1 10. Troubles du comportement

Le regroupement dans ce même chapitre de conduites très diverses se justifie plus par l’habitude prise de les traiter ensemble que par une unité psychopathologique. Leur seul point commun est d’être des conduites socialisées, leur évolution dépendant en grande partie du processus de socialisation et de ses déviations. Hormis ce point, ce regroupement en un même chapitre du mensonge, du vol et de la fugue est arbitraire, et n’a pas de valeur en soi.

Ces conduites symptomatiques ne doivent pas être intégrées d’emblée dans une organisation pathologique particulière (telle que la psychopathie), mais être comprises comme le témoin de la maturation progressive de l’enfant, en particulier la discrimination progressive entre fantasme et réalité, dépendance et indépendance, soi et non-soi. C’est pourquoi il existe pour toutes ces conduites un continuum allant de la normalité, où elles participent alors aux processus de développement, à l’expression d’organisations pathologiques les plus variables. Dans tous les cas, si ces conduites ne semblent pas avoir une signification psychopathologique particulière lorsqu’elles surviennent de façon intermittente ou isolée, en revanche leur répétition et reproduction dans le temps, leur association, peuvent constituer les premiers signes de ce qui deviendra à l’adolescence une organisation psychopathique manifeste (voir Psychopathologie de l’adolescent chapitre 12 : Les conduites psychopathiques).

Le mensonge

« Il ment comme il respire », dicton qui s’applique souvent à l’enfant, et qui souligne deux composantes du mensonge :

— sa fréquence ;

— sa fonction quasi vitale.

Si tous les enfants mentent, c’est qu’il y a une raison. Au niveau de l’investissement du langage, quand vers 3-4 ans, l’enfant découvre la possibilité nouvelle de ne pas tout dire, puis de dire ce qui n’est pas et d’inventer une histoire, une étape importante est franchie. Mentir est pour l’enfant la possibilité d’acquérir peu à peu la certitude que son monde imaginaire interne lui reste personnel. S’il est vrai qu’initialement l’enfant fait moins bien la distinction entre la réalité et son monde imaginaire, en revanche il perçoit assez vite dans le monde matériel qui l’environne le vrai du faux. Toutefois, cette distinction ne prendra pas sa pleine signification avant 6-7 ans, âge où s’intégrent plus solidement les diverses valeurs sociales et morales. Si mentir pourra permettre à l’enfant de continuer à se protéger, dire la vérité s’intégrera peu à peu dans une conduite sociale où l’estime de soi et la reconnaissance des autres viendront au premier plan.

De nombreux auteurs ont proposé une réflexion sur le mensonge. Il faut d’abord en préciser la définition : le mensonge apparaît comme l’action d’altérer sciemment la vérité ; il s’agit de propos contenant une assertion contraire à la vérité. Un deuxième sens peut être attribué au mensonge : dans le registre poétique il renvoie à la fable et à la fiction. Sur un plan philosophique et moral, deux couples sont constamment en opposition : d’un côté le couple vérité-mensonge, de l’autre le couple vérité-erreur.

Chez l’enfant, la distinction entre le vrai et le faux, puis entre la vérité et le mensonge est progressive. Pour Piaget, avant 6 ans, l’enfant ne fait pas la distinction entre mensonge, activité ludique et fabulation. Peu à peu, après 8 ans, le mensonge acquerra sa dimension intentionnelle. Entre ces deux étapes, avec d’un côté la prévalence de l’activité ludique, de la fabulation et du fantasme avant 6 ans, et de l’autre le mensonge intentionnel après 8 ans, se situe une période où le vrai et le faux sont distingués, mais où le mensonge est confondu avec l’erreur.

