Chapitre II. La théorie de Freud

De Emmy à Dora, en passant par Lucy, Katherina et quelques autres, c’est en égrenant des prénoms de femmes que la psychanalyse a fait ses premiers pas. En même temps que les femmes constituent l’essentiel de la clientèle de Freud, l’hystérie s’impose comme le « modèle de toutes les psychonévroses ». Parce qu’en elle se conjuguent « un refoulement sexuel qui dépasse la mesure normale », pudeur et dégoût à l’appui, et un « développement démesuré de la pulsion sexuelle »31, l’hystérique, celle-là qui d’un même geste « rabat sa jupe tout en montrant ses jambes », a été pour le fondateur de la psychanalyse un guide autant qu’un objet. Et pourtant, les développements généraux de la théorie psychanalytique, au moins jusqu’en 1923, ont toujours pris pour base la psychosexualité du garçon. L’idée d’une communauté entre le genre et l’espèce, entre l’homme et l’Homme, se maintiendra d’ailleurs tout au long de l’œuvre : la sexualité masculine ne fera jamais l’objet d’un traitement isolé ; seule la féminité, dans l’esprit de Freud, appelle une démarcation. Cette idée d’un tronc commun androcentré, jusqu’à dire virile la libido elle-même – la libido, c’est-à-dire l’énergie de la pulsion sexuelle –, donne le ton des élaborations freudiennes sur la sexualité féminine.

Hors les textes consacrés à la féminité, il existe d’autres constructions sur le même sujet : plus anciennes, à peine ébauchées, qui viennent compliquer la représentation claire que donne la théorie explicite. Il y a plusieurs Freuds dans Freud et cette équivoque contribue largement à la richesse toujours actuelle de sa lecture. Dans ce chapitre nous nous en tiendrons au corps principal de doctrine, ordonné selon le primat du phallus ; en y adjoignant des apports de quelques-uns des proches collaborateurs de Freud : Karl Abraham, Jeanne Lampl de Groot, Ruth Mack Brunswick.

I. La civilisation minoé-mycénienne

Celui qui s’est soumis à l’expérience analytique sait que bien souvent l’inconscient surgit comme s’impose l’évidence. Ce qui crevait les yeux devient enfin visible – inversement, la cécité d’Œdipe et de Tirésias est une métaphore du refoulement (aussi de la castration, bien sûr) : ne plus voir ce qui est aveuglant. Quel est donc l’élément nouveau qui décide Freud à traiter de la féminité comme d’un domaine séparé ? La découverte que pour la petite fille comme pour le petit garçon, la mère dispensatrice des premiers soins est le premier objet, car les investissements libidinaux initiaux se produisent par étayage sur la satisfaction des grands besoins vitaux. La mise au jour du lien premier de la fille à la mère est, pour Freud archéologue, comparable à celle de la civilisation de Minos et de Mycène, longtemps restée insoupçonnée sous les splendeurs athéniennes. La clinique témoigne que chez telle femme où l’on trouve un lien particulièrement intense au père, il y avait auparavant un lien exclusif à la mère, aussi intense et passionné. Plus encore, il faut bien l’admettre : « Un certain nombre d’êtres féminins restent attachés à leur lien originaire avec la mère et ne parviennent jamais à le détourner véritablement sur l’homme. »32. Entre l’histoire œdipienne de la fille (qui s’écrit normalement avec le père) et la préhistoire du complexe (qui se noue entre mère et fille), la rupture est brutale, bien différente de la continuité qui caractérise le développement psychosexuel du garçon. Comment et pourquoi s’opère le détachement d’avec la mère ? Comment la fille trouve-t-elle le chemin vers le père ? Ce sont les questions auxquelles la théorie de Freud sur la sexualité féminine tente de répondre. À quoi rapporter ces longues années d’aveuglement du fondateur de la psychanalyse ? À un point de butée dans le travail analytique, c’est-à-dire à de l’inconscient inanalysé, à de l’inacceptable : « Je n’aime pas être la mère dans le transfert », dit-il. Et de reconnaître que c’est aux analystes femmes (citant J. Lampl de Groot et H. Deutsch) qu’il doit ce dessillement tardif.

