Chapitre III. Prolongements et critiques de la théorie freudienne

 

La petite fille est un petit homme… et au fond ne cesse jamais de l’être. La phase phallique est, pour Freud, à la fois source et vérité de la féminité. Du lien premier à la mère jusqu’aux trois grands destins de la féminité, en passant par le double changement d’objet et de zone érogène, la théorie de Freud se présente comme un ensemble dont la cohérence laisse peu de place à l’incertitude. Et pourtant… C’est dans un court texte de 1923 – date qui est aussi celle des premières élaborations spécifiques concernant la féminité – que Freud énonce le plus clairement sa thèse du primat du phallus : « Pour les deux sexes, un seul organe génital, le masculin, joue un rôle. Il n’existe donc pas un primat génital, mais un primat du phallus. »46. Au regard de la sexualité féminine, cette phrase ne prend cependant tout son sens que si l’on n’omet pas de citer celle qui lui fait immédiatement suite : « Malheureusement nous ne pouvons décrire cet état de fait que pour l’enfant masculin, l’intelligence des processus correspondants chez la petite fille nous manque. » D’autres propos vont dans le même sens, soulignant le caractère « obscur et lacunaire » du matériel clinique féminin ou le dark continent que constitue la vie sexuelle de la fille et de la femme pour le psychanalyste.

Cet aveu d’ignorance ne précède pas l’énoncé de la théorie pour s’effacer avec la présentation de celle-ci, il l’accompagne. Le choix des mots : dark, obscur, lacunaire, touche à la chose même, à la fois au sexe féminin et à l’angoisse de castration de celui qui s’en approche, ou trop explore. L’expression dark continent est empruntée au titre du livre de Stanley, à l’explorateur d’une forêt africaine, vierge, hostile, impénétrable. Se côtoient ainsi dans le texte de Freud, une argumentation fortement construite, à l’occasion dogmatique – il suffit de lire les quelques lignes négligentes accordées aux détracteurs à la fin des deux articles de 1931 et 1933 –, et une véritable perplexité. On l’a dit : les trente années qui s’écoulent avant que la féminité ne fasse l’objet d’une attention particulière ne sont pas des années sans femme, ni sans théorie implicite de la sexualité féminine. Lorsqu’on rassemble les éléments de cette théorie jamais véritablement exposée, ni même clairement constituée, on s’aperçoit que Freud n’est pas loin d’être le plus sévère critique de Freud. Il est possible que la perplexité toujours maintenue soit l’écho de la théorisation première.

La thèse phallocentrée présentée dans le chapitre précédent a fait l’objet de critiques multiples, et souvent acerbes. Freud n’aurait fait que mettre en théorie les préjugés phallocratiques et bourgeois de son époque. La poursuite, et même l’accentuation de la ligne directrice freudienne par Lacan, en des temps caractérisés, eux, par la contestation des modes politique, masculin et sexuel de domination, appellent la critique à plus de circonspection. L’objet de la psychanalyse est l’inconscient, et c’est seulement à partir d’une analyse de celui-ci que des objections peuvent être adressées à Freud. L’inconscient n’est ni égalitaire, ni démocratique et il reste sourd à toute rééducation. Ajoutons que quelles que soient les représentations inconscientes de la féminité que l’on mettra en exergue (orificielles, notamment, et non plus phalliques), elles resteront, en tant qu’inconscientes, inacceptables. On peut estimer que la thèse phallocentrique freudienne manque quelque chose de la féminité, voire participe de son refoulement, et c’est notre propre point de vue, mais lui reprocher le déséquilibre qu’elle introduit entre les deux sexes n’est pas en tant que tel un argument qui l’atteint.