Depuis Freud le mensonge a été l’objet de quelques travaux de psychanalystes, lesquels recommandent précisément à leur patient de « tout dire ». Freud avait lui-même mis en relation les premières et fondamentales interrogations de l’enfant sur la naissance avec le mensonge de l’adulte. En effet disait-il, à la question « d’où viennent les enfants ? », il est répondu par la fable et la cigogne. Pour Freud : « De ce premier acte d’incroyance date son indépendance intellectuelle et souvent il se sent, de ce jour, en grave opposition avec les adultes auxquels il ne pardonne au fond jamais en cette occasion de l’avoir trompé. » Pourtant il faut bien reconnaître que nos enfants actuels savent tous que le bébé est dans le ventre de la maman, mais ils continuent de mentir à l’occasion. Aussi il ne nous semble pas qu’on puisse fonder le mensonge de l’enfant sur ce premier mensonge de l’adulte. Ferenczi avait, quant à lui, développé une notion intéressante, reliant le mensonge au sentiment nouveau de « toute puissance de la pensée ». Cette toute puissance de la pensée pourra être mise au service de la préservation du narcissisme infantile également tout puissant, du moi – idéal : le mensonge devient alors le moyen de regagner cette toute puissance ou du moins d’en conserver l’illusion. Le mensonge compensatoire, que nous reverrons, s’inscrit directement dans cette perspective. Complémentaire à ce point de vue est celui de Tausk : pour cet auteur, l’important dans le mensonge est que l’enfant découvre la non-transparence de la pensée alors qu’il avait parfois le fantasme que ses parents, et surtout sa mère, pouvait connaître, deviner toutes ses pensées. Le mensonge devient le témoin qu’une limite existe entre l’imaginaire de chaque individu, que les psychés ne sont pas confondues. M. Klein formule une hypothèse qui va dans ce sens puisqu’elle relie le mensonge chez l’enfant au déclin de la puissance parentale. Nous terminerons ces quelques notes par Anna Freud qui, parlant du mensonge, pense surtout, nous semble-t-il, à la fabulation quand elle insiste sur les phénomènes régressifs et la prédominance des processus primaires sur les processus secondaires.

À entendre toutes ces fonctions intéressantes du mensonge, on peut légitimement se poser une question et renverser l’interrogation initiale à savoir non pas « pourquoi les enfants mentent-ils ? », mais « pourquoi disent-ils parfois la vérité ? ». En effet, dire la vérité ne va pas de soi et représente un véritable apprentissage progressif. L’apprentissage du langage constitue en lui-même une incitation au mensonge ne serait-ce que par l’importance de cette période du langage correspondant à la phase anale du développement libidinal où l’enfant dit « non » à tout, où il instaure une clôture dans son propre discours. Il y a donc tout un apprentissage social de la vérité : les parents valorisent en général l’aveu de la vérité et en font le témoin d’un comportement de responsabilité teinté d’adultomorphisme. Dire la vérité sera peu à peu pour l’enfant le moyen encore plus subtil de satisfaire ses parents, de satisfaire aux exigences sociales et, in fine, de satisfaire sa propre estime de soi, c’est-à-dire son propre narcissisme. On perçoit dès à présent l’un des paradoxes du mensonge : en effet si primitivement le mensonge peut être mis au service de la toute puissance narcissique, son usage persistant ne fait qu’appauvrir l’estime de soi, et par conséquent le fondement narcissique de la personne : peu à peu le mensonge devient un paravent dont la seule fonction est de masquer ce vide narcissique : la mythomanie en est l’illustration typique.

Sur le plan clinique, il est classique de distinguer, chez l’enfant, trois types de mensonge : le mensonge utilitaire, le mensonge compensatoire, la mythomanie.

■ Le mensonge utilitaire correspond très directement au mensonge de l’adulte : mentir pour en retirer un avantage ou s’éviter un désagrément peut apparaître comme la conduite la plus immédiate dont l’exemple est la dissimulation ou la falsification de la note d’école.

Le comportement de l’entourage face à cette conduite banale en soi en déterminera l’évolution. Inattentif ou trop crédule, l’entourage risque d’en favoriser le déploiement, rigoureux et moralisant à l’excès, il peut provoquer l’enfoncement dans une conduite de plus en plus mensongère (le deuxième mensonge pour expliquer le premier). Le relever, ne pas trop y insister permettra à l’enfant de ne pas perdre la face et d’en comprendre l’inutilité. L’attitude de l’enfant face au mensonge dépend en partie du comportement de l’adulte lui-même, en particulier des parents. Trop souvent les adultes mentent à l’enfant et dévalorisent ainsi leur propre parole. Il n’est pas rare que le petit menteur ait des parents menteurs… même si c’est « pour son bien ». Le mensonge peut alors devenir un mode de communication privilégié, sinon unique, s’associant à d’autres comportements déviants : fugue, vol, etc.