Décrivant l’activité sexuelle de la fille en relation avec la mère, Freud soutient qu’elle ne se distingue guère de celle du garçon. Chez l’une comme chez l’autre se rencontrent les mêmes motions pulsionnelles (orales, sadiques-anales, phalliques) et les mêmes fantasmes associés. Avec une réserve, note Freud : le lien de la fille à la mère est à ce point « blanchi par les ans », soumis à un refoulement particulièrement inexorable, qu’il est difficile de s’en saisir psychanalytiquement, et qu’en tout cas cela n’est possible qu’à travers la réécriture que lui fait subir la problématique œdipienne ultérieure. À la réserve s’ajoute une nuance : Freud met tout particulièrement l’accent sur l’ambivalence de ce premier lien, sur l’hostilité dont la mère est l’objet, au moins aussi forte que l’amour qui lui est adressé. Pourquoi une ambivalence d’emblée si marquée ? Freud ne répond guère, faute notamment d’envisager le point de vue intersubjectif. L’inconscient maternel (et paternel) est le grand absent de ces textes sur la féminité. Les premiers temps de la vie sexuelle sont tout autant marqués par la relation inconsciente de la mère à la fille que de la fille à la mère ; et la question de l’ambivalence est inséparable des représentations inconscientes maternelles.

À la phase orale correspondent chez la fillette les angoisses d’être tuée, empoisonnée, dévorée par la mère ; toutes craintes liées au retrait du sein et justifiant un renvoi de l’agression à l’agresseur. Il est possible, note Freud, que ces mécanismes projectifs forment le noyau de la paranoïa ultérieure.

À la phase anale, le plaisir lié aux diverses manipulations de la zone érogène est en tant que tel connoté comme agressif (principalement sur un mode passif, mais également dans l’activité, par identification à la mère), tout prêt à se transformer en angoisse sous l’action du refoulement. Freud, empruntant ici à R. Mack Brunswick esquisse le portrait d’une mère anale, plus intrusive que satisfaisante, que nous évoquerons plus loin.

C’est avec l’entrée dans la phase phallique que l’identité des évolutions du garçon et de la fille va prendre, dans la conception freudienne, sa signification psychosexuelle la plus originale et la plus surprenante. À ce moment « les différences des sexes s’effacent complètement derrière leurs concordances »33. La petite fille est un petit homme. Nulle phrase de Freud n’exprime avec autant de netteté cette conviction d’un tronc commun viril de la vie sexuelle précoce. L’analogie pénis-clitoris n’est certes pas du même ordre que l’identité de la bouche et de l’anus pour les deux sexes, mais l’écart est négligeable tant les deux organes réagissent de façon semblable à l’excitation : « Tous les actes onanistiques de la petite fille se jouent sur cet équivalent du pénis. » Le vagin, proprement féminin, attendrait la puberté pour être découvert. Parmi les fantasmes associés à l’excitation clitoridienne, Freud cite le souhait de mettre un enfant au monde pour la mère ou de lui en faire un (souhait particulièrement mobilisé lors de la naissance d’un puîné) mais également celui, passif, d’être séduite par elle – fantasme qui « touche le sol de la réalité » puisque c’est bien la mère qui, lors des soins, a éveillé les premières sensations de plaisir sur les organes génitaux.

L’accent mis sur l’hostilité plus que sur l’amour donne de ce premier lien une représentation toute en plaintes et en récriminations – dont la relation de la femme adulte à sa mère est bien souvent la répétition – et les griefs accumulés contribuent au détachement d’avec l’objet primaire. Ces griefs, quels sont-ils ?

Le reproche qui remonte le plus loin est que la mère n’a pas donné assez de lait à l’enfant ; une défaillance interprétée comme un manque d’amour. Toute référence à la réalité du besoin manquerait ici l’essentiel : l’avidité de la libido infantile, l’infiltration par le sexuel du registre autoconservatif. Le besoin peut être repu, le sexuel est insatiable. Le grief suivant surgit lors de l’apparition d’un nouveau-né, avec qui on va devoir partager ce qui ne se partage pas : l’amour maternel. Une autre source abondante d’hostilité à l’égard de la mère se produit pendant la phase phallique, quand celle qui a amené l’enfant à l’excitation clitoridienne par ses attouchements, interdit la manipulation. Interdire ce qu’on a soi-même induit : l’exemple même de la tyrannie.

