Introduction

 

Elle s’appelle Lélia, est une des héroïnes de George Sand et une digne représentante de ces personnages des romans de femme du XIXe siècle : « Je me dévouais en pâlissant et en fermant les yeux. Quand il s’était assoupi, satisfait et repu, je restais immobile et consternée, les sens glacés. » La sexualité est la chose des hommes, aux femmes restent le sacrifice et la frigidité, ou le plaisir feint.

Au regard des représentations de la « femme d’aujourd’hui », celle pour qui la satisfaction sexuelle s’inscrit comme une hygiène nécessaire entre jogging et body-building, Lélia et ses compagnes font figure de vestiges. Ce qu’il est convenu d’appeler la « libération sexuelle » a principalement concerné les femmes, dans une moindre mesure les hommes. Au temps des « Lélias » en effet, les hommes disposaient des possibilités de contourner l’austérité conjugale – ce qui supposait une catégorie de femmes, de la prostituée à la maîtresse, échappant à la mise au pas « victorienne » de la sexualité. Les indices de l’actuelle libération de la sexualité des femmes sont aisément repérables : la désuétude du tabou de la virginité ; une distinction qui n’est plus rare des vies sexuelle et conjugale ; un allongement de la vie sexuelle, en amont vers l’adolescence (avec l’éventuelle complicité des parents), en aval après la ménopause ; la possibilité pour le désir féminin de prendre les devants – au risque de se « heurter » au fiasco des hommes, ce que Stendhal savait bien avant la psychanalyse ; et, point essentiel, la dissociation de la sexualité et du risque de grossesse, dissociation permise par la contraception et la légalisation de l’avortement.

Le psychanalyste, lui aussi, constate ce véritable bouleversement des représentations sociales de la sexualité et des comportements correspondants. Mais à l’aune de l’inconscient, c’est-à-dire de la part inacceptable, refoulée, des désirs et de la puissance aveugle, surmoïque, des interdits, le sentiment d’un bouleversement le cède à l’impression de la répétition, d’un retour du même – tout au plus en concédant un déplacement d’accent : de l’objet vers la pulsion, nous y reviendrons. La morale dominante du XIXe siècle édictait à la femme l’impératif suivant : travaille, économise et renonce à la chair ! L’impératif tout aussi catégorique d’aujourd’hui, tel qu’il est par exemple véhiculé par les magazines féminins, dit : sois heureuse, sois comblée, bref : jouis ! Entre ces deux injonctions, Margaret Mead notait avec humour que la première avait au moins le mérite d’être réalisable. Le surmoi, la puissance interdictrice inconsciente, se constitue, pour l’un de ses aspects du moins, par une intériorisation des interdits parentaux, eux-mêmes l’écho des interdits sociaux. Il serait donc logique d’attendre du relâchement de ces derniers, un apaisement de la tyrannie surmoïque. Sa clinique ne cesse de montrer au psychanalyste qu’on est loin du compte. « Tu auras un orgasme vaginal ! et si tu n’en as pas tu pourras toujours te rendre à la « clinique de l’orgasme » (établissement ouvert par les sexologues américains, William H. Masters et Virginia E. Johnson)… Cet impératif « libérateur » se révèle psychiquement au moins aussi coûteux que l’ancienne découverte de l’érection masculine un soir de « nuit de noces ». La sexualité de la femme n’est pas moins conflictuelle aujourd’hui que par le passé, même si les mots de la plainte, et parfois les symptômes, se sont modifiés.

L’illusion sexologique est que la sexualité est affaire de savoir : savoir anatomique, savoir érotique. C’est méconnaître ce qui constitue l’essentiel du sexuel humain et qui transcende tout savoir, tout apprentissage : sa dimension inconsciente.

