avec quelle rapidité celle-ci a changé son point de vue en entendant que l’acte de Ferdinand s’expliquait par un motif tendre. Le comportement du jeune garçon nous autorise-t-il également à admettre qu’il ait pu en aller ainsi ? Sans doute ! Il a en effet indiqué en premier lieu qu’il voulait aller dans la forêt de Tulln, et ce n’est que plus tard qu’il en est venu aux cerisiers. Vous rappelez-vous ce passage de mon entretien avec lui ? Après avoir longuement tâtonné pour savoir quand l’intention d’aller à Tulln s’était formée en lui, notre dialogue a pris le tour suivant :

« Est-ce que l’idée (d’aller à Tulln) t’es venue pendant le repas ? », – « J’étais déjà prêt et j’ai pensé : je vais à Tulln ». – « Pourquoi précisément à Tulln ? » – « Parce que je voulais aller dans la forêt ». Il faut attendre la question : « Est-ce qu’il n’y a qu’à Tulln que l’on trouve une forêt ? » – pour que la réponse suivante lui vienne à l’esprit : « Non ! Mais je voulais rapporter des cerises à ma mère ». – « Pourquoi précisément de Tulln ? » – « Parce que mon père y a acheté des cerisiers ».

Vérifions maintenant sans préjugé s’il est aussi possible d’admettre qu’il ait dit la vérité. Cette probabilité devient très élevée lorsque nous comparons ses indications avec celles de sa mère, car il est sûr qu’elle n’est pas de connivence avec lui lorsqu’elle parle. Ce que nous pouvons vérifier après coup concorde parfaitement, indépendamment des points de vue différents des deux protagonistes. Ce qu’il dit à propos du vol de cerises à Tulln, sur des arbres qui ne lui appartiennent pas, trahit également un trait de sincérité, puisqu’il commet ce vol en dehors de toute incitation et de toute nécessité particulière, alors qu’il pouvait savoir que ce geste ne lui était guère favorable. Il s’y ajoute encore le fait qu’il amène réellement un sac pour mettre les cerises, qu’il ne dérobe que l’argent dont il a besoin pour le voyage, alors qu’il lui était facile d’en prendre plus, qu’il ne dépense rien pour lui, économisant le reste pour le trajet de retour, et qu’il est saisi par l’angoisse lorsqu’il ne peut mener à bien son intention à Tulln du fait que les cerises ne sont pas mûres : « Les cerises n’étaient pas encore mûres, et alors j’ai eu peur en pensant à la maison ». Ajoutons encore l’impression qui se dégage de tout cet entretien avec lui, et nous ne pourrons plus continuer à affirmer qu’il voulait me mentir.

Et pourtant, l’idée qu’il a dit la vérité ne nous satisfait pas elle non plus. Il n’avait vraiment aucune raison de penser à sa mère d’une façon particulièrement affectueuse. Au contraire : le soir précédent, il avait éprouvé du dépit à cause d’elle en voyant que sa sœur aurait des chaussures avant lui, et il lui en avait voulu juste avant sa fugue à cause des timbres : « J’ai pensé : c’est pas possible ».

Mais peut-être est-il un enfant sage, peut-être avait-il surmonté son dépit, rassasié par la tartine qu’il avait mangée, peut-être avait-il éprouvé de la compassion pour sa mère qui travaillait à la buanderie et n’avait rien : aller chercher des cerises était un acte de réconciliation. Cet argument pourrait être admis sans réserves si autre chose ne l’excluait. Il a dérobé l’argent de sa mère et celui qui se trouvait dans la tirelire de sa sœur, deux actions au sens radicalement opposé. S’il n’avait réellement tenu qu’à rapporter des cerises à sa mère, il aurait pu agir d’une façon beaucoup plus simple : en acheter avec ses propres économies chez le marchand le plus proche. Il n’aurait pas non plus été nécessaire de revenir à la maison les mains vides ; s’il avait cueilli pour lui des cerises sur des cerisiers appartenant à des tiers, il aurait tout aussi bien pu remplir le sac destiné à sa mère.