On pourrait penser que ces reproches accumulés suffisent à détourner la fille de la mère. Il y a à cela une objection : la même addition d’affronts, de déceptions, n’est pas épargnée au garçon, et elle ne suffit pas à l’éloigner de l’objet maternel. Il est, par contre, un facteur spécifique à la petite fille qui, plus sûrement que tout autre, décide du détachement et nourrit la haine : la mère a omis de doter la fille du seul organe génital correct, elle est responsable du manque de pénis et ce désavantage ne lui est pas pardonné.

II. L’envie du pénis

C’est comme une expérience visuelle que Freud décrit le déclenchement de l’envie du pénis. La petite fille remarque « le pénis, visible de manière frappante et bien dimensionné, d’un frère ou d’un compagnon de jeu, le reconnaît aussitôt comme la contrepartie supérieure de son propre organe, petit et caché, et elle a dès lors succombé à l’envie du pénis »34. Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir. Si l’origine des enfants est la question qui sollicite le plus l’investigation du garçon, l’énigme de la différence des sexes est ce qui excite la petite fille, chacun étant poussé dans sa curiosité par ce qu’il ressent comme une dépossession.

Victime, gravement lésée, c’est un sentiment d’infériorité qui s’installe chez la fille, chez la femme, lorsqu’elle reconnaît « sa blessure narcissique ». De là à partager le mépris de l’homme devant ce sexe raccourci, et pour tout dire châtré, il n’y a qu’un pas, souvent franchi.

Dans ce passage du particulier (l’absence du pénis vécue comme une punition personnelle) au général (les femmes n’en ont pas), se situe une expérience d’une grande importance psychique. R. Mack Brunswick, dans un article conçu dans la discussion avec Freud, y a la première insisté : la découverte de la castration de la mère. La conséquence en est non seulement la dépréciation de l’objet d’amour, mais aussi la ruine définitive « des espoirs de la fille de jamais entrer en possession d’un pénis »35. R. Mack Brunswick fait également observer de façon judicieuse que le fantasme de la mère phallique (imago redoutable, héritière des mères omnipotentes, orale et anale) « apparaît au moment où l’enfant éprouve une incertitude quant à la possession effective du pénis par la mère ».

L’envie du pénis, note Freud, laisse dans la vie psychosexuelle des femmes des traces indélébiles, et ne peut être surmontée sans une lourde dépense psychique. La jalousie, trait de caractère à prédominance féminine, y prendrait racine. L’idée a souvent été reprise mais en général pour en souligner la composante prégénitale : l’envie évoque l’avidité orale ou le penchant anal pour la possession et la propriété. À se demander d’ailleurs, lorsque l’envie-jalousie gouverne la vie de la femme adulte, si ce n’est pas au sexuel prégénital non élaboré qu’elle le doit plutôt qu’aux restes de la phase phallique.

Du point de vue de l’histoire psychique, la conséquence principale de l’envie du pénis, selon Freud, est le « relâchement de la relation à la mère en tant qu’objet ». Jeanne Lampl de Groot introduit à cet endroit une nuance tout à fait intéressante. L’envie de posséder un pénis participe du lien à la mère, avant de contribuer à sa rupture : disposer d’un pénis pour faire jouir la mère36. Le plus souvent soumis à un refoulement radical, ce fantasme, quand la vie psychosexuelle s’y fixe, devient un point d’ancrage pour l’homosexualité féminine.

La masturbation féminine (celle de la petite fille, de l’adolescente, de la femme adulte) laisse le psychanalyste dans une certaine perplexité, concernant aussi bien l’« ignorance » dont elle est parfois l’objet que ses modes divers de réalisation (la main, le serrement des cuisses). Le refoulement particulièrement efficace qui peut l’atteindre est pour Freud directement lié à l’humiliation qui se rattache à l’envie du pénis : si « la femme supporte en général plus mal que l’homme la masturbation, se révolte contre elle et est hors d’état d’en faire usage », c’est que, petite fille, elle n’a pas pu tenir tête au garçon sur ce point et s’est abstenue de lui faire concurrence. L’objet-mère et la masturbation phallique sont à ce point liés, précise R. Mack Brunswick, que la perte de l’une entraîne la perte de l’autre.