Il est par contre une autre critique que l’on peut lui adresser, et qui, cette fois, la touche jusqu’à la faire vaciller. On l’a dit : la formulation de la théorie est tardive, postérieure à 1920. Néanmoins, ce qui en constitue l’idée-force, la masculinité originaire de la petite fille, est présent avant, au travers d’énoncés précurseurs. Par exemple, dans les Trois essais : « L’hypothèse d’un même organe génital (viril) chez tous les êtres humains est la première des théories sexuelles infantiles notables et lourde de conséquences. »47. La phrase contient une précision que l’on a que trop tendance à oublier et Freud, ultérieurement, à occulter : la désignation du véritable auteur de la théorie : l’enfant, garçon ou fille de la phase phallique. Pour l’essentiel, compte non tenu des degrés respectifs d’élaboration, la théorie de Freud est la théorie sexuelle infantile, celle de l’enfant fétichiste du complexe de castration. La théorie freudienne est moins une théorie de la sexualité féminine qu’elle n’est elle-même une théorie sexuelle. Du même coup, la question de sa vérité se déplace et se circonscrit : elle est vraie pour l’enfant phalliciste et pour nous (homme ou femme), dans la mesure où cet enfant en nous n’en démord pas ! Quant à l’ériger, comme le fait Freud, en vérité de la féminité, c’est une autre histoire.

Une théorie sexuelle infantile partage avec le symptôme la qualité de formation de compromis : d’un côté, proche du fantasme, elle participe de l’accomplissement de désir en permettant aux représentants de pulsion de se manifester ; de l’autre, elle est fille de l’élaboration secondaire (comme toute théorie) et porte la marque du refoulement. Du refoulement de quelles représentations de la féminité naît la théorie sexuelle infantile qui attribue à l’être humain, quel qu’en soit le genre, un même organe génital ? Retenons pour plus tard cette question que Freud ne se pose pas.

Est-ce à dire, parce qu’elle redouble celle de l’enfant et qu’elle emprunte au fantasme fétichiste, que la théorie de Freud sur la sexualité féminine est à jeter aux oubliettes ? La critique est une chose, le rejet en est une autre. Le mérite principal de l’argumentation freudienne est de mettre en exergue le rôle majeur du complexe de castration chez la fille, sa capacité à ressaisir l’histoire libidinale déjà écoulée et à redistribuer les cartes pour la suite. Moment d’aiguillage, donc – sinon dernier mot de la féminité –, riche en productions inconscientes : qu’il s’agisse des fantasmes de castration chez la femme, de la façon dont l’enfant est appelé à réaliser le programme phallique de la mère, ou encore de l’homme agréé en tant qu’appendice du pénis, la clinique d’hier et d’aujourd’hui ne cesse d’en multiplier les figures. Faut-il en déduire que la petite fille est un petit homme ? C’est toute la question ; si cela n’a psychanalytiquement pas de sens de nier l’existence d’une phase phallique chez la fille, l’interrogation sur la place à lui accorder est par contre ouverte.

Terminons ce premier parcours critique en revenant sur la faiblesse mentionnée du point de vue intersubjectif dans le propos de Freud. Cette objection demande en même temps à être nuancée ; il est un personnage que le texte freudien profile, qui représente un des aspects essentiels de la sexualité féminine : la mère sensuelle ou sexuelle, la mère séductrice. Le passage des Trois essais cité en introduction, évoquant la mère qui berce, caresse et traite son enfant comme « substitut d’un objet sexuel à part entière », fait lui-même suite à des considérations sur « l’essence de la féminité ». Une part conséquente de la sexualité des femmes se joue ainsi avec l’enfant, et non avec l’homme. Et parfois aux dépens de l’homme, il n’est pas rare qu’une frigidité s’installe après une naissance, pas seulement une naissance de garçon. La naissance d’une fille est l’occasion pour une femme de revivre sur un mode inversé quelque chose de son amour homosexuel à la mère – et éventuellement de congédier l’homme. L’insistance sur cette dimension séductrice de la mère souligne la dimension charnelle des premiers échanges. La facilité avec laquelle les femmes, à la différence des hommes, vivent la part inconsciente de leur homosexualité – dans le partage des confidences et de l’intimité corporelle, exemplairement à l’adolescence, autour des règles – a peut-être sa source dans l’identification à la mère sensuelle.

Ce chapitre présente d’abord le prolongement lacanien à la thèse de Freud, suivie de la critique la plus exacerbée à celle-ci : la critique féministe. Il se termine en évoquant les anticipations à l’antithèse psychanalytique sur la féminité – telle que Mélanie Klein, notamment, la formulera –, à travers les questions posées à Freud par K. Abraham et celles que… Freud se pose à lui-même.