A-t-il donc menti ? Nous ne sommes pas encore obligés de l’admettre. Sa propre gourmandise est peut-être, sans qu’il le sache, la cause que nous cherchons. Autrement dit, il avait mangé son pain, il voulait encore autre chose, il voit les noyaux de cerise sur le rebord de la fenêtre, et voici que sous l’influence d’une cause que nos questions n’ont pas encore découverte, une représentation monte en lui, ramener des cerises à sa mère. Le plaisir de les manger s’est travesti pour aboutir à une autre représentation, apporter des cerises à sa mère. Son vol devient pour lui un acte socialement excusable s’il ne dépense pas l’argent pour lui-même. Une part des cerises qu’il a emportées lui revient en outre sans qu’il soit obligé de penser à lui-même.

Mais si son goût des friandises était intense au point de le pousser au vol, sa satisfaction n’aurait pas supporté d’être différée pendant plusieurs heures, chose que l’attente à la gare et le trajet vers Tulln rendait inévitable. Il lui aurait cédé plus tôt et aurait fait des achats n’importe où. De même, il n’aurait pas eu de difficulté à prendre plus d’argent pour satisfaire d’autres envies également présentes. Nous savons qu’il a aussi vécu pendant deux jours des fruits de la forêt, de fraises et de ses trois tartines beurrées : « Quand j’ai mangé la dernière, elle était déjà toute dure », sans dépenser l’argent qui lui restait pour acheter des aliments et sans commettre ailleurs d’autres vols. Les inhibitions, dont le défaut nous permet d’expliquer le vol à partir de la pulsion alimentaire dans d’autres cas, étaient présentes chez lui.

Il n’est pas possible de dire avec précision si Ferdinand m’a menti. Le fait qu’il ait dit la vérité ne peut plus nous paraître exact après les arguments contraires que nous venons d’entendre. Pour des raisons affectives, le mieux pour nous serait de conclure à un compromis, « moitié moitié » : ce qu’il a dit n’est pas la vérité, mais il est convaincu du contraire. Existe-t-il quelque chose de ce genre en général, et est-il possible de fonder un examen sur des prémisses aussi incertaines ? L’incertitude augmentera encore si je fais allusion à une discussion que j’avais jusqu’à présent volontairement laissée de côté : pourquoi le jeune garçon a-t-il dérobé l’argent dans la tirelire de sa sœur, et ne l’a-t-il pas pris dans ses propres économies, ni dans celles de son père, faciles d’accès, ni même dans le porte-monnaie de sa mère.

Je pense que nos réflexions nous ont conduits à un stade à partir duquel nous ne pouvons plus avancer. Il se peut que d’autres possibilités susceptibles d’entrer en ligne de compte pour expliquer le geste du jeune garçon vous viennent à l’esprit, mais il est possible que vous soyez gagnés par l’impatience et que vous vous demandiez à quoi servent des discussions aussi longues et détaillées concernant un voleur et un fugueur. Je vous répondrai ceci : maintenant que nous nous sommes fixés pour tâche l’examen de cette conduite déviante, il est impossible que nous nous interrompions alors que nous sommes encore aussi insatisfaits.

Il semble que nous ne nous en sortirons pas sans la psychanalyse. Je vous propose donc l’aide que celle-ci peut nous fournir.

Concevoir le vol et le voyage vers Tulln comme des actes accidentels est exclu dès l’instant où nous continuons notre examen d’un point de vue psychanalytique. L’inclination de Ferdinand pour sa mère ou sa propre gourmandise ne semblent pas, elles non plus, constituer la cause que nous recherchons. Où devons-nous donc chercher le motif en question ? Nous ne nous sommes jusqu’à présent penchés que sur une seule manifestation du jeune garçon. Choisissons en une autre, puisque la première ne nous a pas permis de progresser.