Peu de notions psychanalytiques, comme l’envie du pénis, ont provoqué débats et polémiques. Encore faut-il ne pas se tromper de discussion. La question n’est pas celle de l’existence ou non d’une telle envie. Si cela était encore nécessaire, les observations de Roiphe et Galenson ont largement confirmé les faits, tout en en modifiant les données : l’expérience que Freud situait vers les 3 ans, voire plus tard, connaît ses premières manifestations entre 15 et 24 mois37. La question est plutôt celle-ci : quelle place accorder à l’envie du pénis dans l’évolution psychosexuelle de la fille ? Constitue-t-elle, comme le pense Freud, le premier pas vers la féminité ? Laissons pour l’instant l’interrogation ouverte.

Parmi les représentations engendrées par l’envie du pénis, il en est d’un intérêt particulier, à la fois par leur abondance et par la place qu’elles occupent dans pratiquement toute vie de femme, jusqu’à dessiner un personnage : la femme castratrice. Le film de D. Arcand, Le déclin de l’empire américain, en restitue une image plaisante. On y voit un groupe de femmes discutant entre elles à la piscine, énumérant le genre de phrase qu’il est bon d’adresser à un homme lorsqu’on souhaite qu’il en rabatte un peu ; par exemple : « Oui, le château n’est pas mal mais le donjon tombe en ruines ! » Le sujet est intarissable, le but toujours le même : à la fois porter la blessure sur le corps de l’autre et s’approprier l’objet de toutes les convoitises. Le propos peut être métonymique, viser le tout pour la partie, comme cette femme d’un patient cité par J. McDougall, s’exclamant devant le bateau en panne, en présence de son mari et prenant à témoin le groupe des amis : « On aurait besoin d’un homme. » Mais l’attaque peut être portée plus directement, telle cette patiente apostrophant son compagnon dont le début d’érection dit bien la velléité : « Je croyais que c’était pour faire pipi ! »

Dans un texte où, pour une fois, prévaut le point de vue intersubjectif, Le tabou de la virginité (1918), Freud se livre à une analyse passionnante. Manifestement, le tabou de la virginité se présente comme une emprise de l’homme sur la vie sexuelle des femmes, comme l’indice d’une possession exclusive. Plus secrètement, il est au contraire le résultat de son angoisse devant ce qu’il perçoit d’un fantasme castrateur chez la femme : conserver le pénis à l’intérieur en mettant à profit le premier coït38 – l’idée de morsure si fréquemment associée à la fellation donne de ce fantasme la version orale. Freud cite à l’appui de sa thèse les pratiques rituelles qui, dans certaines sociétés, confient à un opérateur-tiers moins exposé que le mari, le risque de la défloration ; il évoque également les souvenirs agressifs de nuit de noces chez ses patientes. Indépendamment de la désuétude du tabou de la virginité, un tel fantasme continue de faire l’ordinaire des analyses de femmes.

La contribution de l’inconscient des hommes, plus précisément de leur angoisse de castration, à la construction du personnage de la femme castratrice ne fait pas de doute. On pourrait, tout au long de l’histoire culturelle de l’humanité, en multiplier les exemples : au Moyen Âge, le Malleus maleficarum s’interroge : « Les sorcières peuvent-elles illusionner jusqu’à faire croire que le membre viril est enlevé ou séparé du corps ? » Et de répondre par l’affirmative. Mais l’idée freudienne selon laquelle la projection des hommes à cet endroit vise juste, est largement confirmée par la clinique. Dans le prolongement du Tabou de la virginité, Abraham souligne ainsi la fréquence des fantasmes de revanche ou de vengeance chez les femmes.