I. Lacan : le phallus et son au-delà

En affirmant « la position-clé du phallus dans le développement libidinal »48, Lacan fait plus que prolonger la théorie freudienne, il en force le trait en même temps qu’il en déplace l’accent. L’histoire, selon Freud, conduit l’enfant (garçon ou fille) de la phase préœdipienne vers le complexe d’Œdipe. Placée sous le dénominateur commun du phallus, elle mène ce même enfant, selon Lacan, de l’imaginaire vers le symbolique. D’abord être le phallus, être ce que la mère désire, avant de s’apercevoir que cela ne suffit pas à la satisfaire, qu’il y a « autre chose », premier indice d’une ouverture sur un tiers. Par-delà les modalités variées de la demande adressée à la mère, ce qui resurgit dans l’inconscient de l’enfant « c’est le désir de l’Autre, soit le phallus désiré par la Mère ». « Là où le garçon tentera de se rassurer en se disant que ce qui manque à la femme, c’est lui qui le possède », précise P. Aulagnier, « la fille, elle, ne peut que s’avouer que le désir de la mère, si elle veut continuer à en être le support, fait qu’elle doit renoncer à être pour paraître, et pour paraître ce que justement elle n’est pas et n’a pas. »49. Derrière cette féminité décrite comme mascarade, il n’est pas difficile de retrouver le « développement vers la beauté », le type féminin « pur et authentique », selon Freud, où le corps dans son entier vaut comme équivalent phallique.

Dans une telle perspective, la structure prend le pas sur l’histoire. Le face-à-face improprement nommé « préœdipien », entre la fille (ou le garçon) et la mère, n’est pas comme le pensait Freud le champ clos des étreintes et des affrontements mais un nœud de relations toujours-déjà inséré dans des processus de symbolisation. L’alternance de la présence et de l’absence de la mère suffit à créer pour l’enfant « la référence au tiers de son désir à elle »50. De ce point de vue c’est trop peu de soutenir, comme Mélanie Klein, l’existence d’un complexe d’Œdipe précoce : le complexe n’a pas d’âge, si ce n’est celui de l’humanité. L’enfant est d’emblée – dès que désiré, avant même d’être conçu – pris dans une structure ternaire, renvoyé à un au-delà de la mère (quand bien même il n’aurait affaire qu’à elle), un au-delà où se situent « le phallus en tant que signifiant de son désir et la parole du père en tant que constitutive du monde symbolique »51. Le moment venu du complexe de castration et de l’envie du pénis correspond moins à une phase de développement de la petite fille qu’à un temps où, pour elle, histoire et structure coïncident.

Excédant tout fantasme, tout objet et plus encore tout organe (pénis, clitoris) qu’il symbolise, le phallus est pour Lacan le symbole du manque, de cette marge qui sépare tout être humain de son désir ; c’est l’opérateur qui permet d’accéder à l’ordre proprement humain du signifiant. Comme le fait remarquer A. Green, Freud maintient quant à lui un stade génital, fut-il seulement adulte, et donc une inscription psychique de la différence pénis-vagin52. Portant la logique phallique à l’extrême de sa cohérence, Lacan s’en tient à l’opposition entre l’avoir ou pas, phallique ou châtré. Toute considération sur la génitalité féminine est par lui écartée, voire méprisée : « On l’appelle comme on peut, cette jouissance vaginale, on parle du pôle postérieur du museau de l’utérus, et autres conneries, c’est le cas de le dire. »53.