Alors qu’il apportait du savon, de la soude caustique et le journal à sa mère dans la buanderie, celle-ci fit une réflexion sur les timbres qui avaient été pris à son ami ; il fut très touché de voir que les soupçons pesaient sur lui, et pensa : « ce n’est pas possible ! ». Une tournure bien viennoise, que notre jeune garçon connaît, aurait exprimé ainsi les choses : « Habt’s mi gern, i geh4 ! » Cette locution révèle une tendance orientée vers le départ. D’où provient-elle ? Le soir précédent, Ferdinand a éprouvé du dépit vis-à-vis de sa mère, une première fois parce que sa sœur avait reçu de l’argent pour des chaussures, et encore une fois dans la buanderie. Il se trouve dans une situation désagréable causée par sa mère, situation qu’il se sent poussé à liquider. Une impulsion à s’enfuir serait de ce fait possible. Or, celle-ci ne nous explique pas pourquoi il a commis ces vols, pourquoi il a pris uniquement l’argent de sa mère et de sa sœur, pourquoi il est parti précisément à Tulln et prétend avoir eu l’intention de rapporter des cerises à sa mère. Ne nous laissons pas induire en erreur par tout cela, faisons même un pas de plus et décidons-nous à accorder que Ferdinand n’avait aucune idée claire des intentions ou des tendances de ses actes, qu’il ne savait rien d’elles. Nous évoluons maintenant dans la direction de pensée psychanalytique que je vous avais proposée, et nous sommes en droit d’espérer aboutir à des élucidations qui nous satisferont.

Si Ferdinand ne sait rien des facteurs déterminants de ses gestes, c’est qu’ils ne peuvent être trouvés dans sa conscience ; nous ne pouvons pas les obtenir en le questionnant, non pas parce qu’il ne veut pas nous les dire, mais parce que lui-même ne les connaît pas ; ils ne sont pas conscients pour lui, et doivent être recherchés dans l’inconscient.

Nous avons déjà parlé de la considération dynamique, soit de la possibilité de concevoir les processus psychiques comme les effets de forces psychiques. Le voyage de Ferdinand à Tulln avec toutes les circonstances qui l’entourent serait donc lui aussi le résultat de semblables forces. Pour nous exprimer brièvement : une impulsion psychique quelconque doit être présente. Nous ne savons pas encore si elle est conditionnée par une force isolée, ou si la résultante de la réunion de plusieurs forces, qu’il reste à déterminer, est nécessaire pour qu’elle se forme. Nous affirmons seulement qu’elle est inconsciente et nous poursuivons logiquement qu’une deuxième impulsion doit être présente pour empêcher l’accès à la conscience de la première. L’élucidation de l’acte déviant débouche donc, en fin de compte, sur la mise à jour de ce jeu de forces psychiques. Nous ne pourrons nous consacrer à cette tâche qu’une fois que nous en saurons plus sur les processus psychiques qui la conditionnent. Nous interromprons donc provisoirement la discussion de cette histoire particulière, pour nous consacrer à des considérations plus générales concernant les processus psychiques.

Étant donné que c’est la première fois que nous nous penchons sur un problème assez difficile de psychanalyse, j’attire votre attention sur le fait que vous ne devrez jamais attendre aucun développement exhaustif au cours de mes conférences. Vous devrez toujours vous contenter de la communication de détails suffisant juste à éclairer ce qui pose question dans un cas donné ; il faut aussi que vous sachiez autre chose. Lorsque nous laissons parler et parlons avec les enfants et les adolescents carencés que l’on nous amène, il ne s’agit aucunement d’un traitement psychanalytique. Nous tirons de ce qu’ils disent et d’autres indications des conclusions auxquelles nous adaptons ensuite notre technique éducative. Vous savez déjà que nous cherchons de l’aide dans la psychanalyse, comme par ailleurs dans la psychologie ; la psychanalyse est une technique thérapeutique, que je ne commenterai pas plus ici que je ne vous forme au métier de psychanalyste.