■ Le mensonge compensatoire traduit non pas la recherche d’un bénéfice concret, mais la recherche d’une image que le sujet croit inaccessible ou perdue : il s’invente une famille plus riche, plus noble ou plus savante, il s’attribue des exploits scolaires, sportifs, amoureux, guerriers… En réalité, cette rêverie est bien banale et normale, du moins dans la petite enfance et lorsqu’elle occupe une place raisonnable dans l’imaginaire de l’enfant.

Certains enfants développent une rêverie imaginaire qui prend une place prédominante ou qui devient très élaborée. Dans « le roman familial » l’enfant se construit toute une famille et dialogue avec ses divers membres ; il peut aussi s’inventer un double, souvent un frère ou une sœur, ou un ami auquel il commente sa vie, en compagnie duquel il joue. Banales jusqu’à 6 ans où de telles conduites s’inscrivent dans l’espace de rêverie transitionnel permettant à l’enfant d’élaborer son identité narcissique, au-delà de cet âge leurs persistances signent souvent des troubles psychopathologiques plus marqués : personnalité de type hystérique, immaturité traduisant l’incertitude identificatoire, trouble plus profond de la conscience de soi. Ainsi la fabulation constitue une des conduites caractéristiques des enfants prépsychotiques.

■ La mythomanie est le degré extrême de cette rêverie fabulatoire. Cette entité nosographique a été proposée par Dupré en 1905 qui appelait ainsi « la tendance pathologique plus ou moins volontaire et consciente au mensonge et à la création de fables imaginaires ». La mythomanie est décrite par cet auteur comme vaniteuse, maligne, perverse et ajoute-t-il, encore physiologique chez l’enfant. Lorsqu’on tente de comprendre la signification psychopathologique de la mythomanie, il apparaît souvent que celle-ci est un véritable support narcissique, mais un support bâti sur du vent, auquel cependant, l’enfant tient précisément comme trompe-l’œil de ce vide. L’enfant gravement mythomane est souvent confronté à des carences extrêmement graves, non seulement des carences dans les apports affectifs habituels et nécessaires, mais aussi des carences dans les lignées parentales, des incertitudes identificatoires (père et/ou mère inconnu^), ou plus encore, connu(e) par certains membres de la famille, mais tenu(e) caché(e)). Très proche de la mythomanie est le délire de rêverie : c’est un terme dû à G. Heuyer qui caractérise des enfants vivant en permanence dans un monde de rêve à thème méga-lomaniaque, où la distinction entre délire et rêverie n’est pas toujours aisée. La paraphrénie de l’adulte en est l’équivalent.

Le vol

Le vol est la conduite délinquante la plus fréquente de l’enfant puisqu’elle représente 70 % environ des « délits » de mineurs. On l’observe beaucoup plus souvent chez le garçon que chez la fille, et sa fréquence augmente avec l’âge.

Toutefois, on ne peut parler de vol avant que l’enfant ait acquis une claire notion de la propriété : « Les concepts de « à moi » et de « pas à moi » se développent très progressivement, parallèlement aux progrès qui mènent l’enfant vers l’achèvement de son individualité » déclare Anna Freud. La notion de « à moi » est d’ailleurs acquise bien avant l’autre notion qui nécessite le renoncement de l’enfant à son égocentrisme initial. L’enfant passe naturellement par une période où tout lui appartient, du moins tout est sa propriété potentielle. À cette période « être privé de » ou « être volé » a un sens pour lui, tandis que « prendre à » ou « voler » n’en a pas.

Cependant la notion de vol réclame, outre le développement suffisant du concept de propriété, de limite de soi et de l’autre, le développement du concept moral de bien et de mal, avec toutes ses implications socioculturelles. Aussi, ce n’est qu’à l’âge où la socialisation commence à prendre un sens pour l’enfant, c’est-à-dire vers 6-7 ans, que la conduite de vol peut être appelée ainsi, non seulement par l’observateur, mais par l’enfant lui-même.