Ce que remet en question une telle approche, c’est la pertinence même de l’expression « sexualité féminine ». Dans ses « Propos directifs » de 1954, Lacan aborde la difficulté de front : faut-il conclure que la médiation phallique draine « tout ce qui se manifeste de pulsionnel chez la femme ? » Non, répond-il, ouvrant donc apparemment sur une sexualité proprement féminine, ne tombant pas sous le boisseau phallique. De ce pulsionnel autre, que peut dire le psychanalyste ? Rien, ni lui ni personne d’ailleurs. En effet, écrit Lacan : « le fait que tout ce qui est analysable soit sexuel ne comporte pas que tout ce qui est sexuel soit accessible à l’analyse. »54. Se dessine donc ainsi l’hypothèse d’un « sexuel » féminin inaccessible à l’analyse, parce que hors du champ de la parole, échappant à ce qui est spécifiquement humain. L’énoncé provoquant : « La femme n’existe pas », s’inscrit dans cette ligne ; ce par quoi la (une, plutôt) femme déroge à la médiation phallique la tient aussi hors du logos, et donc de l’universel. Ce n’est pas un hasard, dit Lacan, si depuis que l’on « supplie les femmes à genoux » (y compris les femmes psychanalystes) de nous dire ce qu’il en est de leur jouissance, « on n’a jamais rien pu en tirer »55. Ce silence ne signe pas le refoulement mais le hors langage, le hors psyché. Peut-on cependant désigner ce « sexuel » féminin qui tombe hors des prises de la médiation phallique ? La réponse esquissée par Lacan en 1954 a le mérite de la clarté : « Tout le courant de l’instinct maternel. »56. Le « sexuel » inanalysable n’est pas sexuel – au sens psychanalytique du terme – mais instinctuel. Le glissement d’un registre à l’autre est évidemment lourd de sens. Granoff et Perrier prolongent l’hypothèse lacanienne en avançant une supposition « arbitraire et invérifiable » mais en parfaite cohérence avec la logique théorique sous-jacente : « Qu’une fille, naturellement fille, échappe par hypothèse à toute structuration œdipienne, ne l’empêcherait peut-être pas de jouir à l’heure du rut. Elle ferait aussi un enfant et aurait pour lui du lait. »57. Mais dès que cette fille est prise « aux rets du signifiant », l’instinct sexuel le cède au système libidinal, lequel la soumet à la loi du phallus, comme le garçon.

Et le vagin, de quel côté tombe-t-il, côté nature ou côté signifiant ? On se doute de la réponse, même s’il y a cette notation isolée de Lacan : que l’on peut difficilement ne pas attribuer au refoulement la persistance fréquente, au-delà du vraisemblable, de ladite méconnaissance58. Cette remarque fait écho au pulsionnel non drainé par le phallus, mais ne connaîtra pas de meilleur sort que lui. Comme Lacan glisse du pulsionnel à l’instinctuel, le vagin, chez les commentateurs lacaniens, est moins représenté comme refoulé qu’il n’apparaît comme un morceau de réel, un lieu naturel, non marqué par le signifiant ; guère plus « humain », somme toute, que le canal cholédoque. Sans doute n’y a-t-il pas d’objection à admettre qu’il puisse être atteint par l’excitation bien avant l’adolescence (c’est son côté « rut »), mais cela ne suffit pas à garantir son investissement libidinal, et donc son refoulement. Ce n’est pas demain, ironise Lacan, qu’un congrès sur la sexualité féminine fera courir aux psychanalystes le risque de Tirésias.

Pour rendre compte de la frigidité, Freud en est réduit à la constitution. Le Lacan qui plaide un instant pour une méconnaissance-refoulement du vagin parle aussi de la frigidité comme symptôme générique de la sexualité féminine, dans la mesure même où elle « suppose toute la structure inconsciente qui détermine la névrose ». Mais le propos demeure sans suite, l’omniprésence du phallus ne laissant guère d’autre possibilité que de nier la frigidité. Les femmes jouissent, dit Lacan, mais elles ne le savent pas, cette jouissance échappant au signifiant ; ladite frigidité n’est que « prétendue » telle59.

Apparemment éloigné de l’« instinct maternel » de 1954, le séminaire Encore (1973), évoque une jouissance féminine supplémentaire, tout aussi silencieuse et au-delà du phallus que l’autre, dont l’extase mystique donnerait la meilleure représentation. Après le rut, la démesure de l’extase : on ne peut qu’être frappé par ce qui se répète ainsi chez Lacan des grands mythes de l’Occident (et d’ailleurs) concernant La femme : identifiée à la nature d’un côté, à l’excès du sexuel de l’autre.