Le texte de 1921 de K. Abraham, Manifestations du complexe de castration chez la femme39, mérite que l’on s’y arrête tant sa richesse et sa fraîcheur clinique sont intactes, même s’il n’est ici possible que d’en restituer des instantanés. L’envie qu’inspire à la petite fille l’exhibitionnisme urinaire du garçon, Abraham en retrouve la trace, à la fois dans l’énurésie de la femme (accompagnant le rêve d’uriner à la manière de) et dans le « vif plaisir que bien des femmes prennent à arroser leur jardin à l’aide d’un tuyau », accomplissant ainsi l’idéal d’un désir infantile. La tendance castratrice, quant à elle, peut se traduire dans le choix d’hommes passifs et efféminés, ou encore se dissimuler sous la frigidité : décevoir l’homme, lui manifester son inaptitude à combler. Ajoutons que le même fantasme se retrouve sous une forme négative chez la femme qui feint l’orgasme : éviter au partenaire ce qui serait perçu comme une castration : l’impuissance à satisfaire. Chez certaines femmes, note Abraham, le refus marqué de la maternité est dû à ce qu’elles dédaignent toute forme de substitut (au pénis manquant). Ou encore, la propension de bien des femmes à « faire attendre » l’homme, pourrait bien être une manière de revanche : sur l’attente obligée où elles sont de l’érection masculine, afin que le coït soit possible. Autre mérite de cet article, la part accordée à l’intersubjectivité et notamment au complexe de castration de la mère par rapport à la fille : la vie affective de celle-ci porte souvent la marque du dénigrement dès l’enfance de la sexualité féminine dans la parole maternelle, du refus de l’homme que la mère, inconsciemment ou non, a transmis.

Terminons-en avec les conséquences selon Freud de l’envie du pénis, en évoquant ce qui constitue pour lui le type féminin de choix d’objet « le plus pur et le plus authentique »40. À la blessure narcissique, phallique, ravivée par la poussée pubertaire, la jeune femme répond par « un développement vers la beauté », vers un état où elle se suffit à elle-même ; ce qui la dédommage de la liberté de choix que lui refuse la société et, au-delà de ce motif manifeste, du manque de l’instrument de cette liberté : le phallus. Phallus, elle l’est, faute de l’avoir ; par l’éclat de sa beauté, le corps dans son entier équivaut à la partie manquante. De telles femmes « n’aiment, à strictement parler, qu’elles-mêmes », leur besoin les fait tendre à être aimées et leur plaît l’homme qui remplit cette condition. Elles ont le charme inaccessible « des chats et des grands animaux de proie ». D’abord fasciné, l’homme ne tarde pas à douter de l’amour de celle qui reste « froide » envers lui. Frigide et impénétrable, tels sont les attendus de la logique phallique lorsque celle-ci gouverne aussi « purement » une vie de femme.

Ce personnage de femme aussi narcissique que fatale a souvent été réévoqué dans la littérature psychanalytique, notamment par Winnicott, en des termes proches de ceux de Freud. À une nuance près cependant : la perspective freudienne demeure endogénétique. Les sources exogénétiques sont au contraire mises en avant par les auteurs postfreudiens, que l’on souligne le rôle joué par l’angoisse de castration du père dans une telle histoire (sur le mode de : « Qu’elle est belle ma fille » ; inconsciemment sous-entendu : il ne lui/me manque rien), ou par le complexe de castration de la mère. Il n’est pas rare que le narcissisme de la femme soit l’héritier du contre-investissement par la mère de sa déception : celle de voir naître une fille à la place du garçon espéré.

Une question demeure : s’agit-il bien du type féminin le plus pur et le plus authentique ? Ce n’est vrai qu’à concevoir l’envie du pénis comme moment où s’inaugure la féminité.