Revenons à notre thème après cette brève digression. Il faut que nous puissions nous orienter par rapport aux processus inconscients. En employant les termes de Freud, je vous ai présenté dans l’exposé introductif les arguments qui nous permettent d’admettre l’existence d’un inconscient. Nous ne devons pas nous représenter l’inconscient comme une notion auxiliaire destinée à expliquer les processus psychiques, mais comme doué d’une existence réelle, tout comme la conscience, et nous pouvons donc comprendre qu’il a également une signification particulière et des fonctions déterminées. Lorsque nous pensons au conscient et à l’inconscient toutefois, nous ne devons pas imaginer qu’il y a quelque part en nous deux compartiments séparés ainsi baptisés ; les processus psychiques en tant que tels se divisent en général en deux phases d’état qui se distinguent selon qu’elles sont ou non, de notre part, l’objet d’un savoir. L’inconscient est le lit de bien des choses et doit remplir différentes tâches. C’est de lui par exemple que proviennent les motions pulsionnelles et les motions de désir, ainsi que nos relations affectives avec les personnes et les choses de notre environnement. Ce que nous appelons attirance envers autrui se trouve dans l’inconscient bien avant que nous ne nous en rendions compte dans la conscience. Lorsque nous observons les réactions de l’enfant nouveau né à ses besoins organiques et aux influences extérieures, nous comprenons que Freud ait reconnu l’aspect originel des processus psychiques inconscient ; car les processus conscients qui nous sont perceptibles sont en réalité peu nombreux. Seule la croissance permet au corps de devenir distinct pour l’enfant, seule la croissance lui permet d’avoir des sensations corporelles conscientes, de remarquer ce que captent les sens, elle seule enfin permet à la conscience de se bâtir à partir et au-dessus de l’inconscient. Celui-ci toutefois ne disparaît pas, il est seulement partiellement circonscrit et conserve une grande importance, restant puissant même chez l’homme mûr. Il existe encore, même chez l’adulte, un nombre suffisant d’événements psychiques relevant de l’inconscient.

Ce que nous avons coutume d’appeler pulsion d’imitation chez l’enfant est également une fonction de l’inconscient. Sans que l’enfant le sache, des relations tendres avec ses parents naissent en lui. C’est pourquoi beaucoup de choses qu’ils font lui plaisent, et il s’approprie certains de leurs traits. Nous disons qu’il s’identifie à eux. Imiter, c’est donc faire par identification ce que font les autres. Quand la petite fille fait avec sa poupée ce qu’elle voit sa mère faire avec son petit frère ou sa petite sœur, quand elle accomplit le travail de cuisinière de sa mère avec sa dînette, nous nous trouvons en présence d’une identification avec la mère. Lorsque le petit garçon met le chapeau de son père, prend sa canne et déambule gravement à travers la chambre, lorsqu’il ne veut pas qu’on le mette au lit le soir parce que son père, lui, ne va pas encore dormir, il s’identifie avec son père. Nous rencontrons constamment ce genre d’identifications lorsque nous étudions de près le comportement des enfants. Cependant, ils ne s’identifient pas uniquement avec des personnes, mais aussi avec des animaux et souvent avec des objets inanimés ; ainsi par exemple, des jouets sont eux aussi intégrés au cercle des objets qui livrent des traits à l’identification.

Mais pourquoi étudier maintenant précisément la tendance à l’identification qui existe chez l’enfant ? Parce que ce trait général, même s’il n’éclaire sans doute pas encore le geste de Ferdinand, montre déjà de quelle manière il liquide une situation conflictuelle avec sa mère. Le père lui aussi part sans revenir pendant un certain temps lorsque les affrontements avec la mère deviennent trop désagréables pour lui. S’il s’identifie avec lui, si donc il agit comme lui, il échappe à ses soucis intérieurs et extérieurs. En allant à Tulln et en y restant, il se contente de répéter ce que son père a fait pour la première fois le dimanche précédent.

Ajoutons encore qu’il cause de la peine à sa mère, comme elle-même lui en avait causé. Peu auparavant, il a lu dans le journal la disparition de Marchart, qui cause sans doute du souci à quelqu’un, souci que sa mère elle aussi éprouvera de son côté s’il ne revient pas à l’heure. Il peut la toucher, et la toucher encore plus en dérobant son argent et celui de sa sœur ; il abolit la préférence qu’elle lui avait accordée le jour précédent car l’argent ayant disparu, elle ne pourra pas avoir de chaussures avant lui.