Avec l’âge, on observe une évolution progressive de la nature des vols, allant des friandises dérobées à la maison par le petit enfant aux vols caractérisés et répétés de l’adolescent organisé en bande. Toutefois, il n’y a pas d’enchaînement inéluctable et l’enfant qui vole de façon accidentelle ne deviendra pas nécessairement un voleur (Lauzel).

■ Le lieu du vol est d’abord domestique : le petit enfant vole à la maison (friandises, pièces de monnaie), d’abord les membres de la famille : parents, fratrie ; puis le cercle des larçins s’élargit aux voisins ou amis, à l’école (vestiaire), au club sportif, enfin à la rue et aux magasins (étalages des supermarchés).

■ Les objets volés, anodins au début et significatifs de la demande de l’enfant (bonbons, nourriture, petits jouets), deviennent rapidement plus utilitaires : argent (le vol domestique peut atteindre des sommes importantes), objets convoités (disques, livres) ou parfois collectionnés (cendriers), moyens de transport : vélo puis mobylette, jusqu’à la voiture chez l’adolescent. L’objet est parfois aberrant au sens où l’enfant n’en éprouve aucun besoin lorsque c’est l’acte même du vol qui est investi.

■ L’utilisation de l’objet volé est des plus variable. Celui-ci est parfois directement consommé ou utilisé. Ailleurs, il est soigneusement caché, les objets sont entassés mais non utilisés lorsque les vols se répètent, avec un sentiment d’angoisse et de crainte d’être découvert. Dans d’autres cas, non rares, l’objet est abandonné de manière ostensiblement visible, comme si l’enfant cherchait à être découvert ou dénoncé ; ou encore, il est cassé et détruit, ou donné et distribué aux autres (nourriture, argent, disques, livres, etc.) : vol généreux de Heuyer et Dublineau.

■ Le comportement de l’enfant présente de grandes variations parfois liées à l’âge. Le malaise et le sentiment de faute existent rarement au début. L’enfant jeune s’approprie l’objet sans culpabilité : la réaction de l’entourage à ces premières conduites leur donnera un sens secondaire.

Tantôt on observe une lutte anxieuse contre le geste, celui-ci est accompli à l’acmé de la tension qui s’en trouve alors soulagée ; l’enfant est seul lors du vol, mal à l’aise, un sentiment de culpabilité apparaît ensuite qui peut expliquer la recherche de punition. Tantôt, au contraire, le vol ne s’accompagne ni de tension ni de culpabilité, il est vécu comme une juste revendication ou réparation d’un manque. L’idée même du vol peut être refoulée, l’enfant ou l’adolescent parlant alors d’emprunt, en particulier pour les véhicules. Il peut s’agir aussi d’une provocation, d’un rite d’initiation à la loi de la bande, voire du vol « sportif », véritable compétition entre adolescents. Plus le vol s’inscrit dans un comportement de groupe, plus sa signification antisociale risque d’être grande.

■ Origine psychogénétique et signification psychopathologique du vol. La revendication à l’égard de l’objet qu’implique à l’évidence la conduite de vol a été perçue par la quasi-totalité des auteurs : les notions de carence affective, d’abandon intrafamilial ou réel, de séparation parentale, d’extrême rigueur ou de démission éducative totale accompagnent toutes les descriptions d’enfant voleur.

La mère est d’ailleurs très habituellement la première personne volée. Winnicott souligne à cet égard que « l’enfant qui vole un objet ne cherche pas l’objet volé, mais cherche la mère sur laquelle il a des droits ». Lorsque la mère fait défaut à l’enfant, ce dernier estime avoir des droits sur elle ; le vol (du point de vue d’une tierce personnne) n’est pour lui que la juste réappropriation de son bien. Winnicott insiste sur la signification pas toujours négative du vol : il persiste une revendication, un espoir envers l’objet. L’important est de ne pas décevoir cette attente. Ainsi la réaction des parents est primordiale, elle se situe entre deux extrêmes néfastes.