III. Le tournant vers le père

Il faut bien que les choses changent, que le lien à la mère, aussi puissant soit-il, cède le pas à l’attachement au père, que celui-ci devienne le premier objet d’amour. La possibilité pour la femme, dans sa vie sexuelle et affective, de rencontrer l’objet-homme en dépend. Cela doit se passer ainsi ; Freud le répète à plusieurs reprises, comme pour s’en convaincre. La théorie de la féminité qu’il soutient repose sur un tel déséquilibre entre la première relation et l’investissement œdipien, que celui-ci devient problématique, dans son existence même. La fille, selon Freud, se tourne moins vers le père qu’elle ne se détourne de la mère. Et de quelle manière ! dans la haine, à la suite d’une blessure narcissique et par un mouvement de refoulement (de la masculinité originaire). C’est en fuyant qu’elle tombe dans les bras de son père : « expulsée de la liaison à la mère », la petite fille « se hâte d’entrer dans la situation œdipienne comme dans un port »41. Freud sent bien que la genèse qu’il propose de l’amour de la fille pour le père, et au-delà de l’investissement hétérosexuel de la femme, rend difficilement compte de la force du lien dont témoigne la clinique, et qui n’a pas attendu la psychanalyse pour être observé et décrit. Au détournement par rapport à la mère, il adjoint donc un facteur positif, poussant la fille à se tourner vers le père : « Le passage à l’objet-père s’accomplit avec l’aide des tendances passives dans la mesure où celles-ci ont échappé à la catastrophe »42 – la catastrophe du refoulement de la sexualité dans son entier, entraînée par l’abandon de la position masculine. De quelle passivité s’agit-il, de quels fantasmes se nourrit-elle, de quelle zone érogène sourd l’excitation correspondante ? Tout cela reste indécis et, à dire vrai, s’intègre mal à la construction freudienne – nous reviendrons sur cette question essentielle et difficile de la passivité.

Il est peu de textes comme ceux concernant la féminité, qui fassent au père une place à ce point dérisoire. La conviction de Freud est que la fille (et donc la femme) est, et reste au fond, un être préœdipien. Les conséquences pour la théorie psychanalytique dans son ensemble sont considérables : « La relation fatale de la simultanéité entre l’amour pour l’un des parents et la haine contre l’autre, considéré comme rival, ne se produit que pour l’enfant masculin. » L’enjeu d’une telle proposition n’est rien moins que la remise en question de l’universalité du complexe d’Œdipe comme noyau des névroses (étant donné que celles-ci ne sont pas épargnées à la femme ; au contraire, pense même Freud). À ce péril théorique, mais peut-être aussi clinique, Freud voit cependant deux issues – dans lesquelles lui-même ne s’engage guère : l’une consiste à dire que la fille entre dans l’Œdipe par la forme inversée, homosexuelle, du complexe (amour de la mère, hostilité contre le père) ; c’est la voie que suit J. Lampl de Groot mais, note Freud, elle n’est guère convaincante, tant la représentation du père des débuts est plus celle d’un simple gêneur que d’un rival. L’autre issue consiste à étendre le complexe d’Œdipe à toutes les relations de l’enfant avec les deux parents ; une voie qui déshistorise l’Œdipe au profit d’un système de rapports et que suivra le structuralisme en psychanalyse.

La dimension problématique de la thèse freudienne s’accroît encore lorsqu’on envisage l’autre tâche assignée à la petite fille, non plus l’échange d’objet, mais celui de zone érogène. L’articulation de cette double entreprise, changement d’objet-changement de sexe, semble aller de soi. La fille doit se détourner de la mère vers le père, comme le vagin (féminin, récepteur) doit se substituer au clitoris (masculin, actif). Mais la représentation que se fait Freud de ce dernier échange est pour le moins étrange et témoigne d’un certain refoulement. D’une part le déplacement de la sensibilité du clitoris au vagin est conçu par lui comme se faisant sans reste. Le développement vers la féminité présupposerait donc l’élimination de la zone clitoridienne ! Il n’est pas nécessaire d’être psychanalyste pour savoir, à l’encontre de Freud, que les érogénéités clitoridienne et vaginale chez la femme sont cumulatives et non soustractives, sauf isolation due au refoulement. La deuxième incongruité freudienne est de renvoyer à la puberté, à la physiologie de la sexualité donc, l’éveil du vagin. On mesure le désert génital dans lequel la théorie de Freud laisse la fille : entre un clitoris viril, abandonné parce que « rabougri » et trop lié à l’objet de haine (la mère) et un vagin qui ne sera découvert que des années plus tard. La thèse freudienne, renforcée par les élaborations de Lacan, a toujours ses défenseurs, mais il faut remarquer qu’il n’est plus guère de psychanalyste, s’agissant des relations clitoris-vagin et de l’apparition des sensations vaginales, pour soutenir stricto sensu le point de vue du père fondateur.

