Chapitre IV. L’autre théorie Karen Horney et Mélanie Klein

L’autre théorie… le singulier est simplificateur. C’est une pluralité et une diversité de thèses qui prennent le contre-pied de la théorie freudienne dès l’exposé de celle-ci ; sans parler de la profusion des publications ultérieures. Il reste qu’à ramener le débat à ses termes essentiels, la dispersion n’est pas loin de se résumer en une alternative. La féminité est-elle une organisation psycho-sexuelle élémentaire ou n’est-elle que l’issue dérivée, secondaire, d’une masculinité première ? Freud opte pour la deuxième solution, K. Abraham, M. Klein et quelques autres pour la première. Ces deux options se retrouvent quand il s’agit de débattre de l’érogénéité du vagin : la petite fille en a-t-elle connaissance, ou faut-il attendre la jeune fille et la puberté ?

Ce chapitre présente l’antithèse de la conception freudienne, à travers ses premiers et principaux représentants : Karen Horney (qui eut le mérite historique d’être « la première » : à dire non à Freud et à sa théorie phallocentrée) et Mélanie Klein ; sans oublier Ernest Jones et Joan Riviere, également mentionnés à l’occasion. Si c’est à M. Klein que nous accordons la place principale, c’est d’abord parce qu’elle présente une théorie d’ensemble de la sexualité féminine, fort dépaysante par rapport aux vues freudiennes, et qui servira de canevas à de nombreuses variantes théoriques ultérieures. C’est ensuite parce que l’importance de cet auteur déborde largement la question de la féminité et concerne la théorie psychanalytique en général. Il se peut, d’ailleurs, Glover a tenté de le montrer72 que le renouvellement théorique introduit par M. Klein, non seulement englobe la psychogenèse de la féminité, mais emprunte à celle-ci une part de son originalité.

I. Karen Horney : pénis géant et vagin nié

La première communication de Karen Horney sur les questions de la féminité date de 1922. Elle fait donc immédiatement suite à l’article d’Abraham et précède, sinon les thèses de Freud, déjà esquissées, mais ses développements spécifiques sur le sujet73

L’envie du pénis condense et conjugue des expériences psychiques appartenant à des moments distincts de l’histoire de la petite fille. C’est à une époque où l’enfant est passionné par les fonctions excrétoires, note K. Horney, que l’envie en question fait son apparition ; en un temps prégénital donc. À l’aune de l’érotisme urétral, le « fait-pipi » du garçon paraît à la fille enviable. S’y ajoutent l’évidence de bénéfices exhibitionnistes et la garantie offerte par un sexe visible (« au moins on sait comment on est fait »). Les observations récentes de Roiphe et Galenson, mettant l’accent sur la corrélation entre l’envie du pénis et la constitution du narcissisme, abondent dans le même sens. Le pénis, volontiers exhibé et de surcroît valorisé par le discours adulte, est pour le garçon une source d’assurance quant à son image corporelle, dont la fille ne dispose pas. Jusque-là le propos est plus en décalage qu’en contradiction avec celui de Freud.

La génitalité prend le relais et creuse le déficit entre les deux sexes. Le seul fait que le petit garçon puisse tenir son pénis pour uriner, au vu et au su de tout le monde, remarque K. Horney, est vécu par la petite fille comme une autorisation à se masturber dont elle est elle-même privée. Rien ne lui permet par ailleurs, à la différence du garçon, de vérifier les atteintes qu’elle imagine provoquées par son propre onanisme à ses organes génitaux, et donc d’apaiser la culpabilité et l’angoisse associées à la masturbation.

La découverte du vagin, K. Horney la met en relation avec la problématique œdipienne, et cette fois la rupture avec Freud devient patente : les « désirs incestueux se rapportent au vagin avec la précision infaillible de l’inconscient ». Là où l’invisible et l’inconscient conjuguent leurs effets, l’observation n’est plus de mise, et c’est à partir du seul matériel clinique qu’est déduite la genèse de l’érotisme vaginal et de son refoulement. Derrière les fantasmes typiquement féminins de pénétration par effraction (d’un voleur ou de quelqu’un d’autre), d’agression sur des modes divers (l’imaginaire sollicitant volontiers le couteau), ou les peurs animalières (serpent, souris, etc.), on retrouve la phobie quasi universelle d’un pénis géant, destructeur de l’intérieur du corps. La démesure et la dangerosité de ce pénis sont héritées des représentations que se forme la fille du père et de sa sexualité ; elles expliquent la violence du refoulement dont est l’objet la féminité infantile – l’angoisse devant l’intrusion de ce pénis démesuré, note K. Horney, est à nouveau perceptible à travers l’inquiétude des femmes lors du premier accouchement, se demandant comment un gros bébé pourra bien sortir par une ouverture si petite. La frigidité, comme tout symptôme, est à double face : conséquence pathologique du refoulement d’un côté, elle vise de l’autre à protéger le moi de l’angoisse associée à des fantasmes trop effractants ; la frigidité plutôt que l’excitation donc, si celle-ci doit raviver des représentations inacceptables. La phase de masculinité chez la fille et la représentation qu’elle se forme de son propre sexe comme châtré, ces deux productions psychiques, dont il ne s’agit pas de nier l’existence, remplissent une fonction défensive : l’une comme l’autre dissimulent la blessure vaginale née des amours incestueuses. Le vagin « ignoré » est en fait un vagin dénié. Ces considérations sur la féminité primitive et son refoulement constituent le centre, maintes fois exploré par d’autres depuis, de l’antithèse de la théorie freudienne sur la féminité.