D’un côté une excessive rigueur donne à une conduite plutôt banale une signification d’emblée pathologique : l’enfant est un voleur et deviendra ipso facto un suspect permanent. L’enfant peut alors s’enfermer dans une conduite masochique répétitive où les craintes se trouvent chaque fois confirmées, tant du côté de l’enfant que de ses parents ou de l’entourage (enseignant, éducateur).

À l’autre extrémité on rencontre une tolérance, sinon une véritable complaisance à l’égard de ces conduites : l’enfant se sent excusé, autorisé même. Certains parents projettent ainsi sur leur enfant leur propre tendance antisociale qu’ils sont alors incapables de limiter.

C’est à partir de ce sentiment de carence initiale (réelle ou fantasmatique de la part de l’enfant) et de la réaction parentale aux premiers vols, que cette conduite prend un sens dans son organisation psychopathologique. Là encore, au sein des processus mentaux d’intériorisation de la loi parentale (maternelle puis paternelle) et de la loi sociale, c’est-à-dire l’organisation progressive du surmoi, le vol se situe sur un continuum qui va d’une extrémité marquée par l’excessive rigueur surmoïque dont l’enfant ne peut se dégager, à l’autre extrémité marquée par l’absence totale d’instance critique dont la conduite antisociale est la résultante.

Ainsi le vol s’observe dans le cadre d’une organisation névrotique évidente : la revendication d’une affection ou d’une autorité se teinte fréquemment d’un sentiment de culpabilité (par exemple chez des enfants de parents séparés) : le vol satisfait à la fois le manque et le besoin de punition.

À l’autre extrémité, le vol est une des conduites symptomatiques les plus habituelles de la psychopathie et signe fréquemment le mode d’entrée dans la délinquance. La conduite antisociale peut être recherchée en tant que telle comme rite d’initiation au groupe. Souvent le vol s’inscrit dans une conduite déviante, plus organisée, où les bénéfices matériels ou financiers sont directement recherchés. La culpabilité est souvent totalement déniée, projetée sur l’extérieur avec parfois même la complaisance des mass-media : c’est la faute de la société.

Au stade intermédiaire se situe le vol de l’objet-fétiche ou encore l’investissement pervers de la conduite de vol : la jouissance ne peut être obtenue que par certains objets (lingerie féminine) ou lors du passage à l’acte lui-même. La culpabilité ou la honte n’accompagnent pas nécessairement le passage à l’acte, mais lui succèdent souvent.

La fugue

Un enfant fugue lorsqu’il abandonne le lieu où il doit normalement être, pour déambuler pendant des heures, voire des jours sans rentrer chez lui.

Comme pour le vol, il est difficile de parler de fugue avant que l’enfant ait une claire conscience de son domicile : le petit enfant qui s’égare au marché, dans le grand magasin ou sur la plage n’est pas un fugueur. En pratique, on ne parle pas de fugue avant 6-7 ans.

■ La durée de la fugue est très variable et dépend en partie de l’âge de l’enfant. Les préadolescents et adolescents peuvent faire des fugues prolongées, tandis que le jeune enfant rentre, ou se fait prendre par la police à la tombée de la nuit.

■ Lorsqu’il fugue l’enfant n’a souvent aucun but : il erre autour du domicile, se cache plus ou moins dans des lieux environnants (cave, terrain vague). Parfois il va dans un endroit de prédilection (centre commercial, entrée de cinéma) où il traîne, indécis et désœuvré. Manifestement il cherche à se faire prendre ou récupérer par les parents ou les voisins. Dans d’autres cas, la fugue a un but précis. Lorsqu’il s’agit d’un jeune enfant (moins de 11-12 ans), le but de la fugue est de quitter l’endroit détesté ou redouté pour rejoindre l’autre (fugue pour rejoindre une nourrice, les grands-parents). Plus l’enfant est grand, et surtout à l’adolescence, plus la fugue s’inscrit dans un comportement socialisé au sein d’un groupe : fugue pour aller chez des « copains », pour faire une « virée ». La fugue fait alors souvent partie d’un comportement dit psychopathique et peut être l’occasion de conduite antisociale plus caractérisée (vol, violence).