En une circonstance, anecdotique – mais l’anecdote en psychanalyse n’est jamais simple anecdote –, la théorie de Freud des zones érogènes a connu un destin surprenant : fournir la matière d’un moment quasiment délirant. On doit à Marie Bonaparte des réflexions intéressantes sur la sexualité féminine, notamment sur l’érotisme cloacal43. Sa propre frigidité a constitué un motif important, peut-être décisif, de ses investigations – il semble qu’il en ait été de même pour Hélène Deutsch ; il n’y a que les analysantes pour croire qu’un tel symptôme puisse être épargné à leur analyste. M. Bonaparte se faisait du transit de l’excitation clitoridienne vers le vagin une représentation plus anatomique que fantasmatique : un espace à parcourir. Convaincue avec Freud que le vagin ne pouvait prendre plaisir que si le clitoris y avait complètement renoncé, elle voyait un obstacle physique à cet échange dans la conformation de certaines femmes (dont elle), chez qui le clitoris viril et le vagin féminin étaient trop distants l’un de l’autre. Pourquoi ne pas les rapprocher ? surtout si l’offre médicale existe – en la circonstance celle d’un chirurgien viennois : Halban. Persuadée que là résidaient les causes de sa frigidité, elle se fit opérer à plusieurs reprises. Est-il besoin de préciser que les tentatives de rapprochement n’eurent pas l’effet escompté ?

IV. Les destins de la féminité

La petite fille, selon Freud, entre dans le complexe d’Œdipe par la découverte de sa castration. Trois directions de développement procèdent de ce moment inaugural. La première est celle de l’inhibition, de la névrose ; elle conduit à se détourner d’une façon générale de la sexualité. « La petite fille – qui avait jusqu’alors vécu de façon masculine, savait se procurer du plaisir par l’excitation de son clitoris et mettait cette activité en relation avec ses désirs sexuels, souvent actifs, s’adressant à sa mère – se laisse gâter la jouissance de sa sexualité phallique par l’influence de l’envie du pénis. » La « catastrophe » emporte tout : l’onanisme, la mère porteuse du phallus, objet d’amour, et, au-delà, la sexualité dans son ensemble. Ne restent que les griefs. « Si beaucoup de femmes nous donnent l’impression que leur maturité est pleine de querelles avec leur mari », c’est que celui-ci hérite, non de la relation au père, mais de l’attitude hostile à la mère. Sur ce point, Freud irait presque d’un conseil : « Il est de règle que les seconds mariages sont meilleurs. »

La seconde orientation mène au complexe de masculinité. La petite fille ne démord pas, « avec une assurance insolente, de sa masculinité menacée ». Dans une révolte empreinte de défi, elle exagère encore les marques viriles (tenue vestimentaire, coiffure, etc.). L’identification au père, sollicitée pour la circonstance, n’est elle-même qu’une identification seconde, recouvrant celle à la mère phallique. De cette masculinité exhibée au choix d’objet homosexuel ultérieur, le chemin semble tout indiqué. Freud en appelle néanmoins à la prudence : l’expérience clinique montre que l’homosexualité féminine continue rarement en droite ligne la masculinité infantile, quand bien même elle en reproduit quelque chose. Que dans leurs gestes les femmes homosexuelles « jouent aussi souvent et aussi clairement à la mère et à l’enfant qu’à l’homme et à la femme », rappelle qu’il en est des choix d’objet comme de tous les processus psychiques : la surdétermination les caractérise.

À suivre Freud, cette seconde voie, si elle défie la norme, est par contre conforme à l’exigence pulsionnelle, conforme au sexuel originaire : la masculinité de l’enfant. La théorie freudienne réduit la féminité à une formation aussi tardive que secondaire et, dans tous les cas, réactive par rapport au sexuel le plus élémentaire.