Corps blessé, intérieur menacé ou détruit… Les textes de K. Horney, il est vrai, disent plus l’angoisse devant le désir que le désir lui-même. Le désir du père, de son pénis, leur mise en relation avec le vagin pénétré, n’en sont pas moins les ingrédients désignés de cette première féminité. La représentation d’un vagin blessé – « confirmée » à la puberté par le sang des règles – est indissociable de la taille fantasmée du pénis paternel, plus que de la castration. À suivre Freud, remarque K. Horney, on a bien du mal à rendre compte de l’hétérosexualité de la femme, et l’on voit mal, hormis le ressentiment, ce qui peut bien la pousser vers l’homme. L’existence d’un désir féminin infantile, les femmes en analyse en témoignent particulièrement lorsqu’elles s’approchent du fantasme de scène originaire, de la scène de coït entre les parents : la fureur qu’elles manifestent alors contre la mère montre qu’elles en partagent et en disputent les sensations. L’envie du pénis, sur son versant œdipien, tardif, n’est pas ce qui invite la fille à se tourner vers le père. Elle s’impose, au contraire, au point de déception des amours incestueuses : le pénis envié est un substitut du père auquel il faut renoncer en même temps qu’une parade à l’angoisse concernant la blessure interne – l’investissement se déplaçant du dedans vers le dehors.

II. Mélanie Klein : du sein au pénis

« C’est une idée effrayante, pour ne pas dire incroyable, que celle qu’offre à notre esprit l’image d’un bébé de 6 à 12 mois essayant de détruire sa mère avec ses dents, ses ongles, ses excréments et tout son corps », transformant tous les moyens à sa portée en armes dangereuses74. Effroyable, incroyable… ces mots de Mélanie Klein elle-même résument fort bien l’accueil qui fut le plus souvent fait à son œuvre. Le sentiment de celui qui, aujourd’hui, s’aventure pour la première fois dans l’enfer qu’elle nous décrit, est à peu près du même ordre. À la surprise devant le contenu s’ajoute une difficulté stylistique, le texte kleinien donnant l’impression de s’écrire de plain-pied avec son objet, dans une même bousculade.

Les raisonnements de M. Klein sont fréquemment invraisemblables. Nos rêves aussi ! Ceci afin de rappeler que l’argument d’irrationalité ne peut être simplement opposé à qui disserte sur l’inconscient. L’énumération kleinienne des fantasmes sauvages de l’enfant ne paraîtra irrecevable qu’à celui qui confond l’inconscient avec l’oubli des souvenirs. S’il faut reconnaître un mérite fondamental à M. Klein, c’est celui d’avoir montré que le mouvement d’intériorisation est un passage à la démesure : les imagos parentales, l’ensemble des représentations inconscientes de la mère et du père, n’ont qu’un vague rapport avec les parents observables. Leur introjection, leur mise au-dedans, constitutive du monde interne, en caricature les traits jusqu’au grotesque, élaborant des personnages plus proches des sculptures de Niki de Saint-Phalle que de l’impression fidèle d’une plaque photographique. Jamais l’observation directe du nourrisson, de l’enfant, ne pourra restituer cette distorsion radicale des mondes imaginaire et réel. On peut cependant s’en faire une représentation approchée : il suffit de contempler l’animal en peluche, le préféré, surface et volume élus par les projections de l’enfant. Qu’en reste-t-il après la bataille ? une peau toute rapée, au mieux une oreille, quand elle a pu être recousue, comme le ventre, après avoir été percé bien des fois, etc. Plusieurs fois dépecé, autant de fois réparé, « nounours », ou sa sœur, témoigne assez bien de la violence fantasmatique de la tempête. N’est-ce pas trop accorder à la première vie fantasmatique aux dépens de la réalité extérieure ? Le danger de négliger la réalité extérieure n’est pas un danger bien sérieux, remarque Jones, alors qu’il est toujours possible, même au psychanalyste, de sous-estimer l’importance de la réalité psychique75.

L’imaginaire dépeint par M. Klein – sur un mode tout à fait réaliste – est d’un absolu manichéisme, partagé entre le « bon » (qui satisfait ou répare) et le « mauvais » (qui frustre et détruit). Un partage inégal cependant, tant la destructivité et les angoisses shizoïde (de morcellement) et paranoïde (de persécution) dominent le tableau. La bienfaisance des objets, la satisfaction qu’ils procurent équilibrent difficilement le régime envahissant des tortures et des supplices (culminant dans la représentation sadique du coït parental) : ça vide, aspire, lacère, éviscère, etc. Comment ne pas sortir psychotique d’une telle aventure ? Il est vrai que l’on se pose parfois la question.

1. Le fantasme fondateur de la féminité

Le développement sexuel de la fille, tel que M. Klein le conçoit, diverge radicalement de la représentation freudienne, ce qui n’exclut pas quelques connexions souterraines.

M. Klein profite d’une brèche ouverte par Freud lui-même dans sa théorie pour introduire son propre questionnement. L’angoisse de castration joue un rôle décisif dans la névrose de l’homme, mais il n’en va pas de même pour la femme, remarque Freud, la castration étant pour elle un fait accompli76. La tentative de rendre compte de la féminité à partir du complexe de castration et de son noyau, l’envie du pénis, s’en trouve par là même fragilisée. L’angoisse primordiale de la fille, de la femme, soutient M. Klein, concerne le corps interne – si absent des considérations freudiennes : c’est la crainte de se voir ravir, endommager l’intérieur du corps, et, au premier chef, ses organes génitaux. Découvrir la source d’une telle angoisse revient à exposer la psychogenèse de la féminité.

Le sein maternel est pour le nourrisson le premier objet, et le prototype de tous les objets ultérieurs. Source de toutes les satisfactions, il est également frustrant, et cela d’emblée. La présence chez une même femme de la tendresse la plus dévouée et de la jalousie la plus mesquine n’a d’autre origine que ce clivage des premiers temps entre un sein d’amour et un sein de haine.