II. La critique féministe

Il suffit de lire les dernières pages de la Nouvelle conférence sur la féminité pour deviner quelle a pu être la virulence de la critique féministe à l’encontre de Freud, voire de la psychanalyse dans son ensemble, dès la fin des années 1920. « L’infériorité sexuelle initiale » de la femme explique aussi bien sa « vanité corporelle » – en « dédommagement » – que sa pudeur – « plus conventionnelle » qu’on ne le croit. Son « peu de sens de la justice » tient à la prédominance de l’envie sur sa vie psychique. Si sa « capacité de sublimation pulsionnelle », « ses intérêts sociaux » sont moindres que ceux de l’homme, elle le doit à un surmoi faiblement constitué – il lui aura manqué le moteur de l’angoisse de castration pour l’intériorisation des interdits… et donc pour l’intériorisation tout court. De là découle également sa contribution restreinte « aux découvertes et aux inventions de l’histoire de la culture ». Il y a bien le tissage et le tressage, qui sans doute lui sont dûs, mais l’invention est de peu de mérite, là où il lui a suffi d’imiter l’entrelacement des poils de la toison pubienne. Une toison téléologique en quelque sorte : masquant le défaut génital, aussi bien aux yeux de la femme que de l’homme. Ajoutez encore pour faire bonne mesure, que si un homme dans la trentaine apparaît comme juvénile, susceptible d’utiliser « vigoureusement les possibilités de développement que lui ouvre l’analyse », une femme, au même âge, « nous effraie fréquemment par sa rigidité psychique et son immuabilité ». Tout cela, concède Freud, ne rend pas « un son agréable »60 !

Sous l’assaut des critiques, le Père fondateur restera de marbre : « On ne se laissera pas fourvoyer par la contestation des féministes, qui veulent nous imposer une complète parité de position et d’appréciation entre les sexes. »61. Bien des femmes, à l’évidence, ne correspondent pas au sombre tableau brossé : voyez la bisexualité psychique, répond Freud, et la part prépondérante chez ces femmes des identifications masculines. D’une manière générale, il ne s’engagera guère dans la discussion, au nom d’un argument qui, lui, n’est guère contestable : la psychanalyse ne saurait servir d’arme de controverse tant son objet, l’inconscient, se prête mal à la neutralité d’une discussion. « Si vous m’imputez l’influence du manque de pénis sur la structuration de la féminité comme une idée fixe, écrit-il, je me trouve naturellement sans défense. »62.

D’autres tenteront d’apaiser les esprits, en faisant notamment remarquer que l’envie du pénis n’est pas épargnée au garçon, tant il est vrai qu’à l’ombre du grand rival œdipien, il n’est de pénis que « rabougri ». Ou encore, qu’il est pour tout un chacun inacceptable d’être exclu du sexe que l’on n’a pas. Pourquoi un seul sexe et pas les deux, après tout ? Comme les filles urinent debout, il est des garçons qui miment sur leur corps, en jouant des replis de peau, la forme de la fente vulvaire. Le désir de la féminité, d’être pénétré, d’enfanter, Freud le rencontre avec Schreber et l’Homme aux loups, dans la psychose avec le premier, aux limites de la névrose avec le second. C’est le refus de la féminité, par contre, qui lui paraîtra caractéristique du registre proprement névrotique – chez les hommes et chez les femmes, envie du pénis oblige.

Il y a aussi ceux qui porteront le fer sur le corps de l’adversaire, ainsi le pourtant paisible Winnicott : « La source du féminisme est là, dans l’illusion généralisée, chez les femmes comme chez les hommes, qu’il existe un pénis féminin, et dans la fixation particulière de certaines femmes et de certains hommes au stade phallique, c’est-à-dire au stade qui précède celui de la pleine génitalité. »63. On imagine l’effet proprement totalitaire que peut provoquer un tel argument boomerang.

Quand bien même le reproche de « phallocratisme » fait à Freud pourrait être fondé, il n’est pas sûr que nous serions psychanalytiquement plus avancés. L’accuser de ne rien ajouter au propos d’Aristote : « La femelle est un mâle mutilé », est une arme à double tranchant ; si cela relativise l’« invention » freudienne, d’un autre côté cela souligne l’a-temporalité d’une telle représentation – a-temporalité qui est précisément une caractéristique essentielle de l’inconscient. Il est possible, ici ou là, de prendre Freud en flagrant délit de préjugé, par exemple au sujet du surmoi. Il écrit : « Un homme qui pense est son propre législateur, son confesseur et son juge. La femme, en revanche, ne possède pas en elle la règle de l’éthique ; elle ne peut bien agir qu’en restant dans les limites des normes morales, en observant ce que la société a reconnu comme convenable. » Au choix des mots près, on retrouve l’argument sur la faiblesse du surmoi de la femme, son peu de sens de la justice et sa légèreté morale. Or quand Freud (Sigmund, plutôt) écrit ces lignes, il a 19 ans64 ! L’analyse n’y changera donc rien, sauf à transformer le préjugé en théorie. À partir de ce constat, il y a deux réactions possibles : la première consiste à écarter comme fausse, parce qu’idéologique, la théorie freudienne. La seconde, psychanalytique, rappelle que le préjugé et l’inconscient ont parti lié, qu’il y a donc là matière à analyse et non à rejet. Parti lié avec l’inconscient des hommes, objectera-t-on ! Certes… cependant hommes et femmes ne vivent pas sur deux planètes distinctes mais dans une relation intersubjective, inconsciente elle aussi, pour l’essentiel de ce qui la constitue.