La soumission à l’inconscient est héritière de la sexualité infantile et de son refoulement. L’instauration de la vie sexuelle est diphasée, contrainte de se constituer entre le trop tard de la maturation biologique (à la puberté), et le trop tôt de la petite enfance : trop tôt, parce que l’enfant ne dispose pas alors des réponses adéquates (somatiques, affectives, représentatives) à l’amour qui lui vient du monde adulte et qui s’infiltre avec chaque geste de soin – l’amour, dans le meilleur des cas. Le refoulement est à la mesure de ce « trop tôt » : il réside dans l’impossibilité de traiter psychiquement (et a fortiori somatiquement : la décharge génitale, c’est pour beaucoup plus tard) l’excitation naissant des premières relations avec l’adulte, le plus souvent avec la mère. La psyché s’édifie à partir de ce qui est transmis par les parents, imprimé par leurs gestes, leur façon de toucher, de bercer l’enfant, par les mots (et les silences) qu’ils lui adressent, par les rapports qu’ils entretiennent avec ses zones érogènes (électivement : la bouche, l’anus, la zone uro-génitale, c’est-à-dire des orifices, des lieux de pénétration-expulsion, des lieux d’échange entre le dehors et le dedans), mais également par les tentatives de l’enfant, dès les premiers temps, d’interpréter ce qui lui arrive ainsi, jusqu’à le déborder. « Le commerce de l’enfant avec la personne qui le soigne, écrit Freud, est pour lui une source continuelle d’excitation sexuelle et de satisfaction partant des zones érogènes, d’autant plus que cette dernière (en général, la mère) fait don à l’enfant de sentiments issus de sa propre vie sexuelle, le caresse, l’embrasse et le berce, et le prend tout à fait clairement comme substitut d’un objet sexuel à part entière. »1. Et Freud d’ajouter que la mère serait effrayée de savoir ce qu’elle fait. Mais elle ne le sait pas. L’inconscient de l’adulte, « les sentiments issus de sa propre vie sexuelle », donne le ton des premières relations avec le nourrisson. La conséquence en est, du côté du tout petit enfant, le développement de la sexualité selon une disposition perverse polymorphe : soit la recherche de la satisfaction, d’un « gain de plaisir », à partir de toutes les zones du corps, indépendamment d’un accomplissement de fonction – par exemple, dans le suçotement.

Cette polymorphie de la sexualité infantile, cet éclatement du sexuel en pulsions partielles (orale, anale…), a pour la sexualité humaine dans son ensemble une conséquence décisive : la non-équivalence chez l’homme du sexuel et du génital et, plus radicalement, la dissociation de la sexualité de l’instinct de reproduction. Chez tous les mammifères, « l’activité sexuelle de la femelle est rigoureusement liée à un équilibre endocrinien très précis accompagnant un niveau suffisant de développement des follicules ovariens. En dehors de cet état physiologique, désigné sous le nom d’œstrus, on n’observe chez la femelle aucun comportement sexuel »2. Il est superflu de rappeler qu’il n’en est rien pour la femelle de l’homme. L’excitation chez la femme, et bien sûr chez l’homme, n’a pas de caractère périodique. Il s’agit d’une véritable dénaturation, ou disqualification de l’instinct, selon le mot de J. Laplanche3. La prise en compte de l’infantile ne consiste pas simplement à élargir le champ de la sexualité, elle en modifie la nature, met en exergue le rôle déterminant de l’inconscient et rompt avec la représentation d’une sexualité seulement génitale, ayant un but fixe et un objet précis. Les choses seraient plus simples si l’on pouvait décrire la vie sexuelle à partir d’une inéluctable « attraction » d’un sexe pour l’autre. La diversité des choix d’objet (notamment le choix homosexuel) est là pour rappeler qu’il n’en est rien. Ce que Lacan résumait en un aphorisme provoquant : « Entre l’homme et la femme, ça ne marche pas. »

La contraception permet maintenant à la femme de faire coïncider acte sexuel et désir d’enfant, et donc de réconcilier en pratique sexualité et reproduction. Mais, comme le rappelle Joyce McDougall, ce à quoi nous avons affaire en analyse c’est au désir enfoui du patient(e) d’avoir un enfant du père, de la mère ; fantasmes inconscients « à l’abri » de toute libération sociale de la sexualité, enracinés dans l’infantile, à un âge où la contraception n’a pas de réalité psychique4.