Les frustrations ont une source externe – à travers les manques, les refus et tout simplement les retraits de la mère – et surtout interne. Le désir de l’enfant est en effet celui d’une satisfaction illimitée, produisant en quelque sorte de lui-même les frustrations qui lui sont opposées. L’hostilité, la haine plutôt, dont le sein est l’objet puise encore à une autre source : l’agressivité innée de l’enfant. Elle pousse celui-ci à aspirer-vider-dévorer… et l’enfant se protège contre ses propres fantasmes sadiques, chargés d’angoisse, en attribuant au sein maternel (en projetant sur lui) les attaques qui sont d’abord les siennes. La part « mauvaise » du sein est donc le résultat d’une conjugaison entre projections et frustrations.

C’est sur fond de cet affrontement que s’opère le tournant vers la féminité – pour la fille, comme pour le garçon : l’originaire est aussi féminin pour M. Klein qu’il est masculin pour Freud.

« Je considère la privation du sein comme la cause fondamentale de la conversion vers le père. »77. Le tournant vers le père, l’avènement de la féminité, réside dans ce moment où la frustration orale que la fille éprouve de la part de la mère l’amène à s’en détourner, et à retenir comme objet de satisfaction le pénis de son père. Ce virage, M. Klein n’hésite pas à le dater : dans le deuxième semestre de la première année ; très précoce donc.

Les questions, multiples, surgissent immédiatement avec, en toile de fond, un : « Comment cela est-il concevable ? » qui doit beaucoup au refoulement. Chaque élément de la thèse kleinienne requiert une attention particulière. Le pénis, tout d’abord. C’est de lui, comme objet partiel, se déplaçant dans le fantasme d’un corps à l’autre (du père à la mère), dont il est question ; et non du père, comme personne, comme objet total. La première féminité, M. Klein la dit œdipienne, mais ce n’est cependant qu’entre des objets partiels qu’elle se met en scène, en fantasme : il y a le sein (haïssable), le pénis (convoité, puis incorporé) et l’orifice insatiable de l’enfant (à la fois bouche et vagin, nous y reviendrons). Cependant, le seul fait que le pénis soit toujours identifié par l’imaginaire infantile comme étant « le pénis du père », fait que ce dernier, sa silhouette tout au moins, est déjà présent – même chose pour le « sein de la mère ». Comment la fille passe-t-elle du pénis, incorporé oralement, au père, comme « objet qu’on désire aimer et dont on désire être aimée » ? Le texte kleinien, maniant volontiers le « pénis » et le « père » comme des termes interchangeables, ne facilite pas l’intelligence du processus.

Le second élément de la thèse sur lequel il faut s’arrêter est le tournant lui-même ; le détournement plutôt. Pour être fort éloignée de la théorie freudienne, M. Klein la rejoint cependant sur un point précis : se tourner vers le père (ou son pénis), c’est d’abord se détourner de la mère (ou du sein) ; et se détourner dans la haine. Le premier lien à la mère pour Freud, le sein comme premier objet pour M. Klein, laissent dans la psyché des empreintes comparables. La différence entre les deux points de vue n’en est pas moins sensible et M. Klein se charge elle-même de la souligner : « Ce que la fille paraît souhaiter avant tout, c’est l’incorporation du pénis paternel sur un mode de satisfaction orale, plutôt que la possession d’un pénis ayant la valeur d’un attribut viril. » Le souhait est celui d’un pénis à mettre au-dedans et non l’envie d’un appendice externe, semblable à celui du garçon. Intro-mettre, et non être pareille… Deux buts qui renvoient à des configurations psychiques bien différentes.

2. Le primat de l’oralité

Du sein au pénis, le déplacement demeure sur le terrain de l’oralité, pour l’essentiel tout au moins. C’est l’exigence orale de succion, accrue par la frustration du sein maternel, qui crée l’image d’un organe offrant une source intarissable de satisfactions, elles-mêmes orales. Le premier rapport fantasmatique au pénis, l’archétype du coït, est une fellation – ce que décrivait à sa manière Béatrice d’Ormaciaux (supra, p. 24) et ce que ne cesse de rappeler l’hystérique à travers son symptôme de vomissement. Le rôle joué par la langue, véritable pénis oral, dans l’érotique homosexuelle féminine trouve également sa source, note Jones, dans cette conjonction première.

Freud, à travers sa clinique, avec Dora78 mais également dans certains de ses développements théoriques, s’est parfois approché très près d’une telle construction. Rappelant les observations du pédiatre Lindner, comme quoi c’est au cours de la « tétée de volupté » que l’enfant découvre la zone génitale dispensatrice de plaisir – glissant d’un autoérotisme (suçotement) à l’autre (masturbation) –, Freud souligne « la racine orale puissante de l’investissement érotique du pénis », celui-ci héritant du mamelon de l’organe maternel. Sa conviction demeurera cependant que ces significations ne s’actualisent que dans un après-coup – celui de la problématique œdipienne, disons entre 3 et 5 ans – et non à l’âge du nourrisson et des premières sensations.

L’ambiance orale dans laquelle baigne l’imaginaire de l’enfant kleinien, ici la fille, ne signifie cependant pas que la bouche soit seule : dès l’apparition des tendances œdipiennes – dès que la fille se tourne vers le pénis paternel –, « une connaissance inconsciente du vagin s’éveille, mais aussi des sensations dans cet organe et dans le reste de l’appareil génital ». L’écart en définitive est mince entre les stades précoces du conflit œdipien et les stades plus tardifs. Les pulsions génitales apparaissent en même temps que les pulsions prégénitales : d’abord dominées par celles-ci, elles les influencent par la suite et les transforment. Réciproquement, la génitalité continue à porter la trace des pulsions prégénitales, y compris au stade de la maturité psychosexuelle.