Plus encore que pour le vol, il n’y a pas de profil psychopathologique particulier du fugueur. Un élément paraît certain : l’extrême fréquence des ruptures que l’enfant fugueur a subies dans sa vie : divorce ou séparation des parents, abandon, carence affective, placements multiples, déménagements nombreux. Ces facteurs paraissent d’autant plus prépondérants que l’enfant est jeune. Chez l’adolescent fugueur, en revanche, ce sont les facteurs généraux de la prédélinquance (psychologique, sociologique, économique) qui prédominent.

L’impulsivité caractérise bon nombre d’enfants fugueurs pour lesquels la fugue représente une décharge motrice agie face à une tension insurmontable qu’ils fuient. Pour d’autres, au contraire, la fugue est longuement préparée ou du moins imaginée à l’avance, et peut représenter une conduite relativement adaptée pour exprimer une souffrance ou une demande que les adultes se refusent à entendre : ainsi en est-il de ces enfants qui subissent des placements multiples contre leur gré (problème de la limite d’âge des établissements ou de certains placements nourriciers) ou sans qu’on tienne suffisamment compte de leur avis.

■ Parmi les formes étiologiques nous citerons pour mémoire la classsique fugue épileptique, beaucoup plus rare que cela a été décrit. Si l’épilepsie temporale peut expliquer une déambulation, elle est rarement à l’origine d’une conduite élaborée.

La fugue hystérique avec amnésie se voit rarement chez l’enfant, mais parfois chez Padolescent(e).

L’errance de l’enfant psychotique ou autistique mérite à peine le nom de fugue. Certaines psychoses se caractérisent toutefois par un besoin compulsif de l’enfant d’échapper à toute limite imposée, y compris les limites de lieu. À l’adolescence il n’est pas rare qu’un épisode délirant aigu ou un début de schizophrénie commence par un « voyage pathologique » qui se présente comme une fugue dans un contexte discordant.

■ Fugues de l’école : nous ferons une place à part aux fugues de l’école, qui sont très fréquentes. Au départ il est difficile de les distinguer de l’école buissonnière pendant laquelle l’enfant traîne dans la rue ou se cache jusqu’à l’heure du retour normal à la maison. Il s’agit souvent d’enfants qui ont des difficultés scolaires, se trouvant en situation d’échec ou ont un comportement plus franchement psychopathique. En revanche, les fugues scolaires répétées s’accompagnent fréquemment d’un contexte anxieux et peuvent inaugurer une véritable phobie scolaire (v. p. 423) qui s’intégre alors dans une organisation névrotique infantile. Ces fugues scolaires peuvent rester longtemps ignorées de la famille, lorsque l’enfant affecte d’aller en classe et rentre à l’heure habituelle, faisant parfois les devoirs procurés auprès d’un camarade ou même inventés par lui, avec bulletin de notes à l’appui. Néanmoins, soit la famille finit par découvrir la réalité, soit l’angoisse de l’enfant atteint un degré tel qu’il en parle à ses parents.

Si, à l’évidence, il n’y a pas de traitement spécifique de la fugue, nous signalerons cependant des attitudes qui induisent régulièrement la conduite de fugue. Au premier rang de celles-ci la répression amène, en particulier chez l’adolescent(e), une recrudescence des fugues. Les premières modalités de réponse de l’entourage lorsqu’elles se font sur ce mode (interdiction de sortie, surveillance, bouclage dans la chambre), risquent de cristalliser une conduite pathologique où l’enfant trouve certain bénéfice à mobiliser sa famille, quand ce n’est pas la police et la gendarmerie, et se voit confirmer ainsi l’attachement de ses parents, chaque fois qu’il en doute.

Bibliographie

Lauzel (J.P.) : L’enfant voleur. P.U.F., Paris, 1966.

Michaux (L.) : L’enfant pervers. P.U.F., Paris, 1961.

Néron (G.) : L’enfant fugueur. P.U.F., Paris, 1968.

Sutter (J.M.) : Le mensonge chez l’enfant. P.U.F., Paris, 1972. Winnicott (D.W.) : De la pédiatrie à la psychanalyse : la tendance antisociale. Payot, Paris, 1969, p. 175-184.