La troisième direction est « très sinueuse » et, à dire vrai, étroite entre les deux autres. C’est la voie de la féminité, à proprement parler, qui mène du père comme objet d’amour au choix d’objet hétérosexuel. Sur fond de masculinité originaire, à quelle source libidinale peut-elle bien puiser ? Freud est bien contraint d’en revenir aux « motions pulsionnelles passives », sans que ce point essentiel soit par lui approfondi, tant il s’accorde mal avec l’axe central de la théorie. Il suffit d’ailleurs que Freud expose un peu plus en détail ce qu’il entend par « féminité normale » pour s’apercevoir que c’est encore la virilité première qui la gouverne. La petite fille attend du père le pénis que la mère lui a refusé ; c’est dans ce dessein (préœdipien au fond) qu’elle se tourne vers lui. Le pénis qu’elle attend, c’est le pénis du garçon qu’elle a été ; un pénis externe donc. La « situation féminine » n’est véritablement instaurée que lorsque le souhait de l’enfant se substitue à celui du pénis ; mais dans l’énoncé « un enfant du père », l’accent repose le plus souvent sur l’enfant et non sur le père – sur l’« enfant », c’est-à-dire sur la forme substitutive du pénis envié. Quel bonheur pour la femme lorsque la réalité d’une naissance, celle d’un garçon, apporte enfin le pénis tant désiré ! La féminité, à peine envisagée, se dissout dans l’héritage de la masculinité originaire. La conséquence en est que la femme, selon Freud, apparaît principalement pourvue d’une sexualité de l’objet partiel. Entre le pénis envié et l’enfant-substitut, il y a bien l’homme (et derrière lui le père) : mais si l’homme est « agréé », c’est « en tant qu’appendice du pénis »44 ! – ce pour quoi le populaire a des formules plus triviales. Nous sommes accoutumés – pas seulement les psychanalystes – aux découpages propres à la sexualité masculine : « Elle a des seins, des jambes, des fesses, etc. » Pour être plus univoque (le pénis !), le découpage opéré par la femme n’en serait pas moins envahissant, jusqu’à s’annexer la maternité en tant que telle. Peu de chose, en effet, distingue la mère « freudienne », réalisant via l’enfant l’ancien désir du pénis, du fétichiste : celui-là qui tout à la fois reconnaît et nie la castration de la mère en exigeant de la femme qu’elle arbore l’indice (classiquement : talons aiguilles, porte-jarretelles, etc.) abolissant imaginairement la défectuosité. En décrivant la maternité comme la perversion de la femme, W. Granoff et F. Perrier ne font que pousser à son terme la logique théorique freudienne45.

Les trois directions dégagées par Freud sont filles du complexe de castration féminin. C’est l’entrée dans le complexe d’Œdipe (ou le refus d’entrer) qui joue un rôle déterminant. De la sortie de celui-ci, Freud dit surtout qu’elle se laisse mal concevoir. Pour le garçon, l’intensité du conflit entre l’amour de la mère et la haine du père donne la mesure de l’angoisse de castration, de la peur de perdre le pénis. Abandonné, refoulé, détruit, le complexe d’Œdipe cède la place à un surmoi sévère, héritier de l’interdit paternel. Rien de tel chez la fille : de tout temps castrée, elle n’a plus rien à perdre. L’amour œdipien pour le père peut se prolonger pendant une période indéterminée, pour n’être aboli que tardivement, et imparfaitement. « Faute » d’angoisse de castration, l’intériorisation des interdits parentaux ne prend pas chez elle une forme impérative ; la loi en elle n’est jamais aussi exigeante que chez le garçon. Etant donné le rôle dynamique du surmoi dans la production culturelle – par la contrainte à la transformation, à la sublimation qu’il exerce sur les investissements sexuels –, la faiblesse et le peu d’indépendance de cette instance chez la femme explique sa maigre participation aux progrès culturels.

On ne s’étonnera pas que la critique féministe, que nous évoquerons plus loin, devait être particulièrement sensible à ces arguments, la conduisant parfois à jeter le bébé avec l’eau du bain, la psychanalyse avec le jugement de Freud.