Bien que je n’en sois pas parfaitement sûr, quelques-uns d’entre vous sont peut-être d’accord avec mes raisonnements, dans la mesure où la conduite de Ferdinand peut être dérivée de son identification au père. Mais il est possible que d’autres m’objectent que l’on ne comprend pas pourquoi il n’avoue pas, dans ce cas, cette identification, en disant par exemple : je me suis énervé après ma mère et je suis parti, au lieu de mettre en avant un motif tendre (apporter des cerises à sa mère) ; d’où tire-t-il par ailleurs les autres traits de son comportement déviant ? C’est que le père, lui, n’a rien volé ! Cette objection est encore la moins embarrassante, mais que répondrai-je à celui qui me demandera si, comme je le suppose, un jeune garçon selon toute apparence relativement candide est capable de penser de manière aussi raffinée ? Je devrai, pour l’instant du moins, reconnaître le bien-fondé de ces doutes, et admettre que sur ce point-là, je ne suis pas encore en mesure de réfuter ces objections. La complexité des processus psychiques ne nous permet que de sonder progressivement les motifs du geste de Ferdinand. Et aussi longtemps que les événements psychiques ne seront pas plus transparents pour vous, vous resterez insatisfaits.

Je retrouverai cependant une position plus favorable dès que nous cesserons de nous acharner à trouver une intention unique à la base du vol et de la fugue, et si nous n’excluons pas la possibilité d’une réunion de plusieurs tendances responsables de tout ce qui s’est passé. Pour cela cependant, il est encore une fois nécessaire d’abandonner Ferdinand et de puiser dans la psychanalyse un fragment de théorie supplémentaire.

Imaginons qu’une motion pulsionnelle ou de désir s’éveille dans l’inconscient et pousse à l’action ; exemple : une coupe posée sur la table de la cuisine contient du sucre. Un petit garçon se trouve à côté, et quelque chose en lui l’incite à vouloir en manger. Il n’a jamais entendu dire que prendre sans demander est une chose qui ne se fait pas. Il va donc prendre le sucre et se satisfaire sans conflit. Ici, nul interdit ne s’oppose à la motion de désir. Un autre garçon, qui connaît sans doute cet interdit sans toutefois qu’il soit très net dans sa conscience, va hésiter en ressentant un sentiment indéterminé puis, malgré tout, manger le sucre sans éprouver de remords particuliers. Un interdit trop faible s’oppose ici à la motion de désir. Un troisième, qui a une conscience très nette de ce qui n’est pas permis, mais dont la motion de désir est devenue extrêmement puissante, prend le sucre, mais il est ensuite tourmenté par un sentiment de culpabilité. Une motion de désir a triomphé de la tendance qui empêche d’ordinaire les actes incorrects. Nous pouvons encore imaginer d’autres cas de figure, et évoquer avec certitude une possibilité, celle où la tendance profondément enracinée par l’éducation : tu ne prendras pas de sucre, repousse immédiatement dans l’inconscient une motion de désir en train de surgir, voire l’empêche d’accéder à la conscience, même si elle est présente dans l’inconscient. Nous pouvons maintenant dire de façon très générale que lorsqu’une motion de désir entre en contradiction avec des principes religieux, moraux ou devenus conscients de quelque manière que ce soit grâce à l’éducation, ceux-ci font naître une tendance à maintenir d’emblée refoulée la motion de désir, ou, si elle est devenue consciente, à la refouler. Deux tendances participent donc toujours au mécanisme du refoulement, l’une inconsciente, qui voudrait s’imposer, l’autre consciente, qui tente d’empêcher la première de s’imposer ; ou, pour utiliser une terminologie différente, une tendance refoulée et une tendance refoulante. Le résultat final de la lutte entre ces deux tendances antagonistes n’est pas déterminé d’avance. Celle qui est refoulée peut être plus forte et s’imposer en triomphant de celle qui refoule, mais le cas inverse est lui aussi possible. Imaginons maintenant une situation où aucune des deux ne suffit quantitativement à triompher complètement de l’autre ; ce cas doit pourvoir se manifester d’une manière ou d’une autre. En voici un exemple tiré de la vie quotidienne : nous avons, dans notre vie professionnelle, l’occasion de nous énerver au point que nous sommes envahis par un affect violent qui exige de se décharger. Nous serions considérablement soulagés si nous pouvions nous laisser aller à un accès de colère violent, tempétueux. La tendance à vociférer augmente. Au même instant, l’homme bien élevé en nous s’ébranle avec sa propre tendance : cela ne se fait pas. Voici déclenchées deux tendances qui se contredisent l’une l’autre : la première veut, la seconde interdit. Si l’une prédomine, notre colère éclate comme un ouragan, si la seconde prend le dessus, nous nous taisons. Dans le cas que j’ai à l’esprit, aucune de ces deux réactions n’intervint, et la personne en question fut prise, au moment crucial, d’une violente crise de toux. Que signifie-t-elle ? Elle est un compromis des deux tendances, aucune d’elles n’ayant réussi à s’imposer. Vociférer est une évacuation verbomotrice de l’affect ; la crise de toux permet aux parties musculaires innervées par une tendance d’être actionnées d’une manière contre laquelle l’autre tendance n’a rien à objecter ; tousser, en effet, n’est pas vociférer, et est donc permis. La psychanalyse appelle symptôme cette réunion de deux tendances antagonistes en une manifestation, ici la crise de toux. Nous voyons que les deux tendances participent à la genèse de ce symptôme, ou, pour employer les termes de Freud, qu’il est soutenu des deux côtés, par la tendance refoulante et par la tendance refoulée.