On peut encore prendre Freud en flagrant délit de fantasme, plus que de théorie : « Tout parti pris de rabaisser la femme m’est étranger », écrit-il, après avoir évoqué la femme inaccessible, grand animal de proie. Comme il a le malheur d’en rajouter : d’ailleurs « tout parti pris en général m’est étranger »65, les accents de la dénégation sont d’autant plus perceptibles. Là encore, on peut soit profiter de l’occasion pour discréditer l’argumentation, soit s’intéresser à cette conjonction, inaperçue de Freud lui-même, entre la femme inaccessible et le désir de la rabaisser. Le motif du rabaissement, avec sa tonalité anale, est, dans l’inconscient de l’homme, aussi fréquent que son fétichisme minimal. L’un comme l’autre, pour être typiques de l’inconscient masculin, n’en concernent pas moins la sexualité féminine, via l’intersubjectivité, dans l’amour hétérosexuel – à commencer par celui que le père porte à sa fille.

Quel que soit le point de vue psychanalytique que l’on soutienne sur la sexualité féminine, on sera le plus souvent d’accord pour constater que la critique féministe confond les registres, et qu’au bout du compte c’est la détermination par l’inconscient en tant que telle, qui lui est insupportable. L’égalité de droits et de devoirs entre les hommes et les femmes que réclamaient Olympe de Gouges et Condorcet sous la Révolution française, est aujourd’hui une idée partagée par bien des citoyens des sociétés démocratiques – que les faits résistent est une autre histoire, qui intéresse aussi le psychanalyste et certainement le primat du phallus. Il n’est guère, dans ces sociétés, que le discours d’extrême droite, qui emprunte plus qu’un autre à l’homosexualité masculine inconsciente, qui soutienne ouvertement l’ancienne disparité. S’il y a des leçons de l’histoire sur ce point, c’est que l’égalité entre les hommes et les femmes, là où elle est (relativement) réalisée, est toujours le résultat d’une élaboration longue, difficile et précaire. Tout indique que cette égalité est conquise contre la « logique » de l’inconscient, et non en la rejoignant. L’égalité n’est pas une donnée psychique primaire mais une formation réactionnelle : si tant est que l’on ne puisse soi-même être le privilégié, que personne ne le soit66 ! Attendre de l’analyse de l’inconscient, c’est-à-dire du psychiquement inacceptable, qu’elle fournisse des représentations dont les femmes puissent (consciemment) se satisfaire, c’est pour le moins se tromper d’adresse.