La génitalité et l’oralité, la bouche et le vagin partagent le même but : recevoir. L’équivalence pénis-sein, accompagnée d’un déplacement de « haut en bas », active très tôt les qualités orales réceptrices de l’organe génital féminin et prépare le vagin à recevoir le pénis. Cette identité de but entre le moment inaugural et le temps ultime du développement a pour conséquence une continuité dans la psychosexualité de la fille que le garçon ne connaît pas. Pour celui-ci, en effet, le but pulsionnel doit se transformer de « recevoir » en « pénétrer ». En se représentant la masculinité comme originaire, Freud promettait à la fille deux lourdes tâches à accomplir (changements d’objet et de zone érogène), avant de rejoindre son sexe ; deux tâches que le garçon se voyait épargner. En pensant la féminité comme originaire, c’est la continuité qui change de camp, le changement d’objet opéré par la fille du sein au pénis demeurant pour M. Klein secondaire au regard du maintien de la réceptivité. La « tâche » pour la fille s’en trouve-t-elle allégée ? Rien n’est moins sûr. Il faut en effet souligner ceci : le geste (d’abord fantasmatique) par lequel elle incorpore le pénis est homogène au mouvement de l’introjection. En d’autres termes : le processus psychique fondamental par lequel se constituent l’inconscient et, au-delà, l’intériorité, est en parfait décalque avec l’intromission qui définit la position féminine. Le dedans féminin et l’inconscient sont en quelque sorte de plain-pied. On comprendra aisément, dès lors, que le dégagement de la fille par rapport aux processus primaires, par rapport à l’emprise de l’inconscient, s’en trouve sérieusement compliqué.

Restons un instant sur la complicité de l’oralité et de la génitalité féminine. C’est un point que la clinique, et pas seulement celle des hystériques, ne cesse de confirmer. De l’aphonie au babil, en passant par bien d’autres manifestations – comme le passage obligé de certaines patientes à la pâtisserie en sortant de leur séance d’analyse –, l’oral offre au génital qui ne parvient pas à s’exprimer, une voie régressive toute trouvée. Les clercs du Moyen Âge poursuivaient le « caquet » des femmes – le « torrent impétueux de leur langue » – avec le même acharnement que la fornication. Peut-être faut-il leur reconnaître, au-delà de l’évidente misogynie, quelque clairvoyance ; il en va du caquet, et de l’excitation qui le caractérise, comme du symptôme hystérique en général : être devenu le lieu élu de l’activité sexuelle, avec cette fois un déplacement de bas en haut qui s’empare de la parole elle-même. Les pathologies typiquement féminines que sont l’anorexie et la boulimie posent des problèmes d’un autre type et conduisent à se demander ce qui de la féminité permet à une sexualité orale archaïque de se maintenir quasiment en l’état.

L’oral, le génital… la force des liens qui se tissent de l’un à l’autre ne souligne que davantage l’absence du registre anal dans la psychogenèse de la féminité que propose M. Klein. Il faut sur ce point être plus précis : l’analité est tout sauf absente de la théorie kleinienne. Au chapitre du sadisme en particulier, les excréments avec leur puissance toxique, destructrice, occupent une place de premier plan dans les fantasmes de l’enfant ; et notamment de la fille, dans le cycle infernal des attaques et représailles qui la lie à sa mère. Une fois reconnue cette part de la sexualité anale, il faut bien constater qu’elle ne joue aucun rôle spécifique dans la genèse de la féminité en tant que telle. Lou Andréas-Salomé, prolongeant des vues freudiennes échappant à la logique phallique, soutiendra au contraire, de façon convaincante, la solidarité de l’analité et de la génitalité féminine – nous y reviendrons.

L’une des raisons qui fait que l’analité demeure dans cette marginalité pour M. Klein tient à l’un des principaux aspects de sa théorie. Le fantasme revêt chez elle une place presque absolue, et cela dès les premiers instants de la vie – elle soutient l’idée bien improbable d’une innéité des fantasmes premiers. La réalité, celle du corps comme celle des parents, ne joue guère dans sa conception qu’un rôle de confirmation, du « bon » comme du « mauvais », ou de réassurance. L’expansionnisme de la réalité psychique chez M. Klein frise parfois l’idéalisme : le fantasme crée plus le monde qu’il ne lui emprunte. L’anus, simplement envisagé comme représentation orificielle – et non sous l’angle de sa proximité corporelle, érogène et confuse avec le vagin –, n’ajoute rien au fantasme fondateur de la féminité d’incorporation du pénis par la bouche ou le vagin.

3. À l’intérieur du corps de la mère

Le tournant de l’enfant vers le pénis se complique d’une donnée essentielle, lourde de conséquences – et d’une grande pertinence clinique, tant pour les femmes que pour les hommes. Pour être le pénis du père, ce n’est cependant pas à celui-ci que le désir de la fille s’adresse afin d’obtenir l’objet convoité. Elle le cherche et le prend là où fantasmatiquement il se trouve : à l’intérieur du corps maternel. À cet âge précoce, le corps de la mère est considéré par l’enfant comme le réceptacle de tout ce qui est désirable (seins, pénis, fèces, enfants). Lieu de toutes les investigations, scène où se déroule la totalité des événements sexuels, le corps maternel est pour la fille à la fois l’espace de ses projections et la source inépuisable des objets qu’elle introjecte. Ce dernier processus, l’introjection, condense des mécanismes d’identification (être comme) et d’investissement (avoir-recevoir) – celui-ci étant le plus directement sexuel des deux. La féminité est la résultante d’un double mouvement d’identification à la mère (en faisant sien ses contenus) et de tournant vers le père (en incorporant-recevant son pénis). La théorie kleinienne fait se rapprocher autant que possible ces deux aspects, puisque incorporer (le pénis) revient à simultanément s’approprier (un contenu maternel). Il reste que le moteur du processus, la recherche insatiable de la satisfaction, conduit à reconnaître à l’investissement du pénis par la libido infantile, un rôle premier dans la psychogenèse de la féminité.