Les formations symptomatiques de ce genre surviennent souvent dans le cadre des manifestations pathologiques névrotiques, et bien des actes peuvent être ramenés au même mécanisme, y compris ceux d’êtres humains sains. Freud a consacré une étude précise à l’un de ces groupes, connu en psychanalyse sous le nom d’actes manqués5.

L’exemple de formation symptomatique que je vous ai communiqué ne m’a pas uniquement permis de vous montrer d’une façon très générale l’édification du compromis entre deux tendances antagonistes, il va également nous servir de transition pour revenir à notre jeune déviant. Pouvons-nous, à partir du fait que constitue son acte, conclure que cet acte se fonde sur le même mécanisme ? Y a-t-il jeu antagoniste de deux tendances dont aucune ne s’impose totalement et qui convergent toutes deux dans le symptôme ? S’il en va ainsi, nous devrions pouvoir trouver la tendance refoulée et celle qui la refoule, et indiquer également le symptôme qu’elles constituent ensemble.

Voyons donc ce qu’il en est !

Il est absolument indubitable qu’avant de commettre le vol et de fuguer, le jeune garçon s’était trouvé en opposition avec sa mère. Je n’ai pas besoin de vous répéter ce qui se rapporte à cette opposition. Admettons maintenant qu’il était dominé par la représentation du départ, l’idée de faire comme son père, et que cette représentation avait pour contenu l’une des tendances. Dans ce cas, soit elle aurait pu rester consciente, soit elle aurait été refoulée, si une prohibition interne s’élevant au sein même du jeune garçon, la deuxième tendance donc, s’était opposée au départ. Dans le premier cas, il serait parti à Tulln et aurait su pourquoi. Une tendance refoulante, par exemple : « un jeune homme bien élevé ne fugue pas », ou « si je m’enfuis, je serais battu », l’aurait retenu à la maison si elle avait été plus intense que l’impulsion à partir. Son geste nous montre le contraire. Si elle était réellement présente, elle a été vaincue, avec toutes les conséquences qui en découlent : pas de compromis entre les deux tendances, pas d’explication pour le vol de la mère et de la sœur, ni pour l’intention alléguée d’aller chercher des cerises.

Essayons de repérer la tendance refoulée et la tendance refoulante dans un autre contexte, et d’arriver ainsi à ce qui constituait la tâche de notre examen d’aujourd’hui. Le dépit du jour précédent, causé par sa mère, ainsi que celui qui a précédé de peu le vol, ont suscité en lui un rejet de sa mère qui n’a cessé de s’amplifier pour finir par aboutir à une pensée de vengeance : lui faire quelque chose, la toucher. Voici l’une des tendances, qui cependant n’a pas le droit de persister dans la conscience, et se voit peut-être même interdire l’accès à la conscience parce que l’autre tendance, créée par l’éducation – « il faut aimer sa mère » – la refoule. Qu’advient-il lorsque ces deux tendances sont effectivement présentes chez le jeune garçon ? Si la tendance à la vengeance prédomine sur la tendance morale, il commet le vol et fugue, tout en sachant pourquoi il accomplit ces gestes. Si la tendance morale est la plus intense, l’acte déviant n’a pas lieu, nous l’avons déjà vu plus tôt. Si aucune des deux ne s’impose totalement, nous nous trouvons en présence des conditions d’une formation symptomatique que nous avons déjà rencontrée.