La critique féministe s’est aussi faite psychanalytique ; ce fut le cas avec Karen Horney, que nous évoquerons plus loin, et plus récemment, en France, avec Luce Irigaray. Après avoir montré la constance du phallocentrisme freudien et le peu de cas fait de la fille, comme personne psychique, celle-ci écrit : « Le “féminin” est toujours décrit comme défaut, atrophie, revers du seul sexe qui monopolise la valeur : le sexe masculin. Comment accepter que tout le devenir sexuel de la femme soit commandé par le manque, et donc l’envie, la jalousie, la revendication du sexe masculin ? »67. La confusion des registres, tout à l’heure mentionnée, entre critique politique (de la domination d’un sexe par l’autre) et critique analytique, est ici aisément perceptible. S’il existe une autre théorie psychanalytique de la féminité que celle de Freud, elle ne peut se soutenir que d’une analyse de l’inconscient, se référant pour l’essentiel à la source clinique. Le caractère « inacceptable » de la thèse freudienne ne suffit pas à la disqualifier ; on serait tenté de dire : au contraire, tant l’« inacceptable » est un indice sûr du retour du refoulé. La confusion devient encore plus grande, lorsque l’on glisse de la critique aux propositions, jusqu’à laisser entrevoir ce projet parfaitement incongru : « Donner un autre inconscient à la femme. » De quoi celui-ci serait-il constitué ? On ne pense pas trahir les convictions de L. Irigaray en disant que la relation entre fille et mère, entre femmes, en formerait le noyau. Les stades « vulvaire, vaginal, utérin » y contrebalanceraient le stade phallique. À lire la liste proposée des plaisirs les « plus spécifiquement féminins » : « la caresse des seins, le toucher vulvaire, l’entrouverture des lèvres, le va-et-vient d’une pression sur la paroi postérieure du vagin, l’effleurement du col de la matrice, etc. », on notera que ce qui les caractérise est que la femme, dans l’auto-érotisme, ou les femmes, dans l’homosexualité, suffisent à y pourvoir. L’homme et son pénis, qui effracte plus qu’il n’entrouvre, n’y ont aucune part. Ce qui se dessine ainsi, plutôt qu’une contre-thèse psychanalytique sur la féminité, c’est la silhouette proprement narcissique, close sur elle-même, d’une femme réalisant l’idéal auto-érotique des lèvres se baisant elles-mêmes : « La femme “se touche” tout le temps, écrit L. Irigaray, sans que l’on puisse d’ailleurs le lui interdire, car son sexe est fait de deux lèvres qui s’embrassent continûment. »68. La dimension défensive, et non primaire, de cette clôture (nous y reviendrons à propos du narcissisme), est à l’occasion nettement repérable : « Le suspens de cet auto-érotisme s’opère dans l’effraction violente : l’écartement brutal de ces deux lèvres par un pénis violeur. » À la limite, la seule prise en considération de l’homme vouerait la femme à se soumettre, dans une « prostitution masochiste », à une fantasmatique qui n’est pas la sienne. Exit l’homme, donc ! Les représentations orificielles (bouche, anus, vagin) mises en avant par la théorie kleinienne et ses variantes, ne sont guère plus « acceptables », tant il est vrai que ce ne sont là encore que des « logis » du pénis.

L’engagement politique (féministe ou autre) consiste à désirer pour autrui « autre chose ». La position du psychanalyste n’est soutenable qu’à suspendre un tel désir. Parce qu’en elle la féministe l’a emporté sur la psychanalyste, Karen Horney devait se détourner de l’inconscient, décidément intransformable, pour en appeler à une causalité plus malléable : le culturel-historique – comme si ce dernier n’avait pas lui-même des racines inconscientes. Quand elle dénonce l’« idéologie patriarcale » de Freud, les « conditions historiques » de sa théorie sur la féminité, L. Irigaray suit la même pente, celle qui refuse l’inconscient et son déterminisme.

S’il est une critique possible de la théorie freudienne (et lacanienne) de la féminité, elle passe nécessairement par une interrogation sur le statut du primat du phallus. Faut-il en nier l’existence ? Certainement pas. Dans le domaine collectif, le primat du phallus préside à l’organisation des formes sociales et structure plus précisément notre relation au pouvoir. Ce n’est pas un hasard si, comme le rappelle Françoise Héritier, il n’est de société connue, passée ou présente, où le pouvoir ne soit l’attribut des hommes. Qu’ici ou là, une femme entre deux hommes occupe la plus haute marche, ne suffit pas à créer un matriarcat. Quant au niveau individuel, le primat du phallus se soumet bien des vies, d’hommes et de femmes.

La question est donc ailleurs, elle est topique : à quelle instance psychique référer l’ensemble des représentations constitutives d’un tel primat ? Le mot l’indique : « primat » signifie un rapport d’ordonnancement. Comme réseau de relations où se conjuguent le désir et la loi, le tout sur fond d’un rapport logique (l’avoir ou pas), le primat du phallus est une organisation – susceptible de prendre chez l’enfant forme théorique. Le gros des représentations qui la constitue est sans doute devenu inconscient ; nous n’avons plus sous les yeux les dieux ithyphalliques Osiris et Hermès. Mais enfin, il ne serait pas trop difficile d’en repérer les modernes héritiers. Si le primat du phallus est une « structure inconsciente », c’est plus au sens lévi-straussien de cette expression qu’au sens psychanalytique. À l’aune de celui-ci, le primat du phallus, en tant que fonction distributive des représentations, appartient à la « part organisée du ça », c’est-à-dire au moi.