L’enfant imagine que c’est au cours d’un coït oral que la mère incorpore le pénis et le conserve ensuite dans son intérieur. Dire « les » pénis serait plus exact : le fantasme ignore la parcimonie et suppose qu’à chaque coït correspond une nouvelle incorporation. Entre la fille et le pénis, il y a la mère, et à plus d’un titre : non seulement comme rivale, comme obstacle, mais plus radicalement comme lieu où se trouve le pénis du père. Tout plaisir pris par l’enfant est un plaisir dérobé à la mère, gagné contre elle. L’agression, la destruction accompagnent le geste de s’emparer du pénis, de dépouiller le corps maternel. Ces fantasmes, en raison de la crainte des représailles qu’ils suscitent, sont la source de la plus profonde situation anxiogène de la fille ; où nous retrouvons la question de l’angoisse, par quoi s’ouvrait l’interrogation kleinienne. Le développement vers la beauté paraît à M. Klein, comme à Freud, avoir valeur réactive, mais en un sens différent : non pour pallier-masquer le « défaut » génital mais afin que la perfection de l’extérieur apaise l’angoisse concernant le corps interne.

C’est une chose de localiser le pénis dans le fantasme, c’en est une autre de rendre compte de l’élaboration d’une telle représentation par l’enfant. À partir de quels éléments se constitue-t-elle ? La question est moins insistante quand il s’agit du sein, les soins nourriciers apportant dans ce cas leur caution de réalité. Rien de tel pour le pénis, l’âge précoce auquel M. Klein situe le tournant vers le père réduisant la contribution possible de la perception – même si la perception doit être étendue du pénis à l’ensemble des indices corporels. La réponse qu’elle apporte en définitive est peut-être le point le plus faible de sa construction : l’Œdipe de la fille s’installe directement, « sous l’action dominante de ses éléments instinctuels ». Invoquer l’instinct et la fixité du programme qui le caractérise, pour rendre compte d’une sexualité qui prend toute liberté (voire ignore) la finalité reproductive, est pour le moins peu convaincant. C’est en plus traiter avec beaucoup de désinvolture le fait que la génétique n’a jamais confirmé la transmission de caractères acquis, a fortiori de scénarios fantasmatiques. La solution de M. Klein est plus un acte de foi que de science.

Il existe pourtant d’autres voies que de s’en remettre à l’innéité de l’inconscient. M. Klein, elle-même, en ouvre une, mais sans la suivre bien loin : « La relation de la mère à l’enfant se fonde sur ses premières relations objectales. » Selon que l’enfant représente pour sa mère le « bon » ou le « mauvais » pénis, c’est bien entendu le monde fantasmatique de l’enfant lui-même qui s’en trouve modifié. Ce point de vue, celui de l’intersubjectivité, de l’impact de l’inconscient adulte sur la psychosexualité de l’enfant, est aussi rarement interrogé par M. Klein qu’il l’était par Freud. Jacqueline Lanouzière a montré, dans ses travaux sur le sein, qu’il constitue pourtant un aspect d’une grande richesse, tant clinique que théorique79. Les seins sont des organes tardifs ; l’érotique du sein est prise dans un réseau de représentations visuelles – ou le regard de la jeune fille pubère croise celui des hommes, et du père en premier lieu –, représentations qui ne sont pas sans rapport avec celles qu’engendrent l’exhibitionnisme phallique du petit garçon. Quand la mère donne le sein à l’enfant, quelles sont les représentations inconscientes qui accompagnent le geste nourricier ? Dans quelle mesure le déplacement du sein au pénis dans le fantasme de l’enfant n’est-il pas précédé par une équivalence du même type du côté de l’inconscient maternel ?

Le recours à l’intersubjectivité n’est pas lui-même sans obscurité. Par quelles voies transitent les représentations inconscientes de l’adulte à l’enfant ? Sous quelles formes s’inscrivent-elles dans le psychosoma infantile, quel traitement psychique subissent-elles ? Il n’est guère aisé de décrire les processus eux-mêmes ; leurs effets sont par contre plus accessibles, y compris parfois à l’observation. Spitz et Wolf ont ainsi remarqué que seuls les enfants ayant établi un lien à la mère de qualité suffisamment bonne, développaient des pratiques de masturbation génitale. Money et Erhardt, de leur côté, ont montré de façon expérimentale que l’identité de genre du sujet (masculin ou féminin), dépend d’abord du sexe dans lequel l’enfant a été élevé, plutôt que de l’équipement génétique. C’est ainsi que le transexualisme semble bien avoir affaire avec une position délirante des parents, au moins de l’un d’entre eux, qui ne renoncent pas au sexe attendu malgré le démenti apporté au fantasme par la naissance.