La leçon psychanalytique que l’on peut tirer des bouleversements intervenus ces dernières années dans les représentations de la sexualité, c’est qu’il n’existe pas de traitement social du conflit psychique, qu’une « libération sexuelle » ne se traduit en aucune manière par une levée du refoulement, par une résorption même partielle de l’inconscient. Ce qui ne veut pas dire que rien ne change. La grande hystérique, celle qui faisait les délices de Charcot, ne se rencontre plus guère. Elle était fille d’un siècle (médical) qui pratiquait à l’occasion la brûlure au fer rouge du clitoris (éteindre le feu par le feu) ou la cautérisation au nitrate d’argent des parois de la vulve5. Mais la disparition de la grande hystérique n’est pas celle de l’hystérie comme souffrance psychique, avec son cortège de symptômes, de la conversion somatique à la phobie. Les femmes continuent à se plaindre de ce qu’elles ont et à désirer ce qu’elles n’ont pas, à raconter des histoires de serpents avec la même horreur équivoque qu’autrefois, et à transcrire en malaises corporels divers leur angoisse devant la libido.

La vigueur fantasmatique intacte du serpent permet de se représenter l’une des propriétés essentielles du système inconscient : l’a-temporalité des représentations qui le constituent. Le serpent appartient à notre patrimoine mythologique (voyez ceux qui mordent les seins et pénètrent le sexe de la femme luxurieuse du tympan de Mois-sac) comme il continue à faire frissonner le rêveur d’aujourd’hui (homme ou femme : la féminité inconsciente ne se confond pas avec le sexe anatomique).

Quelque chose change pourtant. La frigidité continue à faire symptôme mais quand bien même elle est présente, elle cède souvent le pas devant des angoisses moins localisables. Les mots de la plainte ont changé, en voici un très bref exemple, choisi pour sa répétitivité. Celui d’une jeune femme, à l’aube de la trentaine, dont la vie amoureuse a jusqu’ici consisté en des liaisons (plus ou moins brèves), dans lesquelles le plaisir pris l’a emporté sur les inévitables déceptions. Son inquiétude aujourd’hui, alors qu’elle souhaiterait qu’avec un homme les choses s’inscrivent dans le temps, et dans l’enfant, est que « sa liberté ne se transforme en errance ».

La liberté actuelle de l’activité sexuelle ne se traduit pas de façon équivalente par une liberté de la vie psychique à l’égard de l’angoisse et de son cortège éventuel de symptômes. L’orgasme vaginal n’est pas à lui seul l’indice de la santé psychique. Opposant sa propre époque au monde antique, Freud remarque : « Les Anciens mettaient l’accent sur la pulsion elle-même, alors que nous le plaçons sur l’objet. »6. Il semble bien que le balancier soit reparti dans l’autre sens. Une enquête récente du magazine Elle (avril 1993), concernant la sexualité de ses lectrices, présente un certain nombre de pourcentages concernant la fréquence des actes sexuels, la part des orgasmes clitoridien et vaginal, le choix des positions, l’orifice élu, etc. Après avoir constaté une activité en hausse et une diversité réjouissante, le journal conclut : on ne leur a pas demandé si tout cela se passait avec le mari, l’amant ou le porteur de pizzas. L’objet est devenu interchangeable, ravalé au rang de « partenaire ». Le psychanalyste est aujourd’hui le témoin à travers sa clinique d’une sexualité devenue compulsive, voire « addictive » (au sens de « s’adonner à »), selon le mot de Joyce McDougall7. À l’objet interchangeable, il est demandé de tenir lieu dans la réalité de résolution des problèmes internes. L’efficacité de la solution n’est souvent qu’une digue fragile contre le surgissement de l’angoisse.