Une autre question serait de se demander pourquoi l’organisation phallique s’assure cette primauté. Dans le cas du garçon, les auteurs sont aujourd’hui nombreux qui soulignent la valeur symbolisante de la qualification de l’angoisse devant le péril pulsionnel en angoisse de castration. Dans son analyse de l’Homme aux loups, Freud lui-même avait aperçu cet aspect. Pour être térébrante, l’angoisse de castration circonscrit néanmoins le risque encouru. Il est possible que le complexe de castration chez la fille joue un rôle semblable, qu’il vienne lui aussi apaiser (relativement) l’angoisse devant les buts féminins de la libido. Mais c’est là anticiper sur les antithèses psychanalytiques de la théorie freudienne.

III. Les doutes de Karl Abraham et les questions de Freud à Freud

Dans un échange de lettres avec Freud de la fin 192469, Abraham formule un certain nombre d’interrogations qui permettent de prendre la mesure du débat qui traverse la psychanalyse à propos de la féminité.

Pour rendre compte de symptômes tels la frigidité, le vaginisme, la théorie freudienne ne dispose que d’une psychogenèse minimale : invoquer un investissement clitoridien qui refuse de céder la place. C’est, à l’évidence clinique, insuffisant pour rendre compte de la frigidité d’une manière générale. Que le vagin « reste froid », ou qu’il se ferme douloureusement à la pénétration, ce sont là autant de manifestations défensives, écrit Abraham, qui demandent que l’on s’interroge sur les désirs primitifs refoulés auxquelles elles s’opposent. Il doit y avoir un interdit fondé sur la localisation vaginale. L’hypothèse suit d’elle-même : celle d’une érogénéité vaginale infantile en relation directe avec l’investissement libidinal du père.

Le report à la puberté du changement de zone érogène constitue l’un des maillons faibles de l’argumentation freudienne. Celle-ci repose en effet sur la solidarité d’une double tâche : changement d’objet et de zone. Mais si le premier déplacement concerne l’enfance et le second l’adolescence, c’est leur articulation qui devient incompréhensible.

L’un des plus rudes critiques de Freud sur la question de la sexualité féminine n’est autre que Freud lui-même ; un Freud plus clinique que théorique. On se contentera ici de faire brièvement référence à l’analyse de Dora d’une part, à celle du fantasme « un enfant est battu » d’autre part70.

Qu’il s’agisse de la symbolique des organes génitaux féminins, des fantasmes d’effraction-pénétration, des angoisses associées aux représentations du corps interne, rien ne manque dans le matériel clinique apporté par Dora du témoignage d’une féminité infantile refoulée. Il faut envisager chez elle, écrit Freud, « l’apparition précoce de véritables sensations génitales ». On est loin de la thèse sur la méconnaissance infantile du vagin, loin également d’une excitation qui resterait circonscrite au clitoris.

« Un enfant est battu » est certainement la contribution la plus importante de Freud à la conception d’une féminité excédant les catégories phalliques. L’intensité du refoulement dont le noyau du fantasme est l’objet contraint l’analyste à proposer une construction. Au-delà de l’énoncé impersonnel « un enfant est battu », se dissimule la représentation fortement teintée de plaisir : je suis battu(e) par le père. Le verbe « battre » se substitue à la « relation génitale prohibée ». Derrière « je suis battue par le père », il y a : je suis coïtée par lui. Le fantasme tisse ensemble les fils du masochisme (être battue), de la régression anale (être battue sur « le tutu tout nu ») et de l’éveil d’une génitalité primitive (pressentiment du but définitif et excitation des organes génitaux). Il est remarquable que cette analyse conduit Freud à soutenir, à propos de la conscience de culpabilité et du complexe de virilité, des thèses inverses à celles qui seront les siennes dans la théorie phallocentrée de la féminité71.