Pour avoir renoncé à chercher dans une séduction réelle l’origine des névroses, Freud n’en a pas moins maintenu l’idée d’une séduction (d’un détournement de nature sexuelle) de l’enfant par l’adulte, se mêlant normalement aux gestes de soins – c’est particulièrement repérable dans ses textes sur la féminité. On ne peut à la fois remarquer que l’adulte traite l’enfant exactement comme un « objet sexuel » et ne pas se demander ce qu’il advient pour celui-ci d’un tel traitement. Ferenczi a développé une idée voisine, en soulignant les décalages entre les sexualités adulte et enfantine, aussi éloignées l’une de l’autre que la passion et la tendresse. En affirmant que « le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre », Lacan s’inscrit également dans cette perspective de l’intersubjectivité – même si son propos, parce qu’il reste redevable à la dialectique hégélienne de la reconnaissance par autrui, demeure sur le terrain langagier, alors que le registre préverbal prévaut dans les premières relations adulte-nourrisson. J. Laplanche a proposé récemment de généraliser la théorie de la séduction, en s’efforçant de saisir dans le décalage de l’enfant par rapport à l’adulte et de l’adulte par rapport à son propre inconscient, la source du pulsionnel, de ce qui rend si étrange la sexualité humaine. Cette dernière hypothèse nous semble directement concerner la psychogenèse de la féminité ; nous y reviendrons ultérieurement.

4. Le surmoi et l’angoisse

Le déplacement du sein au pénis, pour être fondateur de la féminité, ne marque nulle rupture dans la qualification des représentations : ce que la fille éprouve à l’égard du pénis introjecté reflète ses relations au sein maternel, entre sucer et dévorer. En d’autres termes, le clivage du sein selon le « bon » et le « mauvais » ne tarde pas à diviser son héritier. L’avidité, l’insatiabilité de l’enfant, garantit de toute façon l’échec de la satisfaction, un échec source du « mauvais ». Il en résulte un mouvement de retour du père vers la mère, la fille attendant de celle-ci, réelle et intériorisée, un soutien contre le « mauvais » pénis.

La part du père dans l’histoire n’est pas indifférente. Son amour et sa bonté éventuels témoignent en faveur d’un « bon » pénis intériorisé, et facilitent la mise à distance du pénis sadique, destructeur. Dans d’autres cas, le comportement du père détermine chez la fille de tels sentiments de haine et d’angoisse à l’égard du pénis, qu’elle deviendra frigide ou abandonnera son rôle féminin.

La soumission au « mauvais » pénis intériorisé entraîne la vie sexuelle de la femme dans des destins qui témoignent de l’âpreté de la lutte intérieure. Le masochisme féminin signe le fait que l’épreuve de réalité de l’activité sexuelle ne peut se faire qu’avec un « mauvais » pénis ; la femme sera portée vers un partenaire sadique afin de se voir confirmer le mal qui peut lui être fait. M. Klein souligne cependant le rôle paradoxalement apaisant que joue une telle solution pour l’économie psychique, tant il est vrai que les souffrances subies en provenance d’une source extérieure ne sont en rien comparables aux supplices infligés par les dangers fantasmatiques intérieurs.

La recherche compulsive des relations sexuelles est un autre destin, où la femme attend de la répétition de l’acte, un démenti dans la réalité à l’affrontement anxiogène avec le pénis interne.

La frigidité trouve également là l’une de ses sources ; la femme craint tout à la fois le mal que le pénis peut lui faire et celui qu’elle peut faire au pénis, son vagin, sur fond de sadisme dominant, étant lui aussi conçu comme un « engin de mort ». Le silence de l’excitation remplit la fonction positive, du point de vue de l’économie psychique, de tenir à l’écart les éléments fantasmatiques anxiogènes. On voit que dans les trois exemples pathologiques : masochisme, sexualité compulsive, frigidité, M. Klein fait jouer à la réalité extérieure un rôle de liaison de l’angoisse ; le recours à la réalité, fut-il dommageable, circonscrit la dangereuse démesure du monde interne.

La transition du sein au pénis ouvre sur la féminité, le clivage du pénis, en « bon » et « mauvais », ouvre sur les questions du surmoi et de l’angoisse. Contrairement à ce que pense Freud, la fille, selon M. Klein, est plus exposée que le garçon à la puissance du surmoi. Comment l’expliquer ? La réponse est dans une connexion déjà soulignée : le génital, chez elle, s’inscrit dans une continuité réceptrice avec l’oralité première ; la pénétration du pénis est à l’image du mouvement d’incorporation-introjection constitutif de la psyché. Il en résulte ainsi une proximité entre féminité et inconscient, et donc une plus grande soumission au dedans, aux objets internes, et notamment au pénis incorporé. Organe interne, le vagin est investi, comme tout l’intérieur du corps, de l’angoisse la plus profonde de la femme.

L’extériorité, la visibilité du pénis, permettent au garçon de se rassurer sur son bon fonctionnement intérieur. Il dispose, comme K. Horney le notait déjà, du moyen de vérifier que les représailles à ses attaques sadiques n’ont pas entamé son intégrité. Rien de tel pour la fille ; certes, sa capacité à enfanter est destinée à jouer un rôle semblable, à lui prouver le caractère inaltéré de son dedans : un enfant sain et vigoureux est la réfutation vivante des destructions attribuées aux objets introjectés – et inversement, toute faille dans le bon développement de l’enfant ravive chez la mère les angoisses concernant le corps interne. Mais la maternité n’est pas affaire d’enfance, c’est pour beaucoup plus tard ; l’enfant, pour la fille et son angoisse, n’a qu’une valeur d’avenir.

La destructivité et l’angoisse qui lui est associée, occupent dans la théorie kleinienne une place prépondérante. C’est encore sensible quand il est question des règles et de leur vécu par l’adolescente : si la fierté dont elles peuvent être la source est mentionnée, c’est surtout leur potentiel d’angoisse que M. Klein retient, en relation avec la représentation d’un intérieur ensanglanté confirmant la violence des représailles exercées par la mère, ou les attaques par le « mauvais » pénis.