Un symptôme constitué à partir d’une tendance à la vengeance et d’une tendance morale est possible lorsque les deux tendances peuvent se réunir en un acte unique, soit lorsqu’il existe un acte à travers lequel toutes deux sont en partie réalisables. (Songez à la crise de toux !) Tulln, avec ses cerisiers en train de mûrir, est l’objectif approprié. Le trajet vers Tulln lui permet de réunir les deux tendances antagonistes, de constituer le symptôme. Nous pouvons imaginer que le temps pendant lequel il mange sa tartine beurrée et en jette un morceau au chien est empli par la lutte des deux tendances, qui trouve sa fin lorsqu’il voit les noyaux de cerise sur le rebord de la fenêtre.

Pourquoi ?

La tendance à la vengeance, dont la modalité de réalisation nous est devenue compréhensible grâce à tout ce que nous avons déjà entendu, et qui trouve son explication dans l’identification au père, lui permet d’imiter son père, de faire comme lui et de susciter chez sa mère, à l’égard de sa propre personne, un souci et un émoi identiques à ceux qu’elle avait éprouvés pour le père le dimanche précédent, alors que celui-ci n’était pas rentré à l’heure.

La tendance morale, issue de l’éducation, ne réussit pas à bloquer l’acte déviant. Elle ajoute à l’idée de vengeance le motif tendre. Elle utilise la représentation des cerises, présente au niveau préconscient, pour l’associer à l’autre intention, et devient consciente : « je veux apporter des cerises à ma mère » : le symptôme est désormais constitué et prêt. Seul ce voile rend l’acte possible et, nous l’avons vu, son exécution suit alors sans délai.

C’est la tendance à la vengeance qui livre à la formation symptomatique la contribution de loin la plus intense, comme le montre le fait que le vol concerne la mère et la sœur, annulant ainsi le privilège dont jouissait cette dernière, avoir des chaussures plus tôt que lui.

Ce qui manque dans l’assemblage de ce symptôme névrotique, c’est le sentiment désagréable, l’accent de déplaisir, qui seuls permettent au névrosé de prendre conscience de sa maladie et le rendent capable d’entreprendre un traitement. Je ne puis vous dire aujourd’hui quelle différence dans les deux mécanismes est responsable de ce manque, mais je vous signalerai que c’est là que réside l’une des difficultés essentielles du traitement analytique des individus déviants.

Grâce au travail que nous venons d’effectuer, nous avons maintenant ramené un acte déviant à un mécanisme similaire à celui que l’on repère régulièrement dans un symptôme névrotique. Si nous nous abstenons de généraliser trop vite, si nous faisons preuve d’une grande prudence et si nous ne croyons pas que le même mécanisme fonde nécessairement toutes les manifestations déviantes, nous aurons déjà, aujourd’hui, appris quelque chose sur le diagnostic des carences. Mais nous aurons aussi appris quelque chose sur leur thérapie.

L’éducateur spécialisé ne doit pas se satisfaire d’écouter raconter qu’un enfant a volé et a fugué, il doit connaître précisément les faits objectifs.

Pour découvrir les conditions réelles, il ne suffit pas d’interroger les parents, le jeune garçon et son entourage, car ceux-ci ne sont pas nécessairement conscients de ce qui est en question.

Sans formation psychanalytique, l’éducateur spécialisé n’est pas capable de dépister les processus cachés.

Dans ce cas, les succès éducatifs ne pourront être obtenus ni par de bonnes paroles, ni par la sévérité, qui ne fait qu’acculer toujours plus le jeune dans ses motions haineuses. Cette conduite déviante suit un cours parfaitement irrésistible, et nous ne pourrons introduire une modification qu’en réussissant à orienter différemment le jeu de forces qui l’a conditionnée. Les moyens éducatifs habituels, douceur, bonté et sévérité, récompense et punition, ne suffisent plus, l’ancrage dans l’inconscient doit être rompu.