S’il est vrai que l’angoisse de perte d’amour de l’objet constitue la spécificité de l’angoisse féminine – nous reviendrons sur ce point dans le paragraphe sur l’angoisse –, on peut faire l’hypothèse que la « chute » de l’objet en partenaire confronte la femme à une situation psychique particulièrement difficile à négocier.

Il existe bien entendu d’autres approches de la sexualité féminine que psychanalytique, et notamment le point de vue anatomo-physiologique. Reste à savoir si à s’approcher autrement, on s’approche encore de la même chose. Masters et Johnson définissent ainsi l’orgasme féminin : « C’est un bref épisode de relâchement physique de l’augmentation de la vaso-congestion et de la myotonie développées en réponse aux stimuli sexuels. » La « plateforme orgasmique », située dans le tiers externe du vagin, est le lieu de contractions dont le nombre, de 5 à 12, indique l’intensité de l’orgasme8. Si cette intensité est l’objet d’une expérience subjective de la part de la femme qui l’éprouve, le détail du processus somatique interne, lui, ne l’est pas – pas plus que ne le sont la grande majorité des processus physiologiques. Cette non-subjectivation n’est pas synonyme d’inconscient. Le « relâchement de la vasocongestion » n’est pas refoulé, il demeure hors psyché. La physiologie du coït est observable, il n’en va pas de même des représentations fantasmatiques qui lui sont associées, une partie d’entre elles étant inaccessibles (inconscientes) au sujet lui-même.

La référence à l’anatomie (à la dualité clitoris-vagin, à la proximité rectum-vagin) occupe une place importante dans une psychanalyse de la sexualité féminine. Mais il s’agit d’une anatomie prise dans l’histoire du sujet, recevant de celle-ci son sens et même sa géographie singulière, souvent fort éloignée de la réalité anatomique. La notion de « zone érogène » en psychanalyse ne définit pas simplement un point sexuel du corps mais l’inscription du fantasme dans la chair. C’est ce qui permet de comprendre que des zones « naturellement » sexuelles peuvent rester silencieuses du point de vue de l’excitation et, qu’à l’opposé, des localisations corporelles sans rapport avec l’anatomie de la sexualité soient des sources vives de plaisir et de satisfaction.

Comme toute théorie, la théorie psychanalytique aspire à la vérité, au moins à une part de celle-ci. Il y a ce que l’on peut considérer comme des acquis : que la sexualité humaine est une psychosexualité (fort éloignée du comportement instinctuel), que le noyau en est l’inconscient et que celui-ci s’enracine dans le sexuel infantile et son refoulement. Quant à la théorie psychanalytique de la sexualité féminine, c’est-à-dire du fonctionnement psychosexuel de la femme, elle est marquée par de profondes divergences depuis les premières formulations sur le sujet jusqu’à aujourd’hui. Comme si l’invisibilité du sexe féminin, sa nature interne, avait comme répondant la multiplicité des hypothèses le concernant.

La dimension psychosexuelle de la sexualité humaine, la bisexualité psychique, la plurivocité des identifications, tout cela constitue à la fois les découvertes de la psychanalyse et les conditions de possibilité de son exercice. C’est aussi ce qui permet à un homme d’être le psychanalyste d’une femme, et réciproquement. Si la théorie psychanalytique de la féminité est divisée, cette division n’est pas elle-même sexuée. Aux côtés de Freud, on trouve Hélène Deutsch, Jeanne Lampl de Groot et quelques autres. Dans l’opposition, Abraham et Jones côtoient Mélanie Klein, Karen Horney et consœurs. Si nous ne sommes pas enfermés dans un sexe biologique, cela signifie-t-il que le sexe de l’investigateur, alors qu’il s’agit de théoriser la féminité, n’a pas d’importance ? C’est peu probable. Le jeu des identifications libère de l’assignation anatomique, il ne rend pas a-sexué. Où se situe l’éventuel écart ? On laissera aux lectrices et lecteurs le soin d’en décider.