L’autre versant, le « bon » côté, sur lequel on trouve le sein gratificateur, le pénis bénéfique et secourable, l’intérieur intact, cet autre côté n’est pas absent. Le destin psychosexuel de la fille, de la femme, dépend de l’équilibre entre le « bon » et le « mauvais ». C’est d’abord vrai de l’activité sexuelle elle-même. La frigidité initiale, quasi normale, de la femme, indique que la vie sexuelle, pour être satisfaisante, devra triompher de l’angoisse devant le « mauvais » pénis et le vagin « destructeur ». C’est aussi vrai de la maternité. L’enfant à venir se complique cependant de données symboliques supplémentaires : est-il l’héritier du pénis (« bon » ou « mauvais » ?), l’héritier de l’objet libidinal incorporé, ou prend-il inconsciemment la suite des fèces ? Dans ce dernier cas, c’est plus entre mère et fille qu’il se conçoit, sur un mode plus narcissique qu’objectal, avec le risque de le voir hériter de la toute-puissance et de la toxicité accordées par le fantasme aux excréments. On songe ici à l’attaque d’angoisse qui peut saisir une femme lors de l’accouchement, quant à la poussée répond l’émission d’une selle au lieu du bébé attendu, faisant brutalement coïncider la réalité avec la représentation fantasmatique.

Note : sur le désir d’enfant.

« Si l’enfant possède une vie sexuelle, écrit Freud, celle-ci ne peut être que de nature perverse attendu que, sauf quelques vagues indications, il lui manque tout ce qui fait de la sexualité une fonction de procréation. »80. Le propos est net et entend bien marquer la façon dont la sexualité humaine se constitue dans le détournement de l’instinct. Sans doute n’y a-t-il aucune raison de nier chez l’homme la présence d’un instinct de reproduction, appartenant donc au registre auto-conservatif – comme l’alimentation ou la respiration, mais non comme la sexualité au sens psychanalytique du terme. La poussée pubertaire est certainement ce qui évoque le plus une manifestation instinctuelle. Il reste que la maturation sexuelle, physiologique et anatomique, ne se traduit en aucune façon chez l’homme, à la différence de l’animal, par la réalisation automatique du cycle accouplement-reproduction. La puberté surgit sur fond d’une histoire psychosexuelle déjà longue, marquée par le refoulement et la constitution de l’inconscient. Isoler chez l’homme quelque chose qui serait l’instinct de reproduction est une tâche impossible, tant le programme d’un tel instinct est infiltré de significations sexuelles qui en brouillent la mise en œuvre – voire l’annule. Le désir d’enfant, ou son évitement, voire son absence, est lui aussi pris dans la psychosexualité du sujet. Il n’est pas rare qu’une demande d’analyse trouve sa source dans l’impossibilité de faire un enfant, après que la gynécologie ait épuisé les causalités de son ressort.

La question qui se pose à propos du désir d’enfant est celle de son statut dans l’inconscient. Pour M. Klein, l’enfant dans le fantasme est un objet interne parmi d’autres (sein-pénis-fécès), rapporté comme les autres au réceptacle qui contient tout, le « bon » comme le « mauvais » : l’intérieur maternel. La conception de Freud est double : à prendre les choses du point de vue de sa théorie de la sexualité féminine, le désir d’enfant, pour être un désir d’enfant du père, est bien entendu un désir inconscient – cette note incestueuse se retrouve chez la femme dans la crainte, rarement absente, que naisse un enfant « anormal », « monstrueux ». Désir inconscient donc, mais qui n’est cependant que le dernier maillon d’une chaîne substitutive dont l’envie du pénis est le moment originel.

À côté de cet enfant-phallus, il existe dans la théorie de Freud une autre représentation inconsciente, plus primitive : l’enfant-fécès – enfant interne – qui, dans le fantasme, vient répondre à l’interrogation infantile sur la naissance. R. Mack Brunswick prolonge et approfondit en ce sens la réflexion freudienne81. Chez la fille, remarque-t-elle, le désir d’avoir un bébé précède de longue date celui d’avoir un pénis. Ce désir ancien a plusieurs sources : il procède d’abord d’une identification à la mère : être une mère c’est avoir un bébé. Il puise ensuite au registre anal, où dominent les représentations de don et de réception. Le désir d’enfant, passif dans un premier temps, est de recevoir un enfant de la mère, avant de revêtir la forme active d’en faire cadeau à celle-ci – on sait l’enracinement dans la phase anale de tous les cadeaux à venir. À l’heure génitale, ce fantasme devient celui de recevoir le pénis du père dans le coït et, au-delà, l’enfant.

Il ressort de ces variations théoriques que le désir d’enfant n’a pas d’unité – ce que ne cesse de confirmer la clinique. Il peut être totalement absorbé dans un dispositif narcissique – que l’on songe à ces couples (ces doubles plutôt) mère-fille : la même coupe de cheveux, les mêmes lunettes, les mêmes vêtements… l’une est l’autre, en réduction ; où être le fruit de la libido d’objet. Il peut être l’héritier de l’objet interne (fécès-pénis) ou le substitut du pénis envié.

5. L’envie du pénis et la masculinité

L’envie du pénis introduit aux considérations freudiennes sur la féminité. C’est en conclusion de la présentation de la théorie de M. Klein qu’elle trouve sa place. Accès à la féminité pour Freud, l’envie du pénis – entendue comme identification masculine : être comme un garçon – participe au contraire, selon M. Klein, du refoulement par la fille de son propre sexe, du refoulement de la génitalité féminine. De ce refoulement la masturbation clitoridienne porte la trace : « C’est parce que l’angoisse de la petite fille se rapporte à l’intérieur de son corps que l’activité clitoridienne relègue le vagin à l’arrière-plan de sa première organisation sexuelle. » Sans doute n’est-ce pas le seul sens de la masturbation clitoridienne : celle-ci, en effet, s’accompagne de fantasmes divers dont le contenu varie avec une extrême rapidité, selon les fluctuations brutales d’une phase à l’autre du développement féminin. D’abord prégénitaux, ces fantasmes deviennent rapidement génitaux (l’intromission du pénis paternel), sensations vaginales à l’appui. Le clitoris, rappelle M. Klein, fait partie de l’appareil génital féminin, et il n’est psychanalytiquement guère recevable de se rabattre sur la similitude de sa conformation anatomique avec le pénis pour conclure à sa « virilité » psychosexuelle. Les femmes en analyse témoignent suffisamment de ce que l’onanisme clitoridien s’accommode très bien de fantasmes typiquement féminins (être pénétrée). M. Klein ne nie en aucune façon que le clitoris puisse avoir pour l’enfant la signification d’un équivalent du pénis, puis d’un pénis décevant, mais il s’agit là du « dernier chaînon d’une suite d’événements » qui conduit la petite fille, dans son combat contre l’angoisse, du dedans vers le dehors.

L’envie d’un pénis externe, la masculinité affichée qui en découle, résultent d’une recherche d’équilibre avec le « mauvais » pénis introjecté. La pente suivie par M. Klein, et après elle et K. Horney par bien d’autres auteurs, consiste à tenir l’envie du pénis pour une formation de symptôme recouvrant des significations distinctes, selon les phases du développement et l’histoire de chacune. L’envie du pénis participe des fantasmes destructeurs (que le pénis en question soit urétral, approprié par la fille pour la puissance sadique de son jet d’urine, ou génital, dérobé pour sa violence effractrice) ; mais aussi des fantasmes réparateurs (afin de dédommager la mère du pénis paternel que la fille lui a enlevé). Elle n’est pas ce qui ouvre sur le désir d’enfant (sinon secondairement), mais ce qui dissimule celui-ci aux représailles maternelles – il en va en effet de l’enfant comme du pénis, il ne peut être obtenu/incorporé qu’après avoir été dérobé à l’intérieur maternel. Joan Riviere, dans un article intitulé « La féminité comme mascarade »82, développe un exemple clinique où joue de façon remarquable ce chassé-croisé complexe des positions masculine et féminine.

À l’aune de l’inconscient kleinien, la féminité occupe l’étage du « refoulé par excellence » – cette dernière expression est de Freud, même si elle s’accorde mal avec sa thèse dominante. Sexualités féminine et masculine s’opposent comme le dedans et le dehors, comme l’angoisse et la tentative de maîtriser celle-ci. M. Klein n’est pas loin de sexualiser les instances psychiques elles-mêmes, tout au moins les deux seules que retient sa métapsychologie : dans l’inconscient de l’individu, le pénis est le représentant du moi et l’intérieur du corps le représentant du surmoi.

III. Un refoulement radical

Soyons plus royalistes que le roi, écrit Jones ; entendez : plus freudien que Freud. Le complexe d’Œdipe est le noyau des névroses, c’est vrai pour la fille comme pour le garçon. La théorie de M. Klein et de ceux qui lui sont proches, ne se contente pas d’inscrire le développement psychosexuel de la fille dans la problématique œdipienne. Il s’efforce en même temps de rendre compte de la méprise de Freud. Ce que celui-ci a tenu pour psychiquement inexistant (le vagin dans l’enfance et le fantasme associé de l’intromission du pénis paternel), est en fait l’objet d’un refoulement radical.

Le principe du refoulement est toujours le même : écarter des représentations auxquelles le moi ne peut faire face sans prendre le risque de sa propre désorganisation. L’intensité du refoulement dont la « féminité primitive » fait l’objet, suppose donc une violence particulière des représentations qui la composent. Il faut à ce sujet souligner le point suivant : le tournant vers la féminité naît d’une expérience qui ne se réduit pas à passer de la mère au père, ni même du sein au pénis, mais qui consiste en une « rencontre » aussi excitante qu’angoissante avec la scène primitive : le pénis paternel dans le ventre maternel. La démesure du monde fantasmatique n’est pas dissociable de la démesure de la sexualité adulte pour l’enfant, débordé dans ses capacités d’élaboration, psychiques et libidinales. K. Horney, en insistant sur le « gigantisme » du pénis paternel pour la fille, va dans le même sens. Le fait que la scène primitive kleinienne réunisse dans une copulation des objets partiels – et non les personnes du père et de la mère – ajoute au caractère désorganisateur d’une telle représentation.

Le fantasme de scène primitive est également source d’angoisse pour le garçon ; comment expliquer le refoulement particulièrement violent dont fait l’objet la position féminine, comment expliquer le refus de la féminité ? On a vu les éléments de réponse apportés par M. Klein et ceux qui partagent son point de vue : c’est de la mère, elle-même en charge des intérêts vitaux (à travers les soins), que la fille craint les représailles ; des représailles qui ne peuvent être qu’à la mesure (archaïque) des premières satisfactions dont le sein est la source. Les destructions que la fille redoute concernent le corps interne, le dedans : invisible, invérifiable, inquiétant, comme l’inconscient. Le but pulsionnel de la sexualité féminine (l’intromission/réception du pénis) est très proche du but par lequel s’ouvre la vie psychosexuelle : l’incorporation du sein. Bref, sous sa forme développée, la féminité côtoie encore les formes de l’originaire. Cette idée, on peut la suivre au-delà de M. Klein elle-même. C’est ce que le chapitre V se propose, au gré de questions diverses : de l’anatomie à l’homosexualité féminine, en passant par la passivité, le masochisme, l’angoisse, le narcissisme et l’adolescence.